Le Figaro Entreprises, lundi 23 février 2004, p. 12-15





télécharger 44.32 Kb.
titreLe Figaro Entreprises, lundi 23 février 2004, p. 12-15
date de publication10.10.2017
taille44.32 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > loi > Documentos

Le Figaro, no. 18521
Le Figaro Entreprises, lundi 23 février 2004, p. 12-15

ENQUETE, EN COUVERTURE

Les pirates à l'abordage du cinéma

Nathalie CONTE, Valérie COLLET, Bruno JACQUOT

APEINE LE FILM Blueberry était-il à l'affiche des salles de cinéma qu'une copie pirate circulait déjà sur Internet. Surprise ! Vingt minutes après le début du film, les petits malins qui pensaient regarder le film à l'oeil ont vu apparaître le réalisateur Yan Kounen et l'acteur principal Vincent Cassel sur l'écran de leur PC. À chaque fois pour leur faire la leçon et les inviter à aller voir le film dans une salle obscure comme tout le monde... C'est un des assistants de production du film qui a eu l'idée de lâcher ce leurre sur le Web. Ce pourrait être la variante numérique du premier gag de l'histoire du cinéma, l'arroseur arrosé. Mais ce n'est pas une comédie qui se joue sur Internet. C'est une vraie guerre que l'industrie du cinéma a déclarée aux resquilleurs du Net.

En janvier, treize pirates jugés à Lille ont ainsi écopé de 2 à 10 mois de prison avec sursis pour association de malfaiteurs informatiques et atteinte à la propriété intellectuelle et diffusion d'oeuvres sans autorisation. Ils avaient en fait téléchargé des données (musique, textes, logiciels) sur des serveurs publics d'accès libre et les avaient remis à disposition sur un forum baptisé Boomerang. Le 11 février, c'est edonkeygoogle qui a plié boutique après une descente de police organisée grâce aux informations fournies par les chasseurs de pirates de l'Association de lutte contre le piratage audiovisuel (Alpa). Des dizaines de milliers d'internautes français ont téléchargé en toute illégalité des films sur edonkeygoogle qui proposait plus de 4 500 titres. Son responsable risque deux ans de prison et une amende de 150 000 euros. Dans la foulée, trois autres sites de téléchargement, cinemule, sharedivx et cinetorrent, ont préféré se saborder. La semaine dernière, quatre internautes, qui proposaient sur le site Satbidouille la recette pour pirater Canal + et CanalSatellite, ont été interpellés. En France, sur les 173 affaires de contrefaçon, 52 % concernaient le piratage par Internet contre 43 % en 2002.

La musique a été la première touchée. Les premiers sites de téléchargement de chansons sont apparus en 1999. C'est maintenant au tour du cinéma. Si en 2002, on estimait que les films entiers représentaient moins de 5 % des contenus téléchargés, le chiffre est en hausse vertigineuse depuis : de 20 à 25 millions de fichiers vidéo seraient téléchargés chaque jour dans le monde aujourd'hui. Avec à la clef un risque majeur pour l'ensemble de la filière. Jack Valenti, président de la Motion Picture Association of America (MPAA), a tiré la sonnette d'alarme à la fin de l'année 2003 : chaque jour, 600 000 films seraient téléchargés sur Internet et des millions de DVD dupliqués illégalement. Le manque à gagner pour Hollywood s'élèverait à 3,5 millions de dollars. Selon l'institut d'études Forrester, un Américain sur cinq âgé de plus de 11 ans aurait déjà téléchargé un film grâce à un site Y Ycomme Kazaa, Morpheus ou eDonkey. En France, même s'il est encore difficile de chiffrer les dégâts, 30 000 copies seraient téléchargées chaque jour grâce à la connexion Internet haut débit qui équipe déjà près de 3 millions de foyers.

