Emmanuelle Cullmann, José-Luis Diaz, Boris Lyon-Caen





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Balzac et la crise des identités






Groupe international de recherches balzaciennes

Balzac et la crise des identités




sous la direction de

Emmanuelle Cullmann, José-Luis Diaz, Boris Lyon-Caen

Textes de

Claire Barel-Moisan, Patricia Baudoin, Véronique Bui,

Christèle Couleau, José-Luis Diaz, Jacques-David Ebguy, Dany Kopoev, Boris Lyon-Caen, Christine Marcandier, Isabelle Michelot, Alexandre Péraud, Cécile Stavinski, Marie-Ève Thérenty
Publié avec le concours du Conseil scientifique

de l’Université Paris 7 - Denis Diderot

Collection Balzac

dirigée par Nicole Mozet

sous l’égide du

Groupe international de recherches balzaciennes


La « Collection Balzac » du girb prend la suite de la « Collection du Bicentenaire », aux éditions sedes, dans laquelle sont parus Balzac et le style (Anne Herschberg Pierrot éd., 1998) ; Balzac ou la tentation de l’impossible (Raymond Mahieu et Franc Schuerewegen éd., 1998) ; Balzac, Le Roman de la communication (par Florence Terrasse-Riou, 2000) ; L’Érotique balzacienne (Lucienne Frappier-Mazur et Jean-Marie Roulin éd., 2001) ; Balzac dans l’Histoire (Nicole Mozet et Paule Petitier éd., 2001) ; Balzac peintre de corps (par Régine Borderie, 2002).


Dans la même collection :


  • Balzac, La Grenadière et autres récits tourangeaux de 1832, N. Mozet éd., 1999.




  • Penser avec Balzac, José-Luis Diaz et Isabelle Tournier éd., 2003.




  • Ironies balzaciennes, Éric Bordas éd., 2003.




  • Aude Déruelle, Balzac et la digression : une nouvelle prose romanesque, 2004.




  • Balzac géographe : territoires, Philippe Dufour et Nicole Mozet éd., 2004.




  • Nicole Mozet, Balzac et le Temps, 2005.


Sauf indication contraire, les références à La Comédie humaine (CH) renvoient à l’édition de la « Bibliothèque de la Pléiade », publiée en douze volumes sous la direction de Pierre-Georges Castex, de 1976 à 1981 ; l’édition de référence des Œuvres diverses (OD) est également celle de la « Bibliothèque de la Pléiade ».

Les références aux Premiers Romans de Balzac (PR) renvoient à l’édition d’André Lorant (Laffont, coll. « Bouquins », 2 vol.).

Pour la Correspondance générale (Corr.), les références renvoient à l’édition de Roger Pierrot (Garnier, 5 vol.) ; pour les Lettres à madame Hanska (LHB), les références renvoient également à l’édition de Roger Pierrot (Laffont, coll. « Bouquins », 2 vol.).

AB : L’Année balzacienne. Revue annuelle du Groupe d’Études Balzaciennes. Depuis 1963, Garnier ; nouvelle série ouverte en 1980, Presses Universitaires de France depuis 1983.
Le calcul des occurrences utilise la Concordance de Kazuo Kiriu (CH, OD, PR, Corr., Lettres à madame Hanska, Contes drolatiques), mise en ligne sur le site de la Maison de Balzac à Paris.










« De quel moi parlez-vous ? »

Quelques réflexions sur la crise des identités chez Balzac







Crise des identités ? Mais y a-t-il vraiment une crise de cet ordre chez Balzac ? Une telle formulation prend le contre-pied de certaines vraisemblances bien établies. Ce n’est pas là ordinairement ce qu’on dit de Balzac, dans les manuels, dans les conversations. La rumeur ne marmonne pas cela. Mais faut-il toujours en croire la rumeur ?

C’est en revanche ce qu’on dit ordinairement d’un Proust et de tout le roman du XXe siècle, à partir de Joyce et de Kafka. Et Balzac, lui, fait alors plutôt figure d’antithèse. Pire, de repoussoir. Loin d’être perçu comme le transcripteur d’un monde en émoi, en crise, devenant opaque, tournant fou (comme l’avait pourtant magistralement montré Pierre Barbéris), d’identités travaillées par la complexité, il serait le mauvais élève. L’archaïque, le caduc : celui qui croyait encore à la stabilité des « types », à la taxinomie des « espèces », etc. L’architecte d’un monde social qui « tenait » encore, et qu’il aspira à contenir, à quadriller, à totaliser, une dernière fois peut-être, avant les dérélictions suprêmes à venir. Souvenez-vous : Barthes lui-même le jetait sans ménagements dans les oubliettes du « lisible », au cachot du « pluriel » restreint. Alors… N’est-il pas vrai que Balzac est aux antipodes de cette notion qui fonde, depuis Einstein, toute pensée moderne de l’univers, cosmique et social, toute pensée aussi de la monade individuelle (depuis Freud et Proust) : la relativité ?

Sans prendre le contre-pied de cette rumeur nocive — ce qui aurait été commode mais peu fidèle à la stricte vérité —, nous avons tenu à Paris 7 un séminaire pendant deux ans sur la question des identités balzaciennes : avec pour programme initial, servant de fanal à tous, un titre pédestre à spectre plus large : Balzac et la (re)construction (sociale et discursive) des identités. Ce sont les exposés faits à ce séminaire dit des « jeunes balzaciens » que nous publions ici : une fois récrits et repensés, à l’issue du travail collectif de réflexion.

