Claude et Jacqueline Lagarde Novembre 2002





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CHAPITRE I : D’UNE LOGIQUE A l’AUTRE

1.La scène préliminaire


C’est une vision ! Le voyant voit la porte du ciel grande ouverte, puis une voix au souffle puissant, semblable à celui d’une trompette, fait monter l’homme là-haut (Ap 4,1). Ciel intérieur ? Voix intérieure ? Nul ne le sait, on le suppose seulement : c’est une vision et c’est aussi un souffle.

Quelqu’un, un être divin, transcendant, innommable, domine la scène, assis sur un trône de pierres précieuses. Frise étincelante de diamants colorés, un arc-en-ciel entoure le grand Dieu, le Seigneur. Dans ce lieu divin où tout est lumineux, rien n’est silencieux. Des éclairs jaillissent du trône avec des bruits de voix et de tonnerre comme lorsque Moïse parlait à Dieu en haut du Sinaï.16

Vingt-quatre vieillards aux cheveux blancs couronnés d’or et à la robe immaculée ne cessent d’honorer le Dieu du ciel. Qui sont-ils ? Ce sont les grands témoins qui fondent toute l’histoire du monde, ils entourent le trône divin : 12 Prophètes et 12 Apôtres.17 Il n’y a pas qu’eux : quatre Vivants sont debout au milieu du trône, autour de lui. Phrase incompréhensible qui évoque sans doute la petitesse de l’intelligence humaine devant la mystérieuse réalité divine ici contemplée18.

Arrêtons-nous sur ces quatre Vivants appelés aussi animaux (Ez 1,13), car ils ont chacun quatre faces, quatre aspects pourrait-on dire : aigle, lion, taureau et d’abord homme. Les quatre Vivants constellés d’yeux par devant et par derrière, sont ceux décrits par le prophète Ezéchiel dans sa vision inaugurale (Ez 1, 5-21), celle du char de Dieu19. Ce chariot divin a quatre roues constellées d’yeux, il roule partout sur la terre, dans les quatre directions. En un mouvement incessant, les roues avancent, montent et descendent : Dieu ainsi parcourt le monde de haut en bas, de bas en haut, de droite à gauche, de gauche à droite. Les roues roulent, les yeux observent, Dieu voit. A chacune des quatre roues, correspond l’un des quatre Vivants car l’esprit de l’animal était dans les roues (Ez 1,20). Les roues expriment le lien invisible qui unit le Créateur au cosmos créé.

Dieu n’est pas loin du monde, il semble lointain, mais est proche de celui qui l’invoque en vérité. Ainsi chaque élément du monde possède son ange gardien. On dit par exemple qu’il y a quatre anges aux quatre points cardinaux de ce monde pour dire la proximité de ce Dieu miséricordieux qui nous assure sa protection. Ce langage dit la foi en l’Invisible. Chaque fois que les Vivants chantent en haut la gloire du Créateur, sans doute après avoir constaté ici-bas quelque lueur de charité, aussitôt tout le ciel en blanc jubile et s’associe à cette louange : Tu es digne, ô notre Seigneur et notre Dieu ! de recevoir la gloire, l’honneur et la puissance, car c’est Toi qui créa l’univers, c’est par ta volonté qu’il n’était pas et fut créé (Ap 4,11).

Saint Irénée fait mention d’une très ancienne tradition qui réfléchit à l’identité de ces quatre Vivants. Qui est Irénée ? Né vers 130, l'évêque de Lyon est originaire de la province d'Asie, de ce lieu des sept Eglises, berceau de la communauté de Jean. L'homme a grandi à Ephèse dans la tradition johannique. Son modèle qui fut aussi son maître, est le bien heureux Polycarpe, disciple direct de saint Jean. Dans une lettre célèbre à son ami Florin, Irénée raconte ses souvenirs d'enfance, comment Polycarpe parlait de Jean. Il "se rappelait leurs paroles, et les choses qu'il leur avait entendu dire au sujet du Seigneur, de ses miracles, de son enseignement,…". La réflexion du grand théologien de l’antiquité nous met ainsi presque en contact direct avec l’auteur de l’Apocalypse.

