Claude et Jacqueline Lagarde Novembre 2002





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3.Une catéchèse : Le Cavalier du cheval blanc


Alors je vis le ciel ouvert, et voici un cheval blanc (Ap 19,11). La monture nous est montrée avant le Cavalier car c’est elle l’importante : la robe de l’équidé est blanche, l’humanité est purifiée ! Voilà ce qui nous est révélé. D’ailleurs, on ne parle plus des chevaux rouge, noir et blême : l’ancienne logique semble avoir totalement disparu.

Celui qui monte (le cheval blanc) s’appelle « Fidèle » et « Vrai », il juge et fait la guerre avec justice.

Ses yeux ? – Une flamme ardente !

Sur sa tête ? - Plusieurs diadèmes !

Inscrit sur Lui ? – Un nom qu’il est seul à connaître !

Le manteau qui l’enveloppe ? – Il est trempé de sang !

Et son nom ? - La Parole de Dieu ! (Ap 19, 11-13).

Le Cavalier est un guerrier, il fait la guerre mais refuse le non-droit qui caractérise cet état, il en récuse la logique injuste et la violence aveugle. Son double nom s’explique bien : Le chevalier est « fidèle » et il est « vrai ». Il est « fidèle » à ses promesses et à sa ligne de conduite justement parce qu’il est « vrai » en lui-même. Il ne fait pas le contraire de ce qu’il pense ni de ce qu’il dit, il est unifié, il est UN. Ne l’oublions pas : Il est Dieu.

Ses yeux percent les faux-semblants, il voit les cœurs tels qu’ils sont. Il ne juge pas sur l’apparence, ne se prononce pas d’après ce qu’il entend dire, mais il fait droit aux pauvres en toute justice (Is 11,3-4).

Le cavalier est roi de plusieurs royaumes63, de nombreuses nations et religions aux multiples langues et cultures. N’est-il pas le Roi de l’univers visible et invisible ?

Son nom est inscrit sur lui, il est gravé dans sa chair mais, malgré cette publicité, le Cavalier est le seul à le connaître. C’est étrange car si le mot est vraiment inscrit, tout le monde devrait pouvoir le lire et donc le connaître ? Ce nom, manifesté aux yeux de tous mais cependant caché, suppose peut-être une expérience nouvelle qu’ignore habituellement l’être humain.

Pour nous permettre de sortir de notre étonnement, la suite du texte nous tend une perche : Le manteau qui l’enveloppe ? – Il est trempé de sang ! De quoi s’agit-il ? En quoi cette référence sommaire pourrait-elle nous sortir d’embarras ?

Un grand manteau rouge de sang recouvre entièrement le guerrier dont le nom est caché. Sa singulière pourpre royale va nous faire voyager dans la Bible, et ainsi comprendrons-nous le passage étrange qui nous arrête, le pourquoi du nom inscrit mais pourtant ignoré. A quel endroit de l’Ecriture parle-t-on d’un manteau couvert de sang ?

Une prophétie d’Isaïe (Is 63, 1-3) nous revient en mémoire :

« Le prophète : - Qui est-il celui qui arrive d’Edom64, ses habits tout tachés de pourpre ?

Qui est-il celui si magnifiquement drapé, qui avance plein de force ?

Dieu : - C’est moi qui professe la justice, qui me montre grand pour sauver.

Le prophète : - Pourquoi te drapes-tu de rouge, te vêts-tu comme un fouleur au pressoir ?

Dieu : - A la cuve, j’ai foulé, solitaire. Des gens de mon peuple, nul n’était avec moi. Alors, dans ma colère, je les ai foulés. Dans ma fureur, je les ai piétinés. Leur jus a giclé sur mes habits, et j’ai taché tous mes vêtements. »

De qui parle cette antique parole ? Nous l’avions bien sûr deviné : il s’agit du Crucifié de Pâques, de Jésus, de l’Agneau égorgé, abandonné de tous sur la Croix. Mais que nous apporte de plus le fait qu’Isaïe désigne le crucifié à un demi-millénaire de distance ?

Tout simplement que Dieu aurait un plan pour sauver sa création65. Jésus de Nazareth serait le centre du dispositif de ce salut, il serait le Messie, le Christ caché dans les Ecritures, caché mais pourtant incarné et bien visible. En effet, le « nom de Jésus » était inscrit sur la croix, exposé juste au dessus de Lui : Jésus le Nazoréen, le roi des Juifs (Jn 19,19). Cette écriture était bien visible, mais comment peut se faire la relation intime qui unit la pancarte avec la Prophétie biblique ? Par la prière.66

Croire de manière concrète que Jésus est le Messie engage en effet une prière originale, sollicite une recherche personnelle, ouvre un chemin de foi.

Rien ne prouve que Jésus soit vraiment le Messie. On ne dit nulle part dans l’Ancien Testament que le Messie s’appellera Jésus, qu’il sortira de Nazareth, qu’il naîtra à Bethléem, qu’il mourra en croix le vendredi 3 avril de l’an 30 de notre ère pour ressusciter ensuite. C’est seulement de l’intérieur, grâce à une méditation intime, que le priant reçoit une petite lumière, qu’il accueille un éclairage spirituel, bien sûr partagé par d’innombrables baptisés. Sans cet éclairage, sans cet esprit de prophétie, le texte biblique reste un texte mort, il ne dit rien, ne parle pas. Paul nous le confirme avec force : Nul ne peut dire que Jésus est Seigneur sauf sous l’action de l’Esprit Saint (1 Cor 12,3).

La prière nourrie de la Parole de Dieu est l’acte de foi par excellence. Mais on ne peut croire ainsi que Jésus est le Messie révélé dans la Bible que si on ne le sait pas, que si un savoir tout extérieur n’a pas immobilisé la foi en nous, ne stérilise pas la prière.

