La bibliothèque médiévale de Saint-Martin-des-Champs à Paris





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La bibliothèque médiévale de Saint-Martin-des-Champs à Paris 

Charlotte Denoël

L’histoire de Saint-Martin-des-Champs au Moyen Âge

La collégiale de Saint-Martin-des-Champs a été fondée par Henri Ier vers 1059-1060 à l’emplacement d’un ancien sanctuaire mérovingien placé sous le même vocable1. La plus ancienne mention de ce sanctuaire remonte à 710 : il est cité dans un diplôme de Childebert III en faveur de l’abbaye de Saint-Denis, daté du 7 décembre. Ensuite, il faut attendre le dernier tiers du IXe siècle pour voir à nouveau cette basilique évoquée dans un polyptyque partiel de Saint-Pierre-des-Fossés. Très peu de temps après, les Normands la détruisent de fond en comble, sans doute lors du long siège de Paris en 885-886. De cette fondation mérovingienne subsistent quelques sarcophages, mis à jour lors des fouilles archéologiques conduites à Saint-Martin-des-Champs en 1993-1994.

C’est au même endroit qu’Henri Ier réinstalle une communauté de chanoines réguliers sous la conduite d’un abbé, Engelard. Son acte est daté entre le 23 mai 1059, date du sacre de Philippe Ier, son fils associé au trône de son vivant, et le 4 août 1060, date de sa mort. L’original est perdu, mais une copie en est conservée dans une chronique versifiée de la fondation de Saint-Martin-des-Champs, rédigée entre 1072 et 1079 (BL Add. Ms. 11662, ff. 4-8 ; copie parisienne réalisée après 1245 : BnF NAL 13592) Comme son ancêtre mérovingienne, la nouvelle collégiale s’élève sur la rive droite de la Seine, dans une zone marécageuse en rase campagne, d’où le vocable de Saint-Martin-des-Champs qui apparaît dès 1079. Dès sa fondation, elle est pourvue d’un important domaine foncier constitué de terres cultivables tout autour et dans la région parisienne, près de Meaux, ainsi que près de Laon, et bénéficie du privilège d’immunité. A ces avantages s’ajoute le fait qu’elle occupe une position stratégique, sur l’ancienne voie romaine qui relie Senlis à Orléans, une voie de passage obligée pour ceux qui veulent se rendre à Paris. Très vite, ses possessions territoriales ne cessent de s’accroître, et, le 29 mai 1067, Philippe Ier procède à la dédicace de la nouvelle église romane qui vient d’être édifiée, en présence d’une grande assemblée de prélats et de puissants vassaux de la couronne.

