Quatre scénarios du devenir de la démocratie — Les 3 sens de démocratie selon Tocqueville





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date de publication10.10.2017
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Séance 2- (Introduction)

Quatre scénarios du devenir de la démocratie — Les 3 sens de démocratie selon Tocqueville
A- QUATRE SCENARIOS

Dans cette introduction, où nous entreprenons un premier balayage et repérage des enjeux de notre sujet, je voudrais proposer une cartographie des scénarios en présence sur le marché des idées. A vrai dire, l’offre n’a guère évoluée (même si le « packaging » s’est modifié), on trouve deux types de « critiques » de la démocratie :
1) Les critiques externes de la démocratie contemporaine qui dénoncent le « régime » actuel comme une totale trahison ou perversion de l’idée démocratique. Elles sont elles-mêmes de deux sortes : au nom d’un avenir radieux (celui d’une démocratie radicale ou absolue) ; au nom d’un passé mythique (celui d’une démocratie originelle ou principielle). La logique politique de ces critiques est révolutionnaire : révolutionnaire progressiste ou révolutionnaire conservatrice. On peut illustrer à travers deux « concepts » : la démocratie radicale et la post-démocratie.
2) Les critiques internes de la démocratie contemporaine qui en pointent les difficultés au nom des promesses du régime. La démocratie, dans ce contexte, est un rêve inachevé. La logique politique de cette critique est réformiste : elle peut insister soit sur les changements institutionnels nécessaires pour adapter et améliorer les régimes démocratiques soit sur la nécessaire internationalisation de la démocratie. On peut l’illustrer avec deux « concepts » : la fin de l’histoire (Fukuyama) et la Contre-démocratie (Rosanvallon).
 Ce qui relie ces quatre visions en dépit de leurs différences et opposition, c’est cette idée très profonde que la démocratie est essentiellement auto-critique.
I- LES CRITIQUES EXTERNES

a) La démocratie radicale (nous sommes avant la démocratie)

Auteurs : Chantal Mouffe, Jacques Rancière, Slavoj Zizek, Alain Badiou, Négri … 

Malgré leurs différences, ces auteurs se retrouvent sur ces trois thèses :

Diagnostic : La démocratie est à faire.

Nous ne sommes pas en démocratie, et nous n’y avons jamais été (sauf, de manière fugace, comme lors de la Commune en 1871). La démocratie antique était directe et participative, mais avait une conception restreinte du peuple ; la démocratie libérale contemporaine n’est ni participative ni représentative : elle n’est pas démocratique. Trois traits la caractérisent :

• Elle est soumise au capitalisme et ses institutions sont un simple reflet du pouvoir de l’argent et de l’idéologie néolibérale qui se diffuse dans tous les secteurs de la société (même ceux qu’elle ne concernait pas initialement). La démocratie est le simple reflet du capitalisme financier.

• Elle est du même coup oligarchique, car sous l’apparence illusoire, d’un Etat de droit et d’une valorisation de la liberté (les institutions ont l’apparence de la démocratie), elle masque non seulement des intérêts de classe, mais un renforcement du pouvoir de la classe dominante.

• Elle devient en fait de plus en plus autoritaire : elle installe un pouvoir d’autant plus puissant qu’il semble incontestable (puisqu’il tolère la contestation à la marge et cantonne la radicalité).

 Les droits de l’homme sont la vaseline qui sert à … le prolétariat.

Thérapie :
b) La post-démocratie (nous sommes après la démocratie)

Auteurs : Colin Crouch — Postdémocratie ([2003], trad. Diaphane, Bienne/Zurich 2013)

Diagnostic : Nous sommes sortis de la démocratie.

Pour lui, à partir des années 2000, les démocraties occidentales, sans changer de régime institutionnel ni d’espace public, ont muté. Le processus de décision a commencé à échapper aux membres de la classe ouvrière qui a perdu la possibilité de peser sur le pouvoir en bénéficiant de droits sociaux. Ce qui n’était pas le cas après la seconde guerre mondiale. Les inégalités se sont accrues et les effets de redistribution publique se sont épuisés. J. Rancière développe d’une autre manière cette idée : « La post-démocratie c’est la pratique gouvernementale et la légitimation conception d’une démocratie d’après le demos, d’une démocratie ayant liquidé l’apparence, le mécompte et le litige du peuple, réductible donc au seul jeu des dispositif étatiques et des compositions d’énergie et d’intérêts sociaux  … » (La Mésentente, Galilée, 1995, p. 142)

Thérapie :
II- LES CRITIQUES INTERNES (critique de la démocratie au nom de ses promesses).

a) La « fin de l’histoire »

Auteur : Francis Fukuyama

Diagnostic : Le capitalisme et la démocratie constituent l’horizon indépassable de notre temps.

