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Pour la gratuité

Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Montréal : L’Éclat, 2006, 216 pages (Premier Secours).

ISBN : 2-84162-121-9

Publication électronique : http://www.lyber-eclat.net/lyber/sagot1/gratuite.html

Sommaire


Sommaire 2

Rêves en crise (en guise de préface - 2006) 4

  1. Crise du langage 4

Le livre est une marchandise, mais le texte ? 4

Livre, lyber et droits d’auteur 5

Modification anthropologique du rapport à la vérité 5

20 % de produit gratuit en plus 7

L’école laïque, obligatoire et coûteuse 9

2. crise de l’espace commun 10

Sécurité sociale du logement 10

Des services de moins en moins publics 13

L’article 50 14

Décors urbains 15

Espace public ou parties communes d’une co-propriété 16

Droits à polluer 18

Assurance maladie planétaire 19

3. crise de l’échange 20

«C’est à moi !» 21

La propriété intellectuelle en question 21

Le paléontologue et Barbara Cartland 23

Épuisement de l’œuvre-marchandise 24

4. Crise du temps humain 25

 Le travail de l’esclave est gratuit 25

Féminisme et salariat 26

Virtualisation du temps humain 27

Lourdeurs, lenteurs et singularités 28

La poésie n’est pas une marchandise 28

Pour la gratuité (1995) 31

Avertissement 31

1. Une frontière à l’empire-marchand 32

Tout n’est pas à vendre 32

Une vraie transformation sans messianisme politique 33

Une vraie transformation sans l’assujettissement des consciences 36

Consensus «durs» 40

 2. Le continent des gratuités 41

Bains de mer, idées et sentiments 41

Des gratuités socialement organisées   42

Quelle cotisation pour quelles gratuités? 44

Liberté, égalité, responsabilité 46

Temps libre, temps gratuit 49

3. Nouveaux espaces 51

Ça va bien, ça va mal 51

Protéger les gratuités menacées  54

Chômage et pauvreté 55

Engager le combat pour conquérir  à la gratuité des positions nouvelles 56

L’hypothèse du logement 58

Vrais choix et affaires courantes  60

 4. Des valeurs à chérir 61

Singularité  62

Unité 63

Autonomie 65

Don 68

Par tradition, la «culture de la gratuité» est associée à l’envers du marché, à un mode alternatif de penser les échanges, à des démarches d’émancipation sociale, au don. Mais elle subit aujourd’hui de puissants effets de brouillage. Le développement d’Internet entremêle inextricablement vraies et fausses gratuités. Les stratégies marketing annexent sans complexe l’attrait du mot «gratuit». Les télévisions ou les journaux «gratuits» sont le cheval de Troie du tout-marchand publicitaire, alors que de grandes gratuités sociales comme l’école publique ou l’assurance maladie subissent une crise grave et que la mécanique du profit semble occuper tout l’horizon. Quels enjeux de civilisation couvent sous cette question? À quel prix peut-on encore dire avec Bruce Sterling: «Gratuit comme l’air, l’eau... gratuit comme la connaissance»? Jean-Louis Sagot-Duvauroux tente de répondre à ces questions et propose une éthique de la gratuité.

Rêves en crise (en guise de préface - 2006)


 

«J’ai en face de moi un ennemi redoutable, le rêve de la gratuité.»

Renaud Donnedieu de Vabres

  1. Crise du langage


Cité Paradis, Paris XIe, début des années 1990. Nous sommes attablés dans l’espèce de bocal vitré que des amis graphistes ont aménagé dans leurs bureaux pour leur servir de salle à causer. Nous: un petit groupe de personnes que j’imagine sensibles à la perspective d’une réflexion sur la gratuité. Je leur soumets mes idées. Nous les triturons ensemble. Mais le débat s’engage très vite sur la façon de les faire partager. Un livre gratuit? L’utopie séduit. Elle est remuée dans tous les sens. Finalement non. Un livre gratuit, c’est trop cher. Très classiquement, j’écris mon texte. En réalité, je le tape sur un ordinateur, un Mac Plus, objet désormais paléonto-logique, mais alors vécu comme miraculeux. Puis je remets la disquette à l’éditeur Desclée de Brouwer qui veut le publier. Je peux enfin dire, me faisant comprendre de bout en bout: «J’ai écrit un livre.»

