Article de Maud Lecacheur et Aurélie Arrufat





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date de publication30.10.2017
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Séquence 1-Leur vie est un roman

Lecture analytique Marcel Schwob
Article intéressant : http://ecrit-cont.ens-lyon.fr/spip.php?rubrique55 :

Article de Maud Lecacheur et Aurélie Arrufat:auquel j'emprunte les éléments de l'intro
Grand lec­teur de Villon, tra­duc­teur de Shakespeare, admi­ra­teur de Stevenson. Parues en 1896, les Vies ima­gi­nai­res offrent au lec­teur le récit de vies sin­gu­liè­res, allant d’Empédocle aux assas­sins MM. Burke et Hare : ces êtres, réels pour la plu­part, demeu­rent rela­ti­ve­ment peu connus par rap­port à d’autres figu­res de leur temps, et c’est leur sin­gu­la­rité excen­tri­que qui les ras­sem­ble. Il s’agit pour l’auteur d’écrire entre les lignes de leur bio­gra­phie sup­po­sée, d’ima­gi­ner ce qu’ont pu être leurs vies, par un dépla­ce­ment de l’érudition qui sub­sti­tue l’ouver­ture des pos­si­bles de l’ima­gi­na­tion à la cau­sa­lité his­to­ri­que. L’ensem­ble frappe par une conci­sion – le récit de cha­cune des vingt-deux vies tient en moins de cinq pages – reven­di­quée par Marcel Schwob qui s’affran­chit des règles de la bio­gra­phie tra­di­tion­nelle, qui ambi­tionne l’exhaus­ti­vité, pour créer le genre nou­veau de la bio­gra­phie fic­tion­nelle .

L’œuvre de Marcel Schwob s’ouvre sur la dis­tinc­tion entre l’art et la science his­to­ri­que, à laquelle il repro­che sa visée trop géné­rale, au mépris de l’indi­vidu. Dans une bio­gra­phie his­to­ri­que, seuls les faits et gestes des grands hommes nous sont trans­mis, en cela qu’ils se rat­ta­chent à un événement, à une idée géné­rale ayant contri­bué à écrire l’his­toire totale telle que nous la connais­sons. Marcel Schwob désire rendre au par­ti­cu­lier toute sa richesse et sa valeur poten­tielle. Ce qui nous inté­res­se­rait dans la vie d’un homme ne rési­de­rait ni dans ses gran­des actions, ni dans ses idées, mais bien plutôt dans son extrême sin­gu­la­rité : ainsi, le moment où l’excen­tri­cité du per­son­nage le fait bifur­quer par rap­port à l’uni­vers des grands hommes fas­cine l’auteur. « L’art est à l’opposé des idées géné­ra­les, ne décrit que l’indi­vi­duel, ne désire que l’unique. Il ne classe pas ; il déclasse » : ce geste de déclas­se­ment per­pé­tuel est visi­ble dans l’usage exclu­sif des sous-titres des vies, qui cons­truit une typo­lo­gie iro­ni­que que le récit vient dis­tor­dre en s’écartant de la ter­mi­no­lo­gie inau­gu­rale. C’est par exem­ple la vie d’Alain le gentil qui est moins soldat, défen­seur de l‘ordre, qu‘un bri­gand fau­teur de désor­dre. 