Quelques années après cette dédicace, Philippe Ier remet Saint-Martin-des-Champs entre les mains de Cluny, entre le 24 mars et le 4 août 1079. Ourson, le premier prieur (1079-1105), est un ami d’Anselme du Bec et jouit d’une haute autorité morale. Très rapidement, le nouveau prieuré bénéficie de l’expansion de l’ordre clunisien sous la houlette du célèbre Hugues de Semur (1049-1109) : il devient l’une des plus importantes dépendances clunisiennes et acquiert le titre de troisième fille aînée de Cluny, après la Charité-sur-Loire et Saint-Pancrace de Lewes. A ce titre, Saint-Martin-des-Champs gère lui-même une dizaine de dépendances et sa notoriété est telle qu’au début du XIIe siècle, près de 300 moines constituent sa communauté, dépendances comprises. Vers 1135 est mis en chantier un nouvel édifice muni d’un chevet à double déambulatoire et sept chapelles rayonnantes jointives et ouvertes les unes sur les autres, véritable prototype de l’architecture gothique. Philippe Plagnieux a récemment montré que ce parti original, très novateur dans sa conception, bien qu’il soit resté sans lendemain, est le fait de deux grands prieurs de l’époque, Matthieu Ier d’Albano (1117-1126), puis Thibaut II (1132-1143)3. Le premier, humaniste distingué formé à l’école de Laon où enseignait Anselme, fut un ami fidèle de Pierre le Vénérable, aux côtés duquel il défendit avec ferveur la tradition clunisienne face aux Cisterciens. Celui-ci le nomma en 1122 grand prieur de Cluny, avant qu’il ne devienne cardinal d’Albano. Quant au second, Thibaut II, après avoir été prieur de Saint-Martin, il devint évêque de Paris. Son épiscopat, au cours duquel il entreprit la rénovation de l’ancienne cathédrale, ne l’empêcha pas de conserver une affection particulière envers Saint-Martin. C’est là qu’il se fit inhumer, en 1159, dans le nouveau sanctuaire dont il avait initié la construction. La solution du chevet à double déambulatoire et sept chapelles rayonnantes permettait de célébrer la liturgie telle qu’elle était pratiquée à Cluny, et le choix d’un décor ornemental luxuriant et raffiné pour les chapiteaux, inspiré des motifs de l’enluminure contemporaine, notamment chartraine, s’inscrivait à contre-courant de l’austérité cistercienne prônée par saint Bernard. Ces prises de position esthétiques coïncident avec l’expansion territoriale et spirituelle du prieuré clunisien qui possède vers le milieu du XIIe siècle une centaine d’églises, dont, à Paris, Saint-Nicolas-des-Champs, Saint-Jacques de la Boucherie et Saint-Denis-de-la-Chartre. Au XIIIe siècle, les campagnes de construction se poursuivent : on élève vers 1230 la nef unique charpentée, le cloître et le réfectoire, puis, entre 1263 et 1271, l’enceinte fortifiée. De ces bâtiments gothiques seuls subsistent aujourd’hui la nef et le réfectoire, fortement remaniés au XIXe siècle. Le Musée de Cluny conserve également des fragments disparates du cloître, en particulier des chapiteaux, témoins de la sculpture parisienne vers 1240. Les dernières modifications apportées aux bâtiments claustraux de Saint-Martin-des-Champs pour la période médiévale interviennent vers le milieu du XVe siècle, lorsqu’il s’agit de remplacer en 1455-1456 la tour-porche du XIe siècle, qui s’est effondrée en 1454, par une simple façade-écran venant fermer la nef.

Durant toute la période médiévale et moderne, l’opulente abbaye de Saint-Martin-des-Champs fut dirigée par de grands prieurs, dont certains poursuivirent leur carrière à la tête de la grande abbaye-mère de Cluny, comme Gautier de Châlons (1166-1176), Guillaume II (1201-1207), Yves de Chasant (1271-1275) ou encore Jean du Pin (1352-1369). Dans la longue liste des prieurs de Saint-Martin-des-Champs, on trouve de grandes personnalités de l’époque comme Jean Juvénal des Ursins, Guillaume d’Estouteville au XVe siècle, Jacques Amelot au XVIe siècle ou encore Richelieu au XVIIe siècle. Coïncidant avec l’effervescence de l’activité constructrice, l’âge d’or du prieuré se situe aux XIIe-XIIIe siècles. Encore prospère au début du XIVe siècle, avec un domaine foncier qui ne cesse de s’accroître et 70 moines à résidence, le prieuré eut néanmoins à souffrir des ravages de la guerre de Cent Ans : déclin du nombre de moines, non-respect de l’observance, dégradation du temporel, etc.