«J’ai écrit un livre.» L’énoncé semble limpide. Il ne l’est pas. Il concentre en une trop rapide expression – écrire un livre – trois processus tout à fait hétérogènes. D’abord la production d’un texte, travail de l’esprit dont l’écrit n’est pas la forme obligée, qui peut aussi s’effectuer par oral, qui pour une part préexiste dans le secret de la pensée. Ensuite l’écriture. Elle fait bifurquer le texte vers un de ses modes de communication et le conforme peu ou prou à ce qui sera reconnu comme du style écrit. Enfin, le texte qui s’est incarné sous la forme d’un écrit pourra être édité dans un livre, opération industrielle et commerciale qui l’ouvre à la circulation marchande et à la rencontre des lecteurs.

Le livre est une marchandise, mais le texte ?


Dans le texte saisi sur mon Mac Plus et véhiculé par les éditions Desclée de Brouwer, j’interrogeais déjà la notion très discutable de «propriété intellectuelle», ainsi que les stratagèmes – brevets scientifiques, copyright, droits d’auteur… – qui permettent d’établir des péages d’accès aux biens placés sous ce régime. J’écrivais alors: «Un livre est une marchandise, mais le texte lui-même en est-il une? Sa qualité n’influe pas sur le prix et à la caisse du libraire, Sulitzer vaut Duras.» Souvenez-vous de ces temps lointains. Le texte reste ligoté à la marchandise imprimée grâce à laquelle depuis Gutenberg, on sait le faire passer de mains en mains. L’onde Internet est déjà lancée, mais elle ne s’est pas encore répandue. Onze ans plus tard, elle est devenue tsunami. Désormais, pour un coût marginal, le texte se déverse sans délai sur la planète entière. Grosse suée chez les garde-barrière de la propriété intellectuelle. Inquiétude aussi chez les écriveurs de textes écrits qui voient s’effriter, sans solution de rechange en vue, une de leurs sources de revenus.

Dans l’écrasante majorité des cas, publier un essai ne permet pas de réunir des droits d’auteurs correspondant au temps passé pour l’écrire. La plupart des essayistes gagnent donc leur vie grâce à des emplois qui convergent avec leur activité d’écrivain: enseignants, journalistes, ­chercheurs… Ce n’est pas mon cas. Je ne suis pas salarié. Les droits d’auteurs plus quelques interventions publiques rémunérées sont le seul revenu direct lié à mon travail de réflexion pour un montant sans rapport avec le temps que j’y consacre. Il faut néanmoins remplir la marmite. Je vends une autre part de mes journées sous la forme de ces tâches qu’on nomme souvent alimentaires.

Quand mon essai Pour la gratuité fut épuisé, ce fut donc sans gros manque à gagner, mais avec une solide jouissance intellectuelle, que j’en mis le texte à libre disposition sur la toile. Par un phénomène de contamination propre à ce média prolifique, plusieurs dizaines de sites diffusent aujourd’hui ce texte ou bien y renvoient. Je ne sais pas si j’y ai perdu de l’argent. Ce n’est pas clair, car des travaux rémunérés me sont indirectement venus par cette voie. Mais je suis en tout cas certain d’y avoir gagné ce pourquoi tout écrivain ou penseur prétend écrire: la mise au pot commun des idées et des phrases.

