Voyage en cochinchine 1872





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Chapitre VI

Les théâtres. Deux espèces. Les marionnettes. Le répertoire. Le Grand Théâtre. Représentation extraordinaire. Générosité chinoise. Dix heures de spectacle. Excursion de chasse. Le Pointat. Un échange de politesses. L'hôpital de Choquan. Cholen. Son importance commerciale. Les parcs de crocodiles.

Un mot maintenant des théâtres chinois, cette distraction habituelle des Européens en Cochin-chine. Il y en a deux espèces : l'une connue un peu de tout le monde, et l'autre, bien plus intéressante, selon moi, dont on a moins parlé; je veux parler du théâtre des Marionnettes. Que de fois, à Saigon, je me suis mêlé à la foule des ouvriers chinois qui venaient tous les soirs écouter en riant les lazzis ou plutôt les scènes héroïco-comiques de ces acteurs incomparables ! Ce petit théâtre de quatre pieds carrés était situé à un carrefour, derrière l'arroyo chinois. Des torches luisaient devant la petite scène, exhaussée sur des bambous, et l'on sentait partout l'huile de coco et l'odeur spéciale du tabac chinois. N'importe, je bravais ces effluves répugnantes. Ces marionnettes sont bien mieux et bien plus finement faites que les nôtres; tout remue en elles : jambes, mains, tête, doigts; il y a surtout un renversement des doigts sur le dos de la main qui m'a surpris. Il parait que les femmes chinoises peuvent réellement se disloquer ainsi. Les scènes les plus ordinaires du répertoire étaient des tromperies d'époux, des représentations de combats et de jugements. Tout cela crié avec cette voix tour à tour gutturale et suraiguë des acteurs chinois. Une musique de chalumeaux aigrelets répétant toujours le même air ou de guitares à cordes grinçantes accompagnait l'action, et lorsqu'elle se dénouait, de vigoureux coups de tam-tam ponctuaient le triomphe insolent du vice ou la récompense de la vertu.

L'autre théâtre, celui où l'homme (car la femme ne joue pas sur la scène chinoise) usurpe la place qu'il devrait bien laisser aux marionnettes, vint s'établir non loin de là à l'occasion d'une fête religieuse. Comme les autorités françaises étaient conviées à la représentation où j'assistai, et que la plupart des dames de la colonie étaient venues, on avait adouci les teintes trop crues de ces soirées orientales où l'amour de la vérité est poussé d'ordinaire à un point dont on se ferait difficilement une idée, même à Paris.

Derrière les acteurs étaient rangés les musiciens, et des deux côtés, sur la scène aussi, comme les marquis d'autrefois aux représentations de Molière, se pavanaient les riches négociants chinois qui nous avaient donné ce divertissement. Ces messieurs avaient bien fait les choses, et la bière, les liqueurs, les cigares étaient distribués à profusion à tous les invités. Le Chinois, ce juif de l'Orient, économise âprement jusqu'à ce qu'il ait conquis son indépendance pécuniaire; mais alors il se plonge dans toutes les voluptés qui s'achètent, et, chose plus rare, il aime à y faire participer les autres. Je n'eus garde d'assister à toute la représentation : elle dura dix heures environ ! Je ne me souviens que de certains épisodes, entre autres une fort belle scène de jalousie conjugale, et surtout une lutte fort bien simulée entre une troupe d'amazones et un génie armé d'une courte épée et d'un immense bouclier sous lequel il se cachait parfois tout entier comme sous une carapace.

Je faisais de temps en temps dans les environs de Saigon des excursions de chasse, dont la plus intéressante eut lieu au Pointat, territoire giboyeux bien connu des Saigonais. Ce jour-là, vers dix heures, comme le soleil devenait trop chaud, nous nous ralliâmes vers une pagode, entourée d'immenses champs d'ananas, où nos boy avaient préparé le déjeuner. Nous nous reposions, lorsque deux ou trois vieux notables, avec leur barbe blanche et leurs joues émaciées, vinrent se prosterner devant le Bouddha qui nous donnait l'hospitalité. A la vue des liqueurs qui se trouvaient près de l'autel, leurs vieux visages ridés s'illuminèrent d'un doux sourire et ils se placèrent derrière nous avec une admiration envieuse. L'un d'eux, afin d'entrer en relations, m'offrit une cigarette, après l'avoir préalablement fumée un peu pour l'allumer; à la grande horreur de mes compagnons, je l'acceptai, malgré la teinte rougeâtre de son extrémité. Afin de répondre à leur politesse, nous leur offrîmes de l'absinthe et du vermout; c'est bien ce qu'ils attendaient, et ils ne se firent guère prier pour avaler des verres de liqueur qui auraient étendu ivre mort un Européen. Ils devinrent seulement plus expansifs, et nous tinrent fidèlement compagnie, dans l'espérance légitime de partager avec nos boys la desserte de notre déjeuner.