Nous venons de le voir : Ezéchiel précise comment les quatre vivants inspectent la terre, grâce à leur quadruple face : lion, taureau, homme et aigle. D’après saint Irénée,20 «le premier de ces vivants…est semblable à un lion. Le lion symbolise la puissance, la prééminence et la royauté du Fils de Dieu. Le second est semblable à un jeune taureau, ce qui manifeste sa fonction de sacrificateur et de prêtre. Le troisième a un visage pareil à celui d’un homme, ce qui évoque clairement sa venue humaine. Le quatrième est semblable à un aigle qui vole, ce qui indique le don de l’Esprit volant sur l’Eglise. » La prééminence royale du Lion de Juda, nom donné au Christ (Ap 5,5), s’explique par le fait qu’il a toujours parlé aux saints et aux prophètes de l’Ancien Testament. Le taureau évoque traditionnellement le sacrifice que le Grand-Prêtre offre à Dieu. En Jésus-Christ, il désigne bien sûr l’offrande que Jésus fait de lui-même, Jésus « Veau gras immolé pour le recouvrement du fils cadet » (Lc 15, 23-30 souligné par Irénée), autrement dit de l’humanité païenne perdue dans le péché. Toujours d’après Irénée, l’homme exprime « l’Incarnation du Verbe et la « génération humaine du Fils de Dieu… son humilité ». L’aigle enfin, évoque la Pentecôte, le don de l’Esprit sur toute la terre. Ainsi Irénée explicite-t-il les rapports de Dieu et de l’humanité, une façon de comprendre les quatre roues du char divin roulant au dessus de la terre.

Victorin, l’évêque dalmate du III° siècle reprend cela de manière plus simple : « La prophétie (l’ancien Testament) parlait de lui comme d'un lion et d'un petit de lion21 : Le Seigneur s'est fait homme pour le salut des hommes, pour vaincre la mort et libérer l'univers. Parce qu'il s'est volontairement offert pour nous en victime à Dieu le Père, il est appelé veau. Et parce qu'après sa victoire sur la mort il est monté aux cieux, déployant ses ailes et protégeant son peuple, il est nommé aigle en vol. Ainsi donc, ces annonces de l'Évangile, bien qu'au nombre de quatre, sont une annonce unique, car elles procèdent d'une bouche unique, tout comme le fleuve du paradis, issu d'une source unique, se divise en quatre bras22. »

Chacun des quatre animaux désignent donc un aspect de l’Incarnation de Dieu, ce qui conduira plus tard à les identifier aux quatre évangélistes.

2.La centration de la scène sur le Livre scellé


Le rapport étroit qui lie le ciel et la terre, Dieu et l’homme, l’Esprit et la matière, ayant été montré, la vision se poursuit dramatique. Jean va même en pleurer.

Un livre, Le Livre, devient alors le centre de la vision. Dieu tient en main droite ce Livre roulé comme un rouleau de parchemin23, écrit au recto et au verso (Ap 5,1). On ne peut donc se contenter d’en lire le recto, cette face visible et évidente, il existe aussi un verso, une face cachée et invisible, à découvrir, à décrypter, qui se dévoile aux simples dans la foi. Ainsi est la Bible, car il s’agit d’abord d’elle24, est un livre à la fois humain et divin, humain au dehors, divin au dedans. Ainsi est le monde, à la fois histoire de l’homme et mystérieuse création de Dieu. Ainsi va l’Alliance.

Ainsi la foi en Jésus-Christ demande-t-elle une catéchèse d’initiation à l’écho intérieur de la Parole. La catéchèse chrétienne destinée aux adultes dans la foi, devrait toujours être une apocalypse, une heureuse apocalypse. N’est-ce pas le cri de Jésus : Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles, et de l’avoir révélé aux tout petits (Mt 11,25).

Le Livre comme le monde, est scellé de 7 sceaux, et l’Ange puissant interroge la totalité de l’univers visible et invisible : Qui est digne d’ouvrir le Livre et d’en briser les sceaux ? Mais nul n’était capable, ni dans le ciel ni sur la terre, ni sous la terre, d’ouvrir le Livre et de le lire (Ap 5, 2-3). C’est là que Jean éclata en sanglots. Mais l’un des vieillards le consola aussitôt : Ne pleure pas ! Il a remporté la victoire, le lion de la tribu de Juda25, le rejeton de David26, il va donc ouvrir le Livre scellé par les sept sceaux (Ap 5,5).