Livre, lyber et droits d’auteur


Et voici qu’aujourd’hui, usant des possibilités nouvelles offertes par Internet, les Éditions de l’éclat me proposent de jouer sur les deux registres: gratuité du texte, circulation marchande de l’objet livre. Il y a quelques années, cet éditeur invente un attelage éditorial inédit: la diffusion sur le net d’un lyber, texte gratuitement mis à disposition des internautes ; l’édition et la mise en vente d’un livre portant ce texte. Un livre, un vrai livre de papier vendu dans de vraies librairies, me rapportant de vrais droits d’auteur. Un texte gratuitement accessible, téléchargeable à volonté, librement ouvert à cette sorte d’échange dont le bénéfice pourtant bien réel est néanmoins sans prix. Un texte vivant sa vie sans péage, plus un livre comme on l’aime, ciboire de la connaissance et de l’émotion dans le tabernacle douillet d’une étagère, précieuse custode grâce à laquelle nous pouvons offrir le viatique d’un texte aimé à ceux qu’on aime. Le livre était le support du texte, mais aussi l’enclos marchand permettant d’en monnayer l’accès. Le texte s’est libéré des postes frontières qu’impose d’habitude la protection de la propriété intellectuelle. La liberté donnée au texte affranchit le livre de ses fonctions de police. Le jumelage d’Internet et de l’imprimerie remet la marchandise à sa place. Subalterne. On disait jadis: «Bon esclave et mauvais maître.»

En plus, l’éditeur me dit qu’il vend davantage!

 

Il faut observer de près le découplage ainsi opéré. Imaginé sur la frontière mouvante du payant et du gratuit, il nous rappelle que nous savons vivre dans la contradiction, que nous pouvons sans dommage faire cohabiter dans nos têtes et dans nos existences les sphères du gratuit et du payant, que les frottements qui grincent à la frontière de ces deux univers antagoniques peuvent aussi les électriser l’un et l’autre, multiplier leur rayonnement. Sans perdre le bénéfice de son intéressement à la commercialisation des dérivés marchands de son œuvre (son œuvre qui est un texte et non un livre), un auteur peut néanmoins la préserver des obscènes contorsions auxquelles la condamnent les intégristes de la propriété intellectuelle. Dans le désordre produit par ce télescopage, il y a des remises en questions qui changent l’avenir

D’un point de vue quantitatif, l’innovation des Éditions de l’éclat est marginale, minuscule. Mais elle participe à ces expérimentations diffuses et multiformes qui s’emploient à fausser le mécanisme de la broyeuse marchande. C’est vraiment une bonne nouvelle, car parmi les biens communs d’accès gratuits, et peut-être au sommet de tous, il y a le langage. Le langage établit entre nous un espace commun où nous parvenons à nous entendre, à nous comprendre, à débrouiller nos relations, à transmettre notre humanité, à la construire ensemble. L’acte posé par les Éditions de l’éclat en distinguant le livre du lyber, l’objet industriel du texte qu’il porte est très simplement, très normalement accordée à cette fonction essentielle du langage. Mais c’est dans un temps où la vérité des mots et des formes prend à elle seule force de subversion.

Modification anthropologique du rapport à la vérité


Les processus d’innovation culturelle – création artistique et littéraire, recherche scientifique, pensée théorique, inventions sociales – sont désormais placés sous la prépondérance du capitalisme financier. C’est un bouleversement historique qui opère subrepticement une sorte de privatisation du langage avec pour conséquence envisageable un désastre anthropologique.

Fruit d’une élaboration collective qui s’est effectuée au cours de centaines de milliers d’années, le langage est l’oxygène de l’hominisation. Dans la période moderne et dans la sphère occidentale, son élargissement à travers l’innovation culturelle s’est longtemps effectué dans un rapport dialectique entre pouvoir politique et liberté des créateurs. Cette contradiction active était représentée sous la figure d’un affrontement entre deux vérités. Au nom de la raison physique, Galilée prétend que la Terre tourne autour du soleil. L’Inquisition affirme le contraire au nom du livre saint. Molière pense que l’hypocrisie religieuse est une menace pour les individus et il écrit Tartuffe. Le pouvoir royal pense que le respect des dévots est une garantie pour l’ordre public et il interdit Tartuffe. Happés par l’urgence de mettre en lumière la vérité des comportements, Manet ou Nabokov représentent des scènes jugées scandaleuses par l’ordre moral et se heurtent à ceux qui voient dans cette représentation une insulte à l’éternelle vérité. Aux toutes premières lueurs de la Renaissance italienne, les peintres Giotto ou Masaccio placent les sujets de leurs images dans une perspective optique. Le corps humain en est la mesure et le centre. La vision théocentrique de la peinture byzantine est effacée par l’œil humaniste. Ce qui caractérise cette évolution des savoirs, des formes et des mots est un débat dans lequel se confrontent deux systèmes de vérité essayant l’un et l’autre de convaincre de leur fiabilité.

