L'imaginaire de la ville dans les romans





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L'imaginaire de la ville dans les romans

du XIXème et du XXème siècle

Oeuvres proposées :
La Curée de Zola
Les Faux-Monnayeurs d'André Gide

Quand Zola entreprend la rédaction de La Curée, entre 1869 et 1870, Gide naît à Paris. Mais quand Zola meurt en 1902, Gide  compose L’immoraliste qui lui vaudra bien après sa publication un grand succès. C’est donc quand Zola termine sa grande carrière d’écrivain que Gide entreprend de construire la sienne. Même si seulement quelques années séparent la rédaction des deux romans étudiés, les techniques romanesques qu’emploient les deux auteurs sont différentes. C’est pour cette raison qu’il est intéressant d’analyser les différences et les ressemblances entre La Curée et Les Faux-Monnayeurs tant du point de vue des formes que des contenus. Nous essayerons donc de savoir si les deux auteurs s’attachent autant l’un et l’autre à faire une critique de la société de leur temps ou bien s’il s’agit seulement pour eux de remettre la ville elle-même en question? Pour répondre à cette question nous analyserons comment les auteurs mettent en place le décor de leurs romans : la ville parisienne ; puis quelles sont les moeurs des sociétés dépeintes afin de mieux comprendre en quoi consiste dans chaque roman à la fois la critique de la société mais aussi de la ville.
 

  L’écriture zolienne est réputée pour ses nombreuses descriptions, qui ne sont pas de simples morceaux de bravoure. Au contraire, l’esthétique gidienne tend à dépasser la description en la supprimant. Aussi les descriptions de l’espace parisien sont-elles fondamentalement différentes chez les deux auteurs, ainsi que les quartiers en eux-mêmes. Cependant, les deux auteurs ont en commun d’excentré un de leurs personnages principaux pour mieux mettre en valeur le reste de l’espace.

  Zola écrit dans Le Roman expérimental que « l’homme ne peut être séparé de son milieu, qu’il est complété par son vêtement, par sa ville, par sa province ». Il conclut quelques lignes plus loin qu’il serait donc impossible d’essayer d’expliquer « un seul phénomène de son cerveau ou de son coeur sans en chercher les causes ou le contrecoup dans son milieu ». Pour lui, la description devient fondamentale pour que le lecteur apprenne à mieux connaître les personnages dont le narrateur lui parle. Dans la plupart des descriptions de La Curée Zola construit des champs lexicaux qui renvoient directement et implicitement aux traits de caractère des personnages, comme dans celle de l’hôtel Béraud du Châtel. Effectivement, quand l’auteur nous décrit le cadre de vie de l’ancien magistrat, on trouve nombre de mots qui insistent sur la présence abondante de la « fonte », du « fer », des « étoffes rigides », la « rudesse des planches ». Tous ces éléments contribuent à donner à l’hôtel de l’île Saint Louis une « nudité austère » et « l’apparence d’un cloître ». Il semble évident que tout ce vocabulaire renvoie au père de Renée qui nous est présenté avant tout comme « sévère et froid ». Se faisant, Zola développe la fonctionnalité de la description puisqu’elle devient un indice des personnages par contiguïté. L’esthétique gidienne est toute différente, voire antithétique, puisque l’auteur des Faux-Monnayeurs refuse une description trop concrète des choses. Quand il transporte le lecteur à Saas-Fée, il ne donne que très peu d’informations sur le milieu dans lequel évoluent les personnages. Bernard écrit simplement à Olivier que « ce qu’il y a de meilleur [à Saas-Fée] (...), c’est l’air qu’on y respire », qu’il y voit des montagnes et surtout qu’Edouard « trouve le paysage déclamatoire ». Gide ne considère pas que les lieux où il place ses personnages sont fondamentaux pour mieux comprendre leur personnalité. Au contraire, quand Gide parle d’un paysage, c’est uniquement en vue de montrer quel sentiment il provoque chez son personnage.