Que Jésus soit dit « Dieu », cela ne nous engage guère. L’affirmation abrupte d’une telle idée théologique n’a d’ailleurs pas grand sens puisque nul ne sait qui est Dieu. La distance est si grande entre le Créateur et sa créature que la massue dogmatique risque d’être un coup dans le vide, elle risque de ne servir qu’à produire le rejet de la foi chrétienne, ou pire encore : l’indifférence des croyants par la mort de la seule prière nourrissante, celle qui se fonde sur l’allégorie biblique.67

L’exemple d’allégorie que nous propose l’Apocalypse est éclairant. En lisant Isaïe, on se représente un fouleur de raisin au pressoir. L’homme est un roi majestueux, abandonné des siens : il foule solitaire le fruit de sa vigne. Dans sa violente colère, dit-on, il écrase de nombreux malheureux. Le texte invite ici le croyant à passer au second degré des images. Non, se dit le baptisé, l’Agneau de Dieu auquel j’adhère n’est pas un loup vorace, il ne peut écraser des personnes humaines. D’ailleurs, comment le ferait-il, abandonné de tous ? Le sang qui tache son habit de roi est le sien, seulement le sien, il est l’unique victime.

L’Esprit souffle cette méditation à la foi du baptisé. La Croix y est alors contemplée comme un pressoir : de la « vigne » pressée, coule l’amour, c’est la vendange, non la vengeance.

Ainsi la Parole de Dieu murmure, installe, un chant d’amour au fond du cœur qui n’est pas immobilisé sur une idée toute extérieure, mais garde toujours vivante la question évangélique que Jésus pose à ses disciples : Qui dites-vous que je suis ? (Lc 9,20). Plusieurs fois, les apôtres se la posent : Qui est-il celui-ci ? (Mc 4,41). A chacun d’entre nous de se la poser à son tour dans la prière biblique : « Pour moi, en moi, Jésus de Nazareth est-il oui ou non le Christ des Ecritures ? » Cette interrogation personnelle est essentielle, vitale même; elle refuse la réponse cérébrale vite classée dans le tiroir des accessoires religieux. N’est-ce pas ce que suggère la dernière question du texte : Et son nom ? - La Parole de Dieu ! Seule l’expérience bouleversante de la Parole de Dieu fait comprendre ces mots sibyllins.

Au cours des méditations de la Parole, la qualité messianique du Vendangeur divin ne cesse de se dévoiler, elle se révèle du dedans grâce à l’esprit catéchétique donné au baptisé : l’esprit de prophétie. Et, comme toujours, le phare de la méditation chrétienne, le phare d’où jaillit la lumière, est la Croix, et sa visée est le combat spirituel qui engage la conversion.

Le Cavalier est un guerrier, et la guerre fait rage plus que jamais. Jean en constate l’ampleur : Les armées du ciel suivaient ce Verbe de Dieu sur des chevaux blancs, vêtues de lin d’une blancheur parfaite. De sa bouche sort une épée acérée pour en frapper les nations… (Ap 19, 14-15).

Sur la Croix, le Seigneur était seul. Aujourd’hui, il y a foule avec Lui. Une multitude de chevaliers blancs accompagnent le Cavalier dans sa lutte victorieuse. L’épée de la Parole fait de plus en plus merveille à l’intérieur des priants qui peuvent témoigner de l’étonnant résultat : la force de communion qui coule en eux, qui les convertit et les nourrit.

4.Le repas final


Quelques siècles avant notre ère, Ezéchiel (Ez 39, 17-20) avait mis en scène un curieux festin. Le prophète avait invité sur l’ordre de Dieu, les oiseaux du ciel à se repaître de chair humaine. « Rassemblez-vous, venez, réunissez-vous de partout alentour pour le sacrifice que je vous offre, un grand sacrifice sur la montagne d’Israël, vous mangerez la chair et vous boirez le sang. Vous mangerez la chair des héros, vous boirez le sang des princes de la terre… Vous vous rassasierez à ma table des chevaux et des coursiers, des héros et de tous les hommes de guerre. Oracle du Seigneur Dieu ! »

La parole prophétique a été prononcée mais elle n’eut pas apparemment de suite. Après des siècles d’attente, nous allons aujourd’hui assister à sa réalisation, l’étonnante inversion des habitudes humaines, le retournement de la logique de mort en logique de vie. Les dévoreurs y deviennent les dévorés.

Je vis un Ange debout sur le soleil crier d’une voix puissante à tous les oiseaux qui volent à travers le ciel : « Venez, ralliez le grand festin de Dieu ! Vous y avalerez chairs de rois et chairs de grands capitaines, chairs de héros, chairs de chevaux avec leurs cavaliers, et chairs de toutes gens libres et esclaves, petits et grands » (Ap 19, 17-18).

Le festin offert par le grand Roi aux oiseaux du ciel est enfin prêt. N’est-il pas le banquet du mariage de l’Agneau avec l’humanité convertie ? A ce curieux repas de fête que n’ignore pas l’Evangile68, nous sommes tous invités, et pas seulement les oiseaux. L’accumulation des images de la vision va nous demander un rude effort de compréhension car cette trop riche parabole n’est pas claire à première lecture.

Avant qu’elle ne se convertisse, l’humanité se comporte comme une bête, elle est « la bête » longuement mise en scène par Jean dans son Apocalypse. Cette « bête », qui va bientôt disparaître, dévorée par les oiseaux du ciel, nous occupera un bon moment; elle est l’alliée des rois de la terre, l’horrible complice des puissants de ce monde. Sa capture va enfin permettre le festin. « La bête » humaine, mangée, va disparaître dans les solides estomacs de la gens ailée.

