L’Utopie, nom du pays de nulle part et de la contrée qui n’existe pas





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L’historisation de l’utopie : « la révolution française est un geste de Dieu38 »
Même si littérairement la représentation utopique avait pour but de remédier à une réalité affligeante, elle restait en dehors du temps (une « uchronie », comme la qualifient certains commentateurs). Hugo choisit de la faire entrer dans l’Histoire et de lui donner pour lieu la terre entière et pour point de départ la Révolution française39. Ce choix doit beaucoup à Louis Blanc que Hugo nomme « l’austère et l’illustre historien » dans Les Misérables (Roman ii, 661), et dont il suit l’orientation pro robespierriste dans L’Histoire de la Révolution française que Louis Blanc fit paraître de 1847 à 186240. Comme lui, Hugo considère que la première condition pour que l’utopie s’accomplisse est la république, et la deuxième la démocratie. C’est donc sur un programme politique qu’il fonde l’utopie pour qu’elle se réalise. Son historisation est le point de départ  d’une chronologie qui n’est pas achevée au moment de l’énonciation, mais dont 1793 est le moment fort. La Constitution de l’An i n’est certainement pas étrangère à ce choix : elle est une des plus démocratiques qu’on ait jamais écrite, affirmant même le droit à l’insurrection en cas de défaillance de l’État41. Elle est aussi celle qui ouvre l’avenir en proclamant la république appuyée sur les Droits de l’homme et la devise Liberté Égalité Fraternité.

Lors d’une séance violente à la Chambre le 18 juillet 1851, Hugo répondit au ministre Baroche qui n’avait cité de sa déclaration du printemps 1848 aux électeurs que la première partie. « Deux républiques sont possibles » (Politique, 383), disait-il alors. Il refusait la première « celle que l’on pouvait redouter à cette époque du 15 mai et du 23 juin42 » dont il précisait qu’« elle abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoléon, dressera la statue de Marat […] ajoutera à l’auguste devise : Liberté, Égalité, Fraternité l’option sinistre ou la mort » (Politique, 381) ; mais l’autre était la bonne et correspondait au programme pacifique de l’utopie : « l’autre sera la sainte communion de tous les Français dès à présent et de tous les peuples un jour dans le principe démocratique » (Politique, 383).

Moins d’une décennie après, dans Les Misérables, Victor Hugo avait « dit son fait à Napoléon » et fait de Cambronne le vrai vainqueur de Waterloo43. Il avait partiellement réhabilité Marat, était monté sur la barricade avec Enjolras et avait brandi le drapeau rouge avec M. Mabeuf en criant « – Vive la révolution ! vive la république ! Fraternité ! égalité ou la mort ! » (Mis., 894.). Pendant ces dix ans d’exil, les deux républiques avaient fini par n’en faire qu’une, celle que Victor Hugo allait brandir contre Napoléon Bonaparte dit Napoléon le Petit.
Les défenseurs de l’utopie : les utopistes et la dimension épique
Pendant la Révolution, le nom « utopiste » a remplacé utopien, comme partisan d’une utopie. L’utopiste est celui qui construit l’utopie comme système mais le nom utopisme n’existant pas44, on a créé l’adjectif substantivé. Le mot « utopiste », toujours au pluriel, apparaît peu dans l’œuvre numérisée ; deux fois dans Les Misérables, une fois dans Actes et Paroles i où Hugo évoque ironiquement, en 1851, Montesquieu, Turgot, Franklin, Guizot, Louis-Philippe, entre autres, comme « les utopistes anarchiques » qui disputent à la guillotine le droit « à couper des têtes ». (« Tribunaux », Politique, 311). Dans Les Misérables, les utopistes sont les hommes des Lumières (« les utopistes, Rousseau en tête », Roman ii, 788) et les jeunes insurgés de 1832 (« Ce jeune cénacle d’utopistes »45) que l’auteur qualifie par périphrases laudatives : « les glorieux combattants de l’avenir, les confesseurs de l’utopie » (Mis., 976). À la dérivation en iste qui suppose un système, Hugo préfère les évoquer comme des « héros ».
i. Le portrait physique et moral de l’utopiste : figure de fille et cœur de lion