Il découle de cette dis­tinc­tion entre bio­gra­phie his­to­ri­que et bio­gra­phie fic­tion­nelle une prise de dis­tance à l’égard du vrai. Les Vies ima­gi­nai­res s’affran­chis­sent des règles tra­di­tion­nel­les : des faits tels que la nais­sance, la mort, la filia­tion sont sou­vent modi­fiés afin d’attein­dre l’uni­cité de chaque indi­vidu. Toutefois, cet écart par rap­port à l’his­toire ne signi­fie pas un refus de l’érudition his­to­ri­que : Marcel Schwob cultive le goût du détail (une marque au flanc droit de Cyril Tourneur) et de l’anec­dote (la révé­la­tion de Cratès devant une repré­sen­ta­tion du Télèphe d’Euripide) sans se sou­met­tre à l’his­toire tota­li­sante, afin d’ouvrir le récit à la poly­pho­nie – prin­cipe d’écriture de La Croisade des enfants – à la mul­ti­pli­cité des pos­si­bles
« L’art du bio­gra­phe consiste jus­te­ment dans le choix. Il n’a pas à se préoc­cu­per d’être vrai ; il doit créer dans un chaos de traits humains. » Schwob page 16
 Dire l’unique passe par une ten­sion entre l’extrême conci­sion de chaque récit, qui semble rap­pro­cher étrangement la vie et la mort par cette briè­veté même, malgré une nar­ra­tion ellip­ti­que, et une esthé­ti­que du détail, lieu de la sin­gu­la­ri­sa­tion de chaque être où se conden­sent l’inté­rio­rité d’un per­son­nage selon la logi­que du bio­gra­phème que théo­ri­sera Barthes : le vête­ment prend ainsi une impor­tance signi­fi­ca­tive pour Frate Dolcino qui tient à garder son man­te­let sur le bûcher, ou pour Gabriel Spenser qui fait d’un drap cra­moisi à frange dédo­rée une robe de théâ­tre. De cette ten­sion jaillit une inten­sité rejouée d’une vie à l’autre.
Marcel Schwob entend « donner autant de prix à la vie d’un pauvre acteur qu’à la vie de Shakespeare, […] raconter avec le même souci les exis­ten­ces uni­ques des hommes, qu’ils aient été divins, médio­cres, ou cri­mi­nels. » (p. 17)

La plu­part de ces per­son­na­ges connais­sent des tra­jec­toi­res tra­gi­ques, pres­que tous côtoient la misère et l’exclu­sion, et les héros de cette œuvre sont pour l’ensem­ble des pros­ti­tuées, des voleurs, des pira­tes, voire des assas­sins : à cet inté­rêt envers la richesse des marges répond une phrase du Pape Grégoire IX dans La Croisade des enfants, selon laquelle « Dieu accorde la même part au grain de sable et à l’empe­reur. »

Le souci eth­no­gra­phi­que du proche se mani­feste non sans humour par un tra­vail sur les par­lu­res, qui en ren­dant compte de l’argot d’un per­son­nage – celui de Walter Kennedy par exem­ple – cher­che à faire enten­dre la rhé­to­ri­que d’une époque. 

 De manière plus dif­fuse, la cou­leur verte semble lier les vies d’Alain le Gentil, qui oublie d’arra­cher ses « man­ches vertes », de Cyril Tourneur qui voit le cada­vre de sa mère trans­porté sur une char­rette verte, ou encore de William Phips qui achète une maison dans l’Avenue Verte de Boston. Autant de motifs qui créent des liens entre ces vies éloignées dans l’espace et le temps, et qui grâce à leur mise en série don­nent au texte une dimen­sion cos­mo­lo­gi­que

Le statut « ima­gi­naire » de ces vies semble s’oppo­ser à un récit « réel », « his­to­ri­que », ou « avéré » puis­que l’inven­tion comble les blancs lais­sés par les docu­ments ou la légende : l’artiste brode autour des traces du passé, mobi­li­sant autour de chaque per­son­nage une matrice nour­rie par une connais­sance de l’uni­vers de l’époque 

Les Vies ima­gi­nai­res pro­po­sent alors une réflexion sur la lec­ture et la créa­tion, puis­que leur carac­tère ima­gi­naire est en partie le reflet des lec­tu­res de Marcel Schwob 

 celui-ci, dans une théâ­tra­li­sa­tion de plus en plus forte, témoi­gne de son tra­vail en pre­nant ses dis­tan­ces par rap­port à l’art de la bio­gra­phie. C’est par un geste iro­ni­que qu’il revi­site le maté­riau du passé, fai­sant se suc­cé­der dans des tona­li­tés très dif­fé­ren­tes figu­res bur­les­ques et figu­res nobles, dédra­ma­ti­sant le crime avec humour, cari­ca­tu­rant Walter Kennedy.

