Claude et Jacqueline Lagarde Novembre 2002





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INTRODUCTION : LE PROJET CATECHETIQUE DE JEAN

1.Le contexte historique des apocalypses


Quand les malheurs s’acharnent sur un peuple, quand les repères familiers de la vie sont bouleversés par le choc des cultures, quand les valeurs les plus sacrées sont piétinées sans que Dieu entende le cri des opprimés, que faire pour vivre encore ?

Les Grecs ont envahi la terre d’Israël au IV° siècle avant notre ère, et ont imposé peu à peu leur conception de l’homme, leur culture technique, leurs philosophies et leurs dieux. La résistance s’organisa, mais elle fut écrasée dans le sang. Un siècle et demi plus tard, une miraculeuse victoire chassa les Grecs de Jérusalem et du Temple. Israël retrouva alors, quelque temps, son autonomie politique. Mais le ver de la culture grecque creusait l’intérieur de l’héritage hébraïque.

Un nouveau monde était né. Désormais les deux cultures allaient cohabiter sur la même terre, modifiant les mentalités et créant de multiples tensions. L’indépendance politique dura à peine un siècle. De nouveau, ce fut la colonisation forcée… Avec Hérode le grand, cinquante ans avant Jésus, la Palestine devint une province de l’empire romain, où s’échangeaient dans la violence les richesses des deux cultures adverses.

La force technique, économique et militaire des Grecs passa aux Romains. Ceux-ci imposaient leurs valeurs et leurs normes à ce que l’on croyait être à l’époque toute la terre civilisée. Les tensions grandirent, les révoltes se multiplièrent mais furent toutes écrasées dans le sang. Voilà comment on pourrait schématiser le berceau des nombreuses apocalypses qui ont fleuri en ce temps d’oppression où Dieu semblait abandonner son peuple.

Les apocalypses juives1 sont des écrits de consolation destinés aux pauvres croyants, aux opprimés, aux victimes des chamboulements culturels. Un personnage biblique connu monte au ciel pour s’informer de l’avenir, puis il redescend avec des renseignements encourageants : Dieu n’oublie pas son peuple, les méchants seront punis, les martyrs récompensés et la justice de Dieu sera sauve. Elie, Hénoch, Baruch, Abraham exhortent ainsi les croyants à la patience et à la persévérance.

2.L’Apocalypse de Jean, une anti-apocalypse


L’Apocalypse de Jean semble s’inspirer de cette littérature de combat, mais nous voudrions montrer ici, que Jean utilise le genre littéraire « apocalypse » pour un projet catéchétique bien différent, et même totalement inverse. La forme littéraire est extérieure, elle peut tromper.

Commençons par recenser rapidement les divergences de ces deux projets adverses pour éviter un grave quiproquo, que bien des gens commettent aujourd’hui encore sur le dernier livre de la Bible chrétienne.

Les textes de fiction qu’ont été les apocalypses étaient placés sous le patronage d’un grand ancêtre disparu. Ce n’est pas le cas de Jean, personnage historique, apôtre de Jésus-Christ, exilé dans l’île de Pathmos en mer Egée. En fait, la situation est encore plus complexe car Jean est seulement le rédacteur de l’écrit, le porte-parole de son véritable auteur et signataire : Jésus-Christ. Le texte le dit d’emblée, il commence par ces mots : Apocalypse de2 Jésus-Christ ou Révélation de Jésus-Christ. Le Seigneur, placé en tête du livre, est le Parlant, l’Evangélisateur, il est même la Parole de Dieu qui s’adresse à l’homme pour le convertir et pas seulement pour le consoler. Que le genre littéraire « apocalypse » ne nous trompe pas : Jésus-Christ se révèle ici comme Parole vivante de Dieu. Une telle action « révélante » du Christ lui-même, s’inscrit d’ailleurs dans une évangélisation tous azimuts et une catéchèse, dont témoigne par ailleurs l’Eglise antique3. Il faudrait plutôt rapprocher l’Apocalypse de Jean des évangiles que des écrits apocalyptiques.