Je vis alors « la bête » avec les rois de la terre et leur armées. Ils étaient rassemblés pour engager le combat contre le Cavalier et son armée. La « bête » fut capturée… puis jetée dans l’étang de feu, de soufre embrasé. Tout le reste fut exterminé par l’épée du Cavalier qui sort de sa bouche, et tous les oiseaux se repurent de leur chair (Ap 19, 19-21).

Plusieurs séries d’images s’entrechoquent ici : ce fut d’abord le banquet des noces de l’Agneau, puis c’est la guerre menée par le Cavalier et ses chevaliers qui succède au repas de chair humaine offerte par Dieu aux oiseaux du ciel et, en finale, c’est l’étang de feu. Comment concilier et articuler ces quatre séries d’images ?

Les oiseaux du ciel pourraient être les suggestions de solidarité et d’amitié qui descendent de la tête au corps, de l’esprit purifié au corps. En chaque baptisé, ces envoyés d’en haut viennent dévorer les mauvaises chairs d’une humanité sans cœur. Ne sont-elles pas nos tendances violentes, nos instincts animaux, les puissances d’ici bas ? Ces états d’esprit proposent, voire imposent, une dictature agressive, une dictature militaire ou économique, et des mœurs détestables commandées par nos pulsions de mort, le profit et la loi du plus fort, des logiques destructrices. Voilà les adversaires visés par le Cavalier et ses innombrables chevaliers. Ces combattants intérieurs enfourchent tous la même blanche monture, l’humanité régénérée pour faire disparaître ce qui reste de nos dégénérescences.

Les oiseaux descendent du ciel, ils s’y réfèrent, ils y habitent, alors que les marques de « la bête » se prennent toujours en bas, uniquement de la terre. Pire encore : les puissances d’en bas émergent, jaillissent, de cette « mer » biblique qui évoque la mort où, chaque jour, l’humanité pécheresse s’enfonce un peu plus69. De cette eau stagnante, sort « la bête » humaine dont l’image est celle même du Satan (Ap 13,1), de l’antique Serpent70 qu’épousa cette ancienne et malheureuse humanité qui nous tient encore.71 Mais, aujourd’hui, les oiseaux d’en haut sont puissamment à l’œuvre, et les jours de la mort sont comptés.

De l’extérieur, la scène visionnée par Jean semble être cosmique mais, d’expérience, nous la savons intérieure. Le ciel biblique est en nos têtes, et la matière « terre »72 n’est autre que notre corps uni aux autres corps. La guerre se déroule dans les cœurs, et le festin aussi. Aidés par l’armée céleste73, nous devenons capables de capturer « la bête », de la lier74, celle-ci est aussitôt dépecée par les forces spirituelles qui descendent de notre esprit allié au Créateur : « la bête » en nous est mise en miettes. Mangée, elle disparaît : cuite, grillée, brûlée dans le feu de Dieu.75

L’épée de la Parole est bien une épée de feu76, elle est la dent de Dieu qui dévore dans l’esprit puis dans le corps toutes les forces de mort. Alors l’âme que nous sommes revit.

Au cours de ce festin de la Parole auquel Dieu convie toutes les âmes « oiseaux » attachées au ciel, le grand mariage se célèbre. Ce sont les noces de l’Agneau divin et de son épouse humaine. Eclairés par l’esprit de prophétie, les baptisés dans la mort de Jésus sont invités à se nourrir de la Parole faite chair pour permettre au sang du Christ de couler en eux. La flamme du Dieu incarné d allume ainsi les cœurs convertis, anéantissant les chairs moribondes. Telle est l’œuvre de l’Eucharistie, ce repas de la Parole, ce festin d’amitié auquel nous participons, banquet de mariage du Créateur et de la créature. Opération de sauvetage : c’est « le salut », dit-on. Chaque convive assiste en lui à l’anéantissement de la logique de mort qui se loge encore, ici ou là, dans quelques lambeaux de vieilles chairs becquetées par les oiseaux du ciel. Laconique, Jean conclut : Tous les oiseaux se repurent de ces chairs, qui sont bien sûr les nôtres, et c’est une joie pour nous. Le voyant contemple une victoire en train de s’achever.

5.La capture de Satan et sa destruction


La « bête », que nous sommes tous de naissance, est capturée par les armées du ciel, puis elle est donnée en pâture aux oiseaux d’en haut. Cette expérience, forcément personnelle, se répète à l’infini. En se multipliant, en se généralisant, la maîtrise spirituelle de notre propre animalité a une répercussion mondiale : celui qui a pris la place de Dieu, l’affreux « époux » de la « bête » humaine, se retrouve prisonnier. C’est ce que Jean observe.

Puis je vis un Ange descendre du ciel, tenant en main la clé de « l’abîme » ainsi qu’une énorme chaîne. Il maîtrisa le Dragon, l’antique Serpent – c’est le Diable, Satan – et l’enchaîna pour mille années… (Ap 20, 1-2).

Quand « la bête » était débridée, lâchée dans le monde entier, Satan régnait dans tous les cœurs, il dominait le monde. A cette époque, le Satan avait une place importante dans la cour d’en haut, et le malheureux Job subit une cruelle épreuve77. Eh bien cette période est révolue78 ! D’expérience en effet, nous savons aujourd’hui que Satan n’est pas Dieu, qu’il n’est qu’une créature jetée à terre, puisque grâce à l’Agneau, nous pouvons maîtriser en nous le violent esprit de mort, cette logique qui tue. Certes, l’homme apeuré peut encore imaginer le grand Dragon comme un dieu puissant, mais il n’en est rien, Satan n’est plus qu’un reptile rampant. Sa puissance se limite aux fantasmes humains. La créature diabolique79 a même été liée pour longtemps, enchaînée dans « l’abîme ».