  Outre les méthodes de descriptions utilisées par les deux auteurs, La Curée et Les Faux-Monnayeurs ne décrivent absolument pas le même Paris. En effet les lieux principaux de que Zola s’attache à décrire sont tous situés à droite de la scène. Quand Aristide Rougon arrive de Plassans, il décide de s’installer avec Angèle rue Saint-Jacques mais son but est de pouvoir, comme son frère qui réside rue Penthièvre et comme Madame Sidonie domiciliée rue du Faubourg-Poisonnière, s’établir dans le Paris qui offre « la plus intéressant des spectacles », celui de la rive droite. Dans la suite de l’oeuvre on le voit donc vivre dans une franche camaraderie avec Renée et Maxime dans l’hôtel du Parc Monceau. Dans l’oeuvre, les protagonistes ne se déplacent donc que sur cette rive et les lieux les plus importants de l’oeuvre n’obligent que rarement les personnages à traverser la scène. Pour Zola, toute l’activité de Paris semble être concentrée entre le parc Monceau, les Tuileries où se déroulent les bals et la rue Le Peletier dans laquelle se dresse le café Riche. Si l’on peut affirmer que Zola ne se préoccupe que de la rive droite, on peut également assurer que Gide, lui, décide de faire évoluer ses personnages sur l’autre rive de Paris. Presque tous les acteurs des Faux-Monnayeurs sont en effet rassemblés sur la rive gauche de Paris : Passavant occupe la rue de Babylone, la famille Profitendieu habite rue T., la pension Vedel-Azïs se situe rue Vavin et les Molinier demeurent rue Notre-Dame des Champs. Une grande partie de l’action se déroule donc à Paris, autour du Jardin du Luxembourg et du VIème arrondissement, dont Gide démontre la centralité en faisant voyager ses personnages dans d’autres pays mais en ramenant toujours le noeud d’intrigue dans la capitale française. Mais Gide et Zola, même s’ils ne décrivent pas les mêmes quartiers, ont en commun d’excentré un de leurs personnages en ne le plaçant pas dans le même quartier que les autres.

  On remarque en effet que dans La Curée et dans Les Faux-Monnayeurs des personnages dont le rôle est capital pour le roman n’habitent pas sur la même rive que les autres protagonistes. Dans La Curée, l’hôtel Béraud du Châtel, qui se situe sur l’île Saint Louis, apparaît comme un lieu excentré puisqu’il ne se trouve pas à proximité des habitations des autres personnages principaux. Le lecteur se méprendrait en pensant qu’il s’agit d’un simple lieu de passage. Au contraire, Zola confère à l’hôtel Béraud une importance toute particulière puisque ce ne peut être qu’à cet endroit que Renée retrouve des repères. C’est en effet dans ce lieu où vit son père que Renée peut échapper à sa vie « adorable et tapageuse ». La prédominance de ce lieu est aussi mise en valeur par les nombreuses descriptions que Zola lui accordent, avant tout pour le mettre en opposition avec le Paris de la rive droite, qui, comme nous le verrons par la suite, ne représente pas du tout les mêmes valeurs, mais des valeurs antagonistes. Dans Les Faux-Monnayeurs, l’éloignement d’Edouard à Passy, c’est-à-dire à l’ouest du VIème arrondissement, procède de la même intention. En effet, si Gide décide de ne pas placer ce personnage important pour le roman à proximité des autres, c’est parce qu’il n’adopte pas le même style de vie. Bien que Gide ne nous fasse aucune description de l’endroit où vit Edouard, la simple évocation du nom de Passy est très significative d’une part parce qu’Edouard est le personnage des Faux-Monnayeurs qui permet de relier toutes les intrigues entre elles mais d’autre part parce que l’auteur peut ainsi mettre en valeur le fait qu’Edouard vive en dehors de tout système familial, à la différence des adolescents qui essayent de s’en libérer. Il apparaît donc clairement que les intentions de Gide et de Zola sont les mêmes. Il s’agit pour eux de faire apparaître une réelle opposition entre les personnages excentrés et les personnages qui vivent dans le Paris qui occupe le reste du roman. Ainsi, nous observerons comment monsieur Béraud du Châtel s’oppose à la décadence de la rive droite de Paris et comment Edouard échappe au système familial, élément fondateur de la bourgeoisie bien pensante de la rive gauche.

