Journal Mulot : texte en cours, chapitre inachevé





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date de publication01.11.2017
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Journal Mulot : texte en cours, chapitre inachevé.



Certains ont vécu avec de grandes questions : qu’est-ce que la métaphysique ? Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Or, il existe une question plus énorme encore, le simple fait de la formuler fait déjà craquer l’esprit : qu’est-ce que Radio Mulot ? Au chapitre précédent, nous étions le nez dans l’herbe à tenter d’y répondre, à la pause de midi, parmi les fourmis géantes et les couverts en plastique, lâchement abandonnés. Qu’est-ce qu’un projet qui dépasse de quatre fois – chiffre arbitraire – l’échelle d’une vie humaine ? Pourquoi tant de déraison ? J’ai entendu depuis qu’il n’était pas bon de souffler plus haut que l’on a l’esprit. Il semblerait par malheur que je me sois mis exactement dans cette situation, au moins sur un plan pratique.

Au départ, l’idée était d’envahir un flux radiophonique par le relief et toutes les formes de la vie brute, telle qu’elle se manifeste et en totalité. Non pas reflet esthétique mais projection de la vie même : conversations téléphoniques, intimité amoureuse, piquenique au soleil, discussions serrées, conversations légères, altercations, paroles délirantes, conflits en tous genre, cris dans la rue, histoires de cour d’école, queue à la boulangerie, réunions de travail, rapports d’expertise, dépositions au commissariat, etc. – le tout sans annonces, sans but apparent, sans logique et sans explications. En 1997 on entendait déjà le bruissement du monde, quelque part sur la carte urbaine : « - Tu vas quand même pas passer la serpillère sur Grand Pat ? »

Pourquoi dériver ici le cours de la vie humaine ? Plusieurs raisons. Il y a une esthétique à donner à voir le mouvement de la vie, la vibrante, volatile, oublieuse matière des jours, sans intention particulière, avec un format sans limites, un cadre ouvert à tous vents. Documentaire sans sujet ou dont le sujet ne cesserait de se transformer. Voir à travers l’œil de Dieu, et finalement tout embrasser, tout vivre et tout comprendre, sans qu’un tri ne s’opère, sans choix ni divisions. Puisque la totalité reste inatteignable, il s’agissait d’en gouter au moins la saveur, donc le vertige, une telle saveur étant nécessairement vertigineuse.

Autre raison, autre idée : casser la linéarité du temps, brouiller dans un même élan les frontières abruptes entre le dedans et le dehors, l’hier et l’aujourd’hui, pour atteindre un pur présent, un présent éternel pour un corps absolu, flottant dans un espace multidimensionnel. Omnipotence et ubiquité. Les amis sont tous ici, tous en même temps et tout le temps. La fête ne se termine jamais. Personne ne meurt, rien ne s’altère. Tout s’additionne, tout augmente. L’océan vient se briser doucement sur la moquette du salon comme dans ces posters naïfs, à la mode dans les années 70. On ne se demande plus si l’on doit prendre le train pour aller sur la côte, se rendre ici ou là : tout cela vous tombe dessus, comme la pluie, comme l’amour, comme le malheur, mais expurgé des morsures de la réalité.

Rêve d’un espace où tous les trains se croisent, où les jardins et les gares, les berges tranquilles et les places surpeuplées, lieux publics et lieux privés entrent en collision, en résonnance, en circulation. Un espace où les périodes de la vie, au lieu d’être promises à l’ensevelissement, ratatinées par une mémoire avare, se dresseraient toutes ensemble, mues par l’effet d’une continuité fantastique. En effet nous sommes principalement portés à ressentir, concevoir, espérer, désirer, et nous nous consumons doucement dans un vide mental, un élan sans point d’appui, voué à tourner en boucle dans les sphères impénétrables de l’intimité, un élan verrouillé par de hautes murailles. Même l’action n’entraine en général que de modestes effets, dans un monde finalement réduit au scintillement.