Dans un article, paru en 1989, le politologue américain Francis Fukuyama soutenait que la démocratie libérale capitaliste était le stade ultime de l’évolution des régimes politiques et économiques, l’horizon indépassable de notre temps : « notre fin de l’histoire ». En reprenant ainsi la conception hégélienne, mais aussi marxiste de l’histoire, il entendait la détourner de son objet : ce n’est pas l’espoir de la réconciliation (Hegel) ou la lutte des classes (Marx) qui mènent l’histoire, mais l’aspiration humaine au respect des droits individuels et à la prospérité économique. Quelques mois plus tard, la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc communiste transformaient cette analyse en prophétie, suscitant du même coup une gigantesque controverse.

Thérapie :

Il s’agit de contribuer à l’élargissement de la démocratie dans le monde, mais cela ne saurait passer par une « imposition », ce qui serait une contradiction dans les termes, ni par une « libéralisation » à outrance (promue par les penseurs néo-libéraux), mais par un State building (ouvrage de 2004), une construction et une rationalisation de l’Etat.
Cf. Angus Deaton, La Grande évasion, trad. PUF, 2016.
b) La contre-démocratie

Auteurs : Pierre Rosanvallon, Dominique Rousseau, Dominique Bourg, …

Diagnostic : La démocratie est une promesse infinie qu’il faut remplir avec des moyens toujours finis.

La démocratie a une longue histoire et son régime est désormais bien installé, mais elle souffre pour ainsi dire de sa réussite. La protection sociale est assurée pour la majorité et si le bien-être n’est pas garanti, la misère a disparu. Liberté, égalité, fraternité sont des puits sans fond et il faut constamment adapter la démocratie aux nouvelles exigences du public (peuple ou société), au nouveau contexte (mondialisation, société de l’information), au nouveaux défis (économiques et environnementaux).

Thérapie :

Il faut envisager des réformes institutionnelles majeures permettant à la démocratie représentative de se faire plus « délibérative » et plus « participative », davantage intégratrice des « sans voix », des « invisibles » : démunis, générations futures, militants associatifs, risques environnementaux et sanitaires, … 
B- DEFINITIONS DE LA DEMOCRATIE — TOCQUEVILLE
« Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux Etats-Unis, ont attiré mon attention, aucun n’a plus vivement frappé mes regards que l’égalité des conditions. Je découvris sans peine l’influence prodigieuse qu’exerce ce premier fait sur la marche de la société … Bientôt je reconnus que ce même fait étend son influence fort au-delà des mœurs politiques et des lois … il crée des opinions, fait naître des sentiments, suggère des usages et modifie tout ce qu’il ne produit pas … je voyais de plus en plus, dans l’égalité des conditions, le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre … Alors je reportai ma pensée vers notre hémisphère, et il me sembla que j’y distinguais quelque chose d’analogue au spectacle que m’offrait le nouveau monde. Je vis l’égalité des conditions qui, sans y avoir atteint comme aux Etat-Unis ses limites extrêmes, s’en rapprochait chaque jour davantage » [DA, I, p. 1]

Tocqueville utilise le mot démocratie en trois sens différents, dont l’articulation, difficile et complexe, représente la clé du problème.

1) La démocratie comme « vision du monde »

La démocratie pour Tocqueville n’est pas seulement un régime politique, c’est un monde et une vision du monde qui s’est lentement cristallisée jusqu’à nous rendre étrangère les civilisations anciennes de la Terre. Cette vision comporte deux traits distinctifs : l’égalité (ou « égalisation des conditions » et la liberté.