Tout au long d’une vision qui n’en finit pas de finir, le « ciel » parle à la « terre » pour qu’elle se convertisse et se transforme en s’unissant à lui. Rien à voir avec les apocalypses qui opposent au contraire le ciel à la terre, le Dieu d’en haut à celui d’en bas (Satan). Ainsi Jean, malgré les apparences de son texte heurté, semble se situer dans une toute autre conception du monde. Ici, le « ciel » est contemporain, il parle et agit déjà. Chez Jean en effet, il n’y a nulle opposition entre un paradis céleste et une terre ennemie qu’il faudrait fuir. C’est tout le contraire. Certes, il nous faudra nous interroger sur les réalités que le catéchète de Pathmos nomme « ciel » et « terre ». Ne nous fions pas aux apparences mais cherchons la révélation.

La différence du projet des apocalypses de celui de Jean se porte aussi sur la question du temps. Les apocalypses annoncent une revanche du futur sur le présent, elles prévoient pour plus tard une vengeance de Dieu. Voilà ce qui réchauffe les haines et les garde en réserve. Nous verrons que l’Apocalypse de Jean, malgré ses apparences, est centrée sur le présent de la vie chrétienne, sur l’écoute actuelle de la Parole de Dieu : le Christ est déjà là, il règne bien vivant au cœur des communautés chrétiennes. L’accent n’est donc pas mis sur le futur mais sur la Vie dont se nourrit l’Eglise4. Nous sommes en catéchèse.

En fait les apocalypses sont dualistes, manichéennes, elles opposent le ciel à la terre, Dieu à Satan, le futur au présent, l’esprit au corps, les justes aux injustes, les bons aux méchants, la lumière aux ténèbres, la résurrection à la mort, et même l’enfer futur au ciel de demain. Pas notre Apocalypse, malgré ses apparences. Nous verrons que le projet de Jean se situe aux antipodes des dualismes environnants, il vise au contraire l’unification de la personne humaine qui est « ciel » par son esprit, « terre » par son corps, et « temps » par son âme qui fait sans cesse mémoire de Celui qui la mène au Père5. Si l’on peut résumer en quelques mots le projet catéchétique de Jean : unifier en Dieu l’être humain éclaté.

3.Le dualisme mental, berceau de toute violence


L’enfant naît dualiste, et l’adolescent le devient souvent un peu plus quand il commence à réfléchir à ses pulsions. Quand il est croyant et conscient de lui-même, le jeune perçoit en lui une force du bien qu’il appelle Dieu et, en sens inverse, une force mauvaise qu’il identifie à un « dieu du mal », le diable ou Satan. Qu’ils soient de droite ou de gauche, combien d’adultes demeurent dualistes, étiquetant le clan opposé. Combien de « mal-croyants », au nom de l’idée qu’ils se font de l’homme et de la liberté, reprennent à leur compte le mot révélateur de Jacques Prévert : « Notre Père, qui êtes aux cieux, restez-y ! ». L’esprit humain est terriblement manichéen. Cette « connaissance du bien et du mal » est un étiquetage, elle s’appelle le Péché Originel. Le dualisme mental conduit en effet à la violence, à la haine et au malheur des hommes, c’est bien un grand péché dont on ne sait pas quand il a commencé.

D’où vient cet esprit de division qui se perd dans la nuit des temps ? D’où vient cette structure mentale dualiste, cette manière agressive de voir le monde et de l’aborder ? De l’esprit concret6 qui nous habite et nous tient depuis notre petite enfance, et que le monde technique et pratique renforce aujourd’hui en aplatissant tout. L’enfant voit les « choses » devant lui, il les nomme et se les explique de sa manière concrète, ce qui fait parfois sourire les adultes attentifs; il les trie d’après ses émotions, selon ce qu’il ressent : les « choses » mauvaises lui procurent de la peine, et les bonnes du plaisir. Les personnes sont triées de la même façon : il y a les bons et il y a les méchants. L’enfant, parce qu’il est un enfant, ne se met pas en question.