Car la vie, la vraie vie consiste essentiellement à passer l’aspirateur, faire la vaisselle et payer son loyer. Aussitôt ensuite, le temps d’une promenade, un café au soleil, apprendre deux-trois tours de magie, le corps se détraque et l’on finit dans une formule : à celui qui sifflait si bien en lavant les assiettes. Face à cet état de fait, l’idée Mulot était de plonger tout cela dans le whisky, dans les puissances d’une création perpétuelle, une explosion formelle relevant à la fois de l’innocence et de la révolte : les factures, les aspirateurs, les épreuves et les tracas, les petites victoires comme les frustrations, les œuvres d’art comme les histoires drôles : tout dans la centrifugeuse ! Le quotidien, absurde et retors, élevé au rang d’une constellation, d’une turbulence cosmique. Quand la réclame s’écrie : Tout doit disparaître ! - le poète répond : tout doit se mettre à briller – y compris ce jeune étudiant en informatique, au pied de la Maison Radieuse, qui commençait à raconter vraiment n’importe quoi, en souriant beaucoup, le cerveau détraqué par l’alcool. Je ne puis me souvenir d’une seule de ses paroles justement parce qu’à l’époque rien n’était enregistré, mais je souhaitais que ce monologue fou ne cessât jamais, tant il bousculait les habitudes et la banalité, mais surtout, avec une innocence, un naturel qui le rendaient infiniment plus insolent, plus touchant que par exemple, ceux des poètes contemporains qui les produisent et les orientent, à travers des formes soignées. Qui vomit sur son pantalon a du style et parle un langage vrai. Où l’on trouve deux autres directions au sein de cette utopie : s’abreuver à la source même de l’art, et se saisir du réel pour son caractère naturellement subversif – à tout le moins sa force d’apparition. Et ainsi, lui restituer son étrangeté.

Vouloir plonger l’auditeur dans toutes les aventures et les formes du monde sensible sans opérer un tri précis, sans concept éprouvé, c’est aussi faire l’expérience d’un envahissement de l’activité rationnelle par les puissances de l’inconscient ou encore le ramener au sentiment de la vie intra-utérine, une période de l’existence où le monde n’était pas encore une charge, un projet, un défi perpétuel, une énigme, un monstre égoïste et fascinant – une période subaquatique, faite uniquement de sensations. Il va sans dire que l’association d’un flux sans coupures, avec la radiophonie et l’audio comme support unique offrent un contexte idéal pour ce type d’expérience.

Pourtant, on ne peut prétendre résumer les chatoiements du monde à ce que percevrait un aveugle sanglé sur un fauteuil, le programme fût-il sublime, d’ailleurs il ne l’est pas. Il y eut pourtant beaucoup de travail et beaucoup de mauvais travail : des kilomètres de bande enregistrée sur une période de presque vingt ans, donc au premier chef, un exercice de captation et d’accumulation, presque une vie dupliquée. Tant de situations, d’histoires oubliées, où affleurent parfois des lieux géographiques, des atmosphères, le bleu du ciel à la fenêtre, le vent courbant les peupliers, la vie enfantine envahissant les squares, la promenade, langoureuse, dialoguée, dans les ruelles immuables de villages lointains, le marteau des charpentiers dont le son tournoie dans l’espace avec celui des disqueuses, des pistolets à rivets, des jurons déformés par l’écho.

A dire vrai ou pour me contredire, ces kilomètres de bande accumulés relèvent moins du paysage japonais, des marteaux vibrant dans l’azur que d’une indiscrétion monumentale à l’endroit d’une réalité rarement pertinente, rarement exploitable, deux funestes nouvelles auxquelles s’ajoute une troisième dont les autres dépendent : l’insuffisance technique des captations. Celle-ci est pratiquement indépassable quand le micro doit rester invisible et pourtant bien placé, constamment actif et dans toutes situations : courses-poursuite, émeutes, incendies, raz de marée. Du reste, nul besoin de situations extrêmes pour abimer les enregistrements : un peu de vent, un mauvais placement, de la musique de fond et des rassemblements générateurs de bruit suffisent largement à tout détériorer. (Il est d’ailleurs frappant de constater combien est laide, confuse et douloureuse la marée sonore des rassemblements humains. Espérons seulement qu’elle ne soit pas l’indice, repoussant, des contenus qu’elle charrie et qui la constituent.) Sans un dispositif de studio, disions-nous, à plus de quatre ou cinq personnes tout enregistrement, toute cohérence formelle, toute lisibilité est perdue ou simplement gâchée.