Cette nouvelle forme de contrefaçon lèse les titulaires des droits sur les oeuvres copiées et altère les circuits commerciaux et industriels. Selon le Centre national de la cinématographie (CNC), les salles obscures ont enregistré 174,2 millions d'entrées en 2003, soit une baisse de 5,6 % par rapport à 2002. Elles souffrent de la concurrence du DVD mais aussi du piratage.

LA TENTATION EST GRANDE de jouer au flibustier. « Piratage pour tous... », « Copiez vos DVD étape par étape... » Les magazines d'informatique surenchérissent dans les modes d'emploi sur le téléchargement de contenus numériques sur le Net. « Le piratage est devenu un produit d'appel, explique Frédéric Delacroix, délégué général de l'Alpa. On est passé d'une piraterie économique à une piraterie sans but lucratif. » Avec comme seul argument le plaisir. C'est un loisir particulièrement intense le week-end et pendant les vacances.

Grâce à la technique du peer to peer (ou P2P qui permet d'échanger des fichiers entre deux micro-ordinateurs), tout un chacun peut faire son marché dans le monde entier et se constituer une vidéothèque gratuite. Télécharger un film prend quand même huit heures en moyenne. C'est le dernier rempart pour l'industrie du cinéma mais il est fragile. Le délai peut être réduit à trois heures pour des connexions à très haut débit. « Le problème majeur est le manque d'éducation à l'Internet qui a développé une philosophie de la gratuité », analyse Éric Schmidt, directeur des stratégies institutionnelles au Centre d'études et d'intelligence stratégique (CEIS)...

D'autant que la panoplie du pirate n'est pas très onéreuse : un ordinateur à 700 euros et un abonnement mensuel à l'ADSL d'une trentaine d'euros. « Le risque encouru est sans commune mesure avec le côté ludique de l'affaire, poursuit Éric Schmidt. La toile est une sorte de juke-box. L'internaute en oublie la plus élémentaire éducation concernant la loi et le droit. »

« On en est arrivé au détournement massif de l'utilité d'une industrie par une autre », explique Olivier Bomsel, professeur et chercheur au Centre d'économie industrielle (Cerna) de l'École des mines et coauteur avec Gilles Leblanc d'une étude sur les enjeux économiques de la distribution des contenus.

Il n'hésite pas à pointer du doigt les fournisseurs d'accès à Internet (FAI). Ils ont en effet intérêt à ce que la musique ou les films soient d'un accès gratuit et facile car cela leur apporte de nouveaux abonnés. Pour Nicolas Seydoux, le piratage est même la seule justification à s'abonner au haut débit (lire interview p.13). Pour Olivier Bomsel, la solution serait de moduler la tarification du haut débit. Il plaide pour que le coût du trafic « montant » (upload), susceptible de contenir des fichiers protégés par un droit d'auteur, soit dissuasif. Ce qui aurait pour effet de favoriser les offres payantes en ligne et diminuer les effets néfastes du P2P sur les oeuvres à contenu culturel comme la musique ou le cinéma.

« C'est une course sans fin, analyse Marc-André Kamel, vice-président du cabinet de conseil en stratégie Bain & Company, les fournisseurs d'accès, plutôt que baisser leurs prix, préfèrent proposer plus de débit. » Stéphane Treppoz, PDG d'AOL, se défend d'une telle accusation : « Il faut que les fournisseurs de contenu réinventent leur business model », dit-il. Les FAI mettent en avant le prix trop élevé des disques ou des places de cinéma. Convaincu que le frisson procuré par la peur de se faire prendre ne dure qu'un temps, Stéphane Treppoz est persuadé que la solution passe par le téléchargement payant. « Le consommateur n'est pas idiot, ajoute-t-il. Pourquoi payer quelque chose qu'il peut avoir en partie gratuitement ? Il est en revanche prêt à mettre un certain prix s'il le juge raisonnable et justifié. »

Stéphane Treppoz se dit prêt à parier que le chiffre d'affaires de l'industrie du disque, qui a connu son pic en 2000, verra d'ici, trois ou quatre ans, son chiffre d'affaires global dépasser à nouveau ce pic grâce aux ventes réalisées par Internet. Ironie du sort, AOL, filiale de Time Warner, donne aux internautes la possibilité de piller deux autres filiales du groupe, Warner Music ou Warner Bros !