L’esprit dualiste est toujours concret, il prend ses marques à l’extérieur, comme si la chose telle qu’elle apparaît était la vérité toute nue. « Je ne crois qu’à ce que je vois » pourrait être la devise du croyant dualiste. Ce manichéen ne juge que sur les apparences, il ne sait pas aller au delà. Ainsi lit-il la Bible en la prenant au pied de « la lettre », sans creuser le texte, ni voir plus loin. Les sectes lisent les Ecritures tout comme elles lisent la vie : du dehors ! Les bons et les méchants sont ainsi étiquetés d’après leurs apparences et les traces qu’ils laissent dans l’affectivité. La violence pointe alors à l’horizon.

Ce qui manque au manichéen, c’est ce qui manque à l’enfant : la connaissance de soi, l’accès à une mémoire intime de lui. Il voit les autres mais s’ignore. Il y a les bons qui l’aiment, et les méchants qui lui font de la peine, mais, lui, il n’est nulle part. Le philosophe Hegel nomme : « belle âme » cette attitude infantile qui rejette sur les autres le mal qu’elle répand autour d’elle, et ceci en toute bonne conscience ignorante de ses zones d’ombre. Seule la connaissance de soi, l’entrée en soi, permet à l’être humain de repérer ses inconséquences et d’amorcer son unification en Dieu, dans l’amour.7

Comment entrer en soi ? Nul ne le peut par ses seules forces humaines. Une référence extérieure est nécessaire, et sans doute l’aide de ce Dieu toujours présent qui nous décentre de nous-même. La catéchèse chrétienne, suite à la mystique juive, héritage probable des anciens cercles prophétiques, utilise l’Ecriture pour faire acquérir au catéchumène une vie spirituelle, une intériorité tournée vers le haut. Dieu se cache dans le texte biblique, mais s’y révèle aussi à travers une écoute attentive des récits, par un décryptage des images et une prière toute imprégnée d’amour. A force de méditer les Ecritures, l’esprit humain prend de la distance, il n’est plus collé aux mots, il entend la voix (Ex 15,26), voix de ce vent dont nous ne savons ni d’où il vient ni où il va (Jn 3,8). Puis, grâce à ce recul, le croyant peut énoncer un sens à un autre niveau de parole. Ce sens est l’expression d’un attachement au Christ.

L’amour de ce Dieu, Père de Jésus-Christ, qui se révèle dans sa Parole biblique, passe par un attachement au « Livre ». Comme pour l’amour de deux êtres humains, deux temps se succèdent. Le premier amour peut être fort mais reste extérieur : quand on connaît bien le texte Biblique, on l’aime, on en parle, on y est attaché. Au delà de cette première et importante étape, l’initiation chrétienne mène le catéchumène à un tout autre attachement : la découverte du Vivant qui parle derrière les mots, de l’Alpha et l’Oméga du temps qui apparaît derrière les images de toutes les Ecritures pour se révéler à cœur ouvert. L’initiation chrétienne fait ainsi de la Bible une véritable apocalypse. A ce stade, ce n’est plus la Bible que l’on aime, mais le Créateur dont la Parole se révèle dans la chair. Peu importe si l’histoire biblique est humaine trop humaine, peu importe si des invraisemblances émaillent son texte, peu importe si « le corps » (le corpus) n’est pas d’une grande beauté, le désir se porte sur Jésus-Christ au delà du texte, au delà du corps qui peut vieillir et s’affaiblir sans que pour autant le mariage n’en soit affecté. L’initiation chrétienne prépare le mariage de la femme humanité avec l’Agneau de Dieu, de la « nouvelle Eve » avec son Créateur.