Pour maintenir un ordre qui le sert, le pouvoir a d’autres tours dans son sac. Certes, il use d’argumentation. Mais il sait aussi la puissance du pur mensonge et de la manipulation des âmes. Dans La Guerre du Péloponnèse, ouvrage écrit par Thucydide au cinquième siècle avant Jésus-Christ, on peut lire un long développement qui mériterait d’être cité tout entier. L’historien y commente la vie politique de la période en des termes d’une permanence désespérante: «En voulant justifier des actes considérés jusque-là comme blâmables, on changea le sens ordinaire des mots /…/ En paroles ils n’avaient pour but suprême que l’intérêt public ; en fait ils luttaient par tous les moyens pour obtenir la suprématie.» Changer le sens des mots à son profit privé. Tirer à soi la couverture du langage, cet espace commun, cet atlas des points de repère qui nous conduisent à nous réunir en humanité. Cependant, la manigance reste décelable. L’acte mauvais est faussement prétendu bon. Le débat n’est plus entre la vérité et l’erreur, mais entre le mensonge et la vérité. C’est plus difficile à gérer. Cependant, pour que son stratagème réussisse, le pouvoir doit parvenir à convaincre qu’il dit vrai. La vérité, même travestie, reste la référence.

Nous assistons à l’effondrement de ce paradigme. Ayant fait de l’innovation culturelle une marchandise comme une autre, les énormes concentrations capitalistes qui désormais la cornaquent évaluent ce produit comme elles évaluent les autres, à l’aune de leur critère unique: la capacité à générer un taux de profit suffisant pour se financer sur le marché des capitaux. Le débat n’est plus dans l’affrontement de la vérité contre l’erreur ou le mensonge. L’usage du langage, sa fiabilité, a cessé d’indiquer la route. Non plus «de quoi ça me parle», mais «qu’est-ce que ça me rapporte». La friction entre la vérité conservatrice de l’ordre établi et les explorations de l’innovation créative s’efface devant un critère totalement nouveau, totalement hétérogène à la question du langage: l’augmentation du taux de profit.

Or le langage, la création artistique, l’innovation scientifique ou la pensée théorique ne sont pas des lave-linge. Le lave-linge sert à la fois à valoriser le capital de la firme qui le produit et à laver le linge de celui qui l’achète. Mais ses capacités lavatoires, sa fiabilité mécanique ne sont en rien mises en cause par sa forme marchandise. Le langage, si! Son usage, ses fonctions centrales de communication s’effondrent quand on leur applique ce traitement. Le langage, il faut qu’on puisse y croire, ou même s’en méfier utilement, d’abord se laisser prendre, puis deviner qu’il ment. Il faut qu’il entretienne un rapport déchiffrable à la vérité. Je dois pouvoir porter sur le message qu’on me délivre un jugement qui le mette en rapport avec la vérité: ce que tu m’as dit est sincère, menteur, vrai, erroné, rusé, approximatif, irrationnel, limpide, naïf, etc. Si le problème est ailleurs, si le rapport avec la vérité n’est plus la clef, si la fiabilité du langage devient aléatoire, si elle tombe au hasard, quand par hasard la recherche du profit croise un message véridique, alors le langage s’effondre. De cet effondrement, Patrick Le Lay, PDG de TF1, a donné une description si saisissante et si brutale qu’on ne se lasse pas de le citer. L’homme d’affaires écrit: «Dans une perspective ”business”, soyons réaliste: à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (...). Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible: c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (...).» Ce qui est dit là, le téléspectateur le sait confusément. Le sachant, il l’admet. Il admet confusément qu’en regardant le journal télévisé, une émission de télé-réalité, un débat politique ou un documentaire, il se livre en proie consentante à un deal dont il est le pigeon. Ça ne le grandit pas. Ça aussi, il le sait, il le sent. Mais l’humiliation au cas par cas des pigeonnés n’est pas le principal dégât. Si la parole de TF1 n’a pas pour critère décisif, pour dernier ressort sa fiabilité, sa vérité, mais sa capacité à proposer aux annonceurs du «temps de cerveau disponible», c’est l’usage même du langage qui s’effondre. Seules subsistent ses fonctions de séduction, de manipulation, ses fonctions de spectacle. Tu me parles, et tu me parles joliment. Je peux y trouver du plaisir, mais je ne peux plus te faire confiance, plus me faire confiance. Je n’ai plus de repères pour savoir quand tu dis vrai et quand tu mens. C’est au hasard, sans importance. La société, traversée par un trouble dévastateur, se chuchote, amère et vaincue: on ne peut plus croire en rien.