Instruit par les déboires de l'industrie du disque, le cinéma milite pour que les FAI et les hébergeurs aient l'obligation de supprimer les sites Internet ayant un contenu illicite. C'est même un amendement qui figure dans la loi sur l'économie numérique (LEN), actuellement en discussion au Parlement. Le Forum des droits sur l'Internet, association de concertation entre acteurs publics et privés du Web, se montre plus nuancé. « Il n'est pas juste de dire que le téléchargement gratuit est du piratage, estime Isabelle Falque-Pierrotin, conseiller d'État et présidente de l'association. Il reste à trouver une solution, un nouveau modèle économique pour ménager les droits patrimoniaux des ayants droit et conserver la flexibilité d'usage du téléchargement auquel les consommateurs sont sensibles. »

Les autres grands gagnants sont les fabricants de produits électroniques grand public : lecteurs MP3 ou MP4 (permettant de lire des images vidéo), graveurs de CD, lecteurs enregistreurs de DVD ou de DIVX qui permettent de transférer des fichiers numériques stockés dans un micro-ordinateur sur un disque lisible par un lecteur de salon branché sur un téléviseur. Certains industriels font même le grand écart. Sony fabrique des appareils graveurs de CD et des lecteurs-enregistreurs de DVD qui servent à piller ses filiales Sony Music et Columbia Tristar.

L'industrie du cinéma attend plutôt des parades comme le tatouage numérique, développé par la start-up rennaise Nextamp. Créée par des cadres de Thales, elle a mis au point une sorte de code à barres virtuel qui identifie les images mais qui reste invisible à l'oeil nu. Philips propose une solution analogue tandis que Microsoft développe son propre logiciel qui contrôlera l'utilisation des fichiers soumis à copyright.

Mais les industries culturelles comptent plutôt sur la peur du gendarme pour inciter les internautes à se tourner vers des sites de téléchargement payant. Outre-Atlantique, le téléchargement de musique serait en chute libre depuis que la Recording Industry Association of America (RIAA) a lancé des poursuites pénales contre les resquilleurs numériques. Même si les logiciels de P2P n'ont pu être interdits. En décembre 2003, la Cour suprême des États-Unis a en effet admis qu'un site comme Kazaa, qui propose une technique de téléchargement peer to peer, n'enfreint pas la loi. Mais le site a vu le nombre de ses utilisateurs baisser de 35 millions à 25 millions en cinq mois.

SELON UNE ÉTUDE du cabinet Jupiter Research, 47 % des internautes ne se disaient pas prêts, en 2002, à payer ou acheter sur le Net. Ils n'étaient plus que 41 % en 2003. La fréquentation de sites légaux progresse : en novembre 2003, 3,2 millions d'internautes ont visité Napster, site de P2P rentré dans le rang et devenu payant, et 2,7 millions se sont connectés sur iTunes, le site d'Apple. En France, la Fnac inaugurera en juin sa boutique de musique en ligne, Fnac Music, qui mobilise 50 personnes. Une manière de lutter contre la piraterie mais qui, à terme, pourrait remettre en cause l'existence des magasins de musique, de films ou même de jeux.