Si les Vies ima­gi­nai­res ouvrent la voie à une nou­velle appro­che de l’Histoire – qui sera pour Corbin fondée sur la sen­sua­lité – et à un « roma­nes­que sans roman », pour repren­dre l’expres­sion de Barthes, dont l’influence est visi­ble chez des auteurs comme Pierre Bergounioux ou Pierre Michon, la sin­gu­la­rité de Marcel Schwob tient cer­tai­ne­ment dans ce geste iro­ni­que que ne reconduit pas la lit­té­ra­ture contem­po­raine, fai­sant endos­ser à la fic­tion bio­gra­phi­que une fonc­tion mémo­rielle et cher­chant à sus­ci­ter de l’empa­thie pour ces figu­res minus­cu­les.
Carte france Guerre de 100 ans

http://medieval.mrugala.net/Guerre/Guerre%20de%20100%20ans/Guerre%20de%20100%20ans%20(1380-1450).gif










Introduction
Schwob amateur de Villon et traducteur de Shakespeare. Parues en 1896, les Vies ima­gi­nai­res offrent au lec­teur le récit de vies sin­gu­liè­res, allant d’Empédocle aux assas­sins MM. Burke et Hare : Schwob choisit des êtres, réels pour la plu­part, mais qui demeu­rent rela­ti­ve­ment peu connus par rap­port à d’autres figu­res de leur temps, et c’est leur sin­gu­la­rité excen­tri­que qui les ras­sem­ble. Il s’agit alors pour l’auteur d’écrire entre les lignes de leur bio­gra­phie sup­po­sée, d’ima­gi­ner ce qu’ont pu être leurs vies, de combler les manques. Dans la préface, l'auteur distingue son travail de celui d'un historien car la science historique ne s'attache qu'à des généralités et néglige les individus dans leur singularité.« L’art est à l’opposé des idées géné­ra­les, ne décrit que l’indi­vi­duel, ne désire que l’unique. »

Alain le Gentil, dans cette galerie de figures singulières est un personnage sans doute imaginaire ironiquement caractérisé par un trait de caractère « Gentil »-ou bien faut-il considérer le terme dans son acception religieuse = non Juifs et par extension les païens, ce qui constitue une notation ironique- sa « profession » : « soldat », désignation là aussi teintée d'ironie puisque c'est surtout l'existence d'un voleur de grand chemin que l'auteur s'emploie à brosser.

Le passage :

-s'attache d'abord à la jeunesse du personnage §1

-puis le 2nd montre le tour nouveau que prend l'existence d'Alain : comme le chemin qui le mène à Rouen, sa vie prend des détours : il devient voleur

-tandis que le §3 détaille l'anecdote de son arrestation

-avant que le dernier § ne relate son châtiment et sa fin tragique.

Toute une vie se trouve ainsi condensée en quelques pages composant ainsi la destinée tragique d'un homme ordinaire dont le lecteur se demande quelle part de vérité et de fiction elle comporte. A côté d'êtres ayant réellement et incontestablement existé : Empédocle, Paolo Uccello, Alain le Gentil contribue à esquisser les frontières entre le pur personnage de fiction et la personne réelle incluse dans un récit qui comporte une part livrée à la fiction et l'imagination.
Problématique :

En quoi Marcel Schwob propose-t-il un modèle voué à une postérité illustre : le récit de vie ou la biofiction dont les possibles vont être explorés par la littérature contemporaine ?
I-L'art et la manière d'écrire un récit de vie. Constitution d'un modèle
1-Schwob a l'art de reconstituer ou du moins de suggérer une époque : le personnage se retrouve ainsi inclus dans un univers qui brouille et mélange réalité et fiction.
Michaël Bakhtine définit la notion de chronotope.
Selon la définition de Mikhaïl Bakhtine, le chronotope romanesque se présente comme le centre organisateur des principaux événements contenus dans le sujet du roman et fonctionne comme le principal générateur de son action. L'image de la cathédrale dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo semble jouer précisément ce rôle. En rendant visible les passages entre espaces opposés ainsi que la transition entre temporalités, le chronotope de la cathédrale génère à la fois l'action et le symbolisme du roman; il réunit en lui toutes ses antithèses et éclaire la situation de chaque personnage. Comme l'église de Notre-Dame est l'édifice de la transition, le roman entier de Hugo est une œuvre de transitions.Revue d'histoire littéraire de la France Cet espace-temps est lié à des genres littéraires ou à des catégories.