Dans une première partie, sont rassemblés cinq exposés transversaux. Quatre d’entre eux traitent des conditions et mutations de l’identité romanesque balzacienne. Deux le font de manière synthétique et avec une heureuse hauteur de perspective (Jacques-David Ebguy et Boris Lyon Caen) ; deux autres en envisageant la question à partir de points de vue à la fois spécifiques et transversaux : la notion théâtrale d’« emploi », dont il convient de se demander dans quelle mesure l’auteur de La Comédie humaine l’a en point de mire (Isabelle Michelot) ; la notion de « personnage générique », expression par laquelle Christelle Couleau désigne une catégorie de personnages anonymes spécifique du mode narratif balzacien. Enfin, complétant ces analyses du statut des identités romanesques, l’exposé de Patricia Baudoin traite, lui, de la diversité des identités de Balzac lui-même, de Balzac vu d’en face, considéré par ses critiques comme écrivain et « figure » sitôt après sa mort, et fluctuant au gré de la couleur politique des journaux qui lui rendent hommage.

Viennent ensuite, dans une seconde partie, les exposés monographiques qui analysent le traitement que le roman balzacien fait subir à certaines identités plus ou moins canoniques. Certaines d’entre elles sont définies en fonction de critères communs à Balzac lui-même et à la « littérature panoramique » contemporaine. Soit donc au « vraisemblable sociologique » du temps, pourrait-on dire : le portier (Cécile Stawinski), la femme de province (Véronique Bui), le journaliste (Marie-Ève Thérenty). D’autres s’intéressent à des personnages sentis comme éminemment balzaciens, mais dont on ne retrouve pas ordinairement le « type » dans les tableaux du mœurs du temps : le débiteur (Alexandre Péraud), le criminel (Christine Marcandier), l’inspiratrice (Dany Kopoev). Enfin, deux autres exposés traitent d’identités moins marquées par la taxinomie sociale, soit générale, soit balzacienne, et qui ont pour trait commun de concerner un personnages sémiotique, pourrait-on dire : le lecteur (Claire Barel-Moisan).
*


Au lecteur qui va aborder ces deux ensembles de réflexions, il me reste à justifier l’intérêt d’une telle recherche, et à éclairer un peu mieux la question épineuse déjà évoquée : celle que pose le titre auquel nous avons ici recours.

C’est dans la continuité du colloque du GIRB tenu à Cerisy-la-Salle en juillet 2000, et publié dans cette même collection, que s’est lancée notre réflexion commune. Oui, il s’agit bien, de nouveau, de « Penser avec Balzac » : de prendre Balzac pour objet, mais aussi pour complice. Balzac, penseur de l’identité, ou plutôt, la distinction s’impose, pensant l’identité, ses fluctuations, ses apories, ses faux-fuyants, tel a bien été notre point de mire. Balzac pensant et non penseur : car même si la nature réflexive du roman balzacien se double de ces véritables colonnades — mais aussi impérieuses que défectives —, que sont les Études philosophiques et les Études analytiques, c’est bien dans la pensée du roman, pensée en passant, pensée en faisant, que l’essentiel est ici dit et fait. Car si la question de l’identité est bien l’objet d’« énoncés idéologiques séparables », elle anime aussi en profondeur, implicitement, secrètement parfois, le centre même de l’activité du romancier : sa manière de construire ses personnages.

Reste qu’on ne peut pas faire comme si, sur un tel aspect de la pensée-praxis romanesque balzacienne, rien n’avait jamais été dit. Si la rumeur dit le contraire de ce que notre titre indique, qui de la rumeur ou de notre drapeau peut bien avoir raison ? Personne ?

La faiblesse de la thèse inverse à la rumeur, de la nôtre donc ici, est d’abord la faiblesse de tout paradoxe : prendre le contre-pied du préjugé bien ancré n’est pas une garantie automatique du vrai, bien au contraire. Faiblesse redoublée par le fait que le paradoxe ici semble d’un modernisme de trop bon aloi. Est-ce bien Balzac qui construit un univers relativiste, en crise, met en scène des identités qui coincent, se clivent, se percent, ou est-ce tout au contraire l’environnement épistémologique de notre XXIe siècle commençant qui nous suggère, que dis-je, qui nous impose que tout — même Balzac ! — se doit d’être conforme à ses impensés de prédilection ? Balzac en crise, parce que nous sommes en crise. Et que nous avons besoin de partir de ce constat pour penser, pour tout penser. Balzac post-moderne, obligé d’être post-moderne, pour ressembler à toute force à nos modes intellectuelles. Sous peine de disparaître du champ de visibilité… Et alors, puisque la thèse est requise, non par souci d’adéquation à l’objet, comme cela doit être dans toute connaissance digne de ce nom, mais par pure contamination d’une mode intellectuelle unifiante, passe-partout, la thèse serait fausse… Car requise non par les qualités de l’objet à connaître, mais par un mode d’être du sujet de connaissance. Les assistants du séminaire reconnaîtront là sans doute quelques-unes de nos discussions, pendant lesquelles, se faisant l’avocat du diable, l’auteur de ces lignes avait tendance à retenir un peu le flux de la « déconstruction ». Principe de prudence : impérieusement suggéré à qui aurait la curiosité de comparer ce qu’on est porté à dire de Balzac aujourd’hui et ce qu’en disaient Sainte-Beuve, Taine, Brunetière, Faguet ou André Lebreton. Non qu’il faille que tout le monde s’accorde, même les pires ennemis, pour qu’on se trouve dans les parages de la vérité. Mais quand même…