Ainsi, tout au long de son initiation biblique, le catéchumène s’exerce à creuser le champ des Ecritures et à donner du sens à ce qui, auparavant, n’en avait pas. Cette catéchèse antique permettait à la Bible de résonner dans l’existence quotidienne, de devenir « ciel » pour cette « terre ». Catéchèse signifie « résonance » et cette vibration à la Parole de Dieu n’est pas seulement affective, elle est infiniment plus que l’émotion du moment qui étiquette les autres en bons et en méchants. Ainsi, grâce à la Parole, naît l’intériorité biblique : une porte s’ouvre dans les cœurs capables dès lors d’entreprendre le chemin du « mariage » avec Dieu, grâce à la mémoire intime et priante de Jésus-Christ. Cette familiarité avec la Parole dans la prière déroule un fil invisible dans la mémoire croyante, c’est le fil du temps intérieur, une mémoire de Lui, une charpente spirituelle.

Le dualiste infantile ignore cette expérience spirituelle, cette orientation profonde de la vie, « boussole intérieure » qui anime la parole du baptisé adulte. Resté enfant, réaliste et logique, l’être humain, faute d’expérience, méconnaît l’intériorité chrétienne et la dynamique spirituelle. Son intériorité à lui, c’est tantôt sa conscience tantôt ses émotions, tantôt son cerveau tantôt ses sentiments. Sa manière de parler aux autres révèle souvent un désert intérieur. Si sa parole n’est pas pratique ou technique, il a du mal à en garder le cap : une idée chasse l’autre, une image ou une scène en appelle une semblable, et le discours sur l’homme ressemble à un enfilage de perles. On dirait que rien de profond n’assure de l’intérieur l’orientation d’une parole qui reste désespérément anecdotique, et semble n’aller nulle part. A ce stade infantile qui se prolonge, l’existence paraît désorientée : aimant désaimanté, son amour est fragile, attaché seulement à quelques expériences qui peuvent ne pas durer.

Résumons cette genèse ratée de l’esprit humain ! Nous avons mis en évidence l’enchaînement de la nature humaine à la pensée concrète. Celle-ci conduit au dualisme de l’esprit et à un monde violent. L’individu, resté à la porte de lui-même, est privé de la mémoire intime d’une Alliance avec le Seigneur. Sans histoire personnelle avec Dieu, l’individu est alors livré aux aléas des choses. « La bête » (humaine), comme dit Jean de Pathmos, fait glisser l’histoire de l’humanité dans cette « apocalypse de mort » que l’initiation chrétienne a projet de guérir. Jean y ajoute un talent de conteur dont nous apprécierons la subtilité pédagogique et l’ironie bien connue des exégètes. Satan est la première cible de la moquerie du grand Apôtre.

4.Satan ?


Les manichéens imaginent que deux grands dieux se font la guerre sur notre dos : le « Bon Dieu » et Satan, force supérieure qui envoûte et terrasse. Ces esprits dualistes pensent tout naturellement que l’Apocalypse met en scène cette sorte de guerre cosmique, dont la terre est victime. En bas, les deux camps se déchirent, partisans du bien contre adeptes de Satan. Ces derniers, un jour de fin du monde, iront griller en enfer avec le diable tandis que les autres monteront bien heureux au ciel. Les « lunettes » spirituelles de ces esprits dualistes font lire ainsi le texte de Jean. Ils s’y complaisent. N’y retrouvent-ils pas leurs représentations habituelles, leurs démons familiers ? Ils confondent assurément les repères mentaux qui les habitent avec le message de l’Apocalypse. Incapables de recul, il ne savent pas creuser le champ des Ecritures pour trouver le trésor, ils restent dehors à la porte d’eux-mêmes, à la porte du ciel. Combien de croyants dualistes font de même avec l’Ancien Testament, n’y voyant que le « Dieu vengeur », produit d’une imagination malade, nullement la charité divine qui traverse pourtant toute la Bible chrétienne, de la Création à la Croix.

L’antique Serpent des origines, appelé aussi le Diable ou le Satan (Ap 12,9) inspire la vision dualiste du monde. Serpent, il rampe sur la terre, il l’épouse, ignorant la profondeur de miséricorde qui sous-tend l’univers. Satan, le reptile tentateur, est la tentation incessante de l’esprit humain de ramper sur la vie, d’en rester à l’extérieur des choses, de « ne croire qu’à ce qu’on voit » au détriment de cette intériorité éclairée d’en haut, habitée, où résonne la Parole de Dieu.

