Voyage en cochinchine 1872





télécharger 213.56 Kb.
titreVoyage en cochinchine 1872
page1/7
date de publication28.10.2017
taille213.56 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > loi > Documentos
  1   2   3   4   5   6   7

Volume 30 -1875-2nd semestre LE TOUR DU MONDE /

(Pages 369-416)

VOYAGE EN COCHINCHINE - 1872

PAR M. LE DOCTEUR MORICE

Chapitre I

Arrivée à Saigon. Les sampans. Les malabars. Achat d'un salaco. Débarquement par les coulies. Le panca. Effets du climat. Les mendiants annamites.

II était neuf heures et demie du matin, lorsque, le 6 juillet 1872, le transport de l'État la Creuse arrêta son hélice et jeta son ancre en rade de Saigon. L'immense vapeur fut immédiatement entouré de sampans, petites barques annamites qui rappellent les gondoles vénitiennes, avec leur roufle placé au milieu et leurs rameurs qui nagent debout. Presque aussitôt une foule d'officiers et de négociants inonda le pontet la dunette. Pour moi, qui savais n'avoir là aucun visage ami à chercher, je contemplai le paysage en attendant l'heure de descendre à terre. Le ciel était semé d'énormes nuages à bords cuivrés entre lesquels passaient les brûlants rayons d'un soleil plus implacable encore que celui de Singapore; le fleuve était en ce point si large et si majestueusement ample qu'il méritait bien ce nom de rade que l'on s'accorde à lui donner. Une foule d'embarcations de tous ordres, à rames, à voile, à vapeur, se pressaient sur les bords; quelques bateaux de commerce, dont deux anglais, chauffaient en ce moment, et, dans le lointain, j'apercevais le Fleurus, vaisseau stationnaire d'où se tirent les coups de canon quotidiens qui annoncent le commencement, le milieu et la fin du jour.

Quant aux rives, celle de droite était couverte de fort petites cases en torchis et en paillote, qui pour la plupart trempaient à moitié dans le Donaï; sur la gauche s'étalait Saigon (et non pas Saïgon, comme on s'obstine encore à l'appeler en France). Le grand Cosmopolitan Hotel ou Maison Vantaï montrait avec orgueil, sur les bords mêmes du quai, sa large façade à trois étages; les tamariniers de la rue Catinat et des diverses artères de la ville dressaient leurs larges têtes verdoyantes régulièrement échelonnées; et ces voitures nombreuses, mais peu confortables, qu'on appelle malabars, attendaient les proies multiples qui allaient leur être livrées.

Vers onze heures, je pus descendre, laissant mes bagage se prendre avec ceux de l'État le chemin des docks de la Marine, et je touchai enfin du pied cette terre rouge et poussiéreuse qui caractérise les rues de Saigon.

Bien que novice dans la colonie, j'avais recueilli assez de renseignements pour savoir que je devais avant toutes choses me diriger vers un de ces innombrables marchands asiatiques dont les échoppes bordent une partie des rues basses de la ville, afin d'y faire l'emplette d'un salaco. Le salaco est le chapeau des tropiques; il partage avec le casque en moelle d'aloès, ou pour mieux dire en tige de saja (cây diên diên des Annamites), que les Anglais de l'Inde appellent solatopi, la fonction de garantir les crânes des Européens des trop ardents baisers du soleil. Il est vrai qu'il est disgracieux et quelque peu lourd, mais on se fait assez vite à cette étrange coiffure, sous le dôme blanc de laquelle on peut braver les insolations. Figurez-vous en effet un objet arrondi, mince, concave d'un côté, convexe de l'autre, et réuni par trois montants à une couronne inférieure, de radon beaucoup plus petit. L'honorable marchand chinois, qui répondait au nom harmonieux d'Atak, m'eut bientôt trouvé ce qu'il me fallait, et, renfonçant dans ma poche le feutre qui ne devait plus rue servir qu'aux heures trop courtes du soir, je me hâtai d'entrer dans le premier hôtel qui se rencontra sur ma route.