Pour renforcer la thèse que colporte la rumeur, il est facile de faire porter l’accent sur tout ce qui chez Balzac est du côté non de l’instabilité, mais au contraire de la symétrisation, de la totalisation, de la typification. Le geste qui consiste à vouloir saisir la totalité du réel social, mais plus encore la nécessité où Balzac se trouve de recourir pour ce faire à la logique simplifiante du « type », ce rouleau compresseur de la diversité sociale et psychologique, voilà de quoi nous mettre sur cette voie-là. Point de surprise d’ailleurs chez Balzac du côté de l’identité, puisqu’il est déterministe. Qu’on se souvienne de ce qu’il écrivait déjà dans cette œuvre de jeunesse et de commande, le Traité de la prière (1825) : « Chaque homme […] est le sujet d’une passion […] et il paraît prouvé que la passion dominante de chaque être est déterminée par son organisation » (OD, I, 606). De tels énoncés, combien il serait facile d’en retrouver chez le « physiologiste du mariage » en 1829, chez l’auteur de la Pathologie sociale, comme un peu partout !

Pour Balzac comme pour Bianchon, l’huître dépend de son rocher (Gobseck, CH, III, 966). Comment l’huître humaine aurait-elle le droit de songer à s’en libérer ? L’emprisonnement d’une Madame Vauquer dans sa coquille, dans son rôle social de tenancière petite bourgeoise d’une pension de famille, mais aussi dans la prison des stéréotypes, les siens propres et ceux de ses observateurs, son marquage par le socius, son cerclage même, autant de preuves évidentes du manque de liberté, de mobilité, de relativité du personnage balzacien. Vauquer tu es, Vauquer tu restes ! Et comment donc croire qu’il soit du côté du relatif et de la mise en crise, ce Cuvier des espèces sociales qui explique toujours tout en rapportant le singulier au typique ? Qui ne cesse d’enrégimenter le visible dans des schèmes de pensée — et de langue — qui ont pour office de raboter la singularité, de pacifier le différend, en les ramenant au genre ? Voir le fameux « un de ces… », mais aussi les incessants « comme tous les », appliqués en kyrielle à Lucien de Rubempré : « comme tous les enfants de l’amour » (CH, V, 140), « comme tous les jeunes gens » (142), « comme tout néophyte » (296), « comme tous les amants inexpérimentés » (186), « comme tous les gens emmenés par leur instinct dans une sphère élevée » (211), « comme tous les esprits poétiques » (297), « comme tous les poètes » (493), « comme tous les nouveaux venus » (264) !

L’identité n’est-elle pas chez Balzac catégorisée ? affaire de taxinomie aussi fournie que méticuleuse ? Il y a dans un journal différents « corps de rédacteurs », dont Giroudeau fait la liste (CH, V, 250). Ce sont jusqu’à cinq variétés de libraires que distingue le narrateur d’Illusions perdues, en faisant miroiter leurs noms dans ses titres initiaux. Oh ! l’heureux temps où la variété sociale était si bien distribuée, en catégories faciles à distinguer, en types rassurants !

D’ailleurs, l’identité chez Balzac n’est-elle pas marquée de manière explicite et univoque sur le corps même des personnages, dans leur apparence, leur « air », leur costume ? Pour le Bianchon qui tient la plume, il n’y a plus qu’à lire à livre ouvert cette partition sémiotique offerte, témoin de la stabilité du monde. Nous sommes à l’époque où un dandy, tout comme un « contremaître d’atelier » (CH, VIII, 248), cela se reconnaît à des signes distinctifs qui ne trompent personne. Si c’est « l’âpreté au gain qui constitue le vrai commerçant » (CH, V, 178), une « femme noble » cela se détecte à sa « hauteur native » (CH, V, 274). Une actrice comme Coralie, même si elle est « intérieurement naïve et timide », on sait bien l’apparence quelle aura : « hardie et leste comme doit être une comédienne » (CH, V, 526). De même quiconque alors reconnaît au premier coup d’œil une « pendule d’épicier » (CH, V, 331) tout comme la « chambre classique du quartier Latin » (CH, V, 265). Êtres normés ; objets et lieux classiques et « de classe », étiquetés, bien rangés. D’où l’assurance tranquille de l’auteur du Traité de la vie élégante (1830) :
Quoique maintenant nous soyons à peu près tous habillés de la même manière, il est facile à l’observateur de retrouver, dans une foule, au sein d’une assemblée, au théâtre, à la promenade, l’homme du Marais, du faubourg Saint-Germain, du Pays Latin, de la Chaussée d’Antin, le prolétaire, le propriétaire, le consommateur et le producteur, l’avocat et le militaire, l’homme qui parle et l’homme qui agit. Les intendants de nos armées ne reconnaissent pas les uniformes de nos régiments avec plus de promptitude que le physiologiste ne distingue les livrées imposées à l’homme par le luxe, par le travail ou la misère. […] Enfin, un collet plus ou moins propre, poudré, pommadé, usé, des boutonnières plus ou moins flétries, une basque pendante, la fermeté d’un bougran neuf sont les diagnostics infaillibles des professions, des mœurs, ou des habitudes (CH, XII, 251).
Cette sémiotique sociale est si « infaillible », si « facile », si militaire presque, que Lucien, la comprenant peu à peu, et voyant que sa recherche vestimentaire d’élégance a manqué tout à fait le code, est pris soudain d’une angoisse : « J’ai l’air d’un courtaud de boutique » (CH, V, 269). Balzac grand connaisseur de la comédie sociale, Balzac inventeur d’une sociologie des apparences dont les constats sont imparables, comment voulez-vous qu’il sache nous initier aux pièges de cette « psychologie dans l’espace » à laquelle rêve Proust, et que Freud, avec d’autres ambitions mais le même point de départ, instrumente à pareille époque ? Bon pour la fin du siècle ce relativisme-là, tout comme les autres, non ? Patience : attendons Einstein, le cinéma et l’électricité…