La catéchèse des premiers siècles préparait de manière explicite au combat spirituel contre Satan. Le catéchumène apprenait à vaincre le grand Dragon en devenant « competentes » (un lutteur). A la fin de la veillée pascale où ce « lutteur » recevait les sacrements chrétiens, il renonçait à Satan, à ses pompes, à ses œuvres et à son culte. Au cours de la liturgie baptismale, il vomissait physiquement le diable en envoyant un crachat en direction de l’Occident, là où le soleil disparaît, là où la lumière se meurt. La scène liturgique mimait ainsi l’expulsion de Satan, elle était suivie d’un demi-tour vers le soleil levant, vers le Soleil levant, face auquel les futurs baptisés récitaient le Credo. Et puis, il fallait de nouveau se retourner vers l’ouest, vers la mort, et le tombeau-baptistère où se faisait la plongée baptismale. Satan ne pouvait plus se servir de la mort comme il avait fait avec Eve,8 pour engendrer la peur et supprimer l’amour. A la suite de Jésus, le nouveau baptisé sortait du tombeau, en se dirigeant vers le soleil levant.9

5.Comment la Bible chasse-t-elle Satan ?


Avant que n’arrive cette belle et significative mystagogie pascale, la catéchèse chrétienne apprenait pendant de longues années à décrypter les Ecritures. Cet apprentissage, branché sur la liturgie dominicale de la Parole, donnait au catéchumène les moyens intérieurs de combattre Satan, de le traquer en lui.

Etonnés par cette pratique antique, nous nous interrogeons : comment le décryptage des Ecritures peut-il avoir une telle efficacité ? Comment une activité littéraire peut-elle vaincre le démon ?

L’Adversaire de la foi n’est pas situé quelque part dans la stratosphère, il se manifeste dans l’état d’esprit réaliste et dualiste qui interdit toute mémoire de Dieu, toute transcendance spirituelle. Pour Jean, Satan est le « Prince de ce monde », car depuis notre petite enfance, il règne en notre terre, il imprègne notre chair. Avant même d’être une question éthique, avant d’être un problème de morale, Satan se traduit par une structure mentale qui introduit ici-bas la violence et une logique de mort. Tout se trame dans la « tête » de l’homme, tout vient « du cœur » dit l’Evangile. Pour que le don de soi puisse remplacer cette logique mortifère, l’éducation chrétienne (dont fait partie l’initiation) doit, avant toutes choses, changer les têtes, remplacer une structure mentale déficiente par une autre. Cette logique s’appelle « le mystère pascal ». Le salut par la Croix est l’horizon de toute l’Apocalypse. Nous y reviendrons.

Dès que le rapport immédiat aux mots, aux choses et aux personnes est abandonné, notre désir naturel et égoïste de tout dominer diminue. Dans la foi, l’amour de l’homme pour lui-même lâche prise, se décentre et se porte sur le « Dieu crucifié ». Saint Paul fait part aux Corinthiens de cette étonnante expérience mystique : Frères, l’amour du Christ nous saisit quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous… afin que les vivants n’aient pas leur vie centrée sur eux-mêmes, mais sur Lui, qui est mort et ressuscité pour eux (1 Cor 5,14). Mais ce don divin de la charité ne vient qu’au cours d’un long trajet initiatique, le parcours catéchétique10 personnel que le catéchumène entreprend avec Dieu.

La première approche des Ecritures est simple et naturelle, il s’agit de lire le texte sacré tel qu’il se montre. Non seulement de le lire en le comprenant, mais aussi de l’apprendre, de l’appréhender à ce premier niveau de lecture pour qu’il soit bien connu, qu’il pénètre dans les cœurs. Ce travail de mémoire est essentiel. Une certaine complicité se fait alors entre le Livre appris et le cœur du connaisseur, entre la Bible connue et des situations de notre vie pécheresse. On s’y retrouve. C’est à ce premier niveau d’intégration que le manichéiste se reconnaît dans l’Apocalypse mais lui n’est pas pécheur.