A la fin du XVe siècle, les abbés de Cluny Jean de Bourbon puis Jacques d’Amboise entreprennent de réformer l’ordre clunisien et d’imposer le retour à l’observance de la règle bénédictine4. Cette réforme est introduite à Saint-Martin-des-Champs dès 1500 par le grand-prieur de Cluny Philippe Bourgoin, accompagné de 13 religieux de l’abbaye-mère. Son priorat de 1500 à 1508, puis celui d’Etienne Gentils, de 1508 à 1536, permettent à Saint-Martin-des-Champs de retrouver un temps sa splendeur passée et de devenir l’un des principaux foyers réformateurs et réformés. De nombreux travaux de construction et d’embellissement des bâtiments claustraux sont réalisés, l’administration du prieuré et de ses dépendances est fermement reprise en main, les revenus sont centralisés entre les mains d’un trésorier et le nombre de religieux augmente à nouveau, passant de 12 moines avant 1500 à 48 moines en 1508 puis 70 en 1516, un chiffre très important jamais égalé par la suite. Cependant, les bénéfices de la réforme s’estompent rapidement et l’abbaye présente de nouveaux signes de décadence durant la seconde moitié du XVIe siècle, comme d’ailleurs l’abbaye-mère de Cluny. En 1563, elle tombe à nouveau en commende puis est directement touchée par les guerres de religion : en avril 1592, son prieur, Jacques Amelot, est tué par les Huguenots à Senlis. De la fin du XVIe siècle jusqu’à la Révolution, les prieurs commendataires se succèdent à la tête du prieuré, son temporel ne cesse de décroître et sa dette d’augmenter. L’introduction de la réforme mauriste et de religieux de l’étroite observance par le cardinal de Richelieu durant son priorat, à la suite du concordat d’union entre Mauristes et Clunisiens, échoue, tandis que, faute de moyens, les nombreuses campagnes de travaux entreprises au cours du XVIIIe siècle dans l’enceinte monastique et dans le quartier Saint-Martin ne peuvent jamais être menées à terme. C’est ainsi un prieuré ruiné, au temporel morcelé, qui est attribué au Conservatoire des Arts et Métiers en 1794. Le contenu de la bibliothèque, livres imprimés et manuscrits, est, quant à lui, partagé entre trois établissements parisiens, la Bibliothèque nationale, la Bibliothèque de l’Arsenal et la Bibliothèque Mazarine.

Les études à Saint-Martin-des-Champs

Opulente et gouvernée par de grandes personnalités, souvent issues d’un milieu cultivé, l’abbaye de Saint-Martin-des-Champs devrait logiquement occuper une place de choix dans la vie intellectuelle parisienne. Cependant, contrairement à d’autres grands établissements religieux comme Notre-Dame de Paris ou Saint-Victor, nous n’avons guère d’informations sur les études à Saint-Martin-des-Champs à l’époque médiévale. Tout juste savons-nous qu’un « Drogo grammaticus » figurait parmi les membres de la communauté martinienne qui signèrent l’acte de dédicace de la première église romane en 10675, ce qui suggère qu’il existait alors à Saint-Martin une école de grammaire. A la fin du Moyen Âge, un registre des comptes des années 1454-1455 mentionne une école de théologie en juillet 1454 : « item pour un aiz qu’il [Geoffroy la Pie, charpentier] employa a faire le scaupitre pour lire a l’escole de theologie, III s. Item pour une journee et demie dudit Joffroy, pour avoir fait ledit popitre, III s. VI d. » (AN LL 1385, f. 111)6.