Une véranda assez propre, au-dessus de laquelle se lisait le nom orgueilleux de ce caravansérail : Hôtel de l'Univers, me conduisit dans une pièce servant de café, où étaient installés quelques Européens. Ayant déjeuné à bord, et d'ailleurs fatigué, je ne songeais qu'aux ablutions nécessaires et au repos : une chambre me fut octroyée, et sous les rideaux d'une moustiquaire assez ample, mais hélas ! Percée de trous nombreux, je reposai pour la première fois à terre mes membres, quelque peu endoloris par une traversée de quarante-cinq jours.

Je me réveillai vers trois heures, et après une douche bienfaisante j'allai chercher mes bagages. Deux grands coulies chinois, nus jusqu'à la ceinture, coiffés de gigantesques et épais chapeaux de paille en clocheton et portant sur l'épaule le solide bambou traditionnel, s'élancèrent sur mes traces et s'emparèrent de mes caisses avec une très grande rapidité, non sans se crier quelques phrases de ce langage brusque et monosyllabique qui déplaît d'abord assez aux oreilles européennes. Ils attachèrent les colis au centre de leur longue perche, à chaque extrémité de laquelle ils se placèrent ensuite, et la soulevant de leurs épaules rougies, ils se remirent en marche avec le balancement qui leur est particulier.

Cette importante affaire terminée, je m'acheminai vers la salle du festin. Une quantité de petites tables, et au-dessus d'elles deux rangées parallèles de pancas, ce fut tout ce que je vis d'abord. Le panca ou punkah est tout simplement un châssis carré en bois garni de cotonnade sur ses deux faces, retenu par une corde qui passe dans la gorge d'une poulie et dans un trou pratiqué au mur. Un indigène placé en dehors de l'appartement tire ou relâche tour à tour ces espèces d'éventails. C'est grâce à cette invention, qui nous vient, je pense, de l'Inde, que l'on peut résister le soir à l'affaiblissement général, au dégoût des aliments, que l'on éprouve presque toujours après les brûlantes journées de ce climat. Ce courant d'air ne ranime pas seulement les forces et l'appétit, ruais il disperse les moustiques et autres insectes fâcheux qui en veulent à votre peau ou à votre potage.

Après un repas que je fis assez abondant, car le séjour à bord affame d'ordinaire, je m'installai hors de l'hôtel près d'une des petites tables sur lesquelles étaient posés le café et les liqueurs. Je me mis alors à examiner plus attentivement le milieu où je me trouvais. Je remarquai un fait, qui m'avait frappé du reste dès notre arrivée; c'est le faciès spécial des habitants, anciens pour la plupart dans la colonie : ils ont tous un teint légèrement jaunâtre, une figure amaigrie et avec cela des yeux très vifs. Pendant le repas, j'avais remarqué aussi que le diapason des conversations s'élevait d'une façon constante jusqu'au dessert, et qu'à ce moment, à certaines tables, la conversation tournait volontiers à la dispute. Mon visage devait bientôt revêtir à son tour la livrée coloniale, qui est compatible avec une santé suffisante, et, bon gré mal gré, je devins aussi plus facilement irritable.

Je passai une partie de la soirée avec un de mes collègues dont j'avais fait la connaissance pendant la traversée et qui était le plus jovial garçon que j'eusse rencontré. L..., qui n'avait pas dîné à l'hôtel où il était descendu comme moi, me conduisit dans un de ces nombreux cafés qui bordent le quai, et nous y bûmes à notre heureux séjour une bouteille de paleale norvégien.

De petits garçons et de petites filles annamites, hauts de deux pieds, s'approchaient de nous pour nous offrir une mèche allumée dès que nous roulions une cigarette. Cette mendicité déguisée, la seule du reste que l'on rencontre peut-être en Cochinchine, se faisait avec des gestes et des rires si plaisants que je négligeai volontiers de me servir du petit brascro qu'on apporte à tout fumeur.

Chapitre II

Définition de la moustiquaire. Préparation inattendue de deux couleuvres. Promenade dans la ville. La rue Catinat. Capitaine ! capitaine ! Femmes hindoues et annamites. Le supplice des bourbouilles.