Balzac serait donc, tout comme d’ailleurs la littérature panoramique de son temps, non pas un penseur de la mutation sociale et de l’opacité grandissante, mais tout le contraire : un déterminé déterministe, un taxinomiste serein, ayant devant lui, posant devant son objectif sur trépied, la totalité de cette société bourgeoise qui se donne à voir dans sa splendeur native, dans la stabilité promise à une longue vie de ses types (le portier, la grisette, le jeune homme de province, le boutiquier, le rapin, etc.). On voit le tableau… Un Balzac pour Larousse du XIXe siècle existe, voire a même quelque droit à l’existence, nous l’avons tous un jour rencontré. Balzac grand immobilisateur d’un XIXe siècle pour l’éternité, et en ayant fixé une fois pour toutes l’immense daguerréotype. Peut-être. Mais encore ?
*

Un autre Balzac, donc, celui de la « crise ». Le « mal du siècle », disait Pierre Barbéris. Et d’opposer le faux mal du siècle de René, poseur, aristocrate, innocent, au vrai mal du siècle de Balzac, laborieux, France d’en bas, à la fois cynique et désespéré. Le mot de « crise », avec ses connotations d’alors, plus médicales que sociales, est d’ailleurs un mot balzacien : voir par exemple son usage fréquent dans Le Lys dans la vallée ou dans La Peau de chagrin… Et comme c’est bien cela qui est au centre de sa vision ! Vision de la société. Vision de l’homme.

La société, d’abord. Le projet est bien de la décrire toute, de la faire entrer dans l’œuvre avec toutes ses variétés. Mais remarquons combien les formulations du projet sont réversibles. Ainsi de celle-ci, parmi bien d’autres. On peut, au choix, la lire en insistant sur la volonté de totalisation ou, au contraire, sur l’infinie variété de l’apparence humaine :
Quand un écrivain a entrepris une description complète de la société, vue sans toutes ses faces, saisie dans tous les aspects, en partant de ce principe que l’état social adapte tellement les hommes à ses besoins et les déforme si bien que nulle part les hommes n’y sont semblables à eux-mêmes, et qu’elle a créé autant d’espèces que de professions ; qu’enfin l’Humanité sociale présente autant de variétés que la Zoologie, ne doit-on pas faire crédit à un auteur aussi courageux d’un peu d’attention et d’un peu de patience (Préface d’Illusions perdues [1837], CH, V, 109).
Par ailleurs, cette société « vue sous toutes ses faces » est bien une société en crise. Le diagnostic constant de ce séméiologue de la physiologie sociale est qu’il y a « malaise dans la civilisation ». C’est un « dix-neuvième siècle […] travaillé par le doute » (Préface du Livre mystique (1835), CH, XI, 501) qui est au centre du tableau. La crise ici affecte le « corps social », elle prend l’aspect d’une « pathologie sociale ». Elle tient d’abord à l’effondrement de toute auctoritas. Quand le pouvoir, c’est « trois cents bourgeois assis sur des banquettes » (CH, X, 102), plus rien de consistant. « Habits mesquins », « révolutions manquées », « bourgeois discoureurs », « religion morte », « pouvoirs éteints », « rois en demi-solde », tel est le constat que dresse la Préface de La Peau de chagrin (CH, X, 55), dans un mauvais éclat de rire. Symptôme majeur : la désorganisation d’une société atomisée. Plus d’unité, rien que des individualités : « En coupant la tête à Louis XVI, la révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a plus que des individus » (Mémoires de deux jeunes mariées, CH, I, 242). Et, diagnostic plus sombre encore, des individualités qui s’effacent à mesure que le siècle avance. Car, clame un « absolutiste » dans l’un des banquets de La Peau de chagrin, « votre enseignement mutuel fabrique des pièces de cent sous en chair humaine […] Les individualités disparaissent chez un peuple nivelé par l’instruction » (CH, X, 103).