L’utopiste est d’abord le poète lui-même, et par conséquence Victor Hugo, dans Les Rayons et les Ombres : « Le poète en des jours impies / Vient préparer des jours meilleurs. / Il est l’homme des utopies / Les pieds ici, les yeux ailleurs. » (Poésie i, 923.) Par Marius interposé, il en donne le portrait « pensif46 » dans Les Misérables :
Marius à cette époque était un beau jeune homme de moyenne taille avec d’épais cheveux très noirs, un front haut et intelligent, les narines ouvertes et passionnées, l’air sincère et calme, et sur tout son visage je ne sais quoi qui était hautain, pensif et innocent. Son profil, dont toutes les lignes étaient arrondies sans cesser d’être fermes, avait cette douceur germanique qui avait pénétré dans la physionomie française par l’Alsace et la Lorraine, et cette absence complète d’angles qui rendait les sicambres si reconnaissables parmi les romains et qui distingue la race léonine de la race aquiline. (Mis., 553.)
Guy Rosa dans la note qu’il consacre à ce passage (Roman ii, 1199, note 1) constate qu’il s’agit en effet d’un autoportrait de Hugo à vingt ans à la différence près que le poète était blond châtain. Mais si l’on complète Marius par Enjolras au moment de son discours qui dit l’utopie sur la barricade, la blondeur est là et le lion est à proximité : « Tout à coup, il dressa la tête, ses cheveux blonds se renversèrent en arrière comme ceux de l’ange sur le sombre quadrige fait d’étoiles, ce fut comme une crinière de lion effarée en flamboiement d’auréole [...] » (Mis. 940). Il n’existe pas de race léonine, tout juste des félidés d’un genre groupant des espèces voisines, mais Hugo donne à l’utopie, lorsqu’elle s’incarne dans un très jeune homme, un visage à l’ossature douce et harmonieuse, dont la « chevelure tumultueuse » (Mis. 515), par contraste, symbolise la violence latente et le courage. Outre l’auréole de ses cheveux, Hugo insiste deux autres fois sur la parenté métaphorique d’Enjolras avec l’ange47 : il est « angéliquement beau » (Mis. 514) et est comparé au chérubin d’Ézéchiel. L’ambiguïté de l’ange se retrouve dans sa jeunesse (« Déjà homme, il semblait encore enfant », Mis. 515) et le caractère féminin de son physique (« il avait une jeunesse excessive fraîche comme chez les jeunes filles », Mis. 515) ; il est sur ce point le frère de Gauvain près d’être guillotiné dans Quatrevingt-Treize :
Jamais il n’avait apparu plus beau. Sa chevelure brune flottait au vent ; on ne coupait pas les cheveux alors. Son cou blanc faisait songer à une femme et son œil héroïque et souverain faisait songer à un archange. Il était sur l’échafaud, rêveur. (Roman iii, 1064.)
Le contraste entre l’apparence enfantine, la beauté presque féminine, et la violence révolutionnaire ou insurrectionnelle dans laquelle ces personnages se meuvent, aboutit dans le portrait de l’utopiste à un oxymore fictionnel.
ii. Utopistes et insurrection : « République ou la mort48 »

Si Cloots met en relation l’utopie et la révolution, la barricade Saint-Merry de 1832 qui sert de référent dans Les Misérables à la barricade Chanvrerie unit l’utopie à l’insurrection, car pour Hugo les deux mots sont devenus synonymes ; au point qu’il crée le mot composé « utopie insurrection » (« L’utopie insurrection combat, le vieux code militaire au poing [...]49  ») et fait de la mort le mot d’ordre de l’utopie insurrection qui échoue. Les deux barricades se font écho dans le roman, et le glas de l’église Saint-Merry sert de fond sonore à l’action de la barricade Chanvrerie ; les paroles de Jeanne : « – Il est quatre heures... Dans une heure nous serons tous morts !!... » servent aussi de repère chronologique à son agonie.

