Journal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015





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Journal de bord

de Hubert Vincent

résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015




Docteur Hubert Vincent est professeur à l’Université de Rouen. Il est spécialiste de l’histoire des idées éducatives. Il conduit des recherches inter-culturelles, a publié un grand nombre d'ouvrages. En résidence à Polenovo en hiver 2015 il a réfléchi sur la notion du paysage russe de la fin du 19me siècle et étudié les biographie des peintres russes. Il a également proposé une série de séminaires aux étudiants de l'Université de Toula.dsc01331 - копия.jpeg


27.01

Je suis arrivé depuis deux jours maintenant.

De l’aéroport nous avons traversé Moscou. Puis nous avons pris la route de Varsovie( ?) vers le sud-ouest. Nous avons passé la limite du district de Moscou. On nomme, ou plutôt on nommait cette limite : la ceinture de la vierge (la ligne des quelques villes fortifiées qui protégeaient des barbares). Polenovo se trouve à quelques kilomètres. Au début des steppes. C’est alors un premier cercle.
(La terrasse du Carlton)

Quand est-ce que j’ai commencé à voir et qu’est-ce que j’ai vu? Je ne sais pas trop.

Sans doute d’abord cet arrêt intempestif à Moscou même, dans l’hôtel du Carlton, le plus cher de toute la chaîne me dit Sergueï. Les toilettes de marbre, que l’on vient visiter, trace d’un luxe hors norme, mais à qui est-il destiné ? Le toit d’où l’on peut voir tout Moscou. Première vue sur le Kremlin (terme russe pour dire château). Au delà, la place Rouge, que je ne peux voir. Premier coucher de soleil derrière le bâtiment des Affaires étrangères. Une bande de fumée noire sur le ciel gris et enflammé. Long coucher de soleil, sur le fond de ce ciel gris. Comme quelque chose qui n’en finira pas.
Mais tout cela demeure loin pour moi et sans impression véritable. Il n’est pas sûr que se trouver sur des hauteurs vous permette vraiment de voir et d’être vraiment dans le paysage. Je vois mal le bâtiment. Je pense à quelque gratte-ciel de New York.
De loin, ce bâtiment des Affaires étrangères, me fait penser à quelque gratte-ciel de New York. Ai-je raison ? Ai-je tort ? Dans quel esprit fut-il fait ? Je n’ai pas d’élément de réponse à cette question.
(Il y a toujours de nouvelles possibilités techniques. Le béton armé en fut une : on pouvait aller beaucoup plus haut, on pouvait faire des bâtiments d’un nouveau style. La question est de savoir ce que les hommes font de ces nouvelles possibilités. S’ils les suivent elles-mêmes, ou s’ils s’empressent de retrouver leur imaginaire passé, autant que leur rivalité avec leurs voisins. Je ne crois pas que la rivalité soit toujours une bonne chose : on rivalise dans le même. On laisse de côté ce qu’aurait permis le surgissement de techniques nouvelles. Artistes sont ceux qui explorent de nouvelles technologies sans humain, sans le mimétisme humain.)
Je n’ai pas encore vu Moscou. Une première image seulement, un peu vague. Il me faudra descendre, marcher dans les rues, regarder autrement, croiser des points de vue différents, sans souci de trop dominer, sans souci d’avoir une carte dans laquelle je puisse me repérer. Je ne suis pas sûr qu’une carte, qu’un plan nous aide toujours. Cela donne plutôt une impression de maîtrise, qui induit elle- même l’idée que nous n’avons plus à regarder, à voir, à écouter, à chercher. Il y a ainsi un danger des cartes : on croit savoir et donc on met en sommeil ses sens et, par suite, ses réflexions.
(L’arrivée, la bougeotte, les guides).