De là, un autre constat qui revient souvent : celui d’une société en proie à une cruelle dédifférenciation, où les différences tranchées disparaissent, où il ne subsiste plus que des nuances. Le constat est dressé dès 1830 : « aujourd’hui les nuances ont acquis une véritable importance ; car maintenant […] nos mœurs tendent à tout niveler […] » (« Des mots à la mode », 1830, OD, I, 747). Constat repris dans la Préface d’Une fille d’Ève : « Aujourd’hui, l’égalité produit en France des nuances infinies. Jadis, la caste donnait à chacun une physionomie qui dominait l’individu ; aujourd’hui l’individu ne tient sa physionomie que de lui-même. […] le champ social est à tous » (CH, II, 263).

Ce diagnostic récurent est bien celui d’une crise de la civilisation qui est aussi une crise des identités. Dans un univers sans repères où les « castes » disparaissent, les « types », ces balises auxquelles pourtant le roman balzacien croit encore, et qui lui servent de fondement structurel, seraient ainsi mis à mal. Certes, nous sommes en droit d’en douter un peu, nous autres les contemporains d’une société bien plus atteinte encore, mondialisée, tiraillée entre le devenir abstrait des « pièces de cent sous en chair humaine » et des communautarismes réactifs. Mais cette situation qui est la nôtre ne peut aussi que nous aider à prendre au sérieux le sentiment qui fut celui de Balzac et de ses contemporains : celui d’être face d’une société « où rien de différencie les positions, où le pair de France et le négociant, où l’artiste et le bourgeois, où l’étudiant et le militaire ont un aspect en apparence uniforme, où rien n’est plus tranché, […] où les individualités disparaissent, où les types s’effacent » (Davin, « Introduction » aux Études de mœurs au XIXe siècle, CH, I, 1153). Une société, où, dépersonnalisation suprême, « l’homme n’était en effet qu’une machine » (ibid.). Constat que partage le Musset de La Confession d’un enfant du siècle, avec sa belle analyse de la signification civilisationnelle de l’habit noir, ce « symbole terrible » d’une société sans personnalités ni âme, « qui a renversé toutes les illusions1 ». On a quelque raison d’être porté aujourd’hui à relativiser ces jugements, au vu des déterritorialisations plus graves encore qui nous sont venues depuis, et en constatant que tout Balzac, comme toute la littérature panoramique de son temps, est fondé sur le « type ». Mais cet autre constat de sens inverse doit être aussitôt fait : que c’est bien sur la prise en compte d’une instabilité des identités sociales que sont fondées, non seulement l’idéologie de Balzac, fidèle en cela à l’analyse saint-simonienne de la société de cet « âge critique », mais aussi la dynamique du roman balzacien.

C’est ce que démontre à l’envi sa propension à faire roman avec des identités en métamorphose, problématiques, border line. Ainsi de ces personnages à l’identité en palimpseste, caractéristiques du monstre parisien, que propose Illusions perdues : Du Bruel, « un jeune homme en redingote, petit, délié, tenant à la fois du bureaucrate, du propriétaire et de l’agent de change » (CH, V, 293) ; le père Doguereau, qui a « l’air magistral, dogmatique, la figure creusée du maître de rhétorique, et les yeux vifs, la bouche soupçonneuse, l’inquiétude vague du libraire » (ibid., p. 219), ou encore Samanon : « Bouquiniste au rez-de-chaussée, marchand d’habits au premier étage, vendeur de gravures prohibées au second, Samanon était encore prêteur sur gages » (CH, V, 428).

Difficile de nier face à de tels exemples que c’est bien ces identités à étages, à rallonges, à surprises que le roman balzacien privilégie, dont il fait ses objets de choix. Condition sine qua non : il faut à tout prix qu’il y ait du jeu entre les divers Samanon ; du jeu entre les divers Lucien : le Lucien du début, pauvre jeune poète provincial, et celui de la fin, « métamorphosé en journaliste » puis en « grand seigneur », pour que l’effet romanesque ait lieu, et pour que s’accomplisse la représentation d’un monde social en mouvement, en état de déréliction mais aussi de phosphorique effervescence, et de constante « transfusion sociale » (CH, I, 1119).
*

Même remarque lorsque, passant de l’individu social au sujet psychologique, on considère quel fut l’ordinaire diagnostic de Balzac, mais aussi le fondement de son système romanesque. Car ce sont bien des individus en crise, dont l’identité à la fois sociale et personnelle est mise en question, qui sont ici à la fois objets d’enquête et centres de l’intérêt romanesque. Objets d’enquête, car Balzac, depuis le tout début, s’est donné cela pour programme : se faire l’« observateur » des identités en mutation, des physiologies en crise, des moi en rébus — cela de manière à accomplir le projet de d’Arthez : faire « une œuvre psychologique et de haute portée sous la forme du roman » (CH, V, 314). Centres de l’intérêt romanesque, car Balzac se doit de mettre cette préoccupation d’enquête psychologique au cœur même de l’action de ses romans.