Le lendemain matin, après un sommeil troublé par de trop nombreux buveurs de sang, qui me permirent du moins de donner à la moustiquaire la seule définition qui lui convienne : rideaux de mousseline sous lesquels on enferme les moustiques -je me levai pour visiter la ville. Mais avant de satisfaire ma légitime curiosité, je voulus examiner certains animaux que j'avais rapportés de France et auxquels mes soins paternels avaient su conserver l'existence pendant une longue traversée. C'étaient deux couleuvres vipérines, jeunes encore, mais dont les grâces naissantes faisaient mes délices. J'ouvre la commode où j'avais placé la boite qui les contenait. Horreur ! Des légions de fourmis noires s'en échappent et je ne trouve plus que deux squelettes fort bien préparés. La fourmi des tropiques venait de se révéler à moi dans toute sa fiévreuse activité. Je ne m'appesantirai pas sur cette douleur profonde: il faut un coeur de naturaliste pour la comprendre.

Assez navré de cette triste aventure, je descendis dans la rue, respectant le sommeil de mon camarade que j'entendais dormir avec conviction, Quand je visite pour la première fois une ville, je tiens fort à être seul; il me semble qu'ainsi les impressions se gravent d'une manière plus durable.

Je pris à droite de l'hôtel, dont le chien, l'honorable Con-Cho, affreux petit roquet, me salua avec mépris d'un sonore aboiement, et je passai dans la rue Catinat, une des plus grandes artères de la ville. Il était six heures et demie environ, et les Chinois, qui peuplent les parties basses de cette rue, faisaient sur leurs portes leurs ablutions matinales avec le sans gêne et l'impudeur qui caractérisent cette race. Des voitures conduites par les Hindous noirs du Malabar me poursuivaient déjà de leur éternel : « Voiture, capitaine, voiture ! » De vilains petits bons hommes couleur suie ou café clair, à cheveux incultes, parfois coiffés d'une vieille casquette de soldat d'infanterie de marine, et à costume très succinct, s'attroupaient autour de moi dès que je m'arrêtais autour d'une échoppe et m'assaillaient de nombreux : « Capitaine, panier, hein ! » Tandis qu'ils brandissaient leurs vastes corbeilles, prêts à porter tout ce qu'il me plairait d'acheter.

À mesure que je m'éloignais du quai, je remarquais que la rue s'exhaussait et que les maisons européennes se multiplient. Vers le haut, je vis à gauche le charmant petit palais du directeur de l'Intérieur, perdu au milieu d'un massif de verdure d'où un grand cerf tendit tout à coup sa tête curieuse pour me regarder. Plus loin, j'aperçus les bureaux, la Monnaie, la Poste. Il est vrai que ces édifices étaient pour la plupart coupés les uns des autres par des terrains vagues plus ou moins étendus, où le bambou, le ricin, les daturas, de grandes lianes et de hautes graminées croissent à l'envi. Mais cette ligne hardie et bien conçue de la principale artère de la ville et la vue de ces riants cottages me firent une très agréable impression.

Vers huit heures, le soleil, malgré mon salaco, me parut insupportable, et je revins sur mes pas en prenant la rue Nationale, parallèle à la première et moins habitée. Elle présente aussi ces alternatives de maisons confortables, de cases infimes et de brousses, comme on appelle dans la colonie ce qu'on nomme broussailles en France et jungles dans l'Inde. Je remarquai parmi les édifices de cette rue l'ancien palais du Gouvernement, l'hôtel du chef du service de Santé et les bâtiments du Génie.

Je rencontrai un certain nombre d'hommes et surtout de femmes hindoues, celles-ci noires ou cuivrées et couvertes d'étoffes étincelantes de couleurs crues, jaunes ou vertes. Un anneau d'argent est ordinairement passé clans leur nez; leur taille élevée et leur majestueux embonpoint contrastent avec la petite taille et la grêle charpente des femmes annamites, que je voyais passer çà et là, pliant sous le faix des marchandises qu'elles portaient au marché; elles étaient suivies de leurs enfants, chargés aussi de fardeaux disproportionnés qui les forçaient à se reposer souvent. Vers le milieu de la rue, je vis à droite un poste de police d'où sortaient, avec quelques Européens, des Malabars, des Chinois et surtout des Annamites. Ces derniers, petits hommes habillés en policemens, avec leur petite épée, leur salaco minuscule, et leur gros chignon posé sur le côté de la tête, se donnaient des airs de matamores qui étaient plaisants au possible. Des Chinois, suivis d'un jeune Annamite porteur de provisions, croisaient aussi de temps en temps ma route.