les « régions » : « le plat pays de Normandie » « Le Poitou » « La lorraine » « Picardie » ou Flandres
les « villes » : Bordeaux, Angoulême, Bourges, Saint-Pourçain, Ponteau de Mer, Saint Quentin, Senlis, Rouen
A ces espaces qui lient effectivement la destinée du personnage à la route, au voyage et à la rencontre s'opposent des espaces clos

-les « granges » ou « la pipe de vin », dans laquelle Alain se réfugie pour échapper aux gens de guerre mais sans succès

-l'Eglise Saint Patrice, les « prisons »



A noter qu'à travers ces deux espaces clos situés au début et à la fin du récit s'opère un effet de boucle : Normandie/Rouen. Livré au hasard de la route dans le cœur du texte, Alain semble revenir à son point de départ, tout comme le contexte des granges qui esquisse un univers rural est relayé ensuite par la « haie fleurie » : ainsi le hasard se tourne presque en tragédie ordinaire.
Ces notations spatiales sont à associer à des notations temporelles beaucoup plus évasives qui sont toutefois présentes de façon plus ou moins explicites :

-La mention de Charles IX : roi de France 1422-1461. Roi de France, il est indissociable de l'épopée de Jeanne d'Arc. Il met fin à la guerre de 100 ans.

-ainsi les notations temporelles et spatiales paraissent-elles fournir un arrière plan : la guerre de cent ans : cf la présence du personnel militaire : « les hommes de guerre » le « capitaine » et les fonctions d'Alain lui-même : « soldat » qui se détourne cependant très vite de cette fonction à laquelle il a été contraint.

-on voit bien ainsi comment Schwob fait Histoire buissonnière en suggérant un contexte : celui de l'épopée de la guerre et de l'épopée de Jeanne d'Arc. C'est une destinée singulière et insignifiante qui l'intéresse à l'écart de la légende dorée officielle.
Pour donner corps à cette époque et ancrer le récit dans un espace-temps, c'est surtout l'utilisation de la langue qui contribue le mieux à esquisser le contexte :
-usage d'un lexique qui donne une couleur historique avec des termes vieillis : jaquet, chaperon, cotte, pipe de vin, carreau, gourd, abattre, braies

-il contribue à esquisser tout un contexte social, un monde : official, sergent, prévot, clerc ou lai

-l'onomastique avec un jeu sur le nom des personnages : Pierre Empongnart : verbe empoigner employé plus loin. Ydre de Laon

-usage de périphrases : « gens cavaliers » « hommes de guerre » « compagnie armée » ou d'expressions archaïsantes et populaires : « le feu saint-Antoine » pour désigner l'ergotisme ; geôle, membres affolés, larrons.



-mais la syntaxe est également mise à contribution : cf « lui persuada » /tournure : « La manière dont il fut enlevé fut telle » qui précède le récit de l'anecdote.
2-L'art du récit : une question de rythme. La maîtrise de la narration orchestrant le désordre d'une vie

« L’art du bio­gra­phe consiste jus­te­ment dans le choix. Il n’a pas à se préoc­cu­per d’être vrai ; il doit créer dans un chaos de traits humains. » Schwob page 16

Contrairement à l'historien, Schwob ne prétend à aucune exhaustivité. Il taille dans l'étoffe d'une vie

a-L'art du raccourci
Comme la plupart des textes du recueil, la vie du personnage se trouve ramassée en moins de cinq pages. S'affirme ainsi un art de la condensation et la volonté d'opérer un choix.
Le texte est ainsi marqué par la lacune : usage de l'ellipse :

-Elle est d'ailleurs initiale : le récit commence alors qu'Alain a « douze ans ». Il opère alors une analepse : l'enlèvement mais sans que celui-ci soit ancré dans une époque précise : a-t-il lieu alors qu'Alain a douze ans ? Auparavant ? Rien n'est donc précisé. La notation chiffrée agit donc comme une sorte de leurre avant de nous plonger aussitôt après dans l'incertain et le vague.