C’est avant même de devenir romancier, avant même aussi de devenir Balzac, que le tout jeune débutant littéraire, confronté à son propre mystère intérieur, s’est lancé sur cette voie-là. Et cela, en émule déclaré de Rousseau, de ce Rousseau qui le premier dans l’histoire s’est trouvé confronté de manière si catastrophique aux contradictions de son moi. Car c’est Rousseau, le Rousseau analyste des schizes de la subjectivité, des mystères du labyrinthe intérieur, que le jeune Balzac prend explicitement pour modèle2 quand, en 1825, dans une lettre célèbre à Mme d’Abrantès (juillet 1825), il focalise l’attention de sa correspondante sur sa propre nature kaléidoscopique :
Je m’étudie moi-même comme je pourrais le faire pour un autre. Je renferme dans ces 5 pieds deux pouces toutes les incohérences, tous les contrastes possibles, et ceux qui me croiront vain, prodigue, entêté, léger, sans suite dans les idées, fat, négligent, paresseux, inappliqué[…] auront autant raison que ceux qui pourraient dire que je suis économe, modeste, courageux, tenace, énergique, négligé, travailleur, constant, taciturne, plein de finesse, poli, toujours gai.

Je finis par croire que je suis un instrument dont les circonstances jouent.

Ce kaléidoscope-là vient-il de ce que le hasard jette dans l’âme de ceux qui prétendent vouloir peindre toutes les affections et le cœur humain, toutes ces affections mêmes afin qu’ils puissent par la force de leurs imagination ressentir ce qu’ils peignent et l’observation ne serait-elle qu’une sorte de mémoire propre à aider cette mobile imagination. Je commence à le croire (Corr., I, 269).
Cet écrivain en herbe qui accueille sa propre multiplicité comme un don divin, réservé aux « artistes », point étonnant que très tôt il se donne pour programme d’explorer d’autres kaléidoscopes humains. Direction l’« homme intérieur », car c’est là que gisent les mystères et les ferments. D’emblée, l’auteur d’Une heure de ma vie, ou la vision (1821) parie qu’il « existe une espèce d’histoire qui sert à dévoiler l’intus de l’homme » (OD, I, 869). Neuf ans plus tard, dans la Physiologie du mariage, même espérance. Donner une consistance scientifique au programme de Rousseau. Intus et in cute :
L’époque n’est peut-être pas éloignée où la science observera le mécanisme ingénieux de nos pensées, et pourra saisir la transmission de nos sentiments. Quelque continuateur des sciences occultes prouvera que l’organisation intellectuelle est en quelque sorte un homme intérieur qui ne se projette pas avec moins de violence que l’homme extérieur, et que la lutte qui peut s’établir entre deux de ces puissances, invisibles à nos faibles yeux, n’est pas moins mortelle que les combats aux hasards desquels nous livrons notre enveloppe (CH, XI, 1160-1161).
Treize ans plus tard, l’auteur de la Théorie de la démarche reste dans le même esprit. Il se propose de « réfléchir aux conditions encore inconnues de notre nature intérieure », et cherche « avec ardeur les lois précises qui régissent et notre appareil intellectuel et notre appareil moteur » (CH, XII, 301). Le langage qu’il tient, ici comme ailleurs, est bien celui d’un déterministe, qui cherche les relations causales entre le physique et le moral, et triomphe quand il y a « harmonie » entre eux.

Mais Balzac a vite compris que la ressource du roman qu’il se propose tient à la complexité de ces déterminations. Tels Lucien, ses ordinaires personnages — qui sont aussi ses ordinaires objets d’observation — sont de véritables réseaux de déterminations croisées, complémentaires mais parfois aussi contradictoires. De là une procédure qui consiste à garder la sécurité du typique mais à multiplier les types : cela pour tenter l’impossible, circonscrire un même individu. Ainsi dans le portrait initial de Lucien : en l’espace de deux pages (CH, V, 145-146), le voici affilié à une liste impressionnante de collectivités potentielles, au confluent desquelles il est censé exister : les « enfants », les « anges tristes », les hommes bien nés, les « hommes fins », les « diplomates », les « grandes intelligences », les « jeunes gens », les « hommes méconnus », les « gascons », les « ambitieux », les « hommes amoureux de la gloire », les « esprits mobiles », les gens caractérisés par la « furie française » ! Au lecteur alors de bricoler une identité viable avec tout cela, s’il y arrive…

Quelle relativité que celle de notre moi ! Vérité en deçà de la Loire, mensonge au delà. Qu’on en juge par la mutation qui transforme Mme de Bargeton aux yeux de Lucien, quand il ne la voit plus en son hôtel provincial mais dans une sordide chambre d’hôtel parisien. Ce n’est plus du tout la même : elle a perdu en quelques heures toute « valeur ». « Il est en effet certaines personnes qui n’ont plus ni le même aspect ni la même valeur, une fois séparées des figures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre » (CH, V, 170).