  Ce dernier point commun entre les deux auteurs les rapproche donc, même s’ils n’utilisent pas les mêmes techniques de descriptions et si le Paris qu’ils décrivent n’est absolument pas le même. Mais ce Paris, qui semble tant choyé par Zola et par Gide, n’est non seulement pas le même  au niveau des quartiers, mais il est également totalement différent dans ce qu’il représente.
 
 

  Outre la description et les quartiers qui sont décrits, d’autres éléments sont totalement différents chez Gide et chez Zola, comme l’époque dans laquelle se situe l’action et la population qui habite les Paris décrits. Mais, une fois de plus, Gide et Zola se rejoignent sur un point, c’est que leur intention à tous deux est de caractériser la société en dévoilant et en analysant les relations familiales entre les personnages.

  Zola décrit la rive droite et Gide la rive gauche. En plus de cette différence déjà fondamentale, on peut observer que les époques auxquelles se déroulent les deux romans ne sont pas les mêmes. Cet écart dans le temps que l’on peut observer chez les deux auteurs n’est pas un fait anodin parce qu’il détermine qu’elle est l’atmosphère dans laquelle se déroulent les actions de La Curée et des Faux-Monnayeurs. L’action de La Curée débute en octobre 1862, alors que la ville est occupée par les « grandes démolitions » que représentent les travaux Haussmanniens. Tout au long du roman, mais avec une plus significative insistance vers la fin de l’action, Zola nous dépeint un Paris encore en reconstruction. C’est ce que le lecteur peut constater lors de la visite de Saccard et des quatre hommes qui l’accompagnent sur le chantier de « la trouée  de démolition que creusait le futur boulevard du Prince-Eugène ». Dans ce passage de La Curée, on peut même affirmer que c’est un Paris violé qui nous est présenté, un Paris dont les démolitions montrent au grand jour les « petites maisons », lieu de débauche sous Louis XV, et qui dévoilent même l’intérieur de l’ancienne maison du rémouleur. A ce Paris, tout agité par l’effervescence que provoquent les travaux d’Haussmann, s’oppose le Paris beaucoup plus came qu’est celui des Faux-Monnayeurs. Gide préfère en effet faire évoluer ses personnages dans le Paris d’après-guerre. Ainsi, même si les descriptions de l’espace sont pratiquement inexistantes, on peut tout de même observer un Paris à peine reconstruit, qui a pansé ses plaies et retrouve à nouveau la tranquillité.

  Si Gide et Zola ne situent pas les actions durant la même époque, ils s’attachent cependant à décrire les mêmes classes sociales. A la tranquillité de la rive gauche, Gide associe une classe sociale aisée. Les métiers exercés par les pères de famille nous le montrent clairement : Monsieur Profitendieu est ironiquement désigné par Bernard comme n’étant que « Monsieur le juge » ; Monsieur Molinier, quant à lui, est président de chambre. Leur implication dans cette société bourgeoise est également dénoncée par leur seule préoccupation lors de « l’abominable scandale » des orgies qui occupe le début du deuxième chapitre de l’oeuvre : ne pas compromettre « de très honorable famille ». Le  comte Robert de Passavant étale son faste dans son hôtel rue de Babylone. Vincent, pour s’y rendre au début du quatrième chapitre, emprunte la rue du Bac « où quelques bourgeois attardés circulent encore ». Edouard habite à Passy, la région Ouest de Paris où se déplacent les bourgeois. Les personnages principaux des Faux-Monnayeurs évoluent donc dans un milieu bourgeois. Il en va de même pour ceux de La Curée. En effet, Zola nous présente dès le début de l’oeuvre, lors de la promenade au Bois de Boulogne, une société composée de duchesses, de baronnes, de comtesses, de marquises. Lors du premier dîner chez les Saccard, c’est cette même société bourgeoise que le lecteur retrouve dans le « grand luxe » de l’hôtel du Parc Monceau. Zola va même jusqu’à désigner Renée comme « une des colonnes du second Empire ». Tout l’entourage des personnages principaux fait partie de la bourgeoisie ou de la noblesse. Zola met cet élément en valeur en dépeignant également le portrait de quelques dames qui « vivent en garçon », comme Laure d’Aurigny, ou en dévoilant « les mauvais lieux de Paris lors du bal de Blanche Muller. On peut alors se demander dans quelle mesure les deux auteurs, bien qu’ils décrivent deux milieux avant tout bourgeois, nous présentent deux sociétés aux moeurs totalement différentes.