Dans un premier temps, 300 000 titres seront disponibles puis 500 000 en décembre. Le projet, que PPR avait décidé d'abandonner, avait finalement été relancé fin 2002, une semaine avant l'ouverture du iTunes d'Apple. Fnac Music vendra les chansons 1 euro pièce. Ce qui représentera une économie de 20 à 50 centimes d'euros par titre par rapport à un CD. Pour des titres de fond de catalogue, figurant sur des CD à moins de 10 euros, l'économie sera moindre. « Nous avons défini ce prix en fonction des attentes formulées par nos clients et en sachant qu'iTunes et Wal-Mart ont communiqué sur des modèles à 99 et 79 cents, précise Rodolphe Buet, directeur des produits disque et vidéo de la Fnac. Cela va réduire nos marges à l'unité mais nous misons sur le développement des volumes. »

La Fnac prévoit qu'elle réalisera 20 % de ses ventes de musique par Internet dans cinq ans et 50 % dans dix ans. La mise en ligne de produits vidéo n'est pas prévue avant la mi-2005. « Les jeux et les films posent des problèmes techniques plus difficiles à résoudre : vitesse de téléchargement, coexistence d'équipements différents, explique Lionel Jarlan, le responsable du jeu à la Fnac. Pour les jeux, il faudra même cinq à dix ans pour disposer d'une plate-forme de téléchargement sécurisée. »

L'industrie du cinéma planche sur des solutions analogues. La meilleure pourrait être la video on demand (VOD), la vidéo à la demande. Tiscali France, troisième fournisseur d'accès derrière Wanadoo et Free, avec plus de 200 000 abonnés fin 2003, prépare un service de films à la demande pour juin. Plus de 1 000 films seront proposés d'entrée. Si l'expérience est concluante, le drapeau noir n'aura pas flotté assez longtemps pour mettre le septième art en péril.

N. C. et V. C.


Encadré(s) :

Nicolas Seydoux : « Le film gratuit, c'est la mort du cinéma »

Entretien

Le PDG de Gaumont est aussi le président de l'Association de lutte contre la piraterie audiovisuelle (Alpa). Nicolas Seydoux explique le danger mortel que représente le piratage.

LE FIGARO ENTREPRISES. Le piratage constitue-t-il vraiment une menace sérieuse ?

Nicolas SEYDOUX. Oui, c'est même une menace très sérieuse. Le numérique offre aux pirates la possibilité d'obtenir un clone parfait du produit original à un coût minime. C'est donc très différent de la contrefaçon classique : les copies d'un sac Vuitton ou d'une chemise Lacoste sont d'une qualité bien inférieure à celle des originaux et leur coût de fabrication n'est pas négligeable. Par ailleurs, l'administration compétente pour lutter contre la contrefaçon est le service des douanes. Celui-ci travaille sur des contrefaçons liées à un support. Avec Internet, le support disparaît et il n'y a plus de possibilité de contrôle aux frontières. Pour le pirate, qu'il soit professionnel ou amateur, la tentation est immense !

Craignez-vous de subir le même sort que l'industrie du disque ?

L'écoute de la musique est croissante dans le monde. Pourtant les ventes de CD ont été sensiblement divisées par deux en trois ans à cause du piratage. Le cinéma a été longtemps protégé car le transfert d'images, sans le haut débit, est très long. Aujourd'hui, il reste encore plus simple et plus rapide de se rendre à la Fnac ou chez Virgin pour acheter un DVD même s'il y des embouteillages !

Le piratage serait-il moins dangereux pour le cinéma que pour la musique ?

Non, car le cinéma est plus vulnérable que la musique. Il souffre d'un handicap majeur : il demande des investissements comparables à ceux de l'immobilier. Le cinéma mondial vit de quelques succès majeurs qui permettent de financer des « petits » films. Aucun producteur ne pourra plus faire le premier film d'un nouveau metteur en scène si ses droits ne sont pas respectés. Le risque est que, dans quelques années, il n'y ait plus de cinéma. Il n'y a plus de cinéma en Russie et en Chine où, hélas, le piratage organisé est très développé.

Les fournisseurs d'accès à Internet sont-ils les vrais coupables ?