Maintenant, je suis à Polenovo. Dans les premières heures, j’ai demandé à Sergueï et Andreï si nous ne pouvions pas aller à pied là où ils souhaitaient me mener. Des lieux assez proches : une église à 1,5 km, une petite ville à 4 km. Benjamin, qui a séjourné ici il y a maintenant deux ans et que j’avais rencontré à Paris, et qui est lui un artiste peintre français, m’avait parlé de deux grandes allées dont l’une, traversant les bois, allait dans la direction de cette ville. Une autre ailleurs. Et alors déjà je m’étais imaginé marchant et allant dans ces allées. Je voulais marcher dans ces paysages ; je voulais retrouver l’usage de mes jambes, qui ont autre chose à faire que me porter : ne sont elles pas là pour me mener quelque part, pour aller quelque part, pour me bouger ?
Mais j’ai vite compris que ces demandes étaient déplacées. C’est trop enneigé, les chemins ne sont pas faits en cette saison, personne ne passe et la neige demeure compacte, lisse, épaisse. Pas de trace, pas de chemin donc ou, s’il y a des traces, elles sont rapidement effacées par la neige qui tombe, sans précipitation, doucement, comme si tout devait être recouvert, effacé. Plus de trace humaine. On risque ainsi de s’y perdre. Si on voulait tout de même le faire, il faudrait se préparer, prendre des skis, avertir. Il n’y a pas en cette saison de chemin fait par ceux qui passent.
Ainsi, mon souhait de mouvement m’était-il renvoyé. « Comme tu es empressé ! » me suis-je reproché. Ce besoin tout de suite de mouvement. A peine arrivé, voilà que tu veux marcher et aller par les bois et les terres enneigées ! Quelle impulsion ridicule, quel manque de calme et de sérénité !)