3.L’Agneau


La théologien Hans Urs von Balthasar ouvre son commentaire avec cette remarque : « L’Apocalypse… est fort justement appelée ‘le livre de l’Agneau’. c’est en tant qu’Agneau de Dieu qu’il sera debout sur le trône du Père (Ap 5,6) »27. L’Agneau apparaît à ce moment crucial du suspens : Personne n’est capable d’ouvrir le Livre. L’Agneau est comme égorgé, il porte sept cornes et sept yeux qui sont les sept « églises » de Dieu en mission sur toute la terre (Ap 5,6). En fait : les sept communautés présentées au début de notre Apocalypse.

L’animal est égorgé comme l’était, chaque année, l’Agneau pascal, comme le fut aussi Jésus le Crucifié, mis à mort à l’heure où l’on égorgeait les agneaux pour les manger, le soir venu, à la table de la Pâque.28 La Tradition chrétienne unanime voit en cet Agneau égorgé, le Christ crucifié. Ainsi saint Irénée : « L’Agneau qui a été immolé (Jn 1,14) et qui nous a rachetés par son sang (Ap 5,9)… reçut pouvoir sur toutes choses lorsque le Verbe s’est fait chair. Il tenait la première place au ciel en sa qualité de Verbe de Dieu, il l’a tenue aussi sur terre, en étant l’homme juste qui n’a pas commis de péché et dans la bouche duquel il ne s’est pas trouvé de fourberie (1 P 2,22)…29

Cet Agneau de Dieu n’est pas un agneau normal, il porte en effet sept cornes et sept yeux : les sept Eglises insérées dans le monde sont en fait sept puissances, sept regards. L’Agneau céleste semble indissociable de ces communautés chrétiennes qui sont ses « roues » de Dieu sur terre, des roues toutes gonflées d’Esprit-saint.

Cet Agneau étrange, avec ses cornes et ses yeux, s’en vînt prendre le Livre dans la « main droite »30 de Celui qui était assis sur le trône (Ap 5,7). Aussitôt, ce fut au ciel un déchaînement de cris de joie, de musique et de chants. Des multitudes de multitudes d’anges unirent leurs hymnes à celles des vieillards et des Vivants. Tous crièrent à pleine voix : Digne est l’Agneau égorgé de recevoir la puissance, la richesse, la sagesse, la force, l’honneur, la gloire et la louange (Ap 5,12). Les sept « puissances », les sept esprits de Dieu, sont ainsi énumérés, ce qu’on appelle aujourd’hui « les sept dons du Saint Esprit ».

La prodigieuse liturgie céleste se termine par un point d’orgue, le grand Amen des quatre Vivants. Il est suivi par une longue prosternation des vingt-quatre vieillards qui, le visage contre terre, adorent d’une même vénération Celui qui siège sur le trône et l’Agneau. « Par Lui, avec Lui et en Lui (l’Agneau), à Toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint Esprit, tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles. AMEN ! » 31

4.Une logique infernale


Ce temps de prière est un temps de détente, il suspend un instant la dramatique du récit : l’incapacité d’ouvrir le Livre fermé, l’impossibilité de comprendre l’histoire ténébreuse du monde, dont la Bible devrait révéler le sens divin.

La prodigieuse liturgie confère aussi à la vision de Jean une dimension cosmique, un souffle puissant : l’univers tout entier est concerné par ce qui va maintenant se passer : Comment l’Agneau va-t-il pouvoir ouvrir le Livre, briser les sept sceaux ?

a)Le premier sceau


La vision se poursuit. Lorsque l’Agneau ouvrit le premier des sept sceaux, j’entendis le premier des quatre Vivants crier comme une voix de tonnerre : « Viens ! » (Ap 6,1). Non pas « Vois ! » mais « Viens ! ». Pour voir et afin de comprendre, il faut toujours venir, il faut sans cesse bouger, et même se bouger. La tradition orale juive a cette formule courante : « Viens et vois ! » : « Déplace-toi pour comprendre ! ». Au début de l’évangile de Jean, deux disciples sont surpris d’entendre Jean-Baptiste désigner Jésus « Agneau de Dieu » ; ils suivent alors Celui qui sera leur futur maître. « L’Agneau de Dieu » se retourne et leur dit derechef : « Venez et voyez ! » (Jn 1,39).