Je place le micro dans une pièce, mais l’interlocuteur se positionne dans l’autre pièce. S’il est dans la bonne pièce, le micro est toujours trop loin, jamais au bon endroit, jamais bien orienté. Dois-je recevoir des confessions, récits, commentaires amusants, incroyables ou intenses : la soufflerie du projecteur diapo étouffe ou recouvre les voix : la poésie des réactions et des associations plastiques est compromise voire barrée d’un trait. Hier soir encore, petit dialogue debout dans la rue, mais noyé par l’épouvantable concert de salsa pour la fête de la musique. D’autres fois, on pose un sac ou un manteau directement sur le micro : grandes sécheresses, cyclones, coulées de boue : ainsi finissent la plupart des idéaux.

A Montmartre, je dors dans une volière, qui abritait autrefois, dit-on, un aigle royal. La veille, un jeune compositeur m’a fracturé l’épaule, lors d’une discussion au sujet d’Erik Satie – et du degré de conscience ou d’amour avec lequel on fabrique les enfants. Au cœur de la nuit, la fracture m’empêche de dormir, et tandis que je suis absorbé par des fragments de Bernard Noël, dans une revue somptueuse au papier jauni, je reçois un appel sur le mobile : dans un taxi, deux compères sillonnent la ville, m’exhortent à les rejoindre, si c’est bien le sujet du discours car à vrai dire je n’y comprends pas grand-chose : un certain Moz est dans un tel état d’excitation que sa voix même est méconnaissable, on croirait un Tex Avery sous acide lysergique, et sa modulation, son timbre sont pour le moins singuliers, il ne cesse de répéter mon nom, suivi d’invitations en langage inconnu. Derrière, on perçoit le vrombissement feutré de la voiture. S’entame alors un dialogue de sourds et ne pouvant parler à haute voix, à des appels qui me restent obscurs je réponds invariablement : - je suis blessé, Moz, je suis blessé, j’ai l’épaule cassée. Mais dans le taxi, le dessin animé ne semble pas comprendre et ses images étranges se succèdent à nouveau. Ne sachant pas activer le haut-parleur du mobile, je n’aurai aucune trace de ce curieux dialogue, malgré des années de pratique de l’enregistrement, et presque une attention constante : un autre exemple de moment singulier, dont l’effet de surprise compromet tout espoir de saisie. C’est peut-être en ce sens qu’Andy Warhol disait de son magnétophone, qu’il appelait sa « maman » : il n’a qu’une seule touche : « erase ».

Il y a autre chose à observer quand les traces audio font défaut, sans qu’une histoire spécifique ou un quelconque évènement ne les aient rendues absolument souhaitables. Ainsi, cette longue promenade amoureuse sur les bords de la Sèvre, H. et moi désirant probablement tout du monde mais comme on aura fini par le comprendre, une telle aspiration doit recevoir ses limites et buter sur la cale de Beautour, à partager les saveurs d’un café en fin d’après-midi, face à un panorama fluvial fait d’écluses, de quelques pécheurs, du paysage verdoyant dressé à flanc de coteau, qui nous fait face à quelques centaines de mètres, avec une belle clairière suspendue dans les hauteurs, comme je les aime, de celles que l’on arpente jamais, que l’on voit toujours de loin. Entre le point d’arrivée et le point de retour nous avons fait une boucle étrange quoiqu’ayant sa logique propre dans l’esprit intuitif de ma compagne, plus belle au crépuscule, stoppant tous les dix mètres pour observer la végétation, humer tout ce que de petites narines roses, ouvertes et mobiles peuvent sentir : ainsi nous rejoignons la voiture par ce bouclage improvisé alliant géographie, sentiments diffus et sensations physiques, temporalité baignée d’insouciance, comme si je la voyais, cette journée, déjà plongée dans la mémoire, dans une forme de rêve, d’instants bénis, précisément parce qu’ils sont légers, parce qu’ils précèdent ou justifient la fin des fins sans autre contrepartie que cette intimité passagère et promise à l’oubli.