Je rentrai très content de ma première exploration, qui m'avait déjà permis de jeter un coup d'œil sur les différentes races qui peuplent la ville, et de juger des productions exubérantes d'une nature pour laquelle les rayons du soleil et les eaux du ciel sont tour à tour également prodigues.

Mais il me faut tout de suite dire un mot d'une des souffrances auxquelles tout Européen doit s'attendre à Saigon. Déjà, dans la mer Rouge, j'avais fait connaissance avec un des plus cruels ennemis du repos de l'homme de notre race dans les pays tropicaux : je veux parler de cette éruption à chaleur mordicante et à démangeaisons irrésistibles qu'on appelle vulgairement bourbouilles (Lichen tropicus). Figurez-vous que tout votre corps ou à peu près est couvert de petits boutons gros comme une tête d'épingle, et qu'il vous faut un courage héroïque pour résister au désir de les mettre en sang mille fois par jour. C'est surtout pendant la saison sèche et le commencement de la saison des pluies que cette cruelle éruption envahit les nouveaux venus et parfois même les « vieux Cochinchinois », comme se nomment ceux qui ont plusieurs années de séjour. Les pluies rafraîchissantes de l'hivernage modèrent ou font disparaître ces boutons, Les indigènes paraissent exempts de cette infirmité, contre laquelle il n'y a presque rien à faire et qui, par sa confluence, là surtout où la peau est fine et délicate, prend l'aspect d'une vraie brûlure.

Chapitre III

Trouvailles du naturaliste. Lézards indigènes. La population annamite. Caractères de la race. Qualités et défauts. Nourriture. Boisson. Vêtements. Démarche et gestes. Le gros orteil. Le gamin de Saigon.

Malgré ces tourments et malgré les rayons brûlants du soleil, je promenais partout ma curiosité, et c'est ainsi que je fis connaissance avec quelques curieux spécimens de la faune saigonnaise. Dans les brousses, et surtout dans les prairies des environs, notamment près du cloître des Carmélites, je rencontrais souvent un très joli lézard (Tachydvomus sexlineatus), pourvu d'une queue effilée qui a bien trois ou quatre fois la longueur du corps. Sa peau est sèche et rugueuse; les écailles de la queue surtout sont très sensibles au toucher. Sa couleur générale est assez difficile à définir; c'est un brun terne, sur lequel courent des bandes longitudinales plus foncées, qui ont chez les mâles quelques reflets d'un vert métallique. Il se faufile à travers les hautes herbes avec une rapidité étonnante. Son caractère est doux; une fois pris, il ne cherche même pas à mordre, mais il se tourne et se retourne entre les doigts, faisant onduler sa queue et fouettant avec elle l'injuste main qui le tient prisonnier.

Sur les tamariniers des rues de Saigon, et souvent aussi au milieu des fleurs où il guette les insectes, se rencontre le Calotes versicolor, le buveur de sang (Bloodsucker) des Anglais de l'Inde, le Ca'tké des Annamites. C'est un lézard de la grosseur de notre lézard vert, mais moins long peut-être. La queue est grêle, le corps rugueux et écailleux, les pattes postérieures plus longues que les antérieures, ce qui lui permet le saut. Ses doigts, au nombre de cinq, sont libres, longs et terminés par des ongles assez crochus. Sur le dos, et surtout sur le cou, règne une crête plus ou moins grande, et la gorge est ornée d'un goitre. Ce goitre, la face antérieure des pattes de devant, la crête de la tête et le cou, se colorent d'un beau vert, ou d'un azur métallique, sous l'influence d'une excitation quelconque. Il se dessine en même temps derrière l’œil une tache jaune ou noire. La tête est grosse, plate, cordiforme, couverte de très petites écailles; les mâchoires sont armées de dents très aiguës, égales, sauf deux canines supérieures et inférieures assez puissantes pour pincer douloureusement, mais non pour faire saigner. Quand on le saisit par la queue, il ne laisse pas sottement cet appendice important entre les mains de son agresseur, mais attend son sort, immobile et la gueule prête à mordre. Sa pose sur les arbres est assez curieuse : s'il vous voit, il s'aplatit contre l'écorce en tournant tout doucement du côté opposé; si vous approchez, il monte rapidement plus haut en décrivant des spirales autour du tronc, et s'arrête de temps en temps pour pencher la tête de votre côté.