C’est ce même « viens pour voir » que le premier Vivant adresse à celui qui va se présenter sur la scène. La vérité humaine n’est pas seulement cérébrale, de l’ordre des idées, elle est acte du corps puisque l’âme humaine est aussi un corps. Donc quelqu’un s’est déplacé, un cavalier, nous le verrons.

Le donneur d’ordre est le premier des quatre Vivants, le premier des « animaux » ailés préposés au cosmos, responsables d’en bas. Ces quatre « roues », qui permettent au char divin de rouler sur la terre, semblent indiquer un trajet dans le temps, une succession de quatre étapes rythmées par le même « Viens ! » commandé avec force par chacun des quatre Vivants. Voyons cela.

Que voit Jean ? Voici qu’apparut à mes yeux un cheval blanc. Celui qui le montait tenait un arc; on lui donna une couronne, puis il s’en alla vainqueur, et pour vaincre encore (Ap 6,2).

Il y a le cheval, il y a le cavalier. Le cheval est une bête de la terre, il n’a pas d’ailes comme en ont les Vivants d’Ezéchiel. La Bible ne tient pas en grande estime la plus noble conquête de l’homme. Jésus chevauche un pauvre âne et pas un fier cheval, monture de guerre qui rappelle la force bestiale, la puissance militaire que l’homme préfère souvent à Dieu. C’est plus sûr ! Tandis que les uns se fient aux chars, et les autres aux chevaux nous, nous faisons mémoire du Nom du Seigneur notre Dieu (Ps 20,8).32

Le cheval symbolise l’humanité charnelle qui « galope » sans savoir où elle va, sans aucune intelligence des routes de ce monde. En fait le cheval n’y est pour rien, seul le cavalier est responsable. N’est-ce pas lui qui dirige sa monture ? Le couple « cavalier-monture » est une image traditionnelle de l’Alliance : Dieu enfourche notre humanité pour la conduire à la Résurrection. Ainsi Jésus monte-t-il sur « frère-âne »33 pour le conduire là-haut dans la Jérusalem céleste.34 Le Seigneur n’abandonne pas sa monture, surtout quand elle est pauvre comme un ânon qui vient de naître. L’Alliance est un programme divin dont le cheval blanc serait bien la première étape.

La robe de l’équidé a la couleur éclatante de l’habit du ciel. Que faut-il comprendre ? Que l’humanité est « blanche » à l’origine, que Dieu l’a créée ainsi. C’est d’ailleurs le Seigneur qui la monte. Celui qui montait le cheval blanc tenait un arc; on lui donna une couronne, puis il s’en alla vainqueur, et pour vaincre encore.35

Le Créateur avait prévu une issue heureuse à sa Création. Il tient en main l’arc avec lequel il doit décocher les flèches de l’amour dans le cœur des êtres humains tous appelés au Royaume de Dieu. Le cavalier est le roi de ce Royaume à venir. Et si nous avions encore quelques hésitations, l’identité du cavalier est révélée vers la fin du Livre (Ap 19, 11-13). Le « ciel » s’ouvre une nouvelle fois, et voici un cheval blanc. Celui qui le monte s’appelle : « Fidèle et vrai » . Il juge et fait la guerre avec justice ! Ses yeux : une flamme ardente ! Posés sur sa tête : plusieurs diadèmes ! Inscrit sur lui : un Nom qu’il est seul à connaître ! Son manteau : maculé de sang ! Son Nom : « Parole de Dieu » ! Le combat continue car la lutte est rude36. Il vainc encore comme nous le verrons bientôt. L’histoire de l’humanité n’est pas terminée car la victoire de l’Agneau n’est pas encore complète.