Cette complicité amoureuse entre le texte et la personne n’est qu’une première étape pour celui qui croit en la compassion du Père, celui qui a été saisi par le Christ. Il médite sur ce qu’il a appris, il fait mémoire de Celui dont le Nom traverse toutes les Ecritures, l’Alpha et l’Oméga du temps intérieur, le début et la fin de toute histoire du salut. Alors le vent de l’Esprit se met à souffler comme la voix du souffleur au théâtre. Une relation avec une autre scène biblique, une intuition soudaine, une idée inédite caresse comme une brise légère le cœur ouvert à la charité qui vient d’en haut. Ce « vent », qui jaillit de l’intérieur peut aussi être plus fort, c’est parfois une rafale. Ce vent, dit Jésus, tu entends sa voix mais nul ne sait d’où il vient ni où il va (Jn 3,8), ce vent résonne dans le cœur comme le souffle d’une trompette. La tendresse du Créateur subvertit ainsi le premier attachement au texte biblique, il en crée un second d’une autre qualité.

Le souffle insiste, la méditation se poursuit en silence. Le croyant construit alors en lui des relations d’images entre différentes scènes de la Bible et de sa vie à ce niveau discret, subtile et aérien où se révèle l’amour. La méditation chrétienne des Ecritures, nourrie du Christ, éclairée du Nouveau Testament, fait apparaître un tout autre niveau de lecture biblique. La Bible n’est pas supprimée pour autant, ses images demeurent, le corps reste, mais le premier degré des mots s’est entrouvert pour laisser place a une autre vision, mystérieuse, surprenante. La vérité des choses s’est doublée d’une vérité toute neuve. La logique dualiste a disparu, remplacée par celle de l’amour. La Jérusalem d’en haut descend ainsi du ciel sur la terre, pour une nouvelle terre éclairée par un ciel ensoleillé. La méditation chrétienne est une apocalypse, celle précisément à laquelle Jean voudrait nous initier.

Pour en arriver à cette autre qualité d’amour, l’Eglise antique apprenait aux catéchumènes à se battre avec la Bible. Empoigner le texte biblique tel qu’il se présente à nos yeux de chair avec tous ses détails, c’est apprendre à rejeter l’image que l’on se fait de Dieu à notre ressemblance. En effet, en creusant le texte biblique, le croyant brise l’écorce des mots amers et découvre étonné Celui qui les habite11. Se battre avec la Bible, c’est lutter contre les images de Dieu qui nous sont familières, contre la logique manichéenne qui apparaît à la surface du texte : le « dieu vengeur » et sa violence. Dès que le creusement du texte commence, la foi perçoit soudain ce qu’avant elle ne voyait pas, entend ce qu’elle n’entendait pas, comprend ce qu’elle ne comprenait pas. En apprenant à creuser les Ecritures à la lumière de l’amour, à la lumière de la Croix, le « lutteur » découvre sa véritable réalité divine, son âme créée à l’Image de Dieu, sa relation au Père. Saint Augustin explique que l’adversaire du pécheur, c’est Dieu et pas le diable. Dieu, c’est à dire l’image que le pécheur s’en fait.12

Nous verrons combien l’Apocalypse de Jean est un manuel du combat spirituel.

6.Le projet catéchétique de Jean


Jean fréquente les chrétiens dualistes, c’est un souci pour lui; il connaît leur esprit logique, marqué par un dualisme profond, il sait leur manière manichéenne de lire la Bible et de se comporter dans la vie, un peu comme les sectes aujourd’hui.

Ces chrétiens se complaisent dans les apocalypses et dans de nombreux écrits pseudo-bibliques qu’on appelle aujourd’hui « gnostiques ». Ils adorent ces textes religieux qui sont le reflet exact de leur monde mental malade.13 Comment les guérir de leur maladie spirituelle ?