Je me servais pour le saisir du procédé suivant j'entourais prestement le tronc de mon bras gauche entre l'animal et le sommet de l'arbre, et de la main droite je le poursuivais. Mais très souvent il sauta par-dessus mon bras et m'échappa. D'autres fois, il se précipitait sur mes épaules et rejoignait l’arbre d'un bond. C'est, pour ainsi dire, le, génie familier de tous les tamariniers de Saigon; je doute qu'il y en ait un seul qui ne loge pas ce lézard; il a pour ennemis la plupart des serpents d'arbres, qui l'a valent malgré les épines de sa crête.

Ces petites distractions de naturaliste ne m'empêchaient pas d'étudier un sujet autrement important, bien que plus répugnant peut-être, je veux parler de la population annamite.

Le premier sentiment que l'étranger éprouve à son égard est celui d'un dégoût assez vif. Ces figures plus ou moins plates, souvent sans expression, ces yeux livides et surtout ce nez camus et ces bouches aux grosses lèvres retroussées, rougies et noircies par le bétel, ne répondent guère à nos idées sur la beauté. Mais après un séjour de quelques mois on finit par lire un sens sur beau coup de ces visages et à faire un triage parmi ces laideurs. On trouve quelques yeux plus droits, quelques nez presque caucasiques, et la répugnance disparaît peu à peu. C'est en tout cas une petite race. Nous sommes très grands à côté d'eux et leur force est bien au-dessous de la nôtre; soit hygiène mal entendue, soit faiblesse native, aucun d'eux ne vaut un Européen. Quant au teint, chez ceux qui ne sont point trop foncés, il paraît blafard. Il n'y a que deux points sur lesquels les Annamites sont nos maîtres : la possibilité de ramer dix heures de suite, et l'innocuité avec laquelle ils bravent leur soleil. Quant à leur caractère, c'est celui d'une race que l'esclavage, l'ignorance et la paresse ont faite pauvre, peu curieuse et craintive.

Notre domination en Cochinchine a succédé à une autre plus lourde et autrement dégradante, celle des mandarins de la cour de Hué. C'est donc un peuple mou, menteur et difficile à émouvoir. Mais, au milieu de ces vices des races privées de liberté, il y a des qualités qui permettent d'espérer beaucoup : une gaieté touchant trop souvent au persiflage, une aptitude à puissante à apprendre et à comprendre, et, chose singulière, un certain orgueil de race, du moins chez quelques-uns.

L'Ecole normale de Saigon, où l'on forme des instituteurs et des interprètes, a déjà, pour son peu d'années d'existence, donné de très beaux résultats. C'est en somme une race extrêmement perfectible. Bien des choses lui manquent, il est vrai : le sentiment artistique par exemple. On le trouve pourtant dans quelques peintures murales, véritablement surprenantes, où la nature gaie et vivante - fleurs, oiseaux, insectes - est reproduite avec amour; mais, d'une façon générale, cette race est insensible aux arts; sa musique monotone et aigrelette n’est pas faite pour notre oreille et je doute que les leurs se délectent aux sons de la notre; la sculpture lui est à peu près inconnue; sa poésie est pauvre; il ignore la danse. Quant aux sciences qu'il cultive, il vaut mieux n'en point parler. Leurs connaissances littéraires se bornent à savoir quelques caractères chinois.

Leur manière de vivre est la plus insuffisante et la plus antihygiénique que l'on puisse rêver: de l'eau non filtrée, bue en quantité à même l'arroyo, ou à peine corrigée avec un peu d'alun; plus rarement du thé; du riz relevé par du piment, des concombres et la sau mure de nuoc-mam, du poisson plus ou moins frais, et quelques fruits, voilà l'alimentation dans toute la Cochinchine; il n'est peut-être pas un peuple qui ait un mode de se nourrir aussi monotone et aussi fidèlement le même partout.