L’époque moderne, plus prolixe en renseignements, vient confirmer cette existence d’écoles à Saint-Martin-des-Champs : dans le noviciat reconstruit au début du XVIe siècle par le prieur Etienne Gentils, des écoles de grammaire étaient attestées au-dessous des chambres du dortoir, selon un procès-verbal d’une visite datée du 1er décembre 1539, rapporté par Dom Marrier dans ses Martiniana (f. 157v)7 : « item visitavimus, dormitorium duplex, atque noviciarium et scholas grammatices, claustrum, refectorium, infirmariam, et domum hospitum, quae omnia in optimo statu et regularitate sunt stabilita. ». Cet emplacement réservé aux études sous le dortoir est confirmé par un autre document daté du 10 octobre 1616, par lequel le prieur se réserve une place « soubz le grand dortouer neuf, appellé le noviciaire, avec les chambres basses, études, cabinetz et autres lieux qui y joignent » (AN S 1405, f. 10v). Outre la grammaire et la théologie, on y étudiait également le chant et la philosophie, si l’on en croit d’autres sources. Toujours dans ses Martiniana, Dom Marrier précise que les novices alternent l’étude solitaire et l’école de chant (f. 175) : « Tum magister morum in schola cantus aderit, qui hos docebit qui capitulum, lectiones matutinarum (...). Ut autem ientaverint, singuli per singulas cellulas studiis invigilabunt... » ». Un autre acte de visite, daté du 7 août 1677, décrit, quant à lui, « une grande chambre de huit toises de long sur deux toises demy de large voutée, et nom carlée et très humide, avec une chaise et des bans, où l’on enseigne ordinairement la philosophie aux religieux dudit monastère » (AN S 1399, f. 16). Pour l’étude, les religieux et novices disposaient à l’époque moderne d’une vaste bibliothèque qui fut refaite durant la seconde moitié du XVIIe siècle, alors que les bâtiments qui abritaient la précédente bibliothèque menaçaient de tomber en ruine, ainsi que le signale un registre des délibérations capitulaires du 20 novembre 1669 : « (…) il convient faire successamment celles [réparations] de la bibliothèque dont le bastiment est devenu si ruyneux qu’il est présentement en péril évident de tomber (…) » (AN LL 1363, f. 89). C’est ainsi que le 7 août 1677, les visiteurs de Cluny découvrent une nouvelle bibliothèque sous les combles, dans une salle claire et lambrissée, « avec les armes de Cluny, bien dorée dans toute la longueur dudit lambris, avec des tablettes autour, bien boisées et garnie de bon (sic) livres » (AN S 1399, f. 7).

La bibliothèque médiévale de Saint-Martin-des-Champs

Le catalogue de la fin du XIIe siècle

Description matérielle du catalogue

La formation intellectuelle des moines de Saint-Martin-des-Champs, que leur appartenance à l’ordre clunisien prédisposait à l’étude et au chant, peut être appréhendée à l’aide du contenu de la bibliothèque. Son état à l’époque médiévale puis à l’époque moderne nous est connu par divers documents, dont deux en particulier qui sont d’une extrême importance pour notre propos : un catalogue de la fin du XIIe siècle, conservé dans un cartulaire de Saint-Martin-des-Champs du début du siècle suivant, ainsi qu’un nécrologe de l’abbaye, rédigé entre 1180 et 1196. Tous deux nous renseignent sur la composition de la bibliothèque, son organisation intellectuelle et sur les noms de certains bienfaiteurs et bibliothécaires. Le premier document, intitulé « Numerus librorum Sancti Martini », s’insère à la fin d’un cartulaire conservé aux Archives nationales sous la cote LL 1351 (cf. transcription en annexe)8. Il en existe également une copie incomplète dans le ms. BnF français 15504, au f. 73v. Le cartulaire des Archives se présente sous la forme d’un manuscrit relié, mesurant 25,5 x 17 cm, et composé de 132 ff. plus deux gardes (I + 7 + 125 + I feuillets). La partie originale a été transcrite peu après 1208, d’après la datation la plus récente des actes, dans une écriture soignée, à l’aide d’une encre noire telle qu’on en trouve dans les manuscrits parisiens de cette époque. L’emplacement réservé aux initiales est demeuré vierge, ce qui suggère que l’exécution du manuscrit a été interrompue. Cependant, on a continué à l’utiliser au cours du XIIIe siècle, puisqu’on trouve à partir du f. 120v quelques ajouts postérieurs d’actes datés entre 1181 et 1263, ainsi qu’au début, entre les feuillets numérotés I à VII. Le catalogue de la bibliothèque, quant à lui, figure sur les ff. 124v-125, qui appartiennent au dernier cahier du manuscrit, constitué de 5 ff. (ff. 121-125, f. 123 isolé). Comme les ajouts au cartulaire sont pour la plupart rassemblés sur ce dernier cahier, il est logique de penser que ce cahier a été récupéré d’un autre manuscrit de dimensions similaires et ajouté à la fin du cartulaire pour recueillir les additions postérieures. Ce cahier majoritairement vierge renfermait déjà un texte, la liste des livres que possédait Saint-Martin ; sans doute, cette liste était-elle devenue obsolète, c’est pourquoi on a remployé dans le cartulaire le cahier qui la contenait, sans toutefois gratter les parties déjà transcrites. La différence entre ce cahier et le reste du manuscrit est aisément visible au niveau du parchemin : les feuillets sont plus jaunes et comportent de nombreux trous et salissures, tandis que le parchemin des cahiers qui précèdent est plus blanc et de meilleure qualité.