La Tradition commune de l’Eglise est unanime sur ce point : le cavalier est donc le Christ. N’est-il pas normal qu’il en soit ainsi car c’est Lui, c’est l’Agneau qui brise l’une après l’autre les fermetures du Livre, celles de nos vies ? Ce serait bien Lui l'unique cavalier des quatre chevaux, non seulement du cheval blanc mais aussi des suivants : du rouge, du noir et du blême. Cette hypothèse dérange notre logique d’en bas, mais n’est-elle pas conforme à cet amour du Créateur qui se fit créature pour sauver une création bien mal partie ?

b)Le deuxième sceau


Lorsque l’Agneau ouvrit le deuxième sceau, j’entendis le deuxième Vivant crier : « Viens ! » (Ap 6,8). La seconde étape est engagée, et le cavalier doit de nouveau se déplacer pour comprendre ce qui arrive. Accompagnons-le dans ce mouvement.

Alors surgit un autre cheval. Rouge-feu ! Celui qui le montait, on lui donna l’ordre de bannir la paix hors de la terre, et que l’on s’égorgeât les uns les autres ! On lui donna une grande épée (Ap 6,9).

Ce nouveau « cheval », cette nouvelle humanité, n’a plus la blancheur des origines. Au lieu de s’aimer les uns les autres, les êtres humains se sont haïs les uns les autres, égorgeant des innocents, immolant des « agneaux ». Ainsi Caïn tua-t-il son frère, Abel le juste.

Que s’est-il passé pour en arriver là ? C’est facile à comprendre. Pour que se développe la logique de l’amour d’en haut, le Créateur introduisit d’emblée des différences dans notre humanité. La première différence est celle des sexes. Dieu « sortit » la femme de l’humanité (d’Adam)37 pour que l’homme et la femme puissent apprendre à s’aimer, pour qu’ils découvrent la richesse spécifique de l’autre. Nous le savons bien, parfois trop : Homme et femme ne sont pas complémentaires comme on le dit parfois, mais plutôt « supplémentaires » puisqu’ils sont appelés à se valoriser mutuellement, à reconnaître l’apport propre de l’autre, son originalité, une richesse souvent méconnue au départ. N’est-ce pas cela l’amour, une longue histoire à vivre où la tendresse d’en haut se découvre, se dévoile, comme une apocalypse ? Cette histoire peut se commencer dans le « blanc » mais se poursuivre dramatiquement dans le « rouge ».

La seconde différence est celle des langues et des cultures. Suite à « Babel » qui dévoila l’échec de l’uniformité politique imposée par l’empire babylonien, la Bible décrit une dispersion des familles sur la surface de la terre. La tradition judéo-chrétienne compte « soixante-dix » peuples éparpillés partout, « soixante dix » cultures différentes qui doivent apprendre à vivre ensemble, à s’apprécier mutuellement, à reconnaître la richesse spirituelle de l’autre sans vouloir imposer la sienne.38 Ainsi s’apprend la charité à l’échelon planétaire. Plus que jamais, aujourd’hui nous y sommes.

Ainsi le Cavalier chevauche-t-il une humanité qui refuse les différences. Au lieu de prendre le chemin de la Vie et de la solidarité, les êtres humains glissent inexorablement dans le ravin de la violence aveugle. Le Créateur, associé à sa création, se trouve lui-même engagé dans ce drame où le feu et le sang remplacent peu à peu la blanche lumière qui ne peut plus descendre d’en haut.

Mais le cavalier divin ne peut accepter de voir sa création sombrer dans l’horreur du « chacun pour soi »39. Dieu descend alors sur terre, il vient habiter avec les êtres humains40 pour vivre lui-même cette logique de violence où l’amour est bafoué. L’Incarnation inaugura le don de la grâce, l’Eucharistie, la remise en état de la raison primordiale de la création : cet amour que Dieu répand dans les cœurs ouverts à ce qui descend d’en haut.

Ainsi, à la violence extérieure, Dieu décide d’opposer une toute autre violence, une puissance intérieure, le feu de Pentecôte, le feu de la tendresse. Selon cette ligne divine, Jésus s’exprime : Je suis venu apporter le feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé (Lc 12,49); il poursuit : Pensez-vous que je sois apparu pour établir la paix sur la terre ? Je vous dis : non ! Au contraire : la division ! (Lc 12,50). Le Cavalier du cheval « rouge-feu » tient en main une grande épée. N’est-ce pas celle de la Parole vivante, un glaive à deux tranchants, incisif et efficace, qui pénètre jusqu’au point de division de l’âme et de l’esprit… (Hé 5,12).