Ce jour-là, l’enregistreur était allumé mais à mon insu affichait « carte pleine » depuis le début de la promenade. Sans doute, avec les années cette obsession des traces vivantes a glissé d’un projet esthétique assez précis vers une pratique existentielle ayant comme conséquence une sorte d’affolement métaphysique : car un système vivant à « retenir «  la vie ne fait qu’exagérer l’évidence de sa fragilité, de son insignifiance en terme de contenu, de sa constante dissolution dans l’oubli – oubli qui est aussi, dit-on, une nécessité physiologique. Aussi, dans un autre journal j’ai tenté de dépeindre cette journée avec le but avéré d’en retrouver les saveurs quarante ans plus tard. Pour m’apercevoir qu’il n’y avait rien à en dire, à moins de creuser dans la matière même du sentiment, ce que l’enregistreur ne sait pas faire. Quant à nous autres, qui le saurait si ce n’est le poète lui-même ? En conclusion, je notai ceci : Nous avons ri plusieurs fois, fait un concours de bateau avec les coques d’avocats mais après une journée et une nuit j’ai déjà presque tout oublié, oublié les détails. Or c’est principalement par les détails que cette journée était précieuse, agréable et douce. Toute la sève d’un moment, d’une relation, d’un climat, tiennent à des détails impossibles à relater ou à fixer en dehors d’un flux naturel dont on ne peut les extraire. A cet égard l’enregistrement a toute sa puissance car il garde intacte la continuité et les enchainements d’une séquence dans leur déploiement intégral – petite statue d’Artémis aperçue dans la niche d’un mur, ouvriers torse-nu dans un nuage de poussière, lumière filtrée sous les parasols. Pourtant, la question est de savoir si sa puissance n’est pas une puissance vide : l’enregistrement comme échec de la poésie, laquelle procède par des moyens contraires : élection, re-création, fusion intime de la mémoire, création verticale.

(Partie manuscrite à recopier)

Echec ou pas, je n’y arrive plus, je n’arrive plus à rester dans l’atelier, pour des heures de montage, piétinant à l’intérieur de séquences déjà oubliées de tous, comme si je travaillais à l’envers, un bras trempé dans la mort, pendant que tout le monde se délasse et surtout, quand un fameux présent a déjà écrasé ces séquences, lesquelles étaient hier encore, la chair même de l’existence, sa seule réalité.

Alors, je ne rentre pas chez moi. Café sur la bute Sainte Anne. Je suis assis sur les hauteurs, la Loire s'étend en contrebas. On la voit scintiller à travers une unique percée. La cime d'une grue portuaire s'étire jusqu'au sommet. C'est une toute petite terrasse, quatre tables posées à même le trottoir. Petit village qui surplombe la ville, on ne peut qu'aimer cet endroit. C'est l'heure de l'école, au matin, petite école, légère affluence. Après quelques instants (il y a toujours des instants) voici que dans mon champ de vision, pensif, travaillé par une distraction soutenue, apparait un singulier attelage de petites filles, trois petites filles en marche, formant triangle : un cocher, deux chevaux, comme dans le mythe de Platon. Celle qui conduit entraine les deux autres au moyen d'un élastique de jeu, leurs beaux cheveux lavés semblent des crinières. Symbole ésotérique, incarné par hasard dans la belle innocence, livre ouvert décomposé dans l’eau.

J’aime cet endroit car le temps s’y écoule lentement. Les mauvais génies qui poussent à l’exploiter semblent ici malvenus. Petite école, petite mairie, petite église. Bancs de pierre, sous de grands arbres, divisant la lumière en éclats intenses, parfois plus doux, selon l’état des nuages. Sentiment de flottement, dans ce village suspendu au-dessus de la ville, laquelle reste pourtant à portée de main. Il suffirait de se mettre en boule et se laisser rouler jusqu’à elle. Mais rien ne presse.

Ma pensée ondule, change de couleur à l’égal de ces photons géants filtrés par les feuillages, visibles par centaines sur le goudron brulant. Méditation sans objet défini ou plutôt, mixant en désordre les grands sujets qui m’obsèdent. Mariage contre-nature entre les fruits d’un travail toujours à venir et l’amour d’un loisir si complet, si insolent que ces fruits, plus désirables encore, ne verront peut-être jamais l’espace de leur accomplissement, grâce intérieure, construction sociale, la différence est mince mais le pas ne se franchit jamais : grand building France Museau, restaurant, taxis, notes de frais, moquette rouge aux murs, comme dans l’ancienne capsule qui nous faisait office de bureau : petit local aménagé dans les toilettes du sixième étage, satellite clandestin hébergeant la paille et l’or – couple inséparable.