• Egalité : Le premier trait pourrait surprendre tant il semble évident que, dans l’univers moderne, les inégalités atteignent une ampleur sans doute jamais vue. Entre l’homme le plus riche du monde et l’homme (sans doute une femme africaine) le plus pauvre du monde, il y a aujourd’hui plus d’écart que dans aucune autre civilisation connue. Sans doute, mais, note Tocqueville, cette inégalité considérable des avoirs se construit sur fond d’égalité des êtres. Les êtres humains, quels que soient leur origine et leur statut, se perçoivent désormais eux-mêmes comme des semblables (des prochains) et non comme des membres de castes, différentes, supérieures ou inférieurs, de l’humanité. Aucun être n’acceptera plus de se considérer comme étant inférieur « par essence » et la supériorité incontestable que peuvent constituer l’argent, le pouvoir, et la naissance ne sera plus vue comme étant inscrite dans la nature des choses, mais au contraire due aux aléas de l’histoire sociale. Pour faire saisir l’ampleur et la rapidité de ce bouleversement dans la vision de l’autre homme, Tocqueville cite une lettre de Madame de Sévigné. Cette personne, douce et estimable, fine pointe de la culture classique, n’hésitait pas à raconter plaisamment à sa fille comment le gouverneur de Bretagne avait maté une révolte de paysans contre l’impôt. Elle écrit sans s’émouvoir particulièrement comment « on a chassé et banni toute une grande rue … de sorte qu’on voyait tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture, ni de quoi se coucher » et comment le meneur de cette émotion fut « écartelé, et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville » et comment soixante bourgeois vont être pendus pour l’exemple.

Le commentaire de Tocqueville est le suivant (II, 3, 1) : « On aurait tort de croire que Mme de Sévigné, qui traçait ces lignes, fût une créature égoïste et barbare : elle aimait avec passion ses enfants et se montrait fort sensible aux chagrins de ses amis ; et l’on aperçoit même, en la lisant, qu’elle traitait avec bonté et indulgence ses vassaux et ses serviteurs. Mais Mme de Sévigné ne concevait pas clairement ce que c’était que de souffrir quand on n’était pas gentilhomme. De nos jours, l’homme le plus dur, écrivant à la personne la plus insensible, n’oserait se livrer de sang-froid au badinage cruel que je viens de reproduire, et lors, même que ses mœurs particulières lui permettraient de le faire, les mœurs générales de la nation le lui défendraient ». Voilà le résultat de la révolution démocratique : elle a transformé notre regard de l’autre qui est devenu, plus que jamais, un alter ego, aussi éloigné aussi différent aussi étranger qu’il soit.

• Cette « égalisation des conditions » entraîne une transformation de l’idée de liberté. Celle-ci n’est plus un privilège particulier lié à un statut ou à l’appartenance à une caste, mais elle relève d’un droit en général de tous les hommes à l’indépendance. « D’après … la notion démocratique de liberté, écrit Tocqueville (Etat social et politique de la France avant et après 1789), chaque homme, étant présumé avoir reçu de la nature les lumières nécessaires pour se conduire, apporte en naissant un droit égal et imprescriptible à vivre indépendant de ses semblables, en tout ce qui n’a rapport qu’à lui-même, et à régler comme il l’entend sa propre destinée ». La liberté des modernes, c’est donc, avant même les droits de l’homme, la liberté de n’être plus soumis à la contrainte communautaire pour ses choix personnels : se marier par amour, circuler par envie, choisir son métier, être anonyme dans la ville, … « C’est durant le XVIIIe siècle qu’on peut dire que la transformation s’opéra, poursuit Tocqueville. L’idée que chacun a le droit de diriger ses propres actes ; cette idée encore obscure, incomplètement définie et mal formulée, s’introduisit peu à peu dans tous les esprits ». Elle produit un élément essentiel de la démocratie moderne : l’individualisme. Empereur en son royaume intime, l’individu démocratique se détache des grands récits transcendants (religieux) qui s’imposaient à lui ; ou, plus exactement, il se les incorpore comme des instruments de sa réalisation et de son épanouissement personnels. La religion et la spiritualité ne disparaissent pas forcément, mais au lieu que l’individu soit à son service, c’est à elle de se mettre au service de celui-ci. «»

A travers ces deux traits — égalisation, liberté nouvelle et individualiste — se dégage un nouveau monde qui rompt de manière radicale avec les modes de vie traditionnels. L’idée même de cette rupture désigne un second sens du mot démocratie, non pas seulement comme monde, mais comme temporalité.