6.Le jugement dernier !


A l’achèvement des mille années, Satan doit être relâché pour un peu de temps (Ap 20,3). Voilà ce qui nous trouble et qu’il nous faut comprendre. Pourquoi Satan doit-il être relâché au bout de mille années, même si ce n’est que pour peu de temps ?

Les mille ans commencent, et un remue-ménage se déroule en ce « ciel » de l’Apocalypse. Je vis des trônes sur lesquels ils s’assirent, et on leur remit le jugement (Ap 20,4). Qui sont ces « ils » ? Est-ce une erreur de texte ou plutôt un effet de style voulu qui nous obligerait à réfléchir ? Faisons cette hypothèse.

Qui juge ? La question est essentielle. Les chrétiens pensent souvent qu’après leur mort, ils seront jugés par un lointain tribunal situé quelque part dans un obscur autre monde. Comme dans nos cours humaines, le juste Juge punirait les fautes des méchants (sans doute les boucs de la parabole80) et récompenserait les mérites des bons (les brebis). Ce terrible Juge serait donc extérieur à nous, et ses sentences aussi. Son jugement étiquetterait chacun de nous après-coup : « celui-ci est juste, et cet autre injuste; celui-ci est bon et cet autre mauvais ». Nous le savons bien : l’étiquetage arrête, il rend difficile le changement pourtant nécessaire à l’accès à l’éternelle compassion, prévue demain pour tous. « La bête » esclave de la mort et du temps, pense ainsi. Pas Dieu ! S’imaginer le « jugement dernier » comme sont les étiquetages humains serait une grave erreur. L’éternité n’est pas le temps.

Cette représentation simpliste du jugement sépare Dieu de l’homme, et l’homme de sa réalité profonde d’Image de Dieu, de la communion universelle pour laquelle nous avons été faits. Dieu n’est pas hors de nous mais en nous, même s’il est aussi le Créateur du cosmos. Il existe un lien intime entre l’âme humaine et le Seigneur qui cherche à l’épouser. On ne doit pas penser l’une sans penser l’Autre81. Mystère de la création biblique que l’Apocalypse n’ignore pas.

Le « jugement dernier » imaginé par la représentation populaire n’aurait aucune conséquence sur notre être profond, sur « l’âme » que nous sommes, qui resterait dans l’état où elle se trouve : bon ou mauvais. Seul serait sanctionné un passé révolu, disparu dans la mort avec le corps. On comprend l’indifférence de nombreux chrétiens.

Si Dieu désire que tout être humain soit son temple vivant, il ne peut être indifférent à ce que nous sommes en vérité une pâte préparée pour recevoir le don d’en haut. S’il se résignait à la disparition de l’homme, il ratifierait l’échec de cet amour qu’il est, il se renierait lui-même. Voilà pourquoi Dieu prit le risque fou de s’incarner en Jésus-Christ. Par cet acte inouï, inconcevable pour un esprit humain, il courut au secours de sa création en perdition, et il devint malgré lui, le Crucifié de Pâques, l’Agneau égorgé par le péché82. Mais vainqueur de la mort et de sa logique, le Seigneur ré-ouvrit à l’humanité le chemin de l’Arbre de la vie, autrement dit celui de la solidarité universelle.

Puisque Dieu n’est pas extérieur à notre être comme on se l’imagine, puisqu’il est l’habitant potentiel de sa fragile créature, son associé intime, il appartient à chacun de partager le jugement avec Dieu, ou mieux de contempler en soi l’œuvre de Dieu, la victoire sur Satan. Dieu rend juste l’âme humaine, bénéficiaire de cette ultime justification, que nous appelons à tort « jugement dernier ».

Les trônes vus par Jean ne peuvent être situés qu’en chacun de nous, réservés à chacun de nous. Là, en cette intériorité habitée par Dieu, nous disons au Père : Que ton règne vienne ! C’est alors la confrontation brûlante de chacun avec le « feu » de la compassion divine. Nul ne peut tricher avec ce « feu » qui vient nous remplir totalement, détruisant en nous la logique condamnée de nos ténèbres bestiales. Et ceci dure mille ans.

7.Mille ans


Pourquoi mille ans ? Rappelons-nous cette phrase du psaume : A Tes yeux, mille ans sont comme un jour (Ps 90,4)83. Chaque jour a sa limite, chaque vie reçoit sa fin, arrive à terme. Le « jour » de l’homme s’en va toujours ainsi vers la « nuit » de sa mort, et nos ténèbres intimes attendent pour sortir dans « la lumière » divine.

Ces « mille ans » sont le temps de ce jugement qui justifie. Il faut un certain temps pour que chacun reçoive en soi le terme de sa vie. La somme de toutes les existences humaines, mises bout à bout, serait symbolisée par ce chiffre de « mille ans ». « Mille ans » sont des milliards de vies mais, pour nous, c’est la nôtre.

En ce « jour » qui s’étire, en ces temps qui sont les derniers (Hé 1,2), le jugement avance, la justification progresse. Mystérieusement, l’humanité court vers son terme : la réception intime des merveilles divines.

Ce sont nos actes, décidés ou subis, voulus ou regrettés, qui constituent ce que notre maladresse nomme « le dernier jugement », la dernière main de Dieu à sa création. Inspirés ou non par l’Esprit, les comportements des êtres humains se transforment et nous voilà peu à peu transformés. Une conscience collective s’installe en notre humanité. Aujourd’hui, le jugement des dictateurs et autres criminels officiels en est bien la preuve. Nous croyons que le Royaume avance. Certes, nous ne le savons pas, faute d’une vue d’ensemble des milliards de « cieux » intimes qui nous entourent.