Traditionnellement, Charles Jeanne, chef de la barricade Saint-Merry en 1832 est donné comme modèle d’Enjolras, incarnation de l’utopie dans Les Misérables. Il est pourtant différent de lui. Dans le livre qu’il consacre à Jeanne, Thomas Bouchet donne de précieux renseignements sur le personnage50. Il a 32 ans quand il commande à Saint-Merry ; il a été à quatorze ans soldat de l’Empire, licencié sans solde sur la Loire après les Cent jours. Soldat à nouveau en 1823, médaillé de juillet et garde national, membre aussi de la société Gauloise (signalée une fois dans Les Misérables, Roman ii, 673), société mixte faite de carlistes et de républicains51. Il est pendant les barricades, à Saint Merry, au centre de ce que Le Moniteur universel du 8 juin 1832 nomme « le foyer de l’insurrection ». Thomas Bouchet signale qu’il « parvient à s’extraire de la barricade les armes à la main, juste avant l’assaut final52 ». Arrêté sur dénonciation par la suite, son procès en fait un héros médiatique que se disputent les journaux. Louis Blanc sera son chantre dans Histoire de dix ans. Politiquement, Thomas Bouchet le décrit comme le contraire d’un républicain rouge. Il hait Louis Philippe, se réfère, certes, à 1789 et à Valmy, mais paraît plus bonapartiste que républicain et plus patriote que désireux de se poser la question sociale et d’affirmer la priorité de l’éducation. Transféré au Mont-Saint-Michel, puis à Bicêtre, puis à Doullens, il meurt l’année de l’amnistie en 1837.

Charles Lagrange est l’autre référent possible d’Enjolras par l’admiration que lui portent des hommes comme Lamennais qui célébra avec enthousiasme les discours qu’il tint devant ses juges53 et essaya d’être son défenseur lors du procès des insurgés de la seconde révolte des canuts de 1834, « procès d’avril » ou « procès monstre » selon la presse. En 1834, ce républicain sincère, membre de la société du Progrès, commandait sur la barricade de la place des Cordeliers à Lyon. Dans son œuvre numérisée, Hugo cite plusieurs fois Lagrange au long de sa carrière que résume très bien Guy Rosa dans l’Index de l’édition d’Histoire d’un crime54. Devant la chambre des Pairs en 1835, Charles Lagrange intervint pour dénoncer le sort des ouvriers lyonnais et essayer de sauver le projet utopique du combat mutuelliste en célébrant l’association ouvrière :
Tous les hommes du peuple sont accourus à notre voix, et nous leur avons dit : associez-vous ! Associez-vous, parce que, quand vous serez réunis, vous pourrez porter haut votre parole […] Quand nous avons vu les associations s’élever, protectrices, bienfaisantes, nous avons été heureux, parce que nous avons compris qu’on allait réaliser la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, le triomphe du peuple, comme nous l’entendons, c’est à dire la plus grande masse de bonheur possible pour le plus grand nombre possible d’hommes du peuple55.
Suivre son parcours dans ce qu’en dit Hugo illustre la spécificité de la fiction par rapport au réel. Dans Les Misérables, le procès est déplacé de 1835 en 1832 pour les besoins du narrateur et Charles Lagrange harangue et réconforte ses compagnons à la Conciergerie  et non sur une barricade56.