Le pasteur de ces communautés d’Asie mineure a alors l’idée de transposer les pratiques que l’initiation chrétienne fait opérer aux catéchumènes sur la vieille Bible, sur un récit apocalyptique de saveur évangélique. Ce sera « l’Apocalypse » de Jean. Telle est notre hypothèse. Nous la vérifierons en faisant nous-mêmes le travail de mémoire des images, puis en repérant maints détails du texte qui permettront de le « déconstruire » pour le reconstruire autrement. Aidés par la prière, peut-être pourrons-nous alors bénéficier de la Révélation du Seigneur, de l’Apocalypse de Jésus-Christ (Ap 1,1).

L’Agneau égorgé est la clé qui permet d’ouvrir les sept sceaux du Livre, d’accéder de l’intérieur à l’immense fresque biblique proposée par l’Apôtre. La liturgie, qui transparaît sans cesse dans la vision14, arrive comme un soutien d’images à la méditation biblique, un enracinement ecclésial.

Notre méditation sera aidée par ces commentaires de nos grands ancêtres de l’antiquité, d’abord de saint Irénée proche de Jean, de Victorin de Poetovio (III°s)15, puis de saint Augustin et de son héritier saint Césaire d’Arles dont le commentaire est traduit en français. L’exégèse critique des modernes sera aussi une aide pour la déconstruction.

Une telle lecture catéchétique de l’Apocalypse peut être une bonne thérapie spirituelle. Petit à petit, au fil du texte, nous apprendrons à délier en nous les liens de notre propre dualisme, à trancher les chaînes de la violence, la logique de mort dénoncée par la vision. Peu à peu, en donnant du temps au temps, notre foi gagnera au fur et à mesure que l’horizon catastrophique mis en scène dans la vision, ne sera plus le nôtre. Nous nous habituerons à l’éclat de l’amour qui nous convertit en brûlant la mort en nous.

Mais il se peut que nous n’arrivions pas à entrer dans la démarche catéchétique, que la stratégie de Jean ne nous concerne pas. Nous resterions alors au dehors de la tragédie du salut mise en scène par ce conteur hors pair. La catéchèse antique respectait la liberté et la responsabilité de chacun. Ce n’est pas sans ironie que l’Apôtre conclut son texte par ces mots : Que le pécheur pèche encore, et que l’homme souillé se souille encore, que l’homme de bien vive encore dans le bien, et que le saint se sanctifie encore (Ap 22,11).

7.Le plan de ce livre


Passant par dessus les trois premiers chapitres de la vision, c’est-à-dire la scène inaugurale et les lettres aux sept églises, nous commencerons directement par le premier acte venant du ciel (Ch. 4, 5 et le début de 6). Les lettres disent l’état dans lequel se trouve les Eglises peu de temps après leur conversion au Christ, elles décrivent donc une dégénérescence auquel le Livre proposera un remède. Nous irons directement au remède. C’est d’emblée l’ouverture des quatre premiers sceaux qui va nous révéler la logique de violence qui mène la terre à sa dégénérescence, à la mort et à l’Enfer. Ce premier chapitre s’intitule : « D’une logique à l’autre ».

La création de Dieu est mal engagée. Comment va-t-elle finir ? Pour le savoir, nous nous reporterons vers la fin de la vision de Jean (Ch. 19 et 20). Une fois encore nous partirons du ciel et nous essaierons de comprendre le jugement dernier. Ce sera notre second chapitre intitulé « L’histoire écrite qui s’écrit autrement ».

Nous reviendrons ensuite au point où nous avons laissé la vision, juste avant l’ouverture du cinquième sceau. Nous y verrons (fin du ch. 6 et 7-8) que Dieu écoute le cri des victimes de la violence humaine, et qu’il y répond par son Incarnation et la vie qui s’en suit, le don du septième sceau. Nous intitulerons ce troisième chapitre : « La nouvelle création ».