Cette liste de livres a été copiée par une même main dans une écriture du dernier tiers du XIIe siècle, aux traits bien caractérisés : petit module, hastes montantes fourchues, hastes descendantes arrondies, nombreux traits d’attaque, i pointés, haste du d initial débordant dans la marge extérieure, s parfois suscrit, y surmonté d’un point... Certains de ces traits évoquent l’écriture des manuscrits parisiens des années 1180.

Transcrit sur deux colonnes par page, le catalogue se présente comme une liste à proprement parler : les volumes sont énumérés les uns après les autres, sans autre précision que le nom de l’auteur et/ou le titre, et il n’y a pas de numérotation ni de saut à la ligne lorsque l’on passe d’un ouvrage à l’autre, seules les initiales rubriquées permettant de distinguer les ouvrages les uns des autres. Cette présentation et ce style laconiques se rapprochent de la liste contemporaine des manuscrits de Saint-Martial de Limoges9. Contrairement aux habitudes des bibliothécaires de l’époque, le bibliothécaire de Saint-Martin n’a fait aucun commentaire sur l’apparence externe des livres ; les seules indications matérielles fournies concernent le nombre de volumes possédés10 et, dans quelques cas, le lieu de conservation de certains livres, essentiellement des ouvrages liturgiques, à l’exception notable d’un traité de saint Augustin. En tête de la liste, on trouve ainsi les indications suivantes : « Duo volumina bibliotece. In ecclesia magna duo breviaria, in duobus voluminibus. In capella duo. In infirmaria unum. (…) Tractatus sancti Augustinus qui est in cummuni armario. » (f. 124v, col. 1). La mention « cummuni armario » désigne sans doute une armoire où étaient rangés les livres de la bibliothèque et à laquelle tous les moines avaient accès, de la même manière qu’étaient accessibles à tous les moines de Saint-Victor les « libri communes » auxquels il est fait allusion dans le Liber ordinis de cette abbaye11. D’autres catalogues de bibliothèques médiévales font allusion à des « libri communes ». Parfois, il s’agit des livres des lectures collectives au réfectoire, comme c’est le cas dans le coutumier d’Arrouaise daté des années 1130-114012. Ailleurs, cette mention peut désigner le lieu de conservation physique des livres : la liste de livres du prieuré Saint-André de Rochester établie en 1202 mentionne, après le « commune librarium » regroupant toutes sortes de livres (passionnaires, homéliaires, vies de saints, décrets, Amalaire, etc.), une autre bibliothèque : « item aliud librarium in archa cantoris »13. C’est probablement le cas de Saint-Martin-des-Champs, où les livres étaient conservés dans différents lieux, ainsi que le catalogue  l’indique: on en trouvait dans l’église, la chapelle, l’infirmerie, ainsi que dans l’armoire commune.