Comme nous nous levions pour partir, nous entendîmes le grincement des roues d'une voiture à buffles et nous vîmes bientôt s'avancer l'énorme véhicule. C'étaient ses grandes roues pleines, faites d'une seule pièce, qui produisaient cette affreuse musique. Les Annamites nous dirent que ce bruit a pour effet d'épouvanter les tigres et de les faire fuir tout le long de la route suivie par la voiture. Dans beaucoup de régions de l'intérieur, c'est le seul moyen de transport dont on puisse se servir, car ce véhicule passe par des sentes de forêts où les bœufs ne pourraient avancer.

Un autre jour, nous allâmes visiter le fort bel hôpital de Choquan; une des plus affreuses maladies de l'Indo-Chine, maladie trop commune, y est traitée, mais sans plus de succès qu'ailleurs : je veux parler de la lèpre. Un trait intéressant peut-être à noter, c'est que la lèpre ne frappe jamais les Européens; parmi les indigènes, elle paraît sévir surtout sur les Annamites, peuple essentiellement ichthyophage.

Je vis un de ces malheureux qui avait perdu tous les doigts de chaque main, excepté les pouces; ses jambes étaient enflées et saignantes, et sa face était un mélange de sillons profonds et de hideuses boursouflures; un autre, autrefois gardien de temple à Cholen, et que nous appelions Quasimodo, avait ce visage énormément grossi qu'on a appelé visage de lion (léontiasis); d'autres avaient les jambes couvertes d'ulcères tellement étendus, qu'il leur était impossible de marcher. Outre la lèpre, les affections de la peau, très communes en Cochinchine, sont traitées dans cet hôpital par les médecins de la Marine.

Nous déjeunâmes à Choquan avec nos collègues; et après la sieste obligée, faite sous l'immense véranda de l'hôpital, dans ces confortables fauteuils à bras que l'on devrait bien, pour l'été, importer dans nos jardins de France, nous allâmes visiter Cholen dont nous n'étions plus distants que de trois kilomètres environ. Après Saigon, c'est la plus grande ville de la colonie. Sa population est d'environ quatre-vingt mille habitants. Elle est séparée de Saigon par une distance de cinq kilomètres et demi, mais réunie à la ville européenne par une suite non interrompue de villages, de maisons de campagne appartenant à de riches négociants du Céleste-Empire, et de pagodes qui servent de lieu de repos. Cholen est le centre de tout le commerce chinois de la colonie. Ce qu'on y vend de riz, d'étoffes, de produits exportés de Chine, dépasse l'imagination; aussi l'animation qui règne dans les rues, et la quantité de jonques chinoises et de sampans annamites qui remplissent l'arroyo, sont véritablement remarquables.

Parmi les particularités que renferme Cholen, il faut citer avant tout ses parcs de crocodiles. Figurez-vous une barrière de lourds et longs pieux qui entourent quelque vingt mètres carrés sur la berge de la rivière; dans cette boue, que les grandes marées inondent régulièrement, grouillent cent à deux cents crocodiles, la viande se débite à côté. Lorsqu'on éprouve le besoin de sacrifier un des monstres, on soulève deux pieux, on jette un nœud coulant autour du cou du plus gros de la bande et on le tire au dehors; puis on lui amarre la queue le long du corps, on lui serre les pattes et on les relève sur le dos en les attachant avec du rotin; un autre bout de rotin tient fermées les mâchoires, et telle est la solidité de ces liens végétaux, que malgré sa force prodigieuse l'énorme saurien ne peut se débattre et se laisse sacrifier sans se venger. Quant à la chair, bien qu'un peu coriace, il paraît qu'elle a sa valeur et n'est pas imprégnée de cette odeur de musc que tant de voyageurs s'accordent à lui donner. C'est une viande très bien reçue sur les tables annamites.