Grâce au souffle prolongé de la sixième trompette, nous apprenons que l’Incarnation apporte à l’homme deux belles nouveautés : d’une part, le petit livre évangélique et, d’autre pas, la révélation d’une Trinité divine agissante sur la terre. Grâce à l’Evangile et à l’action prégnante de la Trinité, le monde est recréé par Dieu (fin du ch. 9, 10 et début du ch.11). Ce quatrième chapitre s’intitule : « L’Evangile de la Trinité divine ».

La septième trompette sonne enfin l’ouverture définitive du Livre, souffle de Pentecôte. Tout est accompli : le ciel s’ouvre enfin et « la femme » apparaît là-haut. Eve est recréée mais l’antique dragon continue son habituelle agression. Il invente même de se présenter comme une trinité à l’image de Dieu, mais sa mascarade n’aura qu’un temps puisqu’il a perdu son ancienne notoriété, il est condamné (fin du ch 11 et 12-13). Le titre de cette partie : « Le dragon agresse la femme ».

Le ciel intensifie la guerre contre Satan. Quand le combat spirituel devient universel, on peut dire qu’une immense armée met les diables en déroute. Le sixième chapitre « De Babylone à Jérusalem » étudie la signification de l’image biblique de la ville. Il s’agit de la structure des sociétés humaines. Babylone est le résultat violent de la logique dualiste condamnée avec le dragon son père. En revanche, Jérusalem est l’autre « cité » possible, inspirée par le don de la compassion, manière évangélique de nous relier aux autres. Partout, dans le monde, le ciel récolte sa moisson des grains de blé, et commence une vendange des grappes de raisin. Les sept calices sont bus, et nous assistons à une sorte de « messe sur le monde », une eucharistie universelle (ch. 15-16).

Les relations humaines changent, jusqu’aux grandes organisations d’en bas qui s’imprègnent de la tendresse divine. La femme « humanité » est recréée par Dieu en son être même. De prostituée qu’elle était, amante du serpent, elle se retrouve épouse de l’Agneau, comme le prophète Osée l’avait annoncé. Quelle relation relie la belle reine du chapitre 12 à cette femme qui cherche à sortir de sa prostitution ? Quels sont aussi ces derniers rois, amants de la prostituée qui semblent la trahir pour dévorer sa chair ? Ne seraient-ils pas les baptisés oints de l’huile royale qui modifient leur façon d’être en se convertissant à l’amour d’en haut ? (ch. 17-18) Ce chapitre s’intitule : « Le paradoxe de la femme ».

Nous avons fait le chemin qui nous conduit à la fin de Satan et au jugement final, chemin de la foi, chemin de l’Eglise, humanité en cours de re-création. Le tour est bouclé. Quelle est cette Jérusalem céleste descendue sur la terre ? N’est-ce pas une vie humaine toute centrée sur Dieu, abreuvée de la source qui jaillit de l’Agneau de Dieu ? (ch. 21-22). Le titre de ce dernier chapitre est : « La Jérusalem céleste, une cité terrestre ».

Après cette longue méditation, il nous faut revenir aux prémisses de cette catéchèse, « haut de gamme », de la Parole de Dieu. Nous nommerons cet épilogue : « L’Apocalypse catéchétique ».

Commençons avec Jean à lever les yeux vers ce « ciel » biblique, rempli de couleurs et de sons, peuplé de mystérieux personnages et de milliards d’anges blancs qui chantent pour nous et en nous la gloire du Créateur.
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Claude et Jacqueline Lagarde Novembre 2002 iconAtelier de travail plu salle du Conseil 11 novembre, 11 h Commémorations...

Claude et Jacqueline Lagarde Novembre 2002 icon2002 «Je te cherche dès l’aube» journal 2001-2002 Un document produit...

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«comment utiliser les albums en classe» ? C. Poslaniec, C. Houyel et H. Lagarde

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«Aujourd’hui maman est morte» écrivait Albert Camus au début de son roman L’Étranger

Claude et Jacqueline Lagarde Novembre 2002 iconCours : 12h. 00; Td : 12h00
«Musées de France» : La loi n° 2002-5 du 4 janvier 2002 relative aux musées de France. Pourquoi cette loi ? quels en sont les grands...






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