Toujours le désir, toujours le manque : j’ai besoin d’une intensité, tout de suite, je me donne dix secondes. Je quitte la table, aveuglante, en direction des ombrages, cette petite place penchée, taillée sur le roc, où stationnent les voitures. Décidément j’aime qu’elle soit penchée. Tout ce qui est en pente est bon pour le poète. Et comme ces enregistrements restent un problème, une énigme enfermée dans les stratifications, il me reste le Nikon, il reste la photographie.

S’il n’y a bien entendu aucun sujet disponible, entre les feuilles mortes, les platanes, les véhicules informes, il va falloir le provoquer, souvenirs de la grande époque. Ce n’est pas parce que tout est beau que le sujet est à portée de main. La beauté ferait plutôt souffrir. On en sait quelque chose. Mais alors, qu’est-ce qui ne fait pas souffrir ? Réponse : les phares de voiture ! Dans leurs entrailles s’agitent les gloires et les plaisirs, au sein d’une géométrie invraisemblable qui condense toute l’atmosphère de la place, cathédrale d’éclats lumineux, tracés au laser, épousant jusqu’à la cime des arbres, les fenêtres jalouses, le velours phosphorescent des toisons végétales, arraché à l’histoire de la peinture. Effondrement de la logique, angles multiplicateurs aux stratégies capricieuses, explosion du sujet dans l’image, naissance du libre jeu – au sein même de l’enfer libéral, au centre du mal coulé dans les plastiques, le vieux poisson qui prend feu.

A quelques millions d’années d’écart, à force de macération les voix enfermées dans les enregistrements sauraient-elles à leur tour servir de combustible, de matière pour quelque chose comme des phares, surface réfléchissante à l’aventure de l’art, laquelle met toujours une vie en jeu ? Excavations nacrées sentant la vase et l’amour, cheville enfoncée dans les méandres d’un frais limon …

Car au fond, il existe une opération risquée, où l’on doit toujours se mouvoir entre ce qui éclaire et ce qui aveugle. Et disons-le une fois clairement, de tous ses pores l’art vomit la théorie. Au point qu’il est en partie fait de cette hostilité même. Il n’y a donc en vérité que des problèmes pratiques, des problèmes d’atelier, des obstacles et des énigmes à même le travail de la matière et du corps en mouvement : comment fait-on pour enregistrer le grand monsieur très aimable du vélo volé, qui m’accompagne à travers la forêt de Versailles un mois d’Octobre sur des kilomètres de chemins boueux et dans la grande descente avec le frein qui casse et mon autre main qui porte le micro, qui essaie de le protéger, sachant que tout est perdu simplement à cause du vent et tout ce froid qui me cogne les poumons, parce qu’il faut tout de même sauver ce qu’il me raconte, un tissus d’âneries et de banalités mais dans une situation absolument unique et extravagante, comme si l’on pouvait voir cette forêt et cette qualité de lumière chargée d’eau, d’une tristesse infinie, d’un érotisme partout menacé au point que cela en devient révoltant et que quelque chose le crie, dans ce qu’on ne peut ni voir ni entendre.

Plus de six mois ont passé. Pris dans l’étau des fortes chaleurs, après la nuit boule à facettes tout le monde veut sauter dans la Sèvre. Sur fond de téléphonie mobile, une petite bande s’organise, à la façon d’une tache de lessive en constante mutation. Tous les moyens sont bons, bus, vélo crevé, taxi moustachu transformé en jeune femme : association de la vie amoureuse et du moteur à explosion. J’attrape quelques serviettes au vol mais uniquement pour leur couleur, qui s’en douterait si ce n’était pas écrit ? Naturellement, une fois coincés sur les banquettes, le visage fouetté par l’air des campagnes, c’est à qui exprimera les plus énormes bêtises. Mieux vaut garder l’intelligence et la gravité pour les cas d’extrême urgence, de grande nécessité. Nicolas Pierre est parmi nous, à l’arrière, auguste, manuscrit A4 roulé sous le bras, l’épaule puissante, le sourire flottant, même lèvres cousues.