Après un séjour de trois mois à Saigon, je dus commencer mes pérégrinations à travers l'Indo-Chine.

Le premier point de la colonie que je visitai, en quittant Saigon, fut Gocong, au sud-sud-ouest de la capitale de notre colonie.

Chapitre VII

Gocong. Caractère processif des Annamites. L'inspection. Le général Tanh. Un palais annamite. Luxe du mobilier. Les rizières. L'œil des barques. La pagode.

Je partis de Saigon à quatre heures et demie de l'après-midi, et après une nuit fatigante et sans incidents, j'arrivai à Gocong, capitale d'une de nos provinces les plus riches en rizières.

Gocong est certainement un des centres où l'on peut le mieux étudier la vraie race annamite, celle qui cultive. Avant tout l'Annamite est amoureux du sol : il vend parfois son patrimoine, quand il est trop pressé d'argent; mais c'est en se réservant le droit pour lui ou pour ses enfants de le racheter un jour. De là naturellement d'interminables procès.

Après la sieste, j'allai voir les administrateurs, qui m'accueillirent fort bien et me firent visiter leurs domaines. « L'inspection » est située derrière l'arroyo et réunie au village par un pont. C'est une vieille et luxueuse maison chinoise, avec une véranda véritablement splendide. Le fort lui est contigu et n'en est séparé que par une haie; un coude de l'arroyo et d'immenses marécages l'entourent des autres côtés. La case du médecin, assez vaste, est située en face de l'inspection, en dehors du fort; près d'elles se groupent les maisons des secrétaires européens et de l'employé du télégraphe, en sorte que tout le personnel européen, à l'exception de l'agent de la ferme d'opium, qui habite le village, est réuni sur un espace assez restreint et à l'abri d'un coup de main.

C'est en effet dans ces centres très populeux que couvent et éclatent le plus volontiers ces embryons d'insurrections toujours partielles et dont nous avons si facilement raison. À Gocong même, autant que je peux m'en souvenir, eut lieu, il y a quelques années, un soulèvement où l'on n'eut du reste à déplorer que la perte d'un agent de la ferme d'opium. Cette mort eut lieu dans des circonstances dignes d'être rapportées. La maison de l'Européen fut rapidement cernée par les rebelles. Il tint bon longtemps, grâce à sa femme, une Annamite, qui rechargeait un de ses deux fusils pendant qu'il faisait feu de l'autre. La maison fut à la fin emportée et ses deux défenseurs égorgés. Aujourd'hui rien de semblable n'est plus à craindre. Du reste, de l'autre côté de l'arroyo, presque en face du pont, loge dans une maison princière l'excellent général Tanh ou lanh-binh Tanh, qui, rallié à notre cause, nous prête le concours le plus actif et le moins désintéressé. Il sait fort bien, en effet, le digne homme, que les notables annamites, sur la tête desquels il marche aujourd'hui, croiraient manquer à tous leurs devoirs s'ils ne lui coupaient pas le cou le lendemain du jour où ils auraient reconquis une autorité momentanée. Aussi il faut voir avec quelle fiévreuse activité Tanh se montre partout où il flaire une émotion populaire, observant et calmant les esprits. Le lendemain de mon arrivée je reçus une invitation à dîner chez ce haut fonctionnaire; les inspecteurs, invités aussi, se rendirent avec moi dans son palais annamite. Il paraît que depuis ma visite il en a fait construire un autre plus digne de lui, mais celui qu'il avait alors était, déjà d'un caractère très curieux. Des salles vastes et fraîches étaient garnies de ces beaux meubles annamites en bois noir ou rougeâtre, incrusté de filets de nacre. On se ferait difficilement une idée du luxe oriental et des irisations admirables que présente cette nacre sous les diverses incidences de la lumière. J'ai vu depuis bien des incrustations (c'est le nom qu'on leur donne) rapportées du Tonquin; mais aucune n'était supérieure à celles que j’admirai alors chez Tanh. ce sont généralement des plantes et des animaux, surtout des papillons, des oiseaux et des monstres que l'on représente ainsi, plus rarement des personnages. Des boîtes de bétel, des manches d'éventail, des tables, des siéges, des armoires, même des pipes, sont ainsi historiés, et leur valeur pécuniaire est considérable.