-Autre effet d'ellipse entre els apprentissages divers à la fin du 1er et l'apprentissage du jeu pipé

-ellipse avant l'arrestation annoncée et son déroulement

-ellipse possible entre les deux derniers même si le « aussitôt » semble le contredire.
Le récit est en outre marqué par de puissants effets de sommaire

-le plus significatif est celui des lignes 11 à 14 « et pendant 23 ans, courut la France... ». L'usage du passé simple et de trois verbes : fit savoir » « enseigna » « montra » résume un apprentissage qui s'accomplit sur des plans divers : social, amoureux...

-les verbes de mouvement : « passa » « franchit » « visita » « revint » et l'énumération des lieux accompagnent un récit qui semble aller tambour battant
-L'effet de rapidité est moins ostensible mais tout aussi efficace dans le dernier §. Ainsi en quelques lignes : on « vint le raser » « on le mit à la question » « il déclara ses crimes » « il fut lié(...) et pendu ». La fin du personnage semble expédiée tout aussi rapidement par l'auteur que par les représentants de la justice.
Le récit suggère aussi et ramasse des scènes itérative s :

-ainsi ligne 17 on passe du PS « ils le firent » à « ils feignaient » : l'imparfait est moins à valeur descriptive qu'il ne ramasse une action, un motif qui se répète avant que la déclaration du « mauvais sergent » ne vienne sonner le glas des pratiques frauduleuses
b-Au contraire, certains événements prennent la couleur de l'anecdote et sont développés sinon amplifiés

-ainsi le récit de l'enlèvement même si l'usage de phrases relativement courtes et l'emploi des PS donne de la vivacité à la scène

-même effet dans le récit de l'arrestation. Mais là encore, Schwob fait subir des accélérations à la narration : à l'attaque des phrases s'égrène le temps : « Et la nuit suivante » « Et la troisième nuit »
c-Enfin à l'inverse des raccourcis, le récit semble s'attarder sur des détails inutiles sont le lecteur ne perçoit pas clairement la vocation :

-mention de « la haie fleurie »

-détail sur « la vieille pipe défoncée à l'entrée du pressoir »

-mention des « manches vertes »

-il semble prendre le temps de s'inviter dans la conscience ou la vision des personnages : ainsi dans l'église « vit de beaux calices de métal riches et des burettes bonnes à fondre » : l'attention à ces objets procède de l'intention d'Alain qui voit déjà tout le profit à tirer plus que le danger qui le guette. Même effet sans doute dans « Ils envièrent les petites souris rôdeuses... » significativement, les trois larrons s'attardent sur des détails en apparence insignifiants, des animaux minuscules : les souris sont « petites » quasiment invisibles puisqu'elles sont « entre les dalles » et il n'est pas jusqu'aux « bribes » de pain. Comme ses personnages, l'auteur s'attache à des détails quasiment imperceptibles.

-le vêtement dans la logique du biographème étudiée par Barthes prend une importance significative.

J'aime certains traits biographiques qui, dans la vie d'un écrivain,
 m'enchantent à l'égal de certaines photographies ; j'ai appelé ces traits des « biographèmes ».Barthes,


Si j'étais écrivain et mort, comme j'aimerais que ma vie se réduisît, par les soins d'un biographe amical et désinvolte, à quelques détails, à quelques goûts, à quelques inflexions, disons des « biographèmes » dont la distinction et la mobilité pourraient voyager hors de tout destin et venir toucher, à la manière des atomes épicuriens, quelque corps futur, promis à la même dispersion ; une vie « trouée », en somme[6 sade,Fourier, Loyola
Tous ces éléments composent une biographie discontinue, lacunaire, centrée sur quelques biographèmes particuliers et juxtaposés selon le bon plaisir de l'auteur = des « brisures singulières et inimitables » selon Schwob.