Observons que le traitement opéré par la télévision sur le langage selon Patrick Le Lay se développe en deux temps. D’abord, le glissement global du critère endogène de la vérité au critère exogène du profit. Quelles qu’elles soient, les émissions produites sous ce régime entretiennent un rapport aléatoire à la vérité, parce que leur objectif n’est ni la vérité, ni même le mensonge, mais leur capacité à générer un taux de profit suffisant. Ce processus formate tout message produit par une télévision publicitaire. Il modèle, également, à un degré plus ou moins élevé, tout entreprise culturelle soumise au critère capitaliste.

Dans le cas des supports publicitaires s’ajoute un second processus qui redouble le premier. La parole de TF1 est défiabilisée par son objectif même de production, qui n’est pas de parler, mais de faire monter l’action de l’entreprise. Elle ne doit pas pour autant cesser d’être influente. Ce n’est pas évident, parce que pour être influencé par le propagandiste, il faut d’une certaine manière accorder du crédit à sa propagande, éprouver en quoi elle rencontre son expérience, trouver en soi de quoi la croire vraie. Comment le faire quand le critère de la vérité s’est dissous? Ce qui s’opère dans le nouveau paradigme, c’est une mise sous influence qui ne fonctionne pas au bourrage de crâne, mais au contraire par la vidange des cerveaux. Vider le temps de nos cerveaux pour le rendre disponible, l’envahir d’un désir sans objet parce que dépossédé des mots. Cette influence sans contenu produit des effets eux-mêmes sans contenu, généraux, statistiques, randomisés: il y a toujours statistiquement une certaine proportion du «temps de cerveau humain», du temps de notre cerveau, que ces émissions auront mis en état de disponibilité pour ce qui doit suivre.

Ce qui suit, c’est-à-dire la plage publicitaire, redouble le premier moment. Le message publicitaire se présente sans fard. Il s’offre le luxe de venir à nous surligné par le mot publicité qui le précède presque toujours. Il nous dit sans complexe, avec le sourire et dans un clin d’œil suggestif: je suis le nouveau maître des mots et des désirs, laisse-toi caresser! Seuls le cynisme et la dérision entretenus par l’affaissement plus global du critère de la vérité devant celui du taux de profit nous permettent de supporter cet abaissement. Notre cerveau vidé s’emplit de boniments. On ne nous demande même pas de les croire. Il suffit que nous en souriions. Les statistiques s’occupent du reste.

20 % de produit gratuit en plus


Symptôme paradoxal de cette vénéneuse tambouille: la notion même de gratuité se trouve engluée dans la mélasse. Tandis que l’art, les idées et les connaissances sont âprement rabattus par le marché vers les enclos à péage où ils deviennent enrôlables pour la valorisation du capital, regarder TF1, c’est déclaré «gratuit».