Après avoir admiré de vive force la collection d'armes européennes que possède le général, nous prîmes place à table. Derrière chacun de nous se tenait révérencieusement un soldat indigène ou natal, armé d'un de ces éventails en plumes de marabout que l'on fabrique surtout au Rachgia et qui sont d'une richesse et d'une délicatesse inouïes : toutes les trois secondes ces pancas en miniature s'abaissaient et se relevaient avec un mouvement rythmique, renouvelaient l'air autour de nous et chassaient les impudents moustiques. Dans leur zèle, les miliciens envoyaient parfois des jets d'air tellement puissants qu'ils éteignirent quelques-unes des bougies du festin. Ce dernier fut des plus riches; le général tenait à honneur de bien faire les choses; mais nos estomacs européens s'accommodaient mal des mets de conserve qu'il avait choisis, car la plupart étaient plus ou moins avariés. Un plat annamite fut plus apprécié malgré ses qualités indigestes : je veux parler d'une salade d'aréquiers. Ce sont les rejetons de ce magnifique palmier qu'on accommode ainsi : on enlève les couches externes et on trouve alors une tige blanche ayant la consistance de l'amande, d'un goût rappelant celui de la noisette; préparé en salade, c'est un mets exquis.

Les vins européens coulaient abondamment; le champagne des colonies, qui ne rappelle que par son prix exorbitant celui de notre France, se buvait comme de l'eau. Par malheur la conversation était peu animée; un des administrateurs, parlant assez bien l'annamite, pouvait seul échanger quelques idées avec le lanh-binh, qui ne savait pas quatre mots de français. L'inspection de Gocong compte quarante-cinq villages et plus de trente-trois mille habitants. Il y a beaucoup de rizières et c'est une mélancolique musique que celle ries grenouilles qui les habitent et chantent toutes les nuits ! On peut assister à Gocong à toutes les manipulations par où passe le, riz, cette base de la nourriture annamite, depuis sa décortication et son vannage jusqu'à la fabrication de ces espèces de crêpes transparentes, saupoudrées de grains d'anis, dont les gourmets annamites sont si friands.

On pêche entre les touffes de riz de nombreux poissons, en particulier ces affreux animaux, avec ouïes armées de piquants, qui peuvent marcher à terre au moyen de leurs nageoires plus ou moins rigides. L'arroyo est couvert de barques qui toutes, modestes sampans ou vastes jonques, ont à la proue, peint au milieu ou de chaque côté, un oeil gigantesque.

Voici la légende que l'on raconte à ce propos : Un des prédécesseurs de l'empereur Tu-Duc, prenant en considération les plaintes de ses sujets qui étaient souvent dévorés par des crocodiles ou de gros poissons, rendit un édit par lequel chacun fut obligé de peindre un oeil à l'avant de sa barque, afin, dit le texte naïf, que les monstres des eaux prissent la barque pour un être animé comme eux, et ne lui fissent point de mal.

De l'autre côté de l'arroyo, à quelques centaines de pas de la maison du général, se trouve la pagode de Gocong, riche monument religieux, remarquable surtout par ses fresques. À l'extérieur, ce sont des nuées d'oiseaux, des monstres variés, des fleurs, etc. À l'intérieur, on trouve des batailles et des scènes diverses d'un caractère plutôt profane que religieux. Ces peintures sont très curieuses. Malheureusement cette pagode, comme toutes les pagodes de la Cochinchine, regorge de chauves-souris dont l'odeur pénétrante et les cris aigrelets sont parfaitement désagréables au visiteur.

Quant aux prêtres bouddhistes, leur costume et leur port rappellent assez le pope de l'Église grecque. Celui que représente notre gravure, d'après une photographie, porte sur sa main droite une petite statue de Bouddha dans l'attitude consacrée par le culte de tous les pays qui le vénèrent.
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