D’où te vient cette « bougeotte » ? Ne peux-tu te poser et simplement attendre ? Ne peux- tu prendre patience et accepter un moment d’être guidé ? Ne peux-tu respecter tes hôtes et le soin qu’ils prennent de toi ? Pourquoi t’agiter ?
A ma décharge je dirai ceci: quatre heures assis dans l’avion, et puis la voiture ; j’avais été ainsi, porté, guidé, en voiture, en langage, en intérêt. C’est-à-dire : j’avais eu un guide. Peut-être en avais-je en fait assez d’être porté, et que l’on m’explique tout. Peut-être voulais-je cette solitude et ce mouvement dont l’accueil, les repas divers, la nouveauté et l’étrangeté de la langue m’avaient séparé.
Un chef indien raconta un jour que lorsque les blancs arrivèrent sur leurs bateaux en Amérique du Nord, ils étaient tout petits et semblaient n’avoir plus de jambes. Les indiens les réchauffèrent et comprirent que s’ils étaient si petits, c’est qu’ils avaient dû rester assis de longues semaines dans leur bateau. Ils avaient besoin de se dégourdir les jambes. C’était donc un peu mon cas : j’étais longtemps resté assis et mes jambes étaient devenues toutes petites. Je voulais me dégourdir, retrouver mon mouvement, et donc grandir, occuper l’espace. (La suite de l’histoire du chef indien parle de l’invasion et de la barbarie (mais c’est sans doute la même chose) : les petits blancs grandirent, et ils grandirent tant qu’ils n’avaient de cesse que d’occuper tout l’espace. « Poussez vous, vous nous gênez, disaient-ils aux indiens, allez plus loin ? A moi de ne pas trop grandir et de demeurer petit et maladroit. Un petit blanc !)
Mais je dois avouer que je suis sans patience avec les guides. A les suivre, on ne voit rien soi-même, on est comme privé de son regard et du jeu de son regard. « Regardez à gauche, regardez à droite, regardez ceci, regardez cela ». Aucun temps propre n’est laissé, la liberté de celui à qui l’on s’adresse est niée.
Il suffit que l’on me dise de regarder là, et puis là, et puis encore ici, pour que je souhaite regarder ailleurs, et même ne plus regarder du tout. Cela m’assomme et je n’ai qu’une envie : m’en aller. Souvent on n’en a même plus le loisir: la politesse et le respect pour le guide nous en détournent. La fatigue, la mauvaise fatigue est là : l’activité empêchée.
Je comprends Montaigne lorsqu’il écrit : « Qui suit un autre il ne suit rien ; il ne cherche rien, voire il ne trouve rien ». Et il pensait en particulier à ces guides qui nous conduisent devant des églises et nous font part de multiples détails insignifiants, comme si le moindre détail pouvait contenir on ne sait quel sens caché. Montaigne a légué aux Français, et au moins à ce Français que je suis, le goût, et presque la passion de faire, de voir, d’écouter, de sentir par soi-même. Nous n’aimons pas les guides. Nous disons que nous pouvons sentir, voir, penser par nous-mêmes.
Pourtant, d’un autre point de vue, c’est tout à fait idiot. Le guide n’oblige à rien, du moins certains. Le guide montre, et il s’agit de le voir aussi lui-même. Il n’indique pas quelque chose qu’à mon tour je dois admirer, apprécier, valoriser, sans raison, mais il s’indique lui-même dans cette opération. Il parle de lui, de son lieu, de ses attachements, en sorte qu’à travers ce qu’il me dit j’apprends, je commence à apprendre, ce à quoi les individus d’ici sont eux-mêmes attachés. Il n’empiète pas sur ma liberté, pas plus que ne le ferait un maître ou une maîtresse de maison en me faisant visiter sa maison, en me proposant telle ou telle nourriture, en me parlant des commodités de son lieu : c’est une présentation, non une obligation d’aimer ; seulement une obligation d’écouter, de voir, non pas ce qu’il y a à voir, mais comment nous voyons ici, ce que nous apprécions ici. Ainsi par exemple, Sergueï m’a parlé de cette ceinture de la vierge pour dire la limite du district de Moscou : il ne suggérait pas de m’extasier ; mais il disait clairement comment lui ponctue l’espace ; il vit avec cela dans la tête, c’est ainsi qu’il pense son espace, et là j’apprends quelque chose, à confirmer bien sûr, à voir : s’il est vrai que c’est là le rapport commun à l’espace, il y aurait quelque chose de très étrange pour moi. (Après vérification, les russes d’aujourd’hui ignorent cette ligne pour la plupart d’entre eux. Cela n’annule pas ce que m’a dit Sergueï, c’est un témoignage, dont l’idée peut se retrouver ailleurs).
Et de même, il m’a conduit au Carlton, et à sa terrasse ; il m’a conduit aux toilettes du Carlton. Que voulait-il que j’y vois ? Certes, et tout simplement, il voulait me montrer une vue générale de Moscou. Mais aussi ces toilettes, ces prix d’un niveau démentiel. Que montrait-il là ? Le poids d’une nouvelle classe de gens très riches et leur luxe excessif ? Son rapport ambigu à cette nouvelle aristocratie, ou plutôt ploutocratie ? Le fait que quant à lui il s’est arrêté sans problème au pied de cet hôtel, sans marquer la moindre hésitation, a discuté avec le personnel. Moi même je ne ferai pas tous les jours cela au Carlton de Paris. La culture soviétique a-t-elle suffisamment construit une sorte d’égalité qui fait que nul n’est aujourd’hui impressionné par ces richesses ?
Bref, un guide ne fait pas signe, il est lui-même signe. Et pour accéder à cela il suffit de se souvenir, de ramener ensuite à sa mémoire ce qui a été vu, ce qui a été montré. Mais dire il suffit de, est bien léger. C’est beaucoup plus important que cela : commencer à savoir, ce n’est pas regarder, regarder encore et encore, c’est commencer à se resouvenir. Sergueï vit en moi maintenant, il flotte dans ma tête, ses mots, son corps maintenant bien réels, comme une réalité russe, qui devra composer avec d’autres.
Ainsi devient-on curieux des gens : ils font eux-mêmes partie du paysage, ils sont des signes, qui nous parlent de la Russie, du monde.
Mais au moins aurais-je appris une chose. Dogen écrit ceci : « L’espoir est comme les chemins sur la terre. La terre, par elle-même, n’a pas de chemins. Les chemins se font là où beaucoup d’humains passent.». Je crois que là j’ai compris quelque chose de cette formule, (qui, on le verra par la suite, ne va pas cesser de m’accompagner). L’espace blanc et lisse de la neige est la terre. Les chemins ne s’y font pas, ils peuvent être effacés ; il est certainement facile de bouger dès lors que il y a des routes toutes faites, dès lors que l’on n’a pas d’autres expériences que des routes toutes faites. Mais c’est une toute autre expérience du mouvement qui commence lorsqu’il n’y a pas de trace, lorsque l’on ne sait pas par où passer. La nuit, au crépuscule, dans l’absence de chemin, devant cette espace blanc et lisse, te voilà bien embarrassé. Quel sera ton chemin ? Es-tu sûr de le retrouver au retour ? Quel chemin feras tu, si tu en es encore capable ? Là il y a une éducation au mouvement. Il y a des espaces où l’on peut se perdre, qui ne sont pas balisés. Ils sont de plus en plus rares sur notre terre mais au fond il suffit d’un petit décalage dans nos habitudes, pour en retrouver au moins la possibilité.