Lire un quotidien gratuit, c’est gratuit. Caresser des yeux les fesses impeccables des belles publiciteuses qui scandent nos promenades sur l’espace public, c’est gratuit. Traverser un hypermarché et y remplir son caddie, c’est faire moisson de produits gratuits en plus. J’ai récemment été contacté par un cabinet de consultants engagé pour étudier la disponibilité des peuples européens à la consommation de quotidiens gratuits. D’évidence, on attendait de moi, repéré sur Internet comme «spécialiste de la gratuité», que je contribue tout naturellement à la croisade publicitaire et que je m’engage contre le combat d’arrière-garde des journaux payants. Quand un journaliste m’appelle pour m’interroger sur la gratuité, c’est désormais presque chaque fois au sujet de ces supercheries prises pour du bon pain. Une décennie après la parution de mon texte, qui l’évoquait déjà, le marché capitaliste est en train de réussir son OPA paradoxale sur les mots «gratuit» et «gratuité». Ce n’est pas le moindre symptôme de l’effondrement du sens provoqué par la privatisation du langage.

Dans une pièce écrite en 2005 avec Alioune Ifra Ndiaye et créée par la compagnie bamakoise BlonBa, le personnage principal, une directrice d’association énergique et décidée, prépare un dîner pour séduire un important financeur. À son mari qui s’inquiète des frais engagés, elle répond: «Quand tu jettes ta ligne dans le marigot, le poisson que tu veux prendre, tu ne lui demandes pas de financer l’asticot.» Elle a raison. L’asticot est généralement gratuit pour les tanches. Les émissions enfantines du mercredi matin, les journaux gratuits, l’espace public colonisé par la pub ou encore le feu d’artifice des macarons jaunes fluo constellant d’invocations à la gratuité les rayons d’hypermarchés sont des opérations commerciales. Comme dans toute opération commerciale, un fournisseur et un client se marchandent un produit qui doit passer de l’un à l’autre. Le client, baptisé annonceur, est le plus souvent une firme industrielle ou commerciale. Le fournisseur est une société de service dont le savoir-faire consiste à conditionner les cerveaux. Le produit, c’est du conditionnement de cerveau.

En bref, le client veut de la tanche. Le fournisseur sait ferrer la tanche. La tanche, c’est nous. Pour ferrer la tanche, il faut un asticot. L’asticot n’est pas gratuit. Il est 100% facturé par le fournisseur à son client. Mais la tanche ne le sait pas. La tanche, c’est-à-dire nous, se croit la cliente d’un asticot gratuit. La gratuité de l’asticot électrise son désir. «Bonne affaire, l’asticot!» pense la tanche. Elle se fait prendre. Elle se laisse prendre. Elle se donne. Elle donne même ses enfants. La tanche, c’est nous.

Certes, il y a aussi de bons films, de bons documentaires, de vraies informations sur TF1. Il y a des publicités dont l’inventivité contribue à élargir vraiment l’univers des formes et des signes. Il y en a d’autres qui fonctionnent honnêtement, à la façon des anciennes réclames, simples informations sur les produits qui sortent. Les quotidiens gratuits reproduisent souvent des dépêches d’agence vraiment informatives. D’ailleurs, rempliraient-ils leur contrat commercial avec les annonceurs, s’ils n’appâtaient pas le lecteur d’un leurre désiré? Mais nous ne sommes plus devant une simple diversification de la communication commerciale à travers laquelle un peu d’esprit critique nous permettrait de slalomer sans dommage. Nous sommes emportés dans un basculement qui s’est opéré par effet de masse, la concentration massive du secteur capitaliste de la communication, l’invasion massive de notre temps et de notre paysage par les images-asticots, la contamination massive du modèle de la communication publicitaire sur l’information, l’art, la parole politique, les simples relations humaines. La critique perd prise. D’ailleurs, le métier qu’on appelait la critique a quasiment disparu au profit d’un autre nommé promo. Pensons une minute à nos enfants. À quelle responsabilité critique oserons-nous les convier, nous les adultes qui avons par des lois démocratiques inscrites au journal officiel accepté que leurs principales sources d’information et de loisirs soient désormais des leurres tendus par les annonceurs publicitaires? Nous savons bien que l’esprit critique est derrière nous, impuissant, liquidé. Alors nous entérinons cette violence. Quand nous en avons les moyens, nous leur achetons de guerre lasse les baskets porte-logo qui les font entrer dans la société de ceux qui comptent. Et contre les enfants des quartiers pauvres qui seraient saisis par la même tentation sans en avoir les moyens, nous envisageons tranquillement la policiarisation des écoles.