Le porc est une des rares viandes dont il mangent parfois, et c'est une chair dangereuse, car elle donne fréquemment le ténia. Une grossière eau-de-vie de riz, le sam-chéou ou le soum-choum, comme on dit dans la colonie, est la seule boisson alcoolique dont ils fassent usage; du reste il faut reconnaître qu'ils n'ont pas pour l'alcool un goût très prononcé. Je parle du moins de ceux qui ne nous ont pas approchés de trop près, car pour ceux-ci, notamment nos domestiques, ils professent pour le vin et les liqueurs de France une passion fort contraire nos intérêts.

Pour manger, ils se servent de ces bâtonnets chi nois sur lesquels on a débité autrefois tant de fables - aujourd'hui suffisamment réfutées.

Leurs vêtements, qu'ils ne quittent guère que lorsqu'ils tombent en lambeaux, ne les garantissent pas assez pendant les nuits humides et relativement fraîches qu'ils passent sur les arroyos, ni pendant les heures matinales des mois de décembre et de janvier, où on les voit véritablement grelotter à une température de dix-huit degrés centigrades. Aussi, dans le premier âge, beaucoup d'enfants meurent-ils de bronchites, et de nombreuses affections intestinales ne reconnaissent pas une autre origine.

Quant à leurs cases, bâties presque toutes sur pilotis, à moitié dans l'eau, à moitié sur la terre ou sur la boue, elles sont également fort malsaines.

La culture du riz et le métier de pêcheur ont fait de ce peuple une façon d'amphibie. L'eau vient baigner souvent le plancher de la maison annamite, notamment aux grandes marées, et alors on voit l'indigène accroupi sur la table clé la famille, ou se balançant dans son grossier hamac, chantant quelque mélopée monotone ou fumant sa cigarette à forme de tromblon.

La démarche est caractéristique : hommes et femmes marchent les pieds très écartés en dehors et avec un déhanchement disgracieux que fait paraître encore plus prononcé une ensellure assez forte, due peut-être à l'habitude de ramer debout.

Quelques attitudes et façons de se mouvoir leur sont spéciales et méritent d'être signalées : les enfants sont portés par les mères, non pas sur les bras comme chez nous, ou dans un sac attaché derrière le dos comme chez certaines peuplades d'Afrique, mais posés à cheval sur la hanche maternelle et soutenus par un bras.

Leur attitude de repos serait très fatigante pour nous : ils s'accroupissent sur les talons, mais sans toucher terre; ils peuvent rester très longtemps dans cette position, et le long des routes il n'est pas rare de les rencontrer pliés ainsi et ruminant leur bétel. Pour grimper aux arbres, ils ne se servent ni des genoux ni du tronc. D'un bond ils s'élèvent à une certaine hauteur et embrassent alors l'arbre avec la paume des mains et la plante des pieds, à la manière des singes. Enfin, chose singulière, le baiser leur est inconnu; les mères n'embrassent pas leurs enfants, elles les respirent en les rapprochant de leur nez. C'est là un des traits qui surprend le plus l'Européen à son arrivée.

Quant à ce qui a été dit de l'écartement du gros orteil, trait dont on a voulu faire un caractère de race, on peut dès aujourd'hui reconnaître qu'on a fort exagéré ce détail. Le pied de l'Annamite, n'étant jamais torturé par une chaussure, est bien fait, parfois grand chez les hommes du peuple, mais remarquablement petit chez les notables et surtout chez les femmes. Jamais les orteils ne se chevauchent, ils s'épanouissent librement et parallèlement. On peut cependant noter que l'habitude de se servir du pied nu, pour tenir l'étrier, le gouvernail, pour grimper aux arbres, pour ramasser les menus objets tombés à terre, développe une certaine liberté dans le gros orteil, qui jouit par suite de mouvements assez étendus.

L'Annamite n'a que deux âges : il est enfant ou il est vieillard. Sa jeunesse se prolonge longtemps. Quant à l'âge mûr, il n'a qu'une très courte période.