Le lendemain, sans montage ni édition je reverse la séquence entière dans un mix titré « techno-punk » : y surnagent les éclats de voix, la bouteille d’eau qui s’écrase au sol, les corps allongés dans l’herbe, le champ d’orties, les fourmis, les moteurs de hors-bord … A vrai dire, dans l’ensemble le mixage est raté, car il faudrait tout au long de la chaine les moyens de Radio France, pourtant l’idée est là. Preuve une fois de plus, comme s’il en fallait encore, que l’art ne se fait pas avec des idées mais avec des moyens, avec du muscle, des tonnes de béton liquide. De quel muscle parle-ton ? Rester rivé quinze heures sur sa chaise …

Mais voici plutôt ma vie, un corps en plein élan stoppé net par une balle, le choc de la désillusion, siphon intégral, pas prévu, où même la Sèvre en quelques secondes pourrait se vider de son lit, avec un bruit de gargouillement à rendre fou, toutes les petites voix noyées dans ce vortex. Un vrai carambolage de course-poursuite, aussi spectaculaire que dans un mauvais film, puisqu’il s’agit de poursuivre une étoile, chaque jour que dieu fait. Mais le temps agit comme un acide ou comme une flèche, et la matière dont on fait les formes, à la moindre occasion, au plus petit relâchement se détend comme un bois bandé à se rompre et vous frappe au visage, vous colle au sol et personne pour vous ramasser : carte muette. Vous n’entendez plus que la mécanique du compteur d’eau dans le couloir du cinquième, qui fait tac tac, à l’infini, minuterie éteinte.

Pas besoin d’être bon, pas besoin de faire l’acteur : c’est du vrai sang. Les flics sont de vrais flics. Et l’eau sous pression qui fait cliqueter le clapet, c’est vraiment l’eau d’ici, avec la fille punk qui trafique on ne sait quoi dans la salle de bain, pendant que Matthieu se tient droit dans le couloir, accroché aux cinq DVD’s de l’histoire de la mode. Il chuchote presque, les mots ponctués par la rotation mécanique du compteur.

Adeline ou Albertine nous a rejoint et nous sommes trois désormais dans la pénombre, avec le tac tac et tout au fond, loin derrière, Archie Shepp sur Petite Fleur, nénuphar plongé dans l’éther. Probablement, quelque chose de spécial s’échange, on ne sait plus, mais quelque chose se perd car dans la poche entre ouverte le magnétophone affiche « Carte Pleine » depuis au moins deux heures, si bien que le seul truc génial est perdu, perdu dans la mesure même où ma propre mémoire avait complaisamment basculé sur celle de la machine et que je pensai, sans rien fixer, ne voyant plus que les formes : enfin quelque chose de valable … Ici, par défaut, dans le dénuement, on est en droit de parler d’un truc ou d’une chose, d’abord car leurs valeurs supposées reposent sur un ensemble de formes n’appartenant à rien de connu, ensuite, car l’enregistrement ne peut survivre à sa transposition en poème, encore moins en récit, quand il n’y a pas d’histoire, ce qui est précisément beau.

Plus généralement, au-delà des cartes muettes ou des cartes pleines, qui n’intéressent personne en dehors de la cuisine Mulot, il n’y a pas de reconversion du perdu, jamais. D’un os cassé, enrobé de Tetrazepam, j’ai compris un soir qu’aller chercher des restes dans l’irrévocable et le révolu était aussi dangereux qu’aller fouiller à l’aveugle dans un trou noir ou dans un précipice, dans des dimensions profondément inhumaines, profondément étrangères à sa structure intime, des zones irrespirables.

Compris qu’il ne fallait pas mettre le bout d’un doigt dans cette matière, sous peine d’apercevoir quelque chose qui blesse l’esprit et l’attire en son sein, sans contrepartie, quelque chose qui le contamine. C’est pourquoi, quand on ne remplit pas ces trous béants d’un fatras de bêtises, superstitions en tous genres ou mystiques du salut, on trouve un art qui a quelque chose à voir avec une sorte d’affolement, une tension désespérée, voire une tentative de penser là où il n’y a vraiment plus rien à penser. Au revoir, Petite Fleur dans le compteur d’eau - nénuphar déchiqueté dans les bassins d’épuration. Evitons juste de l’écraser un peu plus dans les rouages de la grammaire, les faiblesses de l’expression.

Pour des raisons qui me sont propres, la photo manquée blesse moins. Hier après-midi je n’ai rien fabriqué de correct avec les meules fraichement sorties, à la lumière rasante, clocher d’église au fond du cadre. Et après ? Au-delà d’une imagerie pour boite à biscuits, ces alignements me fascinent plus que les « crop files », sans parler d’une évidente référence au peintre des tourbillons. Ces alignements sont splendides, assurément le résultat de quelque facétie d’origine extra-terrestre.