  En effet, bien que les personnages des deux romans soient issus de la bourgeoisie, on observe une différence fondamentale des relations familiales décrites par Gide et par Zola. La famille semble être le milieu naturel de tous les personnages importants des Faux-Monnayeurs; il n’y a qu’Edouard qui reste quelque peu en dehors du système familial et c’est la raison pour laquelle il n’habite pas à proximité du VIème arrondissement. Gide semble avoir pour objectif d’analyser les différentes sortes de familles pour savoir quelle serait la meilleure forme d’éducation. C’est ainsi qu’une famille qui cache la vérité à ses enfants, comme celle de Bernard qui ne lui a jamais avoué sa réelle origine, n’est pas une bonne famille, comme celle qui est faussement puritaine et qui enseigne aux cadets des principes auxquels elle ne croit pas. Les familles sont donc vues d’un point de vue négatif par Gide, d’autant plus à travers le personnage de Bernard qui, dès le début du roman, estime que sa liberté ne peut être acquise qu’au prix d’une lutte avec son père et sa mère. Mais, même si les relations entre les parents et les enfants sont parfois difficiles, dans le roman, le respect des adultes est toujours plus ou moins présent, comme la lettre dans laquelle Bernard avoue : « Excusez-moi de parler ainsi; (...); mais ce que j’en dis va vous permettre de le mépriser, et cela vous soulagera ». Au contraire dans La Curée, la notion même de famille semble être pulvérisé anéantie par les mauvaises pensées de Maxime, de Renée et de Saccard. Ainsi, le fils et le père se retrouvent dans les mêmes endroits peu recommandables, ils échangent leurs femmes consciemment, comme des camarades, et Renée qui veut assumer son rôle de mère envers Maxime finit par commettre l’inceste. Renée ne voit que très rarement son père mais quand elle retourne à l’hôtel Béraud du Châtel, ce n’est pas par acquis de conscience mais pour des besoins financiers. Pour Zola, la famille n’est donc pas le milieu qui favorise une évolution équilibrée du personnage puisque au contraire, elle semble le pervertir encore plus en lui faisant perdre toute notion du respect de ses aînés.

 L’époque que nous dépeint Zola semble donc délétère à tous les niveaux. Ses personnages sont baignés par l’effervescence des travaux haussmanniens, et la classe bourgeoise oublie les valeurs et fait de la famille une franche camaraderie. Au contraire, Gide semble laisser à ses personnages bourgeois encore quelques principes de vie, comme le respect des parents. Mais n’est-ce pas là qu’une apparence?
 

 Le fait même que les deux auteurs décrivent deux sociétés issues du même milieu mais dont les moeurs familiales sont différentes est un élément qui les rapproche fortement. On remarque en effet que sous couvert d’une simple description des relations de leurs temps Zola et Gide font tous les deux, mais de manière différente, une virulente critique des moeurs des sociétés qu’ils décrivent et de ce que représente la ville de Paris elle-même. Cependant, une fois encore Gide et Zola diffèrent quand il s’agit de considérer l’influence de Paris sur les personnages, ce que le lecteur peut mieux comprendre grâce à l’analyse de deux des protagonistes : Bernard et Renée.