La puissance du corps est à la fois sa faiblesse et sa visibilité. La chair est faible : nous le savons tous. Et tout le monde voit tout le monde même si certains préfèrent agir dans l’ombre. Mais la lumière perce déjà les ténèbres de la chair. Déjà, l’Image resplendissante de Dieu brille en notre monde bouleversé. Mystérieusement, les « mille ans » avancent vers leur terme inéluctable : le Royaume !

Du point de vue de la grâce, Dieu fait bien plus que voir, il visite l’intérieur des cœurs, il agit du dedans, y allumant son « feu ». Dieu peut brûler les mauvaises chairs mais il ne condamne jamais les âmes, il vise à les rendre justes. La Parole nous divinise. Jésus le disait clairement : Si quelqu’un entend mes paroles mais ne les garde pas, ce n’est pas Moi qui le condamnerai car je ne suis pas venu pour condamner le monde mais pour le sauver (Jn 12,47). L’amour n’a pas de mesure comme le souligne l’Evangile84, mais « la bête » renâcle en nous. Combien de martyrs, combien de victimes ont bénéficié du secours d’en haut, combien ont vécu cette formidable puissance. Oui, la charité gagne, elle est victorieuse, oui : elle justifie. Ce jugement rempli de compassion, qui n’est plus réservé à Dieu seul, est bien le dernier, il n’y en aura pas d’autre après lui !

L’acte du jugement fut donné … à ceux qui avaient été décapités à cause du témoignage de Jésus et de la Parole de Dieu, qui n’avaient pas adoré « la bête »…Ils revinrent à la vie et régnèrent mille ans avec le Christ (Ap 20,4). Nous les connaissons pour les avoir aperçus au ciel ces innombrables saints, ces beaux chevaliers à la blanche monture, ils ont déjà changé de « tête » : leur « tête » est désormais le Christ85. Ces élus sont déjà arrivés à terme, ils ont bénéficié de la première résurrection (Ap 20,5). Comprenons : du premier service divin, et ils sont bien heureux. Heureux et saint celui qui participe à la première résurrection !

Il ne faut pas croire pour autant que ces premiers arrivés dorment quelque part en attendant les suivants. Non, remplis de puissance, débordants du don de Dieu, ils sont actifs; chevaliers en blanc, ils luttent pour nous, en nous, avec le Cavalier. Grâce à leur combat, la justification des baptisés progresse, et le terme des mille ans se rapproche vite.

La seconde mort86 n’a pas pouvoir sur eux, mais ils seront prêtres de Dieu et du Christ avec qui ils règneront mille années (Ap 20,6). Une nouvelle image apparaît dans le texte : ces guerriers de Dieu seront prêtres de Dieu et du Christ.

Ils sont ou ils seront ? Toujours cette même hésitation de l’Apocalypse sur le temps. La caractéristique des « mille ans » est d’être un « jour » intermédiaire entre le temps qui passe et l’éternité qui s’installe. Ces « mille ans » sont le passage de l’un à l’autre, de l’un dans l’autre, la période où le Ressuscité gagne sur la mort.87 Il s’agit de quitter la vieille logique de mort, manifestée par notre vieillissement, pour renaître à la fidélité sans faille, là où « le oui est oui et le non est non ». Le frère du Seigneur l’écrivait à ces chrétiens encore trop prisonniers du temps : Que votre oui, soit oui, que votre non soit non, afin que vous ne tombiez pas sous le jugement (Jc 4,12). Ceux qui sont déjà ressuscités seront prêtres pour tous quand tous accéderont enfin à la ressemblance de Dieu.

Ils seront prêtres de Dieu et du Christ. Ces chevaliers qui chevauchent la blanche humanité avec le Cavalier sont à la fois soldats et prêtres, deux fonctions sociales très différentes. Comment les concilier ?

Dans la Bible, trois conceptions du prêtre se côtoient. La plus ancienne mais la plus extérieure est le service de l’autel qu’accomplissaient les lévites de l’Ancienne Alliance. La Bible semble lui préférer un autre sacerdoce, moins fonctionnel, plus spirituel, en fait plus éthique que religieux. Tout croyant juif est en effet invité à faire des sacrifices d’action de grâce, à s’offrir à Dieu, à se donner.88 Offrez-vous, dit Paul, en une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu (Rm 12,1). C’est ce sacerdoce des fidèles que l’Apôtre reprend pour faire comprendre aux baptisés ce qu’est l’Eucharistie chrétienne. L’épître aux Hébreux89 confesse un troisième sacerdoce, le plus fondamental, celui sur lequel s’appuient les deux autres, celui du Christ, l’Agneau immolé, le Guerrier suprême, le Cavalier qui a donné sa vie pour ses amis (Jn 15,13).

Plus le combat fait rage contre la logique de mort auquel « la bête » s’accroche, plus le guerrier s’active contre le mauvais esprit inspiré par Satan, et plus il est conduit à s’offrir en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu. Plus le ressuscité, chevalier de la foi, imite le Cavalier divin, plus il est prêtre au sens de l’offrande de soi. Bien que Satan soit enfermé dans l’abîme, les « mille ans » que nous vivons aujourd’hui restent un temps de dur combat où la mort et la Vie sont imbriquées en nous. Certains sont déjà entrés dans la logique d’amour, ils ont rejoint l’armée du Dieu Vivant et de l’Agneau, mais combien d’autres, encore esclaves de « la bête », disparaissent inachevés, pas encore recréés, comme si leur corps était mort trop tôt. Pour eux, un second service de résurrection sera nécessaire. C’est sans doute pour eux que Satan devra être relâché à la fin des « mille ans ».