Quelle est l’éducation à ce mouvement là ?
Dans l’après midi, le soleil a percé, bien longuement. Ce fut magnifique. A la différence de nos montagnes françaises, lorsque l’on gagne de l’altitude, le soleil ici n’est pas magistral : il n’éclaire pas tout, ne fait pas tout scintiller, il n’est pas une lumière qui illumine tout. Il est tardif, et il est tamisé, il perce difficilement au travers des nuages, et comme timide. C’est comme s’il n’en finissait pas de bailler. Nous sommes encore en plaine, et il respecte son temps, qui n’est pas encore venu.
(les gens)(les guides)

Sergueï était à l’aéroport avec sa femme Ludmila (aimée des dieux). Avec lui, je suis déjà en contact avec la Russie. C’est un guide et interprète de profession. Il a habité en France dans sa jeunesse (son père, du service culturel de l’Ambassade, était un espion). Il y est depuis souvent retourné, en famille et il me racontait ce moment où, tous attablés dans un restaurant, lui n’avait pas encore son cognac.

Je n’ai pas connu souvent de si excellent guide, prévenant, plein de connaissances, sans ostentation, plein de curiosité pour son propre pays. Il n’est pas las, ni de son métier, ni de son pays ; il sait son histoire, semble en avoir éprouvé, et continuer à en éprouver, lui-même, ses proches, la douleur et la violence. Il semble aussi, comme tout guide sans doute, être perdu dans le temps, du moins ne pas être dans le seul présent. Il doit arriver aux guides de se perdre dans les temps, de voir le passé dans le présent, comme le présent dans le passé. Ce que m’a dit Sergueï de la « ceinture de la vierge » me le confirme. (La vieillesse me semble autre chose : ce n’est pas que les temps se confondent, c‘est plutôt que des pans de mémoire disparaissent et seuls quelques îlots, souvent lointains, se maintiennent. Si l’on peut avoir extérieurement le sentiment d’une confusion des temps, je crois que ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mais plutôt d’un rétrécissement).
Un homme ainsi ivre dans l’âme parce qu’il se tient en des temps différents.

Mais aussi un homme ivre dans l’âme, parce qu’il se tient dans cette histoire russe, terrible, au moins depuis un siècle et demi ; il s’y tient, alors qu’elle semble charrier des monstres et sans doute en charriera encore. Voilà la vérité de l’ivresse : parvenir à se tenir dans le courant abject de l’histoire.
Car il titube en effet, et cela est dû, non à l’abus d’alcool, mais bien aux opérations chirurgicales de son dos : il a mal, et doit s’asseoir régulièrement. Cela n’empêche pas de deviner son corps petit, vif, musclé, agile.
Ainsi aurais-je associé sur son allure et son air de tituber.

28.01

Ce matin je suis parti me promener. Oh, pas bien loin, pas très longtemps (une petite heure tout au plus). Je prends la mesure du paysage et de mon étrangeté, du fait que j’y suis étranger.
Je suis allé vers l’Oka, la rivière, ou plutôt le fleuve, car sa largeur est au moins de 150 m.