Ils le sont dans la mesure où ils favorisent les téléchargements illicites. L'utilisation du haut débit par les particuliers n'a qu'une justification : le téléchargement d'oeuvres audiovisuelles. Il n'est pas utilisé pour échanger des courriers ou des photos de vacances. Or télécharger gratuitement des films constitue un détournement de valeur, un véritable vol commis au détriment de ceux qui font les films. L'ensemble de la filière en pâtit.

Quelles pourraient être les solutions ?

Chacun doit mesurer la gravité du piratage. La sanction n'est pas la seule solution mais il est fondamental que le pirate soit condamné afin que chacun connaisse le risque encouru. La gratuité des contenus et le piratage relèvent d'une vision à très court terme. Si les films produits pendant un siècle sont piratés aujourd'hui, il n'y aura plus de films demain et plus aucune raison de disposer de liaisons à haut débit.

Il semble difficile de poursuivre chaque pirate...

La loi doit être claire : ceux qui ne la respectent pas et qui spolient les auteurs doivent être condamnés. Il faut que la police et la justice soient convaincues de la gravité du problème et instituer des pôles spécialisés pour punir les contrevenants. Les autoroutes facilitent les très grandes vitesses. Depuis peu, les conducteurs français se sont considérablement assagis : les contraventions reçues par quelques-uns ont calmé les autres.

La meilleure solution ne serait-elle pas l'ouverture de services de téléchargement payant et sécurisés ?

C'est envisageable dans l'avenir mais ce n'est pas encore réalisable. Il faudrait en effet que le clone téléchargé soit stérile, c'est-à-dire qu'il ne soit pas possible d'en réaliser, à nouveau, des copies en nombre illimité. Un autre problème à résoudre sera celui du bon moment pour diffuser un film sur Internet. Après sa sortie en salle, un film est disponible successivement en DVD (six mois plus tard), puis en paiement à la séance (neuf mois), puis sur les chaînes à péage Canal Plus et TPS (un an après), et, enfin, sur les chaînes gratuites, deux ans après. À quel moment le téléchargement doit-il être possible sans bouleverser l'équilibre ? Cela reste à déterminer.

Le prix des DVD, parfois jugé trop élevé, n'incite-il pas au piratage ?

C'est pourtant un prix justifié. La sortie en DVD représente un travail et un investissement importants. Quand un film de plus de dix ans est publié en vidéo, il est restauré. Les DVD constituent des éditions plus complètes avec différents bonus. De toute façon, depuis quand le prix d'un bien justifierait-il qu'il soit volé ?

Avez-vous tiré une leçon des mésaventures de l'industrie du disque ?

Nous profitons évidemment de son expérience et nous cherchons à éviter certaines de ses erreurs. Les maisons de disques ont affiché une faible solidarité et se sont parfois retrouvées dans des situations impossibles. Prenez le cas de Time Warner après sa fusion avec AOL. Steve Case, le président d'AOL, ne pensait qu'à vendre des abonnements d'accès à Internet. Il ne se souciait pas de savoir si ses clients téléchargeaient gratuitement des disques de Warner Music. Le rachat d'un producteur de contenu par un vendeur de tuyaux n'est pas souhaitable. Si demain Disney passe sous le contrôle du câblo-opérateur Comcast, cela pourrait poser un problème comparable à celui rencontré dans le mariage entre Time Warner et AOL.

Le cinéma affiche-t-il un front uni ?

Oui. L'Association de lutte contre la piraterie audiovisuelle (Alpa) réunit toute la filière : auteurs, réalisateurs, producteurs, distributeurs, éditeurs vidéo, chaînes de télévision. Nous sommes tous d'accord pour dire que le film gratuit entraînera la mort du cinéma.

Êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste ?

Le film est une denrée rare, il faut le protéger. Je pense que la France, pays qui a inventé le droit d'auteur, se doit d'être le héraut de la lutte contre la piraterie. Je suis optimiste. D'ici à cinq ans, le haut débit sera sécurisé et vous pourrez acheter vos films sur Internet.