Sont également indiqués dans le catalogue les noms des donateurs et des copistes de l’époque. Les titres reproduisent souvent ce qui se lisait au début des volumes, comme dans le ms. BnF latin 2359 où la première entrée de la table des textes contenus dans le manuscrit (f. 1) correspond exactement à l’intitulé du catalogue : « Beda super actus apostolorum » (n°104). Quant à l’organisation intellectuelle des ouvrages, celle-ci est un peu disparate, car on trouve par exemple en plusieurs endroits les livres bibliques glosés ou encore les ouvrages de Bède, sans qu’ils soient rassemblés tous ensemble.

Au total, 152 titres sont énoncés, sans aucune addition postérieure, et il n’existe pas d’autre inventaire antérieur au XVIIIe siècle relatif aux manuscrits de Saint-Martin-des-Champs. 24 manuscrits provenant de Saint-Martin-des-Champs ont pu être identifiés de façon plus ou moins certaine avec quelques uns des titres décrits dans le catalogue.

Contenu intellectuel du catalogue

En tête sont énoncés les livres de la Bible et les livres liturgiques, comme le veut l’usage : « Duo volumina bibliotece... ». On retrouve presque la même formulation dans le catalogue de Cluny rédigé à l’époque de Hugues de Semur (1049-1109), avec toutefois davantage de détails : « volumen bibliothece antique et plenarie »14.

Comme dans la plupart des inventaires de bibliothèques, saint Augustin, l’un des grands Pères de l’Eglise, est le mieux représenté avec 31 titres, qui occupent presque la quasi-totalité de la première colonne (n°9-38), comme dans le catalogue de Cluny (64 titres sur 570), et l’on retrouve en outre mentionnée plus loin la règle de saint Augustin (n°118), qui rappelle que Saint-Martin-des-Champs était une collégiale de chanoines réguliers avant de rejoindre l’ordre clunisien. Viennent ensuite, classés par ordre d’importance, les Pères de l’Eglise suivants : Grégoire le Grand (avec notamment un « Registrum », n°60, recueil de ses lettres, et deux ouvrages du compilateur Paterius, n°61 et 135), Jérôme, Ambroise, Origène, Basile de Césarée, Hilaire de Poitiers, Jean Chrysostome, Isidore de Séville. On trouve également les « Exceptiones de spiritu sancto » (n°124) de Didyme l’Aveugle, les oeuvres de saint Ephrem le Syrien (n°122) et de Pierre Chrysologue (« Petrus Ravennas », n°98). L’inventaire signale aussi plusieurs ouvrages de Cassiodore (n°36, 64, 141) et de Bède le Vénérable (n°6, 99, 104, 121, 131).

Les autres titres recouvrent toutes sortes d’ouvrages, dont un certain nombre de textes bibliques glosés (n°79, 80, 81, 83, 84, 87, 90, 128, 132, 134, 138, 149, 150), des vies et passions de saints (n°106, 109, 110, 112, 113, 115, 116, 117, 119, 120), quelques ouvrages de droit (décret de Gratien, n°75, canones d’Yves de Chartres, n°76), quelques auteurs carolingiens comme Raban Maur (n°93).

On remarquera la présence d’œuvres théologiques et philosophiques des XIe-XIIe siècles : « Cur Deus homo » d’Anselme de Cantorbéry (n°126), ami du premier prieur Ourson, « De sacramentis » de Hugues de Saint-Victor (n°101), commentaire de saint Bernard sur le Cantique des Cantiques (n°145), Vie de Matthieu d’Albano, prieur de Saint-Martin, puis cardinal d’Albano, extraite du livre des miracles de Pierre le Vénérable (n°130)15, oeuvres de son parent et ami Hugues d’Amiens16 (« Liber de heresibus »17, n°89, commentaire sur la Genèse, n°142), Œuvres de Pierre Lombard (n°73, 77, 85, 133), « Liber de statu interioris hominis » de Richard de Saint-Victor (n°143), Histoire scolastique de Pierre le Mangeur (n°86, sans doute l’ouvrage le plus récent de la liste, rédigé entre 1169 et 1173). Cette pénétration d’oeuvres contemporaines à Saint-Martin-des-Champs se comprend aisément, car plusieurs prieurs de Saint-Martin possédaient une haute stature intellectuelle et entretenaient des relations avec certains penseurs de l’époque, comme Matthieu d’Albano avec Anselme de Laon ou avec Pierre le Vénérable.