Mais ici, dans ce contexte de violence, l’épée du feu de l’amour divin ne ressemble pas du tout à ce qu'elle est en vérité. Jean constate simplement : On lui donna une grande épée comme si le glaive divin ne pouvait plus transpercer les cœurs créés par Dieu. Ils étaient « de chair », ils ont durci en pierre de granit. Dès lors, l’épée de la Parole destinée à la Vie, envoie à la mort. Une logique inexorable s’est installée dans notre humanité : les différences humaines s’opposent l’une l’autre alors qu’elles devaient permettre la communion universelle. Dieu lui-même semble ne rien pouvoir faire devant cet engrenage qui tue. La création se heurte à une impasse. Serait-ce la désespérance ?

c)Le troisième sceau


Lorsque l’Agneau ouvrit le troisième sceau, j’entendis le troisième Vivant crier : « Viens ! ». Le cavalier doit se déplacer une nouvelle fois parce que l’humanité se transforme : la logique enclenchée par le péché, comme une mécanique inexorable, se déroule dans le temps, poursuit jusqu’à son terme, jusqu’à sa fin définitive.41

Et voici qu’apparut à mes yeux un cheval noir. Celui qui le montait tenait à la main une balance. Et j’entendis comme une voix, du milieu des quatre Vivants, qui annonçait : « un litre de blé pour un denier; trois litres d’orge pour un denier. Quant à l’huile et au vin, ne les gâche pas » (Ap 6, 5-6).

C’est la famine, c’est le manque de charité, apparemment un manque total, un vide. Le cheval est noir, l’humanité est sombre ! Nulle blancheur, nulle lumière ne perce les ténèbres d’en bas dans lesquelles l’être humain s’est enfermé. C’est donc la famine : le pain, qu’il soit de blé ou d’orge42, n’a plus vraiment cours dans ce monde violent où l’égoïsme prévaut.

Cette fois-ci, le Cavalier divin a troqué son épée pour une balance, il la tient en main comme l’Archange Saint Michel, le peseur d’âmes du Jugement dernier. « Dieu, dit saint Augustin, regarde l’intérieur; c’est là qu’il pèse, c’est là qu’il examine. La balance de Dieu, tu ne la vois pas : c’est ta pensée qui s’y trouve soupesée. »43 Après la guerre et le déchaînement de la violence, vient le bilan, la pesée des âmes. Plongé dans un contexte où la guerre se déchaîne, où la vengeance s’acharne, personne ne reste indemne. La haine se répand. C’est bien le noir pour tous, c’est bien le vide dans tous les cœurs. Des communautés qui vivaient en bonne entente, se retrouvent soudain ennemies. Cette disparition de la compassion et de la solidarité n’est-elle pas de tous les temps ?

La logique de guerre engagée dès l’origine, devient manifeste à ce troisième stade. L’humanité se prive de plus en plus de cet essentiel qui fait vivre : le feu intérieur de l’amour que transmet la Parole intime de Dieu.

Une phrase de Jésus évoque cette dégénérescence : Quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? (Lc 18,8). Cependant, ne désespérons pas puisque le Cavalier a reçu une consigne : L’huile et le vin, ne les gâche pas ! Les deux matières précieuses, nécessaires à la vie, ne seront pas gaspillées par le gestionnaire du don de Dieu, Celui qui monte « frère âne »44. Ainsi, malgré l’état désespéré, un espoir demeure, une flamme fragile continue de brûler au fond de certains cœurs. Que va nous apporter l’ouverture du quatrième sceau ?

d)Le quatrième sceau


Lorsque l’Agneau ouvrit le quatrième sceau, j’entendis le cri du quatrième Vivant : « Viens ! » (Ap 6,7). Le cavalier change de monture : Une quatrième et ultime étape terrestre est engagée. Après ce sera la fin car il n’y a que quatre Vivants préposés à la terre, c’est donc le dernier intervenant d’en bas !

Voici qu’apparut à mes yeux un cheval blême. On nomme « la Mort »45 celui qui le montait. « L’Enfer » le suivait. On leur donna (à la Mort et à l’Enfer) pouvoir sur le quart de la terre pour exterminer par l’épée, par la faim, par la peste, et par les fauves de la terre (Ap 6,8).