8.Que deviennent ceux qui meurent esclaves de « la bête » ?


Les autres morts ne purent reprendre vie avant l’achèvement des mille ans (Ap 20,5). Toutefois, rien n’est perdu pour ces malheureuses âmes car s’il existe une première résurrection (Ap 20,5), il y en aurait peut-être une seconde même si le texte ne le dit pas.

Les mille ans écoulés, Satan, relâché de sa prison, ira égarer les nations des quatre coins de la terre (Ap 20,7). Les fantasmes populaires imaginent un énorme conflit, un cataclysme mondial, une guerre totale qui fera exploser la planète. Certes, ces images s’y prêtent, elles sont associées chez bien des gens au mot « apocalypse ». Prises au premier degré, ces évocations dramatiques décrivent à la lettre un scénario « catastrophe », une terrible fin du monde qu’agitent certains esprits malades de la mort. Il y eut « l’an mille » des historiens qui imaginèrent après coup une épouvante qui jamais n’existât. Il y eut récemment « l’an 2000 » des sectes qui se firent peur pour leur seul plaisir morbide. Rien ne se passa au tournant du millénaire ! Pourquoi certains être humains particulièrement religieux se complaisent-ils dans le scénario « catastrophe » ? Seraient-ils hantés ou bien attirés par le suicide collectif au point que l’idée du suicide devienne le phare obscur de leur religion de mort ? Leur logique du « tout ou rien » pourrait être inspirée par l’esprit de « la bête ». En effet, dès l’origine, Satan souffla à l’âme humaine : Vous serez comme des dieux (Gn 3,5). Non, l’homme n’est pas Dieu. Penser cela revient à se couper de Dieu, à se séparer de la Vie, à se suicider. La créature est seulement appelée à s’unir de l’intérieur avec la Source de toutes vies.

Jésus mettait déjà en garde ses disciples contre ces terreurs religieuses : Vous entendrez parler de guerre et de rumeurs de guerre : ne vous laissez pas alarmer, car il faut que cela arrive. On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Il y aura ça et là des famines et des tremblements de terre. Tout cela ne fera que commencer les douleurs de l’enfantement (Mt 24,6-8).

Le Seigneur ne nie pas le combat avec la mort, il le connaît, le dit, le vit et l’a vécu avec intensité à Gethsémani. Mais qu’est-ce que la mort ?  Elle n’est pas ce que la peur nous suggère, la fin définitive de toute vie. Pour Jésus, cette douloureuse expérience n’est pas l’entrée dans le néant mais une naissance douloureuse. Un enfant de Dieu est attendu; il sera une humanité rajeunie, enfin libérée des pensées bestiales soufflées par l’effrayante bête. Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, déclarait Jésus à Simon-Pierre (Mt 16,23). Certes la mort existe et il faut que cela arrive. Il faut ! Nul n’accède à sa propre résurrection sans passer par ce total lâcher prise qu’est la mort du corps.

Plus la mort approche, plus la peur peut grandir, plus Satan peut sévir, plus la pression du Mal risque de monter. Jésus expérimenta à Gethsémani ce retour en force de Satan, cette montée en puissance90. Ce réveil de Satan (à l’issue de notre vie, au bout des « mille ans » symboliques) est surtout ressenti par ceux qui portent en eux l’amitié du Seigneur. Pensons à sainte Thérèse de Lisieux. Urs von Balthasar91 affirme que « l’Ancien Testament ne connaît pas encore le Diable des temps derniers. » Certes, ajoute-t-il, « l’antique Serpent a toujours existé… mais il était caché quelque part au ciel comme accusateurs de nos frères (Ap 12,10) ainsi qu’il ressort du Livre de Job92. C’est seulement quand le Christ apparaît que son Esprit saint est opposé aux multiples possédés. » Quand la réalité divine a surgi en notre humanité, Satan, l’anti-amour, a redoublé d’intensité.

Le combat à mort contre « la bête », se situe bien au delà de la vie affective qui nourrit l’imagination humaine enfermée dans les limites étroites du corps mortel. La Résurrection de la chair, promesse tenue, cadeau de Dieu déjà donné grâce à l’Esprit, nous échappe bien sûr. Pourtant ce futur est déjà actif au cœur de l’âme amoureuse des autres, futur combien fragile, toujours à la merci du choc qui survient à un détour du temps. La charité, si prégnante soit-elle, risque toujours d’être soudain submergée par une peur imprévue ou par un ressentiment subit. La logique de mort reprend alors ses droits en nous malgré le Ressuscité de Pâques : Satan revient !

A l’issue des « mille ans », Satan est donc relâché pour égarer les nations de la terre entière. En ce futur qui vient, il les rassemble pour la guerre… aussi nombreux que les grains de sable au bord de la mer (Ap 20,9). Un avenir sombre est annoncé : une marée de soudards, une invasion armée. Quelle est cette armée en guerre ? Qui sont ces militaires ? Ne seraient-ce pas les morts de partout et de toujours qui reviennent attachés au Satan libéré, tous nos proches qui ont disparu dans la mort, esclaves de « la bête » ?

Après s’être exprimé au futur, Jean change soudain de temps, il se met à parler au passé comme si la guerre programmée menaçante était désormais derrière nous… dépassée. Les troupes belliqueuses montèrent sur la surface de la terre, et encerclèrent le clan des saints et la ville bien-aimée (Ap 20,9). C’est fait ! Elles sont montées de l’abîme infernal vers le haut, et se sont précipitées vers la Cité du ciel. Tel a été l’événement programmé dangereux, mais pourtant aujourd’hui dépassé.