Parmi les types d'Annamite, celui qu'on a appelé le gamin de Saigon est l'un des plus intéressants. Le gamin de Saigon est un être hybride : c'est un enfant de Paris enté sur un lazzarone, et transporté sous le soleil de l'Orient. Tout jeune, ainsi que je le vis dès le lendemain de mon arrivée, il gagne sa vie à porter dans sa grande corbeille, qu'il tient accrochée à son épaule comme un bouclier antique, les menus objets que l'Européen achète chemin faisant. D'autres fois il accompagne les chasseurs, porte leur fusil, les guide dans le dédale des rizières ou des forêts, leur indique le gibier à des distances où leur œil, accoutumé à une clarté moins vive, ne peut encore rien distinguer. C'est aussi l'aide indispensable pour aller pêcher dans la boue des rizières et retrouver dans les massifs de bambous la bécassine ou la tourterelle abattue dans son vol. Mais là où son utilité est inappréciable, c'est à l'approche des troupeaux de buffles. Ces énormes ruminants n'ont pas, comme leurs maîtres, fait la paix avec nous. Ils professent à notre égard une haine indomptable, qui a trop souvent donné lieu à de sanglantes catastrophes. C'est un spectacle qu'on ne contemple jamais sans un certain émoi que celui d'un buffle relevant la tête, aspirant longuement l'air, et se précipitant en avant en baissant ses cornes immenses. Mais le petit guide est là; d'un cri sauvage il arrête la bête, et d'un second il lui fait faire volte-face. Aussi, dans les environs de Saigon, où ces animaux sont assez redoutés, on s'aventure rarement sans un Annamite. Quand il faut marcher sur ces minces talus qui séparent les rizières, son aide est aussi précieuse : plongeant avec insouciance ses jambes dans l'horrible boue chaude, il soutient votre bras et vous permet d'atteindre sans bain désagréable un terrain plus ferme.

Quand il a gagné ainsi quelques sous, le gamin de Saigon va retrouver, sous les vérandas de la ville, la foule de ses camarades; il joue alors, généralement aux cartes, le gain de sa journée. Ces jeux amènent des injures et des batailles parfois fort amusantes : après avoir épuisé le riche vocabulaire d'injures de la langue annamite, les deux drôles, rejetant en arrière par un fier mouvement la masse de cheveux sales qui retombent sur leurs épaules, se précipitent l'un contre l'autre: ils semblent prêts à s'anéantir, mais cet orage se calme aux premiers coups, et après quelques bousculades réciproques, la partie commencée s'achève tant bien que mal.

Plus tard, le gamin se met au service des Européens comme domestique ou boy, mot anglais dont on se sert fréquemment dans la colonie. Il fait la cuisine et la chambre de son maître, prend soin de ses armes et de ses habits; mais sa paresse native, sa saleté incurable et son penchant irrésistible pour le vol en font un serviteur que nous subissons en le maudissant.
  1   2   3   4   5   6   7

similaire:

Voyage en cochinchine 1872 iconVoyage scolaire le voyage en Angleterre du 19 au 25 mars 2016

Voyage en cochinchine 1872 icon1. 1 Présentation du groupe Danone France
«petit-suisse», c’est pourquoi en 1852 IL met en place une entreprise de fromagerie Ferrières-en-Bray en Normandie dans laquelle...

Voyage en cochinchine 1872 iconPar Georges maspero (1872-1942)
«route de la soie». Les voies intérieures. — Pas d'unité ethnique. — Multiplicité de types chinois. Les populations non chinoises....

Voyage en cochinchine 1872 iconLa littérature de voyage en poche

Voyage en cochinchine 1872 iconCorrespondance et Carnets de Voyage au cycle 3

Voyage en cochinchine 1872 iconProjet de Voyage cambridge – londres

Voyage en cochinchine 1872 iconPréparation du voyage d’études en Inde

Voyage en cochinchine 1872 iconLot n°2 Voyage en Espagne 2016

Voyage en cochinchine 1872 iconHistoire d'un voyage faict en la terre du Brésil

Voyage en cochinchine 1872 iconVoyage historique et pittoresque de Rouen au Havre sur






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com