Contrairement aux personnages romanesques, aucun des deux référents possibles d’Enjolras dans la réalité n’est tué au combat ; ni Jeanne en 1832 à Saint-Merry, ni Lagrange lors de la semaine sanglante de la Croix-Rousse à Lyon ; mais d’autres moins connus le furent, des « passant[s] héros » comme les nomme l’auteur (Roman ii, 934) ; ils participent de l’utopie qui se bat, meurent en grand nombre, font des tas sanglants sur le pavé et écrivent sur les murs : « Vivent les peuples ! » (Roman ii, 931). Dans la préface qu’il donne à Histoire d’un crime, Jean-Marc Hovasse remarque que Hugo, pendant le Coup d’État de 1851 se montre très expert en barricade : « Si l’auteur d’Histoire d’un crime reconnaît au début avec humilité que “l’expérience du procédé révolutionnaire [lui] manquait” (i, 7), il l’acquerra avec une rapidité déconcertante – à croire qu’il avait de très bonnes prédispositions57. »
Hugo et la problématique de l’utopie
i. Le facteur temps

Le facteur temps peut être un avantage quand, grâce au regard sur le passé, on constate que des utopies ont pu se réaliser. Ainsi dans son discours sur La Liberté de l’Enseignement du 15 janvier 1850, Hugo défend-il contre la loi Falloux et par récurrence la pertinence de la laïcité en matière d’éducation : « J’entends maintenir, quant à moi, et au besoin faire plus profonde que jamais, cette antique et salutaire séparation de l’Église et de l’État, qui était l’utopie de nos pères, et cela dans l’intérêt de l’Église comme dans l’intérêt de l’État. »  (Politique, 219.) Sous forme de prophétie, l’utopie est brandie par ailleurs comme une menace à long terme dont Dieu sera le garant contre les puissants dans Les Quatre vents de l’esprit rédigé en 1875 :
Quoi ! ce n’est pas réel parce que c’est lointain ! / Ne croyez pas cela, vous qu’un hasard hautain, / Une chance, une erreur, l’invention des prêtres, / Un mensonge quelconque, a fait rois, princes, maîtres, / Papes, sultans, césars, czars, qui que vous soyez, / Qui tenez les vivants sous le sceptre ployés, / Et qui mettez Berlin, Stamboul, Pétersbourg, Rome, / Les ténèbres, le dogme et le sabre, sur l’homme / Vous qui vous croyez grands et nous croyez petits, / Regardez la lueur, et soyez avertis / Que nous ne serons pas toujours le troupeau triste, / Rois, et que l’avenir, ce flamboiement, existe. / On vous rassure. On dit : utopie ! Eh bien non ; / Ayez peur. (« Une rougeur au zénith », Poésie iii, 1361.)
Plusieurs énoncés déplorent néanmoins le décalage entre l’utopie et sa réalisation future, et Hugo le constate en période électorale en décembre 1848 à propos de militants dont il diffère : « L’affiche faisait les promesses habituelles des partis extrêmes, théories, spéculations, utopies, qui n’ont souvent d’autre tort que de vouloir devenir immédiatement des réalités. Tort grave, car la première condition de toute moisson c’est la maturité. » (Choses Vues, Histoire, 1122.) C’est un des thèmes itératifs des Misérables où Hugo consacre tout un chapitre (« Les morts ont raison et les vivants n’ont pas tort58 ») à l’utopie qui anticipe. Cette antériorité suscite la violence et rencontre l’hostilité des individus ordinaires : « L’utopie qui s’impatiente et devient émeute sait ce qui l’attend ; presque toujours elle arrive trop tôt » (Mis., 975).
ii. La double incarnation de l’utopie : le soldat et le penseur