2) Comme temporalité, la démocratie est d’abord un processus, implacable, « providentiel » dit Tocqueville. « Il en a les principaux caractères : il est universel, durable, il échappe chaque jour à la puissance humaine ; tous les événements, comme tous les hommes servent à son développement » (DA, I, intro, p. 38-41). La démocratie, comme égalisation des conditions, est donc notre destin ; elle constitue, dans cette configuration, une forme de fin de l’histoire, à tous les sens du terme : finalité et terme. L’horizon indépassable de notre temps.

Mais ajoute Tocqueville, les formes que peuvent prendre ce processus peuvent être fort variables. La différence qu’il note entre le cheminement des Etats-Unis et celui de la France est déjà colossale, mais tout plaide aujourd’hui pour identifier bien d’autres voies différentes : le Japon, l’Inde, la Chine, la Corée du Sud, les Emirats arabes unis, le Qatar, le Maghreb, … s’il n’y a pas de modernité plurielle, il y a sans doute des stratégies plurielles de modernisation, dont les signes se lisent peut-être moins dans la structure institutionnelle que dans les phénomènes démographiques. Rien n’est plus révélateur de la démocratisation que l’abaissement de la mortalité infantile, l’augmentation de l’espérance de vie, la baisse du taux de fécondité, l’éradication de la misère … autant d’indicateurs qui expriment l’augmentation de la valeur de la vie individuelle.

Le troisième trait de cette temporalité démocratique est qu’elle est structurée par l’avenir et, qui plus est, par un avenir ouvert. Alors que la société traditionnelle est une société de l’imitation, l’univers démocratique est par excellence celui de l’innovation, du changement, de la révolution permanente.
3) Troisième sens, enfin, du mot démocratie, chez Tocqueville, le sens politique et institutionnel. Dans le gouvernement démocratique, dit-il, puisqu’il n’y a pas de différence de condition entre les membres de la collectivité, il est normal que la souveraineté soit détenue par l’ensemble des individus : le peuple est la cause et la fin de toutes choses. Pourtant, ce type de gouvernement ne garantit pas en tant que tel que la liberté y soit respectée. C’est la raison pour laquelle, dit Tocqueville, un gouvernement démocratique peut être despotique ou libéral. Quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont-elles à craindre ? Il s’agira (Démocratie en Amérique, II, 4, VI) d’un despotisme d’un genre nouveau qui manifeste le maintien de l’esprit absolutiste dans une société de plus en plus individualiste.

La Terreur en fut l’illustration parfaite : pour Tocqueville, loin d’être la vérité de l’esprit démocratique, elle en constitue une dramatique dérive despotique. Mais, au-delà de cet épisode, note Tocqueville, le processus centralisateur de l’Etat français, que la Révolution française n’a fait qu’accélérer, risque à tout moment d’atrophier la société civile et de produire une forme inédite d’oppression. Il faut donc distinguer précisément dans les forces de la révolution démocratique, celles qui apportent la tyrannie et celles qui permettront d’inventer la véritable liberté des modernes. Cette distinction, que Burke se refusait à faire, permet d’adopter sur l’épisode révolutionnaire un point de vue plus nuancé. En insistant sur la continuité entre l’Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville neutralise la critique contre-révolutionnaire tout en en conservant le contenu.
Textes de Tocqueville

• Avantages et inconvénients des gouvernements aristocratique et démocratique : [DA, T.I, 2ème partie, chap. VI, Folio, p. 367]

« Que demandez-vous de la société et de son gouvernement ? Il faut s'entendre.

Voulez-vous donner à l'esprit humain une certaine hauteur, une façon généreuse d'envisager les choses de ce monde ? Voulez-vous inspirer aux hommes une sorte de mépris des biens matériels ? Désirez-vous faire naître ou entretenir des convictions profondes et préparer de grands dévouements ?

S'agit-il pour vous de polir les mœurs, d'élever les manières, de faire briller les arts ? Voulez-vous de la poésie, du bruit, de la gloire ?

Prétendez-vous organiser un peuple de manière à agir fortement sur tous les autres ? Le destinez-vous à tenter les grandes entreprises, et, quel que soit le résultat de ses efforts, à laisser une trace immense dans l'histoire ?

Si tel est, suivant vous, l'objet principal que doivent se proposer les hommes en société, ne prenez pas le gouvernement de la démocratie ; il ne vous conduirait pas sûrement au but.