En revanche, le catalogue comprend peu de textes scolaires et de textes antiques : les grands auteurs classiques comme Cicéron, César, Térence, Tite-Live, Virgile ou Ovide en sont absents. En revanche, les grammairiens Donat et Priscien, ainsi que Cassiodore, le médiateur de la culture antique qui fournit aux moines leur programme d’étude, y figurent. Le contenu de cet inventaire est bien celui d’une bibliothèque conventuelle, plus que d’une bibliothèque scolaire. Mis à part les auteurs plus récents, il est très classique, fortement carolingien : on y trouve pêle mêle des Pères de l’Eglise, des grammairiens, quelques auteurs carolingiens comme Raban Maur… Cet état de la bibliothèque reflète bien la situation de Saint-Martin-des-Champs qui ne fut jamais, comme d’autres abbayes telle que Saint-Victor, le siège d’une école renommée ni d’un centre intellectuel brillant.

Il est intéressant de constater les parallèles entre la composition de la bibliothèque martinienne et celle de Cluny. En particulier, les auteurs et les textes qui servirent à Odon de Cluny pour rédiger ses Occupationes (ou Collationes) sont présents18 : ainsi Grégoire le Grand, Augustin, Ambroise, Martianus Capella, l’Histoire ecclésiastique de Bède, l’Histoire tripartite de Cassiodore, Hilaire de Poitiers, Isidore de Séville, Paschase Radbert, les historiens Josèphe, Hégesippe, Orose, Vita Martini. Les Collationes, quant à elles, figurent sous le numéro 137.

Outre ce groupe d’oeuvres autour d’Odon, l’hagiographie clunisienne est bien représentée avec notamment une vie d’Odon par Jean de Salerne (n°112, BHL 6292-6296), et une autre de saint Hugues de Semur par Hildebert de Lavardin (n°115, BHL 4010). Ces textes figurent dans plusieurs manuscrits du fonds de Saint-Martin-des-Champs. Pour la « Vita sancti Odonis et aliorum plurimorum » (n°112), deux candidats à l’identification se présentent : le ms. Mazarine 2012 et le ms. BnF latin 18306. Ces deux manuscrits ont été exécutés à Saint-Martin à la fin du XIe siècle ou au début du siècle suivant. Ils ont été décorés par le même artiste et foliotés plus tard par la même main, au XVe siècle. Le contenu du ms. de la Mazarine, un recueil de textes relatifs aux saints clunisiens Odon, Odilon et Mayeul, semble davantage correspondre à la description du catalogue.

On remarque aussi la présence d’un exemplaire d’Hildefonse de Tolède (n°103), comme à Cluny, où fut exécuté le célèbre Ildefonse de Parme aux environs de 1100 (Parme, Biblioteca Palatina, ms. 1650)19. Ce titre correspond peut-être au ms. BnF latin 18168, l’un des principaux témoins de la collection mariale du Pseudo-Ildefonse. Ce manuscrit, dont la partie principale a été copiée à la fin du IXe siècle par Erluinus, sans doute dans le Nord-Est de la France, s’ouvre par le Sermo de assumptione beatae Virginis Mariae du Pseudo-Ildefonse (ff. 1-11v) et renferme plus loin des homélies et sermons du même auteur (ff. 41-65v).