Victor Hugo et Louis Blanc se rejoignent pour souhaiter que les idées soient le moteur pacifique de l’Histoire. Mais à partir de 1851, tant que la république et la démocratie sont absentes, l’insurrection est militairement et politiquement pour Hugo un moyen légal de faire progresser l’utopie. C’est ce qui la différencie de l’émeute, bien que parfois l’émeute se continue en insurrection et se termine en révolution. Concernant la violence utopique insurrectionnelle, Hugo réfléchit dans Les Misérables à ce que représentent les positions distinctes d’Enjolras et de Combeferre. Selon que l’on va de l’un à l’autre, on a « le progrès en pente douce » que souhaite Combeferre (Roman ii, 516) ou « l’apocalypse révolutionnaire » d’Enjolras (Roman ii, 515). Les moyens violents les séparent ; en ce qui concerne Combeferre «  dans la vérité, un 93 l’effarait » (Roman ii, 516) ; quant à Enjolras « soldat de la démocratie59 », en réponse à la violence d’État, « il était resté de cette école épique et redoutable que résume ce mot : Quatrevingt-treize » (Roman ii, 939). Mais, dans le récit, Hugo plonge Combeferre dans la fumée brûlante du corps à corps en même temps qu’il dresse la liste des morts qui l’accompagnent : « Bossuet fut tué ; Feuilly fut tué ; Courfeyrac fut tué ; Joly fut tué ; Combeferre, traversé de trois coups de bayonnette dans la poitrine au moment où il relevait un soldat blessé, n’eut que le temps de regarder le ciel et expira » (Roman ii, 982). Jean Prouvaire, le doux poète, était mort le premier, fait prisonnier et exécuté aussitôt ; Bahorel avait suivi, transpercé par un garde municipal. C’est précédé de ce cortège de « héros » qu’Enjolras va représenter l’ultime héroïsme de l’utopie avec l’ironique et cordial Grantaire : Don Quichotte et Sancho Pança, la foi et le doute solidaires.

Dans Quatrevingt-Treize, les deux utopies de la paix et de la violence sont situées au sein même de la Convention : « À ces hommes pleins de passions étaient mêlés des hommes pleins de songes. L’utopie était là sous toutes ses formes, sous sa forme belliqueuse qui admettait l’échafaud, et sous sa forme innocente qui abolissait la peine de mort ; spectre du côté des trônes, ange du côté des peuples », écrit Hugo60. Le long dialogue final de Cimourdain et de Gauvain réalise la même confrontation dans le cadre mortifère du cachot quant aux deux visages de l’utopie, celle à court terme du soldat, celle à long terme du penseur :
– Ô mon maître, voici la différence entre nos deux utopies. Vous voulez la caserne obligatoire, moi, je veux l’école. Vous rêvez l’homme soldat, je rêve l’homme citoyen. Vous le voulez terrible, je le veux pensif. Vous fondez une république de glaives, je fonde... Il s’interrompit : – Je fonderais une république d’esprits. (Roman iii, 1059.)
iii. Les contradictions de l’utopie. La violence des moyens : le je et l’autrui.
« […] les insurgés sentirent retomber sur eux cette espèce de chape de plomb que l’indifférence du peuple jette sur les obstinés abandonnés. » (Les Misérables, Roman ii, 957.)
« L’utopie d’ailleurs, convenons-en, sort de sa sphère radieuse en faisant la guerre, constate Hugo dans Les Misérables. Elle, la vérité de demain, elle emprunte son procédé, la bataille, au mensonge d’hier. Elle, l’avenir, elle agit comme le passé. Elle, l’idée pure elle devient voie de fait. Elle complique son héroïsme d’une violence, dont il est juste qu’elle réponde ; violence d’occasion et d’expédient, contraire aux principes, et dont elle est fatalement punie  » (Mis. 976). La violence de l’utopie insérée dans l’Histoire est pourtant due à la référence historique originelle qu’il a choisie : 179361. Il ne souhaite évidemment pas que la Terreur de la ière République se reproduise, mais il n’a pas non plus l’illusion que le progrès se déroulera sans heurts62. Il a fait justifier 1793, lors de la rencontre entre l’évêque de Digne et l’ancien conventionnel, par l’urgence de la défense républicaine et le poids des séquelles de l’Ancien Régime. Mais en 1871, il reproche à la Commune de Paris la mort des otages et, en juin 1848, il reproche à l’émeute de n’être ni républicaine, ni démocratique. Néanmoins la scission entre la minorité sociale qui s’insurge et le peuple votant légal brouille les données du problème proprement politique et fait s’interroger Victor Hugo sur l’équité du peuple souverain. Qu’est-ce d’ailleurs que ce peuple souverain qui dans les campagnes se sent menacé par le fameux « spectre rouge » que Hugo dénonce dans Les Misérables63 ? Le poème des 7.500.000 oui qui inaugure L’Année Terrible dit assez le désarroi du poète à ce sujet : « La foule et le songeur ont des rencontres rudes64 ».