Si l’être humain dépend à ce point des variations de son rocher, combien il dépend plus encore du point de vue de qui l’observe. Selon qui regarde, Lucien change du tout au tout : une crapule pour Michel Chrétien, un ange pour Coralie. De quoi déjà préparer Proust qui, dès le début de
Du côté de chez Swann, fait enseignement de cette vérité venue droit de Balzac, mais radicalisée encore : « Mais même au point de vue des plus insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou d’un testament ; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres3. »
Puis, les personnages balzaciens évoluent, subissent sous nos yeux des « métamorphoses ». Ainsi de Lucien à Angoulême : poète timide d’abord, bien vite « métamorphosé en amoureux exigeant » (CH, V, 238). Ainsi de Lucien à Paris : il s’est « métamorphosé si promptement », ce poète passé dandy, que Mme d’Espard ne le reconnaît pas au Bois de Boulogne (CH, V, 481). Les personnages balzaciens sont en devenir. Ils naissent d’abord, adviennent à l’existence, et l’auteur de Sténie rêve déjà, en 1820, de suivre la « naissance des sentiments », « sujet que peu de philosophes ont observé ». Ne serait-il pas passionnant d’étudier « leurs désinences, leur marche quoique variées à l’infini » ? Mais, programme plus passionnant encore, « quel homme entreprendra d’expliquer leur formation ? » (OD, I, 735). Une fois nés, les êtres humains se révèlent, s’épanouissent, ou bien se recroquevillent ; et le chemin entre leurs divers stases est indiqué, jalonné : il y a un moment où le Lucien d’Angoulême n’est pas encore, même à Paris, devenu Lousteau, et un moment où il rejoint Lousteau, ce prototype de cynisme disposé sur le jeu de l’oie avec quelques cases d’avance.

Déjà, bien avant Proust, il y a chez Balzac l’équivalent des divers « côtés » de Gilberte ou d’Albertine, et tout aussi mis en valeur par le dispositif romanesque. Proust n’a plus eu qu’à systématiser, à pousser à la limite, à ralentir la hâte furieuse du « drame », et à poser le microscope. Nombreux les personnages à double face, tels le Janus allégorique Vautrin/Herrera. Mais inutile de monter au sommet du romanesque pour trouver de ces clivages-là. Voici Camusot qui, lui aussi, en mineur, sur le mode burlesque, est deux. D’une part, « l’amoureux de Coralie, le débonnaire, le fainéant, le libertin, l’incrédule Camusot », que Lucien connaît bien. De l’autre, le Camusot que Lucien découvre avec angoisse quand il va lui rendre visite chez lui : « le sérieux père de famille, le négociant poudré de ruses et de vertus, masqué de la pruderie judiciaire d’un magistrat du Tribunal de Commerce, et défendu par la froideur patronale d’un chef de maison, entouré de commis, de caissiers, de cartons verts, de factures et d’échantillons, bardé de sa femme » (CH, V, 527).

Ce sont des rébus psychologiques que Balzac se donne pour objet d’étude : Mme Firmiani, Honorine, Véronique Graslin, la mère et la fille de La Bourse, la femme abandonnée, la femme de trente ans, Fœdora, etc.). Autant de personnages à l’identité problématique. Ainsi de Fœdora, en qui son amoureux voit — déformation professionnelle — plus encore presque un problème de psychologie à élucider qu’une femme à aimer : « Relativement aux autres sujets de votre espèce, vous êtes un phénomène. Eh bien, cherchons ensemble, de bonne foi, la cause de cette anomalie psychologique » (CH, X, 158). Et tout le roman balzacien se fait ainsi, peu ou prou, recherche et éclaircissement de telles anomalies. Une recherche à laquelle se livre l’instance auctoriale, mais aussi des personnages-relais, véritables opérateurs herméneutiques.

Ces personnages problématiques sont souvent des personnages mobiles. Ainsi de Raphaël de Valentin, miroir de l’« excessive mobilité d’imagination » de son créateur : « Moi qui suis tour à tour, dans la même heure, homme et enfant, futile et penseur, sans préjugés et plein de superstitions… » (CH, X, 131). Fidèle réplique de l’image de soi qu’avait dans sa jeunesse Balzac, et qu’il reprend dans sa Théorie du conte (1830 ?) ravi d’être fantasmagoriquement confronté à un « nombre incommensurable d’exemplaires de [s]a propre personne », et faisant orgueilleusement le compte de ses divers moi-même, sans oublier ni le « fashionable », ni « l’homme aux conceptions » (OD, II, 682-683).

Plus systématiquement encore, ces « anomalies » sans lesquelles il n’y aurait pas roman se rationalisent sous la forme binaire de « discordances ». Elles affectent des personnages clivés, jusque dans leur for intérieur, mais le plus souvent entre leur réalité et leur apparence. Ainsi de l’exemplaire Fœdora, sirène sans cœur : « il y avait en Fœdora deux femmes séparées par le buste peut-être » (CH, X, 151). Et seule une « observation sagace » comme celle du héros herméneute peut découvrir l’« âme de chatte » sous la femme froide, après avoir « étudié ses grimaces » et « dépouillé son être intérieur de la mince écorce qui suffit au monde » (CH, X, 174). Mais ce clivage entre une première apparence et le fond véritable de la personne, est comme la loi constante du personnage balzacien : ainsi jusque chez cette sage gardienne du foyer qu’est Ève Séchard, antithèse pourtant de Fœdora : « Quoiqu’elle offrît les symptômes d’un caractère viril, elle était douce, tendre et dévouée » (CH, V, 179).
Autre clivage récurent, celui entre la personne et le rôle qu’elle joue : motif fondamental, dans la bien nommée Comédie humaine, que cette multiplication des personnages pour une même personne. Partout des acteurs capables de jouer plusieurs rôles. Ainsi de Mme de Bargeton, qui tantôt s’obstine à « jouer le rôle de Dulcinée » (CH, V, 239), tantôt s’amuse « impunément <à> jouer à la jeune fille » (156), tantôt en impose à son mari quand elle joue « son rôle de maîtresse de maison » (188). Le baron du Châtelet n’est pas en reste, fidèle qu’il est à son « rôle de jugeur » que rien n’étonne (204), à moins qu’il ne nous ressorte son « rôle d’incrédule » (237). De même Lucien : il joue « le rôle d’un héros de petite ville » (231), et, plus tard, quand il veut reconquérir Mme la préfète, quête des habits décents pour tenter de « jouer le rôle de jeune premier » (674).