Seulement, à 65 kilomètres/heures on ne peut pas toujours faire des miracles. J’espérai retenter quelque chose sur le chemin du retour mais nous avons pris un autre chemin. Du reste, eussions-nous emprunté la même route, elle fut peut être plus dissemblable encore, les meulent roulant, le vent soufflant, la chaleur dilatant les pierres et les métaux…

Or, tandis que j’étais occupé à régler les vitesses du Nikon ou à retenir les plantes médicinales qui s’envolaient sur le tableau de bord, au détour d’un virage nous avons littéralement traversé une photographie, une grande et belle photographie manquée : exactement face au virage, isolée de tout, une maison baignée dans les derniers rayons avec sur le muret, accoudé, un jeune garçon pensif, au regard magnifique, 14 ans peut-être.

Derrière lui : la tristesse d’une maison sans âme, quoique baignée dans l’or du soir. Devant lui, à 60 kilomètres/heures, le pare-brise et nous-mêmes, plongés dans son regard, comme un détail dans le flux de sa méditation : moins d’une seconde, avant de replonger dans la monotonie végétative des champs de vaches, des granges et des hangars en tôle ondulée.

Moralité, il n’est pas douloureux de ne faire que traverser une « photo de photographe », fut-elle grande et belle, car elle est reconnaissable pour ce qu’elle est, tandis que nous autres cherchons une émotion plus abstraite et plus violente, quelque chose qui retourne l’âme, le genre de travaux auquel un jury ne comprendrait rien, à moins de l’y attirer petit à petit avec des propositions lisibles, sans accidents majeurs, des travaux à échelle humaine, des jalons exploitables pour la « vie culturelle ». Peu de rapport avec la collision des regards, dissolue dans les rayons obliques.

Mais les traces audio, les enregistrements dans leur forme idéale, tels que je les voudrais, me semblent autrement plus puissants. Quand la photographie enlève à peu près tout – la poésie fait-elle autre chose ? – le journal sonore, lui, est un journal absolu : qui nous verrait sinon, à la plage, moi en costume de bureau, H. avec son seau, prévu pour rafraichir une bouteille d’eau inexistante – car oubliée ou perdue sur le chemin ?

Qui nous verrait bras tendus, arc-boutés pour déplacer la meule enfin accessible, comme échappée du tableau ? Que saurait-on des fous-rires, de l’épine qui s’enfonce dans la petite main charnue ? Où passeraient-ils ? Le figuier dissimulé dans la friche, le plan d’accès pour escalader la pêcherie – la fameuse intimité qui par définition n’est pas à dévoiler, et surtout pas sans raisons ?

L’enregistrement collecte et conserve tous les éléments arrachés à la vie telle qu’elle se présente, au moment même où le temps s’évertue à les engloutir. Ce ne sont pas des médaillons vernis qu’il faut incruster sur les tombes mais des hauts parleurs, voire une bande de fréquence aménagée pour les morts, afin de briser non leur silence mais celui que les vivants veulent remplir coûte que coûte.

Du reste, je rappelle qu’il ne s’agit pas bêtement de retenir la vie, ayant indiqué que ce projet était devenu une dérive, une maladie contractée : il s’agit d’en multiplier les manifestations au moyen d’un vaste collage en mouvement, un jeu d’associations qui autorise, par exemple, le dévoilement de contenus intimes ou encore sans valeur assignable. Les amants déplacent une meule mais derrière, il y a Jimmy Hendrix ou des accords de Claude Debussy : il y a la vie grandeur nature, dans son ruissellement infini, incompréhensible. D’une certaine façon, tout ce qui est exhumé, tout ce qui est arraché à l’indolence, à la stratification, par un effet de perspective est potentiellement porteur d’émotion. Antiquaires et brocanteurs, dans une moindre mesure le savent depuis longtemps. Ce qu’ils ne savent pas c’est que l’essence de la brocante, la véritable machine à remonter le temps, se trouve dans leurs propres poubelles – objets cassés par exemple. Récupérer dans les scories ce qui flottait déjà dans les décharges du temps, la poussière noire des greniers, et qui fut pourtant exhumé une première fois. Car si l’on peut se souvenir de ce que l’on a oublié, mémoire étrange et paradoxale, il ne reste plus rien de ce que notre attention même avait choisi de rejeter.

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