La Révolution française en proclamant les Droits de l’Homme avait donné à l’individu ses lettres de noblesse et, à plusieurs reprises, Hugo a insisté sur le caractère non réductible de l’individu au nombre65. La relation du je avec autrui est censée être réglée par le contrat social ; mais qui dit contrat dit aussi qu’il peut être rompu. En mettant en accusation l’utopie violente dans Les Misérables, Hugo constate les bonnes raisons qu’ont les individus ordinaires de ne pas suivre les utopistes66, mais il dénonce aussi la responsabilité des politiques pragmatiques :
[...] dans les époques dites époques paisibles, on dédaigne volontiers les idées, il est de bon goût de les railler. Rêve, déclamation, utopie ! s’écrie-t-on. On ne tient compte que des faits, et plus ils sont matériels, plus ils sont estimés ; on ne fait cas que des gens d’affaires, des esprits pratiques comme on dit dans un certain jargon (Très bien !), et de ces hommes positifs, qui ne sont, après tout, que des hommes négatifs  (C’est vrai !), Discours sur « La Déportation, du 5 avril 1850, à l’Assemblée Nationale.67
Il met assez sèchement le peuple souverain face à ses responsabilités : « En somme, convenons-en, lorsqu’on voit le pavé, on songe à l’ours, et c’est une bonne volonté [l’utopie] dont la société s’inquiète. Mais il dépend de la société de se sauver elle-même ; c’est à sa propre volonté que nous faisons appel » (Mis., 977).
iv. L’homme sans utopie

Il s’agit de Louis-Philippe, incarnation d’ « une révolution arrêtée à mi-côte » par, précise Hugo, « la bourgeoisie » (Mis., 656). Son portrait qui tient un chapitre entier dans Les Misérables, fut apprécié de la famille qui en remercia l’auteur. Ce portrait dénonce pourtant le pragmatisme et la gestion à court terme du souverain. Si on laisse de côté l’énoncé des qualités non négligeables que Hugo lui reconnaît, en ne retenant que ce qui caractérise son absence d’idéal et de grandeur épique, on obtient un montage assez rude : « lettré et peu sensible aux lettres ; gentilhomme, mais non chevalier [...] homme d’état désabusé, intérieurement froid, dominé par l’intérêt immédiat, gouvernant toujours au plus près, incapable de rancune et de reconnaissance, usant sans pitié les supériorités sur les médiocrités, habile à faire donner tort par les majorités parlementaires à ces unanimités mystérieuses qui grondent sourdement sous les trônes ; expansif, parfois imprudent dans son expansion, mais d’une merveilleuse adresse dans cette imprudence ; fertile en expédients, en visages, en masques ; faisant peur à la France de l’Europe et à l’Europe de la France ; aimant incontestablement son pays, mais préférant sa famille ; prisant plus la domination que l’autorité et l’autorité que la dignité, disposition qui a cela de funeste que, tournant tout au succès, elle admet la ruse et ne répudie pas absolument la bassesse [...] inaccessible à l’abattement, aux lassitudes, au goût du beau et de l’idéal, aux générosités téméraires, à l’utopie, à la chimère  [...] » (Mis., 658), et conclut  Hugo : « ayant quelque chose de Charlemagne et quelque chose d’un avoué ».
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