N. C. et B. J.

Un jeu d'enfant qui peut coûter cher

Technique LES FILMS PIRATES CIRCULENT SUR INTERNET GRÂCE À DES LOGICIELS SIMPLES. GARE AUX CONDAMNATIONS.

DANS 80 % DES CAS, la piraterie a lieu en amont, directement dans les laboratoires de développement de films : un technicien ou un projectionniste effectue une copie sous forme numérique et diffuse ensuite le film par Internet.

Une autre source est le cam-cording. Le pirate enregistre clandestinement le film à l'aide d'une caméra numérique pendant une projection dans une salle de cinéma. Il tient sa caméra à la main ou la pose sur un trépied installé au fond de salle. La copie n'est alors pas de grande qualité. La piraterie repose aussi sur l'indélicatesse de ceux qui disposent en avant-première de copies de films. Par exemple, des membres de jurys de festivals ou de manifestations professionnelles qui ont reçu les DVD des films qu'ils ont à juger.

Quelle que soit l'origine du film piraté, celui-ci peut circuler dans le monde entier via Internet sous forme de fichier numérique principalement grâce à la technique du peer to peer (P2P ou de pair à pair). Il s'agit d'un logiciel que l'on peut télécharger sur des sites spécialisés. Il permet à un internaute de rechercher les films stockés sur le disque dur de tous les internautes qui possèdent le même logiciel de P2P. Tout se passe comme s'il fouinait dans la vidéothèque de ses amis ou dans le rayon DVD d'un magasin.

Mais pirater de la musique, des films ou des jeux vidéo relève de la contrefaçon. Celle-ci se définit comme toute atteinte portée aux droits moraux ou patrimoniaux de l'auteur sur l'oeuvre. Elle est établie notamment lorsqu'une oeuvre de l'esprit (chanson, film, jeux vidéo) est reproduite sans l'autorisation de son auteur qui d'ordinaire s'accompagne du versement d'une rémunération.

La loi réprime également le débit, l'exportation et l'importation d'ouvrages contrefaits. Avec la démocratisation de l'Internet à haut débit, la distribution de contrefaçon « classique » via un système d'échanges ou de vente tend à décroître, alors que l'échange de fichiers est en hausse constante. La diffusion sur Internet d'un film est en fait interdite et la loi punit de la même manière celui qui diffuse et celui qui télécharge.

Il y a cependant une exception au droit d'auteur : c'est le droit à la copie privée. L'article 122.3 du Code de propriété intellectuelle dispose que chacun a le droit de copier une oeuvre à condition que soit pour un usage privé ou dans le cercle familial. D'ailleurs, une taxe est prélevée sur la vente de supports vierges (CD ou DVD) et reversée aux sociétés d'auteurs, de producteurs et d'artistes interprètes pour compenser le manque à gagner du à la copie privée. Ainsi la société civile des producteurs phonographiques (SCPP) a perçu 13,4 millions d'euros en 2002 au titre de la copie privée sonore. Il est donc légal de copier un CD ou un DVD pour soi.

En revanche, la mise à disposition du public à titre onéreux ou gratuit de copies est punie de deux ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende (article L 3354 du Code la propriété intellectuelle). C'est bien sur cette disposition que l'Association de lutte contre la piraterie audiovisuelle (Alpa) ou le Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (Sell) fondent leur action. « Notre politique n'est pas de nous attaquer aux internautes, insiste Frédéric Delacroix, délégué général de l'Alpa. Notre cible est bel et bien ceux qui facilitent le piratage, en mettant massivement à disposition des internautes des fichiers illégalement obtenus. »

N. C.

LES GENDARMES ET LES JOUEURS

Jeux vidéo EN FRANCE, LA PIRATERIE, C'EST UN MANQUE À GAGNER DE 200 MILLIONS D'EUROS.