La couleur du cheval est significative : blême ou bien verdâtre46. L’humanité ressemble maintenant à un cadavre. L’image est forte. Une odeur de corruption et même une puanteur exhalent du « corps » décomposé. La corruption est si prononcée que la création tout entière semble être corrompue. La logique de mort et la disparition définitive de bien de ces germes d’amour que Dieu sema dans les cœurs, mettent l’Enfer au bout de la route, l’Enfer c’est le cimetière, c’est le bas du bas, le noir du noir, le lieu où tout s’oublie, où tout s’efface.

Mais un quart seulement de la planète est entré dans cette phase de décomposition : la guerre, la faim et la maladie. Les « fauves » de ce monde dévorent d’innocentes victimes sur seulement un quart de la terre. Les génocides que nous avons connus restent heureusement limités, même si notre siècle n’en connut que trop. Trois quarts de notre terre semblent encore préservés de la corruption et de l’épouvantable dégradation, la conséquence inévitable de la logique de mort enclenchée à l’origine. Dieu ne désire pas la destruction de son œuvre, il ne souhaite pas l’anéantissement de sa création. Le prophète Ezéchiel l’affirmait déjà avec force47.

Pour la première fois, le « chevaucheur de l’humanité » porte un nom, et ce nom l’accuse. On le nomme « la mort ». Quel est ce « on » qui parle ainsi ? Ce sont des hommes, ce sont d’abord les innombrables indifférents qui restent à la surface des choses, qui meurent à la surface d’eux-mêmes, prisonniers de leur corps, esclaves d’un égoïsme viscéral. Ce sont sans doute aussi les nombreux désespérés d’ici-bas qui, dans les pleurs et dans la peine, pensent que Dieu abandonne les justes. Certains d’entre eux vont même jusqu’à accuser Dieu d’être un démiurge destructeur, un « vengeur » avide du sang des innocents, réjoui par la disparition douloureuse de tel ou telle proche. En bref : un dieu cynique, un dieu sadique.

« Mort » est un terme douloureux, il existe en toutes nos langues humaines, mais que recouvre-t-il vraiment ? Pour nous, mortels, il peut n’indiquer que la fin tout extérieure du processus de vieillissement. Un « rapt »48, dit la Bible. « Il a été pris », dit-on encore d’un être cher brutalement disparu. Le futur nous échappe, il appartient au Père comme Jésus le rappelle à ses apôtres49.

Mais, si malgré le voile du corps et de la mort, la vie se poursuivait ? Si une issue heureuse existait, même si nul ne peut la connaître du dehors ! Parfois le poids de la souffrance est tellement lourd que l’être humain n’a plus la force de lever les yeux au ciel ni de prier en intériorité. Malheureux, il risque d’être entraîné, aspiré, par la logique de peur et de mort, inexorablement enchaîné aux quatre étapes révélées dans l’Apocalypse.

Cette logique d’existence nous guette tous, elle nous entoure, nous embrasse. En effet, qui est capable d’entrevoir la joie finale, qui peut facilement percevoir l’étincelle de bonheur au-dedans des Ecritures et jusque dans la vie ? Si l’Apocalypse montre la Mort tirer l’Enfer derrière elle, n’est-ce pas pour nous mettre en garde, n’est-ce pas pour nous éviter d’être embarqué dans cette mauvaise logique d’existence où la « dame à la faux » commande, celle qui traîne derrière elle l’Enfer et non le Ciel, « l’en-bas » et non « l’en-haut ». Pourtant, derrière le voile du corps, le « haut » en nous est bien vivant, et toute histoire humaine peut déboucher au ciel. Cela s’expérimente.

5.Conclusion


Quel trajet avons-nous parcouru ? Nous avons commencé par contempler avec Jean une étonnante vision céleste : un ciel rempli de vie, un paradis bruissant d’anges innombrables avec le trône de Dieu, les quatre Vivants et les vingt-quatre vieillards, une musique, une liturgie, un immense enthousiasme. Puis l’Agneau égorgé est apparu au milieu de la scène. Vainqueur, il fut acclamé par tous; il a aussitôt entrepris de faire sauter les sept sceaux qui fermaient le Livre. Nous avons assisté à l’ouverture des quatre premiers sceaux.