La raison nous en est donnée : Un feu descendit du ciel, et les dévora (Ap 20,10). L’attaque s’est soldée par un bain de « feu », que la foi assimile à un bain d’Esprit-saint. Jean-Baptiste l’annonçait aux âmes endurcies : « Celui qui vient vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu » (Lc 3,16). Devenu vieillard93, Moïse connut cet étrange « feu » au Buisson ardent, éprouva cette flamme intérieure qui ne détruit pas la compassion mais dévore simplement ses multiples contraires qui agitent souvent nos esprits suicidaires. D’expérience, nous croyons ! - nous ne savons pas, nous croyons - que le « feu » de Dieu est déjà descendu ici-bas. La Pentecôte a suivi Pâques, la Pentecôte suit toujours Pâques, et ce don brûlant de Dieu, ce don de « feu » conduit au don de soi. Le pardon de Dieu, que chacun vit en tout petit, pourrait être ici vécu comme une immense explosion de joie, la paix définitive à la place de la destruction massive que Satan programmait, et que la rumeur répand toujours.

Le « feu » est descendu, il a bien dévoré les adeptes de « la bête », et il les dévorera encore plus, mais seul Satan fut jeté dans l’étang de soufre embrasé, y rejoignant la bête et le faux prophète94; leur supplice durera jour et nuit, pour les siècles des siècles (Ap 20,10). Trois seulement95 ont été plongés dans la fournaise ardente de l’amour de Dieu, et non la multitude décrite. Trois y resteront pour l’éternité. Jean confirme une dernière fois : ce futur est déjà passé, l’éternité est en passe d’à venir.

9.L’ultime libération


Je vis alors un immense trône blanc, et Celui qui y siégeait (Ap 20,11). Le Cavalier à l’épée de feu chevauchait l’humanité blanchie, régénérée. La bataille est terminée, le Roi de paix est assis sur un siège gigantesque de la même couleur blanche que sa monture de guerre. Siégerait-il sur l’immense humanité, sur la terre tout entière blanchie dans le sang de l’Agneau (Ap 7,14) ? La guerre a fait place à la paix.

Le ciel et la terre s’enfuirent de devant sa face sans laisser aucune trace. Le grand Roi se montre, un nouveau règne commence, et toutes les vieilles choses disparaissent : le vieux ciel et la vieille terre, l’esprit de jadis et l’ancienne matière corrompue, noircie par la logique de mort. Le temps est remplacé par l’éternité.

Puis je vis les morts grands et petits, debout devant le trône (Ap 20,12). Les morts se sont levés, ils sont maintenant debout ! Vivants, ils sont rassemblés devant le Roi en une masse compacte, en un corps soudé96. Tous attendent le jugement divin juste et justifiant, mais rien ne se passe comme prévu : Dieu ne semble pas intervenir.

On ouvrit des livres, et puis un autre livre, celui de la Vie. Alors les morts furent jugés d’après le contenu des livres, chacun selon ses œuvres (Ap 20,12). On ouvre d’abord des livres, ensuite un seul, le livre de la Vie qui est sans doute la référence unique de tous les autres.

Quel est ce livre de la Vie ? Un jour, Moïse s’opposa à Dieu : le Seigneur voulait détruire le peuple idolâtre qui aimait plus l’or du Veau d’or que la tendresse révélée dans la Torah. Moïse intercéda, il s’offrit même à la vindicte divine en proposant de mourir à la place du peuple. « C’est vrai, dit-il à Dieu, ce peuple a commis un grand péché. Pourtant s’il te plaisait de pardonner leur péché… ! Alors je t’en prie, efface-moi plutôt du livre que tu as écrit !

Le Seigneur refusa la proposition de Moïse, il lui répondit : Celui qui a péché contre moi, c’est lui que j’effacerai de mon livre. Maintenant, va, et conduis le peuple là où je t’ai dit (Ex 32, 32-34). Suite à la requête de Moïse, le peuple ne fut pas considéré par Dieu comme l’auteur du péché. Bien qu’il ait expié sa faute, ce n’était pas lui le vrai coupable, il pourra donc continuer sa route. Ni le nom de Moïse ni celui d’Israël ne furent effacés de la Bible, le Livre de la Vie. Les deux noms y sont toujours en bonne place, mais celui de Satan, le fauteur de troubles, est en train de disparaître pour toujours. En effet, il est jugé le Prince de ce monde (Jn 16,11).

La Bible raconte le destin tragique d’une Alliance mal engagée, l’impasse d’une logique de mort initiée par l’antique Serpent. Dans l’Evangile, l’Ecriture dit aussi la décision de Dieu de prendre un corps semblable au nôtre pour introduire une nouvelle façon de vivre dans ce monde corrompu par le péché. Grâce à l’Incarnation divine, la logique de mort a été remplacée par son contraire, la voie de la vie. La mort y est toujours centrale, mais elle construit l’humanité au lieu de la détruire. « Donne ta mort, Il te donnera sa vie : Ah ! l’admirable échange », disait saint Augustin.

Ainsi la Bible avec sa clé évangélique, est-elle l’ouvrage de référence des premiers livres ouverts. Et eux, que sont-ils ? Un texte de Paul va nous mettre sur la voie. L’Apôtre explique aux Corinthiens que leur existence mortelle est aussi un texte écrit en eux avec amour, avec l’amour : Votre vie est une lettre du Christ transmise par nos soins, non pas écrite avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non pas sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs (2 Cor 3,3). Nos actions inspirées par l’amour d’en haut, s’inscrivent dans la chair de l’histoire, dans les cœurs qui en gardent mémoire. Quotidiennement, jour après jour, le corps se donne et Dieu répond, il y grave sa grâce. Au fur et à mesure que la vie se poursuit, la mémoire personnelle s’allonge sur la ligne du temps97. Ainsi chaque mort remis debout par la disparition de Satan, porte en lui les traces de sa vie tout entière. Celle-ci, inscrite en lettres de chair et de sang sur le support vivant, se présente à tous comme un livre grand ouvert98.