Le critère du taux de profit comme nouvelle boussole dans la production du langage, surtout quand il est redoublé par le système publicitaire, ne détruit pas seulement la vérité. Il tue aussi le mensonge. Il nous dit: vérité ou mensonge, là n’est pas l’important. Le débat se joue à la roulette et l’important, c’est la mise. Nos phrases s’enfoncent dans les sables mouvants. La parole s’effondre. Les beaux noms de la rencontre – message, image, annonce, communication – perdent leur charme et prennent l’amère saveur de stupéfiants qui nous enchaînent. Il y a du bruit partout et pourtant nous sommes seuls. Mêmes les mots «gratuit» ou «gratuité», emportés par la tourmente, semblent n’être plus opposables à la privatisation du langage. Les voilà traversés par le doute et la dérision que pose sur tout la profanation marchande. Ils marchent désormais plombés et beaucoup de leurs usagers naturels s’en détournent.

L’école laïque, obligatoire et coûteuse


Longtemps, les politiques publiques se revendiquant de l’intérêt général prirent la gratuité pour étendard. L’école de la République fut bravement décrétée gratuite. Nul n’ignorait pourtant que sa mise en place aurait inévitablement pour effet d’inscrire au budget de l’État une dépense considérable. Les citoyens n’en furent pas déboussolés. L’école était gratuite, non pas qu’elle soit sans coût, mais parce qu’elle était ouverte à tous, même aux plus pauvres, même à celle ou à celui que sa pauvreté rendait incapable de contribuer au coût de l’école. Et chacun comprit ça. Et le mot plut. Et chaque fois qu’était instaurée la mutualisation d’un bien mis à disposition de tous, il était repris. Les municipalités s’enorgueillissaient des aménagements gratuits proposés aux citoyens.

Puis le vent changea et le mot devint suspect.

Dans le cadre d’une étude menée pour Lieux Publics, le Centre national de création des arts de la rue, j’interrogeai des élus du peuple à propos de la gratuité des spectacles proposés sur l’espace public. Maire de Morlaix, ville bretonne qui abrite un festival des «Arts dans la rue», Marilyse Lebranchu, ancien Garde des sceaux, était directement concernée. D’emblée, elle me fit remarquer qu’en plaçant notre étude sous l’invocation de la gratuité, nous la conduisions dans l’impasse, puisque ces spectacles n’étaient pas gratuits, mais payés par l’impôt. Cette remarque eût été jugée totalement incongrue quinze ans plus tôt. J’admettais néanmoins qu’au lieu de «gratuit» nous aurions pu dire «libre d’accès ». Le free des anglo-saxons. C’est en effet plus direct, moins mêlé des pieuses connotations qui embrouillent un peu le substantif français de «gratuité». Mais je fis remarquer à cette femme de gauche, interlocutrice honorable et sincère, que nul ne ressentait le besoin d’appliquer cette périphrase à l’école gratuite, bien que nous sachions tous son poids dans la dépense publique. Les temps avaient changé.