Pour nous, l’Agneau égorgé est le Crucifié ressuscité de Pâques, le Vainqueur de la mort, le Fils de Dieu en personne. Ce Seigneur est venu habiter parmi nous, habillé du dedans de la blancheur divine, tout couronné d’amour, certain d’être reçu par les siens. Mais sa Parole de feu fut refusée : les cœurs étaient trop sombres pour pouvoir l’accueillir, d’abord ceux des hommes politiques liés au pouvoir et peut-être corrompus. La mise à mort de l’Agneau révéla l’enchaînement diabolique de la logique de mort, et son issue fatale. C’est ce qu’exprime le changement de couleur (blanc, rouge, noir, blême) de la monture du Cavalier divin.

Si le peuple dont la mission a été de transmettre les Ecritures au monde entier, ce peuple qui écoute quotidiennement la Parole de Dieu, a été enchaîné à la logique de mort, s’il a succombé lui-même à la corruption générale, c’est que l’emprise sur tous du Prince de ce monde50 est terrifiante.

Ce « serpent » dit à la femme : Pas du tout, vous ne mourrez pas ! (Gn 3,4). Le tentateur se sert astucieusement de la mort pour jeter le trouble dans les esprits, non pas en menaçant, mais en suggérant au contraire que la mort est une réalité négligeable, et qu’elle n’a guère d’importance pour bien vivre. Mais si l’être humain néglige son corps et ses limites, il passe à côté de l’expérience humaine primordiale : aimer avec le corps, donner sa vie pour recevoir l’autre Vie.

Si Dieu s’est incarné, si l’Esprit divin s’est fait chair, s’il a pris un corps mortel semblable au nôtre, c’est pour être associé de l’intérieur à la terrible dégradation qui nous enchaîne tous, pour la comprendre en la vivant. Grâce à ce corps mortel, l’Incorruptible fut plongé dans la corruption du monde. Grâce à ce corps semblable au nôtre, le Seigneur put traverser les quatre étapes que nous savons : Il a d’abord été accueilli comme un roi, acclamé par des foules innombrables (cheval blanc). Puis il fut abandonné par la plupart de ses disciples, ce jour sombre où il refusa de se lier aux repères politiques partagés par ses concitoyens (cheval rouge)51. Trahi, ce fut Gethsémani, il fut arrêté, ses disciples s’enfuirent, il se retrouva seul face à la mort, affamé d’amitié (cheval noir). Il a éprouvé les affres de la mort52, il mourut en croix et fut mis au tombeau (cheval blême).

Mais Jésus est ressuscité avec son corps, ce corps semblable au nôtre. La chair, pourtant corruptible, est désormais intégrée à la Trinité divine où s’exprime l’amour. L’humanité est appelée à entrer dans la Vie de Dieu. Le sang qui coulait dans le corps de Jésus était de don d’en haut, nullement l’égoïsme d’en bas. Voilà pourquoi le Seigneur est ressuscité, voilà pourquoi s’il a connu la mort, il n’a pas connu la corruption.

Non seulement l’Agneau égorgé, en acceptant de vivre lui-même jusqu’au bout la logique de mort, nous en a révélé la profonde emprise53; mais grâce à la manière dont il a vécu notre condition mortelle soumise au péché, il nous propose un chemin de salut, une issue, une tout autre logique, celle de la Vie que nous recevons dans l’Eucharistie de la Parole.

Pour goûter les prémisses de la joie céleste, l’être humain est convié à entrer en soi54 car le ciel est déjà en nous. Dans ce lieu spirituel et pourtant bien réel, le baptisé est appelé à écouter la Parole vivifiante de Dieu et à la vivre avec son corps afin que le sang de l’amour coule dans sa chair, et se répande partout dans l’humanité.

Les quatre Vivants préposés à la terre ont permis à l’Agneau d’ouvrir les quatre premiers sceaux. Il en reste trois : nous verrons que leur ouverture est une initiative d’en haut, un acte du ciel.

Au prochain chapitre, nous ferons un saut jusqu’à la fin du livre pour voir comment il se termine, comment se fera la victoire définitive de l’Agneau sur la mort, et la restauration sur terre de notre pauvre humanité malade du manque de communion.
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