Que tel homme ait eu le nez tordu un oeil plus haut que l'autre, l'articulation du bras noueuse; qu'il ait eu coutume de manger à telle heure un blanc de poulet, qu'il ait préféré le malvoisie au Château-Margaux, voilà qui est sans parallèle dans le monde. Aussi bien que Socrate, Thalès aurait pu dire : gnôthi seauton, mais il ne se serait pas crotté la jambe dans la prison de la même manière, avant de boire de la ciguë. Les idées des grands hommes sont le patrimoine commun de l'humanité : chacun d'eux ne possède réellement que ses bizarreries
II-Récit d'une vie exemplaire ? L'art de prendre des distances


Marcel Schwob entend « donner autant de prix à la vie d’un pauvre acteur qu’à la vie de Shakespeare, […] raconter avec le même souci les exis­ten­ces uni­ques des hommes, qu’ils aient été divins, médio­cres, ou cri­mi­nels. »

1-Une existence à la marge
Contrairement aux récits de vies consacrés aux hommes illustres et aux vies exemplaires (Antiquité) , le biographe s'intéresse ici aux êtres de peu ( perspective que l'on retrouvera chez Michon par exemple)

a-un être « insignifiant » accédant au statut du personnage
Titre éponyme. Il est associé à un titre, une fonction mais tout comme ses amis larrons il est doté d'un nom contrairement à la plupart des autres personnages constitués en groupes « les gens de guerre » ou en individu singulier mais réduit à un indéfini « un barbier » ou quasiment à la représentation d'un type « le bourreau « .

Si le personnage est lacunaire : nous ne savons rien de son physique, pourtant certains éléments de biographème et en particulier le vêtement lui fournisse une enveloppe : le jaquet, le chaperon, les manches vertes. Il est un nom et un corps habillé, torturé et finalement hâlé au soleil après la pendaison
Le personnage est lié à la transgression : loin d'être centré sur un personnage modèle, le récit se consacre à un larron qui se met « hors de l'ordonnance royale », signe d'un dévoiement qui est aussi celui qu'opère l'auteur par rapport au personnel traditionnel du récit biographique 

-cf. le lexique « dé pipé » « les gourds » « tabourin volé » « ils feignaient » »dupes » « leur jeu »

-les compagnons sont des larrons et l'un d'entre eux se nomme Marignon : homéotéleute qui lie tous ces personnages hors la loi

-oreille coupée ( châtiment infâmant) la pendaison, la charrette sont autant de châtiments infâmants

-la nature transgressive des personnages s'exprime à l'intérieur de l'Eglise:pas de spiritualité mais attention aux calices et aux burettes.
Néanmoins cette existence non exemplaire devient une sorte de destin tragique :

-la condensation du récit de Schwob rapproche la vie et la mort dans un effet de raccourci

-l'annonce du « mauvais sergent » comme un mauvais augure qui préfigure la fin d'Alain

-l'effet cyclique : l'enlèvement et l'arrachement initial « on l'emporta » est repris dans une sorte d'effet d'écho:torture finalement

-effet de répétition dans le motif : enfermement dans des lieux clos pour esquiver : la pipe de vin où il « s'était blotti » puis « il se glissa contre la croupe d'un cheval » et « il se logea contre le maître-autel » puis « il demanda à aller au retrait » mais chaque fois il est vaincu dans sa tentative d'échapper : « on l'emporta » (ligne 6) ; les empoignèrent (L.) « il fut lié.) traîné »

Sous l'apprente juxtaposition quasiment incohérente pointe donc une organisation, une sorte de répétition tragique qui caractérise la vie d'Alain le gentil.
2-Mais l'art du romancier se manifeste également dans une distanciation ironique par rapport aux modèles littéraires qui composent un arrière-plan
a-L'auteur prend le contrepied du récit épique attendu, malicieusement esquissé et d'emblée esquivé.



-la mention de Charles VII et de Rouen oriente vers l'épopée de Jeanne d'Arc mais au lieu de choisir une figure emblématique et reconnue, l'écrivain s'attarde sur un individu insignifiant et inconnu.

-ironiquement il détourne le type du soldat contenu dans le titre : à la ligne 1 on a « archer », la « cotte hardie » et l'éducation de Perrin Godin qui « lui apprit à tirer de l'arc et à ficher proprement son carreau dans le blanc »

-les territoires traversés sont pour certains ceux qui sont opposés à la France de Charles : le Poitou, Bordeaux, territoires des Plantagenet et lieux des influences anglaises ; Les Flandres ;

-La chevauchée épique est toutefois promptement remplacée par l'itinéraire du larron et ironiquement peut-être le carreau sur lequel tirait l'archer se mue en fin de récit en « carreaux » sur lesquels le lieutenant du prévot énonce la sentence.