Clivage plus radical encore, l’auteur de La Femme de trente ans a déjà pressenti l’inconscient freudien : « Il existe des pensées auxquelles nous obéissons sans les connaître : elles sont en nous à notre insu. Quoique cette réflexion puisse paraître plus paradoxale que vraie, chaque personne de bonne foi en trouvera mille preuves dans sa vie » (CH, II, 1128). Aussi n’est-il pas surpris que son personnage masculin, Charles, obéisse à son insu « à l’un de ces textes préexistants dont notre expérience et les conquêtes de notre esprit ne sont, plus tard, que les développements sensibles » (ibid.). De manière plus générale, il a dans son outillage mental une topique du sujet. Topique le plus souvent binaire, et cela de deux manières : soit que Balzac, fidèle à l’« homo duplex » buffonnien (CH, XI, 1161), pose dans l’homme une « double nature » (CH, VIII, 1006 ; CH, X, 124) ; soit que suivant la théorie attribuée à Louis Lambert et provenant de Swedenborg, il distingue entre l’homme intérieur (ou actionnel) et l’homme extérieur (ou réactionnel) (CH, XI, 628-629). Et entre ces deux instances dissociées, il pressent des combats mortels (CH, XI, 11614).
Mais parfois cette topique se complique d’instances multiples. L’auteur de Béatrix sait qu’il existe plusieurs moi, et qu’à son tour le « Moi social » a trois grandes divisions, « l’orgueil, l’amour-propre, la vanité » (Béatrix, CH, II, 906-907). Celui de La Peau de chagrin sait qu’il convient de distinguer moi nouveau et moi ancien : « Aujourd’hui je ris de moi, de ce moi peut-être saint et sublime qui n’existe plus… » (CH, X, 134). Mais c’est dans la bouche de Mme de Mortsauf qu’on trouve la formulation la plus radicale de cette division du sujet balzacien : « Moi ! reprit-elle, de quel moi parlez-vous ? Je sens bien des moi en moi ! Ces deux enfants, ajouta-t-elle en montrant Madeleine et Jacques, sont des moi » (CH, IX, 1136). Conscience exacerbée, conscience de crise. Non plus d’une simple division, mais d’une prolifération en kaléidoscope des identités possibles, en réserve, prêtes à être, au moindre trouble. Et moi aussi, j’aurais pu être un roman à moi toute seule… Conscience que favorisent des états limites, qui nous font toucher aux bords de la condition humaine. Et c’est de ces bords-là que le roman balzacien ne va cesser de parler. Comme il existe une Pathologie de la vie sociale (CH, XI, 1163), il existe une pathologie de la vie intime, dont le roman balzacien produit la théorie et s’ingénie à décliner les cas d’espèces. Soit que la folie pousse Lambert ou l’héroïne d’Adieu au bord du vide, soit que la pensée tue Gambara ou Frenhofer, soit que l’amnésie prive Chabert de carte d’identité, soit que le « joli petit secrétaire » du comte de Goërtz ait « des goûts […] placés sur les limites de la folie » (CH, V, 693), c’est bien le mal-être identitaire qui est au centre du roman balzacien. Autre grande structure narrative : celle où le roman raconte non plus une identité malade, mais une identité en reconstruction : soit que le sujet veuille se reconstruire lui-même une identité nouvelle (Rastignac, Savarus, Véronique Graslin, etc.), cherchant, comme le débauché selon La Peau de chagrin, à se créer « lui-même une seconde fois, comme pour fronder Dieu » (CH, X, 197) ; soit qu’il accepte de se laisser reconstruire à nouveaux frais par des Pygmalions lucifériens (Lucien et Esther par Herrera, Valérie Marneffe par la cousine Bette, Raphaël par le pacte de l’Antiquaire, Mme de Bargeton par Mme d’Espard). De là le thème récurent de la métamorphose, ou encore celui de « l’homme nouveau » (Albert Savarus, CH, I, 998 ; Traité de la vie élégante, CH, XII, 247) et de la « nouvelle femme » (La Femme de trente ans, CH, II, 1086). À l’inverse, le thème du vieillissement : le vieux Goriot, le vieux Ferragus, méconnaissables, tandis qu’en miroir le vieil Hulot persiste dans sa manie, Protée d’un désir sénile, éternellement jeune.

Mais, quelle que soit la variante, c’est bien d’identités en mutation et/ou en crise qu’il est toujours question, sur fond de transformation sociale. Heureuses révolutions : sans le tremblement qu’elles provoquent le roman balzacien n’aurait pas lieu d’être.
José-Luis Diaz

Université Paris 7- Denis Diderot


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