Il neigeait très légèrement, le silence s’imposait, mais ce qui évidemment me frappe c’est simplement que l’Oka est gelée. C’est tout blanc. Il n’y a pas seulement un paysage de campagne enneigé, mais, au milieu, large, longue, une rivière gelée, blanche, mais qui ne se confond pas avec le reste. Je le sais cela, et je ne peux manquer de le voir. Je ne vis pas que dans un monde d’apparences, mais je vois ce que je sais être là ; ce que je sais être là compte dans mon regard, et ce qui est là c’est bien une rivière gelée.
Le mouvement du fleuve est stoppé, figé. Je n’ai jamais vu auparavant de fleuve gelé.
Sur les rives, des arbres à la fois puissants et saccagés : les formes en sont étranges et violentées. C’est la trace du flot du fleuve au moment de la débâcle, au moment où le fleuve sort de son lit.
J’ai longé par le bas, le domaine de Polenovo. Large domaine, au contour visible à l’œil, ceint d’un petit mur de pierre. Sur sa partie versante vers la rivière, de nombreuses entrées et sorties carrossables, ainsi que de petits portillons aménagés pour les promeneurs. C’est une maison de villégiature, aménagée pour l’agrément, de l’œil mais aussi des promenades.
Cet aspect redouble une caractéristique de la maison, que Polenov voulut : les différentes pièces, au moins celles du bas et du premier étage, devaient avoir plusieurs portes. Ils n’aimaient pas les pièces d’où l’on ne pouvait sortir que par un seul endroit. Il voulait plusieurs entrées et sorties pour chacune d’elles. De même le muret d’enceinte est-il percé de multiples passages. Image du confort. On n’est ni enfermé, ni complètement ouvert ; le monde n’est pas hostile et si l’on y dessine un lieu, c’est sans s’y enfermer. Le lieu n’est pas magistral. C’est un lieu de bourgeois cultivé, un lieu apaisé et serein. Une grande maison, aux recoins multiples, avec de nombreuses fenêtres et des terrasses. (la maison, et plus généralement le lieu, est une pièce centrale de tout paysage en peinture, et particulièrement pour ce que l’on nomme la paysage russe du 19 ème siècle ; avec les chemins ; avec l’immensité. 3 éléments essentiels ; j’en parlerai)
Je partage ce goût pour une maison où l’on peut entrer par différents endroits, autant que sortir. A la fois recueillie et ouverte. Un point de vue, comme on dit et ce que garantit un point de vue, un beau point de vue, c’est que vous êtes à la place où il faut être. Pas la peine de bouger, pas la peine d’aller voir ailleurs. On lève son visage, on retrouve le paysage aimé, et ainsi on est heureux d’être là. (C’est là une impression que je dois à Stéphanie, mon épouse, lorsqu’elle parle de notre maison).
C’est ce que Gontcharov avait déjà noté pour sa part, révélant ainsi un aspect important du goût russe pour les paysages : « l’Eden s’était ouvert à lui dans ce petit coin d’où on l’avait retiré lorsqu’il était enfant. Quelle vue de tous côtés – chaque fenêtre était le cadre de son propre tableau ! D’un côté la Volga, ses rives escarpées et ses lointains, de l’autre les vastes champs, les précipices et tout cela se mouvant dans un lointain de montagnes bleuissantes. D’un troisième côté, on voyait les hameaux, les villages et une partie de la ville. Un air frais rafraîchissant, comme le frisson tonique qui vous parcourt le corps après un bain d’été. Tout autour de la maison, ce n’étaient que paysages, air, champs, jardins » (La falaise, première partie). (A noter, l’intrusion de l’air, i.e. de l’espace : le ciel, l’infini).
Polenov s’est installé ici. Il a fait son paysage, il l’a tracé sur cet espace blanc, il l’a construit. Il l’a tracé définitivement (Dogen). Il m’est difficile de ne pas mettre cela en rapport avec le fait qu’à partir des années 90 il commença à moins peindre et me semble-t-il aussi à peindre moins de paysage. Il avait le sien, pourrait-on avancer, trop beau. Et puis bien sûr il devait s’occuper du domaine ; non seulement s’en occuper, mais construire les autres bâtiments auxquels il songeait, en particulier cette cour qu’il fait à côté de sa propre maison : 4 ou 5 bâtiments tout simple, qui font une cour. Et puis encore son atelier ; et puis encore ses engagements dans l’école.