Tout comme la vie de Jésus est devenu un petit livre, chaque être humain est un livre d’où les ombres ont disparu en présence de la Lumière. Rien n’est plus caché, toutes les traces de compassion et d’amitié y sont répertoriées, le reste a disparu99. Le feu de l’Esprit a brûlé ce qui était à brûler, et réchauffé ce qui était à réchauffer car l’amour grandit toujours. C’est ce que laisse entendre le texte : Ainsi les morts furent-ils jugés chacun selon ses œuvres, jugés et justifiés. Pour tous, la référence est la Bible, cette grande histoire du salut qui désigne Satan comme le seul vrai coupable de la logique de mort, mais Dieu la fit – Dieu la fait - disparaître en s’incarnant. Sans l’Agneau égorgé, l’humanité aurait peut-être déjà sombré dans une violence généralisée.

La mer rendit les morts qu’elle gardait, la Mort et l’Enfer rendirent les morts qu’ils gardaient, et chacun fut jugé selon ses œuvres (Ap 20,13). Finie la mort : la mort est morte. Le dernier ennemi qui sera détruit est la mort, écrivait saint Paul aux Corinthiens (1 Cor 15,26). La mort et la nasse profonde qui emprisonnait l’immense armée des disparus ont toutes deux été brûlées par le « feu » de la charité. La mort et l’Enfer furent jetés dans l’étang de feu. Et le texte précise : Cet étang de feu est la seconde mort. Bien sûr qu’elle l’est puisqu’il s’agit de la mystérieuse mort de la mort, du Mystère caché dans la Bible. Nous reparlerons de cette étape nécessaire au rétablissement définitif de la Vie.

La chose étrange et qui jette une clarté nouvelle sur la seconde mort (la nôtre) est qu’il n’est jamais question d’une « seconde résurrection ». En effet, il n’y en a qu’une seule et unique, celle de Jésus-Christ qui nous veut tous membres de son Corps universel. « Christ est ressuscité ! Il est déjà ressuscité ! » La Résurrection est en tête de la nouvelle histoire humaine, et la seconde mort doit se comprendre à sa lumière. Nous le ferons.

Celui qui ne se trouva pas inscrit dans le livre de vie, on le jeta dans l’étang de feu (Ap 20,15). « Celui ! » Un seul disparaît, un seul est jeté dans le feu de l’amour. Nous le connaissons bien : c’est Satan ! En revanche, les créatures de Dieu semblent indemnes, délivrées d’un poids immense, libérées de la chaîne de fer100 qui les attachait. Chacun peut enfin retrouver les siens. Les familles se rassemblent et se recomposent. Les ennemis deviennent amis. L’humanité échange le pardon, tisse des solidarités distendues depuis longtemps, dont l’origine remonte au tout début de la création avant que le Serpent ne souffle la mort sur la vie. Le « sang » de Dieu coule aujourd’hui dans la chair vivifiée, c’est celui de l’Agneau. Le ciel se prépare à descendre en une terre délivrée de la logique violente qui la condamnait à mort, il descend pour l’épouser. Il nous faudra aussi comprendre ce qu’est cette descente du « ciel » sur la terre.

10.Conclusion


Nous avions commencé en écoutant la prophétie d’Isaïe : Le Seigneur… enlèvera sur cette montagne le voile de deuil qui voilait tous les peuples et le suaire qui ensevelissait toutes les nations, il fera pour toujours disparaître la mort…

C’est fait ! A l’issue des « mille ans » futurs mais déjà bien là, un autre ciel vient - viendra - s’unir à une terre débarrassée de la logique de mort qu’exprimait la procession des macabres chevaux du chapitre 5. Une nouvelle terre, c’est une nouvelle humanité. Un nouveau ciel, c’est un état d’esprit totalement rénové.

Certes, nous devons tous traverser la mort pour recevoir le « feu », mais ce ne sera un « enfer » pour personne, une brûlure profonde peut-être, mais pas l’anéantissement de la vie dont certains aiment parler. Ce sera la « communion des saints », un universel baiser de paix.

Le voile de la mort n’est pas totalement levé malgré le travail de dévoilement qu’opère la catéchèse, et que cherche à réaliser cette belle catéchèse qu’est l’Apocalypse chrétienne de saint Jean. Deux obstacles s’opposent au dévoilement de la miséricorde divine : l’idée que l’on se fait de la mort, et celle que l’on a du jugement dernier. La culpabilité et la peur attisent ces deux représentations que « la bête » souffle en nous.

Percevoir l’Apocalypse comme un scénario « catastrophe » est le symptôme d’un esprit malade. D’ailleurs, au delà du texte de Jean, toute la Bible risque aussi d’être lue comme l’œuvre d’un « dieu vengeur », non seulement l’Ecriture, la vie du monde également. La culpabilité et la peur sont des yeux qui rendent l’être humain malade de lui-même, obsédé par « la bête ». Voilà ce qu’il en coûte d’oublier l’Alliance intime avec le ciel, de ne plus faire mémoire de Celui qui a donné sa Vie au monde, et qui le fait toujours à la demande de sa créature.

N’est-ce pas ce que Jésus suggère en Mc 6,22-23 : La lampe du cœur, c’est l’œil. Si ton œil est sain, ton corps tout entier sera dans la lumière. Mais si ton œil est malade, ton corps tout entier sera dans les ténèbres. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quelles ténèbres ce sera : une apocalypse « catastrophe » !
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