  Zola fait une sévère critique du Paris du XIXème siècle, siècle de l’argent et de la chair. C’est ce que l’on constate grâce aux mots qu’emploie le narrateur. Au début du deuxième chapitre, Aristide n’est désigné que par des termes qui rappellent une bête : il a « le flair des oiseaux de proie », « des appétits de loup » et il est « féroce ». De plus,  Saccard est non seulement un « spéculateur » en affaire mais aussi dans tout ce qui concerne les manipulations psychologiques. C’est ainsi qu’il baise le coup de sa femme uniquement parce qu’il a eu la « révélation d’une nouvelle tactique ».  Ses moeurs amorales touchent toute la famille Rougon. Saccard reconnaît en la personne de Sidonie « cet appétit de l’argent, ce besoin de l’intrigue qui [caractérise] la famille » et il est dit que « la race des Rougon s’affine en Maxime », devenant « délicate et vicieuse ». Toute cette perfidie atteint également les autres personnages de La Curée. On nous dévoile ainsi l’homosexualité entre Madame Haffner et La marquise d’Espanet, les profondes rêveries de Renée et son besoin d’une « jouissance rare et inconnue », les bals de Blanche Muller : autant de scènes de la vie quotidienne à Paris qui dévoilent que seuls l’argent et la chair procurent du plaisir. Gide peut sembler moins sévère. Pourtant, il fait une critique des moeurs de son temps tout aussi virulente. Les valeurs familiales qui semblaient être bien plus saines que celles qu’entretiennent Saccard, Maxime et Renée ne sont pour lui que des modèles grotesques que la société propose, voire impose, à l’individu. Le narrateur dénonce que les personnages vivent dans « un monde où chacun triche ». Les adultes se proposent ainsi d’enseigner aux plus jeunes des valeurs auxquelles ils ne croient pas, comme Azaïs dans la pension. Les personnages sont parfois tellement faux qu’ils reprennent à leur compte des idées qui leur ont été soumises par d’autres. Au deuxième chapitre de l’oeuvre, Molinier confie à Profitendieu qu’une affaire « risque de [l’] entraîner plus loin qu’[il] ne le [pensait] d’abord ». C’est exactement cette même idée que le juge d’instruction répète à Edouard au douzième chapitre. Paris semble donc apparaître comme une ville qui corrompt les personnages tant au niveau matériel qu’au point de vue moral.

  C’est sur ce point que les deux auteurs diffèrent essentiellement. On peut effectivement se rendre compte que tout au long de La Curée Zola présente Paris comme une ville qui aliène les personnages, comme si elle était elle-même une personne qui prive les autres de leur liberté. On peut encore voir ici la prédominance du déterminisme dû au milieu dans lequel évoluent les personnages mais Zola le pousse véritablement à l’extrême puisque la ville devient elle-même vicieuse, elle se plaît à « [prolonger] la journée ardente, avant de se décider à gagner son lit ». Lors de l’inceste entre Maxime et Renée, le narrateur dit de Paris qu’elle est « une ville complice ». Le lecteur prend ainsi conscience que c’est Paris qui oblige les personnages à se livrer à cette « curée » que Zola dépeint tout au long du roman, c’est la ville qui rend les humains aussi féroces que des bêtes puisque « être pauvre à Paris, c’est être pauvre deux fois ». Mais si le Paris que Zola entreprend de décrire est un personnage qui aliène les autres acteurs de l’intrigue du roman en les privant de leur libre arbitre, celui de Gide est, de ce point de vue, tout à fait différent. Bien que les personnages soient intrinsèquement liés au nom de la rue dans laquelle ils habitent, et même si la centralité de Paris est prouvée par l’ensemble des Faux-Monnayeurs, la ville n’aliène pas les personnages et les laissent libres de leurs choix. C’est ce que l’on peut notamment affirmer grâce aux allusions de tous les voyages qu’entreprennent les personnages, qu’ils fassent partie des protagonistes ou de personnages secondaires. En effet, beaucoup d’autres lieux que la capitale Parisienne sont évoqués, tels que l’Angleterre, l’Amérique, Houlgate, la Corse, Monaco, Saas-Fée ou encore l’Afrique. Cet élément permet au lecteur de prendre conscience que les personnages choisissent de se rendre à Paris, d’en partir ou encore d’y revenir sans que la ville exerce sur eux une attraction inexplicable.