29.01.2015

Tout est fixe ici.
La maison où je suis, nommée « la maison des maîtres », ou des résidents, fait partie de l’ensemble du domaine. Elle est un peu en dehors, approximativement à 500 m, de l’ensemble constitué des bâtiments principaux: la grande maison construite par le peintre, et les quelques demeures d’habitation qui l’entourent, et où vivent aujourd’hui quelques uns de ses descendants qui entretiennent et font vivre le domaine, le musée et les activités diverses qui lui sont liées.
D’un côté il y a un bois, de pins et de sapins mélangés, plus d’autres essences d’arbre, des bouleaux entre autres. De l’autre côté il y a l’ouverture vers la plaine, qui se perd dans les lointains, et avec tout de suite en bas l’Oka gelée.
Mais tout est fixe. Pas de vent depuis que je suis là. Seulement la neige qui tombe très légèrement, qui recouvre tout, et puis les arbres réduits pour le principal à leur tronc. Pour les pins, mais pas pour les hêtres, l’écorce se fait progressivement, en partant du bas ; si bien qu’une couleur rouge apparaît, à partir du premier tiers. Je n’ai jamais vu cela ailleurs. J’imagine que le froid y est pour quelque chose. Les bouleaux ne semblent pas avoir de problème : leur légèreté, leur vigueur plastique, leur écorce beaucoup moins épaisse.
Pas de vent, un peu de neige qui tombe, les lignes enchevêtrées des arbres sur le sol blanc, l’Oka gelée : tout est fixe. Rien ou si peu ne bouge. Et lorsque c’est un oiseau, ou un pic-vert qui cogne à son arbre, c’est parfaitement distinct. Quel plaisir, quelle paix.
Je ne peux le nier, cette fixité, au moins pour l’instant, me plaît. Qu’est-ce donc que j’y trouve ?
Je n’ai pas devant moi une réalité toujours en mouvement, et je n’ai pas plus à participer et à entrer dans un quelconque mouvement. En un sens, je suis retiré du monde de l’activité, du monde de l’activité à plusieurs, où j’ai si souvent l’impression de me perdre, où il faut constamment, et sans que les résultats soient garantis d’une quelconque façon, se battre pour faire valoir sa propre action ou ses propres intentions. Fatigue. Le monde de l’activité n’est pas ou n’est plus un monde ordonné ; du fait même qu’il est à plusieurs et que la hiérarchie ne le gouverne ou ne le maintient plus, qu’il n’y a plus de naturalité de la hiérarchie, il est un monde difficile, désordonné, où comme on dit rien n’est acquis jamais, où toute position demeure précaire, où il faut peut-être bâtir son lieu. Il n’est même plus un monde où il soit loisible à chacun de faire ce qu’il a à faire, ce qu’il sait faire : il nous faut rendre compte, non pas simplement au sens de dire ce que l’on fait, mais au sens où il nous faut dire en quoi ce que nous faisons répond bien à des questions et des problèmes qui ne sont pas forcément les nôtres.
Aussi j’aime bien cette fixité aérée ; sans doute que cela me repose. Je ne suis plus, comme dit Montaigne, dans la presse de la foule, dans la presse de la Cour du roi où, on l’imagine, les intrigues, les actions diverses et multiples pouvaient surgir à tout instant. C’est là une première raison, toute négative.
Mais aussi je crois qu’il y en a une autre. C’est que comme on dit, cette fixité m’incite à revenir à moi-même, en moi-même. Mais qu’est-ce donc qui est dit par là ? Revenir à soi-même c’est revenir à ses fins propres et ne plus tant être dans le mouvement, toujours réagissant, plus ou moins vite, plus ou moins bien, aux mouvements des autres, aux commandes des uns et des autres, mais pouvoir stabiliser ses propres fins et, par suite, dire ou faire ce que l’on pense devoir faire, ou pense devoir dire. Le problème du social n’est pas tant le mouvement que le mouvement réactif, i.e. ce ou ces mouvements rapides que nous croyons nôtres et qui ne sont que la succession des choses que nous recevons ou infligeons. Un peu comme dans les autos tamponneuses de l’enfance où, ballottés et secoués de tous les côtés, nous nous efforçons soit d’éviter les chocs, soit encore d’en donner de précis, et assurément nous prenons un plaisir très fort à ces altercations.
Excitation, jeu.
Peut-être que pour beaucoup la vie adulte est ainsi et, indéniablement, on peut être repris par le goût de ce jeu. Certaines séries TV en donnent l’image. Et elle est indéniablement excitante. Ca part de tous les côtés, des renversements de situation sont toujours possible, aucune situation n’est acquise, priorité et valeur de ceux qui savent le mieux rebondir.
Et alors moi j’aime cette paix et cette fixité que j’ai devant moi, car elle me dit clairement que ce jeu humain n’est nullement le jeu de la nature, qu’il est même son ignorance et sa méconnaissance et quelque chose comme une incroyable forfanterie de l’humain prenant son monde pour le monde, incapable de respecter d’autres rythmes que les siens, et surtout ignorants de ces rythmes. Elle me dit ainsi qu’il n’y a pas que nous et que ce que nous appelons nature se moque de nos affairements.
En regard de la nature cet affairement est ridicule. Ce n’est même plus le moment de fête, ce n’est même plus un moment d’improvisation de musiciens, qui se répondent, c’est le social dans son ensemble qui se prend pour le monde et veut à chaque instant la fête.
Tolstoï, pour sa part, et très tôt, avait dit ce contraste et proféré cette accusation morale de la ville : aux bruits « tonitruants du quotidien, au « souffle mortel des villes et leurs ignobles affaires humaines », il opposait, « le matin de printemps, la beauté du monde créée par Dieu, donnée pour le bien de toutes créatures, une beauté qui dispose à la paix, à la concordance, et à l’amour » (Résurrection).
Youri, le jeune graphiste et webmaster qui travaille au domaine, que je vais rencontrer bientôt, me dit que quant à lui il aime bien passer 2 jours à Moscou et le reste de la semaine ici. Il a une maison pas loin, où il vit avec son père, où il est né, et dans un village où il a des amis. Il aime donc bien ce rythme alterné, et choisit de vivre ainsi. Certainement que tous ne peuvent le faire. Mais je crois que Youri a raison contre Tolstoï : notre problème n’est plus d’opposer une nature divine- naturelle aux villes et à la civilisation. De plus en plus de gens vivent désormais en milieu urbain.
Et puis cette fixité, cette pétrification, je ne puis la détacher de ce qu’elle annonce. Viendra le printemps, viendra le renouveau, c’est certain. Tout est recouvert, la terre se prépare, se repose, se nettoie de ses impuretés. Certitude du renouveau, d’autant plus certaine qu’on l’aura attendu. Il y a de la réjouissance à attendre, il y a de la joie à attendre, une joie tranquille pleine d’espérance. Les Russes, doivent avoir une certaine idée du renouveau. Jours de fêtes, où l’on voit les jeunes pousses.
Et je ne sais si c’est une confirmation ou non, mais Polenov choisit pour son emblème, le motif suivant : un vieux tronc d’arbre coupé, auprès duquel de jeunes rameaux poussent déjà. Il ne me semble pas avoir vu cette image fréquemment en France. Souvent plutôt, pour penser le rapport des générations entre elles, l’image du nain monté sur des épaules de géants. Mais l’image de Polenov dit bien autre chose : des arbres coupés, certes, mais des jeunes repousses qui puisent aux racines et font leur chemin. L’important, pour des arbustes, pour les repousses, est le système de racines. Système souterrain. (Le talent pédagogique de Polenov ; son talent et son goût même. Cette image du chêne coupé au pied duquel de jeunes pousses se développent, - et dans son cas elles auront nom Levitan et quelques autres - est-elle une façon aussi de se désigner lui-même ? Ce n’est pas impossible)
Dans la psychologie de Vygotsky on trouve cette image assez forte qui est le germe de certains de ces concepts essentiels. Quel est le problème de l’évaluation ? Il est celui-là même du jardinier qui fait l’évaluation de son jardin en hiver. Il n’y a rien, tout est recouvert, et pourtant, il doit savoir, il doit pouvoir anticiper, il doit espérer que sous cette glaciation, quelque chose renaisse. Etre attentif aux signes du développement. Comment ? (A cette question Il répondra par la fameuse zone proximale de développement). De fait, chaque année, le printemps magnifique revient.
Est-ce là encore une image « russe », si quelque chose de tel a un sens ? Et comment puis-je confirmer ce genre d’intuition ? Comment confirmer que dans la pensée russe, ces images du renouveau portent la pensée ?