La vie politique a subi de plein fouet les effets ravageurs de la crise du langage. La revendication politique de gratuité est une des victimes de cet embourbement. Elle doit affronter la montée en puissance des représentations marchandes: si c’est gratuit, c’est que ça ne vaut pas grand-chose. Et le glissement des représentations se traduit aussi par une modification des actes. Quand les évidences les plus fortement partagées ne sont plus celles qui montent de l’expérience du bien public, mais des calculs du marché, le respect de l’intérêt général s’en trouve en effet affecté. L’idée même d’intérêt général, sa pertinence s’en trouvent affectées. Mais ce qui plombe la fiabilité du politique est sans doute à chercher plus profond. Hommes et femmes politiques sont soupçonnés des mêmes jongleries verbales et des mêmes arrière-pensées privées que le marché. Ils sont comme englobés dans une représentation de la parole publique, de la parole officielle, de la parole de pouvoir qui n’aurait plus pour référence l’autorité publique et ses arguments, mais «la télé», c’est-à-dire le modèle publicitaire. Même le plus vertueux des politiques, quand il passe à TF1, est utilisé par la chaîne dans son deal avec les annonceurs. À son corps défendant, il contribue à assouplir les cerveaux pour l’avantage d’une lessive ou d’une marque automobile. Le téléspectateur le sait, le sent. La quasi-disparition des débats politiques au profit d’émissions people, évidemment plus propices à l’assouplissement neuronal, manifeste combien le critère publicitaire sait désormais tordre à son profit l’ensemble des champs de la parole publique. Le téléspectateur observe en continu cet abaissement du débat politique, son obscène asservissement à la farandole des marchandises. Les petites magouilles et les petites tambouilles dont une partie du personnel politique sait aussi se rendre coupable, le citoyen trouvait à les gérer politiquement, par exemple en les punissant de son vote. Mais que faire de cette dérision structurelle posée sur une parole qui se prétend d’intérêt public et se place sous le tutorat des marchands de yoghourts? Certains chefs politiques s’en trouvent bien et n’hésitent pas à passer leur message politique au mixeur de la communication publicitaire. Mais ceux qui ne l’ont pas tenté eux aussi sont dans la glu. Pour tous ou contre tous, l’hégémonie du marché sur la production des représentations contamine les formes et l’usage du langage, portant le doute sur ses fonctions d’espace commun, gratuit et fiable de la communication entre les humains.

Ce qui a bougé en dix ans dans le débat sur la gratuité? D’abord cette crise du sens qui embourbe la notion même de gratuité et tend à la désamorcer de sa puissance émancipatrice. Cette crise met en jeu les principaux pouvoirs qui tiennent la société. Et dans ce jeu, c’est l’empire économique du capitalisme financier qui distribue désormais les cartes. Complices ou sur la défensive, les pouvoirs politiques s’alignent ou se recalent. Mais comme dans toute crise, on peut y lire également l’empoignade entre la conservation de l’ordre et la montée de possibilités nouvelles. Le cynisme et la dérision portés par le marché sur le mot gratuit est aussi un hommage du vice à la vertu.

La tension entre l’explosion des besoins, l’ouverture des possibles et la brutalité d’un ordre incapable d’y donner suite s’aiguise et se durcit. La revendication de gratuité se faufile dans les failles. On la voit se réinscrire dans le débat, surgir parfois dans les faits, reculer par ci, avancer par là. Comme c’est l’argent qui a pris le pouvoir et que la gratuité nie en acte ce pouvoir, on la rencontre poussant du nez en maints endroits nouveaux sur toutes les lignes de l’émancipation humaine. Indice de l’acuité du conflit, les forces de répression ont été activement engagées en appui de la propagande marchande et de ses opérations de brouillage idéologique. Ainsi, l’emprise symbolique et matérielle du boniment publicitaire sur l’espace public a bénéficié d’une protection vigilante de l’État. Dans les années 2003-2004, des «Brigades anti-pub» ont voulu la mettre en cause et rétablir de la libre expression sur les murs privatisés en barbouillant de graffitis hostiles les affiches commerciales qui se sont acheté l’espace public. Pourchassés par la police et traduits en justice, ils ont été condamnés à de lourdes sanctions financières. Cette répression emblématique n’est pas isolée et dans chacun des champs où la gratuité montre le nez, elle rencontre désormais le gourdin.

L’intense crise du langage, qui est notre espace symbolique commun, n’est pas seule à marquer la période. Elle meut et représente une série de crises matérielles où la question de la gratuité monte en puissance. Parmi les principaux enjeux de ces conflits, la frontière entre le privé et le commun.
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