Le catalogue de Saint-Martin-des-Champs a également de nombreux points communs avec celui de Saint-Martial de Limoges, passé comme Saint-Martin-des-Champs sous l’obédience clunisienne en 1062. Un catalogue de la fin du XIIe siècle de cette bibliothèque, comprenant 138 articles, est conservé dans le ms. BnF latin 5243 édité par Léopold Delisle20. Outre un nombre presque équivalent d’articles, les oeuvres sont classées et inventoriées dans le catalogue plus ou moins de la même manière, avec la même économie de mots. La composition de la bibliothèque, où dominent les Pères de l’Eglise, est très proche de celle de Saint-Martin, et la filiation clunisienne est également bien perceptible, avec la présence de la plupart des textes utilisés par Odon de Cluny pour rédiger ses Collationes, des Collationes elles-mêmes (n°99), d’une vie de saint Martin (n°90), d’une vie d’Odon (n°134), de deux exemplaires d’Hildefonse (n°67), etc. L’inventaire martinien se distingue néanmoins de celui de Saint-Martial par une présence plus marquée d’oeuvres théologiques et philosophiques de l’époque.

De même, on retrouve un certain nombre de titres identiques dans le catalogue de Saint-Martin et dans celui du XIIe siècle de Saint-Arnoul-de-Crépy en Valois, également prieuré clunisien depuis 107721. On y remarque notamment la présence d’un Josephus, d’une Vita sancti Odonis, etc. Mais la bibliothèque de ce dernier établissement était moins fournie que celle de Saint-Martin à la même époque.

Répartition des auteurs par époques :

  • XIIe siècle : saint Bernard, Yves de Chartres, Gilbert de la Porrée, Hugues de Saint-Victor, Pierre le Vénérable, Richard de Saint-Victor, Pierre Lombard, Pierre le Mangeur

  • XIe siècle : Anselme de Cantorbéry, Pierre Damien 

  • IXe siècle : Raban Maur, Paschase Radbert, Haymon d’Auxerre, Amalaire de Metz

  • VIIe siècle : Isidore de Séville, Hildefonse de Tolède, Julien de Tolède

  • VIe siècle : Bède, Grégoire le Grand, Priscien, Paterius, Cassiodore, Johannes Elemosynarius

  • Ve siècle : Orose, Martianus Capella, Pierre Chrysologue de Ravenne, Léon le Grand

  • IVe siècle : Augustin, Ambroise, Jérôme, Jean Chrysostome, Basile de Césarée, Donat, Didyme l’Aveugle, Ephrem le Syrien, Hilaire de Poitiers

  • IIIe siècle : Solinus, Origène

  • Antiquité : Flavius Josèphe (Ier s.), Hégesippe (IIe s.), Clément d’Alexandrie (IIe s.).

Pour certains titres, la liste livre des noms de donateurs, copistes ou bibliothécaires.

  • Donateurs :

Maîtres : Jean Lombard, Rainerius, Prepositinus22.

Autres : Angodus, domnus Matheus (= Matthieu d’Albano, qualifié également de « domnus » dans l’obituaire de Saint-Martin), Fulco (= Fulco de Deuil, élève d’Abélard à Paris ?, écrits dans PL 178, 371D-372B), Stephanus, Philippus archidiaconus Rotomagensis, Theobaldus (= Thibaut, évêque de Paris, 1143-1159).

  • Copistes et bibliothécaires : Symon, Hildefredus.

D’après ces noms et les oeuvres les plus récentes mentionnées dans le catalogue, il est fort probable que cette liste a été dressée sous le priorat de Robert (1176-1201), sur lequel nous ne disposons guère d’informations, hormis les très nombreuses chartes publiées par Joseph Depoin23, qui visent à consolider le temporel de l’abbaye. Sous son long priorat, on relève trois mentions d’armarii parmi les témoins des actes, datés ou non, Simon en 1181, Philippe vers 1182-1183, et Pierre entre 1186 et 1190 ( ?)24. Simon ne peut pas être le rédacteur du catalogue, car il est déjà mentionné dans le catalogue comme armarius et copiste d’une Histoire de Pierre le Mangeur (s’il s’agit bien du même personnage) ; restent Philippe et Pierre comme rédacteurs possibles.
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