AVEC UNE DIZAINE d'enquêteurs seulement, le Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (Sell) n'est pas au bout de ses peines. La multiplication de réseaux peer to peer grâce auxquels les accros s'échangent gratuitement des jeux vidéo par Internet, donne à la piraterie des allures de pieuvre. En dehors des disques gravés et revendus sous le manteau, les jeux sont, comme les films ou les morceaux de musique, copiés plus facilement sous forme de fichiers numériques. Les éditeurs estiment qu'en France la copie illicite représente un manque à gagner de 200 millions d'euros, soit 20 % du chiffre d'affaires de l'activité sur le territoire. Jusqu'à présent, la France était moins touchée que le Royaume-Uni, l'Italie ou l'Espagne. Mais la montée en puissance de l'Internet à haut débit la place désormais au même niveau.

Le Sell a décidé de batailler sur plusieurs fronts. Comme l'industrie musicale, le Sell traîne en justice les contrefacteurs de jeux et les vendeurs de ces copies. « Nous ne nous attaquons pas au gamin dans sa cour de récréation, explique Jean-Claude Larue, président du Sell, mais aux bandits organisés qui sont bien souvent ceux qui piratent de la musique et de la vidéo. » En six mois, 150 condamnations ont été prononcées. À Chambéry, c'est un réseau de 20 personnes qui a été démantelé. À Caen, un pirate a écopé d'une amende de 48 000 euros. En 2003, le montant cumulé des dommages et intérêts reversés au Sell a atteint 400 000 euros. « La prochaine étape sera d'obtenir des peines de prison ferme, comme ce fut le cas avec la musique », poursuit Jean-Claude Larue.

Parallèlement, les éditeurs misent sur la prévention. Dans un mois et demi, le Sell financera une campagne de communication dans la presse spécialisée pour expliquer au grand public que copier n'est pas jouer. « Si nous ne parvenons pas à faire changer les mentalités, nous ne serons jamais assez nombreux pour combattre les pirates, reconnaît Pascal Brissy, ancien gendarme et responsable de la lutte contre la piraterie au Sell. D'un point de vue technologique, nous avons toujours un train de retard par rapport à des gens qui passent leur temps à pirater par pur défi. » D'après lui, les vrais commanditaires s'abritent derrière de jeunes utilisateurs auxquels ils confient gratuitement un jeu en avant première qu'ils pourront installer sur leurs propres ordinateurs équipés de logiciels P2P. Au bout de trois ou quatre heures d'utilisation, une véritable épidémie a été déclenchée.

Des verrous efficaces d'ici trois ans

Les éditeurs comptent aussi sur la technologie. Ubi Soft, qui possède son propre département anti-piraterie, équipe déjà ses jeux de systèmes de sécurité. Il a demandé à SafeDisc, société de logiciels anti-piratage, de réactualiser tous les trois mois, les systèmes mis en place sur ses CD-Rom et DVD-Rom. En revanche, les jeux utilisables sur consoles (Playstation, Xbox, Game cube) sont beaucoup plus vulnérables. Il faudra attendre deux à trois ans pour que les fabricants de consoles inventent des verrous plus solides. « Avec l'aide de Microsoft, Intel... ce seront de véritables Fort Knox », prédit, optimiste, Jean-Claude Larue.

Conscients que le prix élevé des jeux (30 euros pour un jeu récent sur PC et 50 euros pour un jeu sur console) les fragilise, les éditeurs tentent de nouvelles stratégies marketing. « Nous avons choisi de distribuer nos jeux sur des sites payants sécurisés comme metaboli.fr, explique Geoffroy Sardin, directeur général d'Ubi Soft France. Les joueurs s'y abonnent pour des durées variant de quarante-huit heures à un mois pour un prix compris entre 5 euros et 12 euros. » Ce canal de distribution représente moins de 1 % du chiffre d'affaires d'Ubi Soft.