Mais s'il vous semble utile de détourner l'activité intellectuelle et morale de l'homme sur les nécessités de la vie matérielle, et de l'employer à produire le bien-être ; si la raison vous paraît plus profitable aux hommes que le génie ; si votre objet n'est point de créer des vertus héroïques, mais des habitudes paisibles ; si vous aimez mieux voir des vices que des crimes, et préférez trouver moins de grandes actions, à la condition de rencontrer moins de forfaits ; si, au lieu d'agir dans le sein d'une société brillante, il vous suffit de vivre au milieu d'une société prospère ; si, enfin, l'objet principal d'un gouvernement n'est point, suivant vous, de donner au corps entier de la nation le plus de force ou le plus de gloire possible, mais de procurer à chacun des individus qui le composent le plus de bien-être et de lui éviter le plus de misère ; alors égalisez les conditions et constituez le gouvernement de la démocratie.

Que s'il n'est plus temps de faire un choix, et qu'une force supérieure à l'homme vous entraîne déjà, sans consulter vos désirs, vers l'un des deux gouvernements, cherchez du moins à en tirer tout le bien qu'il peut faire ; et connaissant ses bons instincts, ainsi que ses mauvais penchants, efforcez-vous de restreindre l'effet des seconds et de développer les premiers ».
• La transformation de l'idée de liberté :

[in l'Etat social et politique de la France avant et depuis 1789 ]

« Au XVIIIème siècle il s'était fait une sorte de transformation dans la notion que les Français avaient de la liberté.

La liberté peut en effet se produire à l'esprit humain sous deux formes différentes. On peut voir en elle l'usage d'un droit commun ou la jouissance d'un privilège. Vouloir être libre dans ses actions ou dans quelques-unes de ses actions, non point parce que tous les hommes ont un droit en général à l'indépendance, mais parce qu'on possède soi-même un droit particulier à rester indépendant, telle était la manière dont on entendait la liberté au Moyen-Age, et telle on l'a presque toujours comprise dans les sociétés aristocratiques, où les conditions sont très inégales, et où l'esprit humain ayant une fois contracté l'habitude des privilèges, finit par ranger au nombre des privilèges l'usage de tous les biens de ce monde.

Cette notion de liberté ne se rapportant qu'à l'homme qui l'a conçue, ou tout au plus à la classe à laquelle il appartient, peut subsister dans une nation où la liberté générale n'existe pas. Il arrive même quelquefois que l'amour de la liberté est d'autant plus vif chez quelques-uns que les garanties à la liberté se rencontrent moins pour tous. L'exception est alors d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare.

Cette notion aristocratique de la liberté produit chez ceux qui l'ont reçue un sentiment exalté de leur valeur individuelle et un goût passionné pour l'indépendance. Elle donne à l'égoïsme une énergie et une puissance singulière. Conçue par des individus, elle a souvent porté les hommes aux actions les plus extraordinaires ; adoptée par une nation tout entière elle a créé les plus grands peuples qui fussent jamais.

Les Romains pensaient que seuls au milieu du genre humain ils devaient jouir de l'indépendance ; et c'était bien moins de la nature que de Rome qu'ils croyaient tenir le droit d'être libre.

D'après la notion moderne, la notion démocratique, et j'ose dire la notion juste de liberté, chaque homme, étant présumé avoir reçu de la nature les lumières nécessaires pour se conduire, apporte en naissant un droit égal et imprescriptible à vivre indépendant de ses semblables, en tout ce qui n'a rapport qu'à lui-même, et à régler comme il l'entend sa propre destinée.

Du moment où cette notion de la liberté a pénétré profondément dans l'esprit d'un peuple, et s'y est solidement établie, le pouvoir absolu et arbitraire n'est plus qu'un fait matériel ou un accident passager. Car chacun ayant un droit absolu sur lui-même, il en résulte que la volonté souveraine ne peut émaner que de l'union des volontés de tous. Dès lors aussi l'obéissance a perdu sa moralité, et il n'y a plus de milieu entre les mâles et fières vertus du citoyen et les basses complaisances de l'esclave.

A mesure que les rangs s'égalisent chez un peuple, cette notion de la liberté tend naturellement à prévaloir. […]

C'est durant le XVIIIème siècle qu'on peut dire que la transformation s'opéra.

L'idée que chaque individu, et par extension chaque peuple, a le droit de diriger ses propres actes ; cette idée encore obscure, incomplètement définie et mal formulée, s'introduisit peu à peu dans tous les esprits »

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