  On peut en effet comparer les destins de Bernard et de Renée pour comprendre l’influence de la ville sur le déroulement de leur vie et pour cerner quelle est la part de liberté que les auteurs ont conférée à leurs personnages. Les Faux-Monnayeurs sont présentés par Claude-Edmonde Magny, dans son Histoire du roman français depuis 1918, comme un « roman de l’adolescence ». On assiste à l’évolution d’une bande d’adolescents et l’auteur nous fait partager leurs doutes, leur refus de l’autorité parentale, leur exaltation. Bernard fait parti de ceux-là, mais il se démarque par sa réelle exigence de liberté. Il semble être le seul qui soit capable de quitter son foyer familial pour vivre des aventures qui lui sont propres et pour les assumer. On peut parfois penser que Bernard, à partir du moment où il quitte le foyer familial, vit une initiation à la vie. Il ne pourra avoir l’impression d’être libre qu’une fois que cet apprentissage sera complet. C’est en cela que Gide nous démontre que son personnage est libre. Il quitte Paris parce qu’il le décide et il revient chez lui, de la même façon, parce qu’il le choisit. Au contraire, si l’on analyse la situation du personnage de Renée, on s’aperçoit que son parcours personnel se situe à l’opposé de celui de Bernard. Au début du roman, elle éprouve « une tentation immense » à cause de l’ennui. Elle ne décide donc en rien d’agir comme elle le fait avec Maxime mais elle est poussée à l’acte incestueux d’une part parce qu’elle est las et d’autre part parce qu’elle est entraînée par l’effervescence du Paris de l’Empire qui offre « le plus intéressant des spectacles » et où la société se demande « à quel amusement elle [va] tuer le temps ». Zola insiste sur cette privation de liberté grâce à l’introduction et la péroraison de La Curée. En effet, entre la première promenade au Bois en octobre 1862 et la dernière qui se déroule en 1864, rien n'a changé : on y retrouve les mêmes personnages, les mêmes complicités, les mêmes préoccupations. Mais l’élément qui revient, c’est aussi la « ville complice » à laquelle songe Renée. Elle semble la considérer comme responsable de ses débauches puisqu’elle l’oppose aux lieux de paix de son enfance. L’évolution que connaît Bernard et la stagnation de Renée sont deux éléments qui permettent de comprendre que Gide laisse ses personnages libres à l’intérieur de la capitale tandis que Zola les emprisonne dans une ville qui les pousse à la dépravation.
 
 

  Zola accorde une importance capitale au milieu dans lequel évoluent ces personnages tandis que Gide, lui, le préfère abstrait. Ainsi, la rive droite est soigneusement décrite par l’auteur de La Curée tandis que la rive gauche est évoquée par Gide. De plus, les deux auteurs ne s’attachent pas à dépeindre la même époque, bien que tous les deux préfèrent expliquer le fonctionnement de la classe bourgeoise, entre autres à travers les relations familiales. Cette analyse leur permet à tous deux de faire une sévère critique des sociétés qu’ils décrivent mais Zola incrimine la ville alors que Gide ne la considère pas comme un facteur déterminant des coutumes de ses personnages, ce que l’on peut comprendre en comparant les destins de Bernard Profitendieu et de Renée Béraud du Châtel. Il apparaît donc clairement que Gide n’a pour dessein que de remettre en cause les moeurs et la morale de la classe bourgeoise du début du siècle tandis que Zola, lui, préfère déresponsabiliser ses personnages en faisant de la ville le personnage facteur du trouble et de la décadence. Les personnages de Gide sont ainsi libres d’évoluer dans le temps et dans l’espace de la ville, bien que celui-ci soit restreint, mais les protagonistes de La Curée sont déterminés à subir l’influence de l’effervescence parisienne, même si c’est au prix de leur liberté individuelle.
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