30.01.

Je suis parti me promener en dehors du domaine. A sa sortie, j’ai pris la route vers la gauche, qui me mène à la petite église visitée l’autre jour avec Sergueï, Ludmila, et Andreï.
Sur la route. Les habituelles frayeurs. Un ou deux camions qui passent dans les traces laissées par les autres véhicules. Je m’écarte. Et s’ils s’arrêtaient ? S’ils me demandaient ce que je fais là ? Deux chiens qui aboient, passent la barrière, et se précipitent vers moi. Les calmer, les tranquilliser. Ce que je fais, sans être sûr de savoir à quel chien j’ai affaire. J’ai dû faire ce qu’il fallait : voilà que devant moi ils se montent l’un l’autre dessus. Cela va.
Je suis toujours embarrassé devant les églises ; je ne sais trop ce qu’il y a à voir. Celle-ci est certes jolie, bien élancée et petite. A l’intérieur des icônes, en bois, en métal, et même en tissu. Le châle de Marie, qui recouvre et protège les hommes.
Mais ces lieux ne me parlent guère, aussi ne puis-je décider s’ils sont beaux ou non, ou si je m’y plais. Des formes comme telles, même gracieuses, ne nous touchent pas. Et il y aurait quelque chose d’absurde à le penser, comme si l’on devait s’intéresser aux seules formes, partout, toujours, indépendamment de la vie locale qu’elles ont.
A un moment, je me souviens avoir vu, dans la maison de Polenov, la photo d’un mariage qui se situait dans cette église. Et je me dis alors que c’est une tout autre et vraie notion de beauté que cette église a pour eux. Elle charrie des souvenirs, elle charrie des moments de fête, elle charrie des moments de douleurs, elle les charrie et les rassemble surtout. Alors oui, je peux bien comprendre ce que pourrait vouloir dire pour eux, aimer cette église. Et sans doute faut-il qu’elle soit belle, et plus exactement que dans sa forme même à la fois elle rassemble et élève ; qu’elle porte autrement dit. Solide et légère.
Sergueï me dit qu’il a contribué à la restauration de cette église. Il est venu ici régulièrement depuis la fin de son adolescence dans les années 70. Le père de Natalya, le petit fils de Polenov, avait sollicité des étudiants pour qu’ils participent à cette restauration. C’est ce que fit Sergueï, et depuis il est revenu ici régulièrement. Il est attaché à ce lieu et aime les gens d’ici.
Je peux ainsi comprendre, mais pour ce qui me concerne, et puisque les églises ne sont plus des lieux où je passe, où je vais, où je passe et vais avec d’autres, il y a quelque chose d’absurde à penser que je devrais les trouver belles. Simple indifférence.