B-Le récit introduit également un détournement burlesque : et fait voisiner dans l'Eglise le sacré du décor et le trivial des proccupations = manger qui viendra assez vite à bout de l'héroïsme. L'image des souris qui « s'engraissaient à grignoter les bribes du pain sacré » est à cet égard éloquente
de la même façon « calices » et « burette » perdent leur caractère sacré et deviennent « bonnes à fondre »

-l'ambivalence d'Alain dont on ne sait s'il est « clerc » ou « laïc » fait peut-être signe vers la figure du moine tel qu'on le rencontre dans la littérature médiévale plus préoccupé de satisfaire ses appétits que de percer les mystères sacrés.
C-L'utilisation et le détournement du récit picaresque :
-voir texte complémentaire le Lazarillo de Tormès:le jeune héros et son éducation résumée en quelques lignes en fin de §3 avec utilisation d'une image signifiante qui atténue l'expression crue ou au contraire en renforce l'efficacité : « la jeune Ydre de Laon, qui lui montra à abattre ses braies »

-jeune homme qui vit d'expédients, de jeu, de râpines avec la volonté d'échapper à sa condition

-mais contrairement aux conventions du roman picaresque, où le héros finalement s'intègre à la sociéte, ici fin tragique du personnage
d-Ironie, irrévérence, humour :
-jeu sur l'onomastique : Jeahan Poule Gras l'anglais

-jurer par Godon : déformation de Goddam

-ironie finale du récit:le bourreau exécutant la justice est celui-là même qui recueille les fruits des râpines : voir l'accumulation finale qui ferme le récit.
3-Un héros burlesque qui peut apparaître comme l'envers de l'auteur ou de l'écrivain
a-Clerc ou laïc : inversion d'une parabole biblique : la tragédie d'Alain, puni comme Jésus avec des larrons ?

Jeu d'inversion : rasé pour faire disparaître la tonsure

Figure ambiguë entre le soldat, le larron et le docteur ( voire le saint) capable de guérir du Feu de saint Antoine
b-mais ce qui caractérise également le personnage c'est son inaptitude au langage
-absence de discours direct

-il ne parle qu'indirectemennt : « il demanda à aller au retrait » ou au discours narrativisé « il déclara ses crimes »

-mais la maladresse du discours est suggérée par « se cria clerc » : usage des palatales, dominante de monosyllabes

- pauvre latin de ses psaumes »

- »il ne put venir à bout des pâtes nôtres » : au-delà de l'inversion burlesque du clerc incapable de réciter ses prières..

-inefficacité de sa parole :; « il eut beau jurer qu'un évêque l'avait confirmé d'un soufflet »

-et symbolique de la « gorge rompue » in fine
Contrairement à l'auteur, Alain est donc un personnage en quelque sorte orphelin du langage

-Au contraire parler, c'est être soumis à la question id est à la torture

-Son existence est au contraire soumise au discours d'autrui : discours indirect du « mauvais sergent » à la parole quasi prophétique ou « Le lieutenant du prévot prononça la sentence ». L'existence d'Alain est donc un produit en quelque sorte de la parole d'autrui.
Jeu de mise en abyme de l'auteur qui montre ainsi les pouvoirs de la parole pour construire une vie et un personnage ?

Conclusion
Le récit d'une vie centrée sur un personnage insignifiant dont Schwob essaie cependant de cerner la singularité
Le récit de vie : un roman sans romanesque se construit à travers un rythme imprimé à la narration ; collection de biographèmes selon un ordre et un rythme qui créent la tension du récit. Ici des bribes, des éléments simplement juxtaposés en apparence dans une alternance de raccourcis et d'amplifications, de fulgurances, d'ellipses ou au contraire de détail. Liberté et capacité d'invention de l'écrivain.-
Mais la biofiction comme genre littéraire dans la mesure aussi où Schwob revisite ses lectures, souvent sur le mode ironique.

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