Seul l'américain Electronic Arts, premier éditeur mondial de jeux vidéo, minimise l'ampleur du phénomène. « Nos ventes augmentent de 25 à 30 % par an, souligne Philippe Sauze, directeur général pour la France. Si le piratage était aussi massif qu'on le dit, nous ne vendrions pas 1,5 million de jeux pour PC en France. » Mais le numéro un du jeu ménage ses arrières. « Nous n'éditons pas de jeux téléchargeables », précise Philippe Sauze.

Il y a quelques mois, le Sell a proposé aux autres métiers du divertissement touchés par la piraterie une alliance pour créer un seul organisme de lutte. Peine perdue pour l'instant. « Chacun préfère conserver son fromage », regrette le président du Sell. Et les pirates se régalent...

V. C.


Illustration(s) :

« Blueberry », sorti le 11 février. Les producteurs ont fait circuler une vraie-fausse version piratée sur le Net, invitant l'internaute à aller au cinéma
(Photo UGC/Gamma.)
Nicolas Seydoux
(Photo R. Vialeron/Le Figaro.)
La mise à disposition du public à titre onéreux ou gratuit de copies est punie de deux ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende.
(Photo M. Archambault/Le Figaro.)
Copier n'est pas jouer.
(Photo F. Bouchon/Le Figaro.)
WaG
WaG
WaG
WaG
BARBE


Catégorie : Économie
Sujet(s) uniforme(s) : Industrie de la musique; Internet, technologies de l'information et multimédia
Sujets - Le Figaro : INTERNET; CINEMA; PIRATAGE; NICOLAS SEYDOUX; JEU VIDEO
Lieu(x) géographique(s) - Le Figaro : FRANCE
Type(s) d'article : ARTICLE, PHOTO, INFOGRAPHIE, DESSIN, INTERVIEW
Taille : Long, 3224 mots

© 2004 Le Figaro. Tous droits réservés.

similaire:

Le Figaro Entreprises, lundi 23 février 2004, p. 12-15 iconExpositions vendôme, sur rendez-vous jusqu’au 18 février. Tours,...

Le Figaro Entreprises, lundi 23 février 2004, p. 12-15 iconProgramme Angleterre Du lundi 01 février au 05 février 2016

Le Figaro Entreprises, lundi 23 février 2004, p. 12-15 iconBulletin hebdomadaire n° 1011 du lundi 29 Novembre 2004

Le Figaro Entreprises, lundi 23 février 2004, p. 12-15 iconBulletin hebdomadaire n° 1074 du lundi 20 février 2006

Le Figaro Entreprises, lundi 23 février 2004, p. 12-15 iconCompte-rendu Chantier "Travail et syndicalisme", lundi 2 février 2015

Le Figaro Entreprises, lundi 23 février 2004, p. 12-15 iconDu "mariage de figaro", de beaumarchais aux "nozze di figaro", de mozart
«Dans un opéra, IL faut absolument que la poésie soit fille obéissante de la musique» (Lettre à son père du 13 octobre 81)

Le Figaro Entreprises, lundi 23 février 2004, p. 12-15 iconHome culture
«dernières enchères», Jean Renoncourt (à droite) avait reçu Le Figaro chez lui, dans sa galerie du quai Malaquais. Crédits photo...

Le Figaro Entreprises, lundi 23 février 2004, p. 12-15 iconLundi 29 février 2012
«La Poste» a changé de statut. Elle est maintenant une Société Anonyme 1 à capitaux publics

Le Figaro Entreprises, lundi 23 février 2004, p. 12-15 iconI/ le foot, lieu d’expression des pulsions collectives : a- violence et football
«Il s'agit d'un drame inqualifiable. Je suis décidé à lutter avec la plus grande vigueur contre la violence dans et autour des stades...

Le Figaro Entreprises, lundi 23 février 2004, p. 12-15 iconCréé en février 2004
«palais & Esprits Fins», qu’ils soient consommateurs exigeants, œnophiles et gastronomes. Ses lecteurs sont très prescripteurs car...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com