Il me faudrait d’abord pouvoir investir ces lieux.
Je l’ai fait en marchant, et ma première promenade s’est dirigée vers cette église. Sans elle, je n’aurais su où aller. Elle fait site ainsi. Et des sites il n’y en pas énormément. C’est peut-être une première façon de m’y attacher. Et puis il y a un petit cimetière derrière cette église, dominant l’Oka. Des gens, des gens morts, sur la tombe desquels toutefois les habitants de cette région viennent mettre un peu de nourriture et des petits verres de vodka. La relation aux morts, semble être ici un peu vive.
Le long de la route, sur la droite, de larges étendues, entourées de bois, qui ne semblent pas être cultivées. Les terres d’un ancien kolkhoze, me dit Sergueï, comme si cela expliquait l’abandon où elles semblent se trouver. (toujours ce rapport difficile à « l’héritage soviétique ». Y eut-il même un héritage, i.e. quelque chose qui non seulement s’impose contre soi mais que l’on veuille reprendre ? Il semble que non pour l’instant).
Toutefois, ce point me sera confirmé par Youri : ce sont bien d’anciennes terres collectives ; elles sont maintenant la propriété de quelques particuliers. Mais ceux-ci jugent qu’ils font une meilleure affaire en en vendant quelques petites parcelles pour y construire des maisons. Il ajoute même que le métier ou la patience, ou le souhait même de cultiver s’est éteint. Plus personne ne voudrait ou ne veut en tout cas cultiver ces champs, investir quelque chose, du moins ici. Il le déplore, il trouve normal mon premier étonnement : pourquoi de si larges champs abandonnés ? Lui-même a une trentaine d’années, et n’a pas vécu sous le régime communiste.

A gauche, et toujours dans un terrain un peu indistinct, quelques hameaux, tous entourés de barrières légères en bois ou métal. Quelle en est la signification ? Se protéger des bêtes ? Marquer une propriété, au moins collective, puisqu’il y a plusieurs maisons à chaque fois ?
Un camp de pionniers, où de nombreux enfants viennent pendant le printemps et l’été. Maintenant il est désert. Neige blanche sur quelque balançoire et sur des maisons pour enfants.
Mais ces éléments de paysage me libèrent du goût si français des délimitations et des propriétés. Ici, pas de barbelés, pas plus de haies faites de la même essence d’arbustes, et souvent encore redoublée de grillage. Non ; des champs vastes, et donc abandonnés, des hameaux entourés d’une barrière, mais tout le hameau. Quelques arbres, beaucoup d’arbres même, mais pas alignés, ne faisant pas un mur d’arbustes plein. L’espace ne me semble pas dans son entier quadrillé, de part en part quadrillé. Mais ce qu’il y a plutôt, ce sont de vastes espaces et, comme posées ici et là, quelques délimitations. Cela m’avait déjà frappé au Brésil : de larges espaces informels, dont on ne sait où ils s’arrêtent et commencent, et puis, posés ici ou là, des espaces villageois limités. Le sentiment même d’espace libre, ouvert, n’en est qu’accru : les villages flottent sur quelque chose, la terre, et je crois à nouveau que ce sentiment de flotter légèrement sur une terre vaste, de ne pas être planté, est une part importante du « paysage russe ». Gogol le dit ainsi :
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