Le drame hugolien sur les theatres de rouen





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Critique du théâtre de Victor Hugo et présence de la théorie hugolienne dans la presse locale


Ainsi, les mêmes reproches reviennent souvent dans la presse locale, reproches qui avaient déjà largement été développés dans la presse parisienne.
La confusion des registres noble et familier, l'alternance ou la fusion du comique avec le tragique dérangent des esprits façonnés par le cloisonnement de l'esthétique théâtrale classique en genres et en registres distincts et incompatibles.
Ainsi, le monstrueux, en privilégiant l'excès et le hors-normes, est considéré comme un facteur d'invraisemblances. Mais la présence du monstrueux moral en tant qu'oxymore est souvent mieux acceptée par la critique. On aime la dualité du personnage de Lucrèce Borgia, l'idée qu'une femme monstrueuse, au passé chargé des maux les plus condamnables puisse susciter la pitié du spectateur de par la sincérité et la puissance de son amour maternel qui de démon la fait se changer en ange, comme dans cet extrait de l'Echo de Rouen:

"Quoi de plus terriblement dramatique que ce monstre que l'histoire appelle Lucrèce Borgia, à qui l'amour maternel donne des entrailles de mère qui sent enfin le vers des remords lui ronger le coeur [ 1. Puis, la mère redevenue femme, qui reprend son titre de Borgia, avec son poignard et ses poisons ; puis la femme redevenu mère, qui lave le sang avec ses larmes, et enfin expie sa vie de forfaits sous les imprécations, sous les coups et dans la mort même de son fils, [ ] elle qui l'aime tant! je vous demander que peut-on trouver de plus dramatique ?"28

Quant au grotesque, il est considéré comme un parasite, comme une imperfection qui vient perturber toutes les beautés sublimes qui l'accompagnent. Et cette idée revient sans cesse dans la presse, comme dans ces quelques extraits significatifs : le chroniqueur du Journal de Rouen, rendant compte de la première de Lucrèce Borgia, adresse des louanges à la pièce mais regrette d'y avoir trouvé "quelques exagérations, quelques expressions ridicules qu'il eût été bien facile de faire disparaître, mais auxquelles, par une sorte de bravade envers le goût général, M. Hugo paraît tenir singulièrement."29 ; à propos de cette même pièce, le chroniqueur de l'Echo de Rouen constate que "Les bouffonneries [ ] ne font qu'embarrasser la marche de l'action, et le rire qu'elles peuvent exciter ne fait que refroidir des impressions plus sérieuses."30; et à propos de Marie Tudor on lit ceci : "Pourquoi faut-il que, dans cette pièce, comme dans toutes les autres pièces de cet auteur, d'indignes concetti, des jeux de mots puérils ou niais, des quolibets dignes de la foire, et ce qu'il y a de plus capital encore, des détails de moeurs, des tableaux, des situations, des apostrophes d'une nudité plus que libre, viennent sans cesse déparer et compromettre les plus belles créations, les scènes les plus ravissantes, les pages les plus sublimes ! »31

Par conséquent, la diversification des émotions du spectateur engendrée par l'intervention du comique et du grotesque est souvent refusée, comme dans le compte-rendu du Journal de Rouen sur la deuxième représentation d'Angelo où le critique s'exclame "Pourquoi faut-il qu'au milieu des situations les plus poignantes où elles [ces deux femmes] nous apparaissent, de niaises trivialités viennent détruire l'illusion du coeur, et apporter le rire sur les lèvres ?»32 ; de même, à propos de Ruy Blas, on trouve, dans l’Echo de Rouen, cette observation : "[... ] si parfois une trivialité choquante, une de ces étrangetés de style qui sont propres à Victor Hugo, vient heurter notre admiration, au même instant, une situation imprévue ou une admirable pensée vous saisit et vous rend à votre enthousiasme."33 ; mais ici, le critique nuance un peu sa désapprobation du grotesque et de la diversification des émotions car il avoue que durant tout le spectacle "on ne trouve pas un moment pour réfléchir et se rendre compte des sensations qu'on éprouve"34.
Une autre attaque intervient de manière marquante dans la presse, c'est la condamnation de Victor Hugo pour son orgueil. on a souvent peine à comprendre que le grand poète qu'était le Hugo d'avant 1830 - c'est à dire plus précisément le Hugo légitimiste des Odes et Ballades - ait sombré dans une telle déroute en s'adonnant à l'art dramatique. A cet égard, l'article paru dans le quotidien légitimiste La Normandie à l'occasion de la première d'Angelo est celui qui va le plus loin dans la condamnation. Ainsi nous montre-t-il le contraste qui existe entre Hugo-jeune poète et Hugo-dramaturge:

"Et alors Victor Hugo, chantant les gloires de nos rois et celles de notre Dieu, méritait d'être adoré comme un de ces prophètes qui ne furent jetés un moment au milieu des hommes qu'afin de leur transmettre les paroles de la Divinité ... Hélas! comment s'est-il fait que l'ange ait sitôt disparu pour céder la place à je ne sais quel esprit des ténèbres, dont les ailes souillées de la fange de toutes les mauvaises passions du siècle doivent rester désormais lourdes et inutiles?"

La raison de cette déroute du poète, le critique nous la donne : c'est l'orgueil qui l'a détourné de sa voie. L'orgueil, auquel il a confié sa foi et qui de prophète de Dieu, l'a métamorphosé en prophète du Diable. Le critique, nous brosse alors un portrait apocalyptique de ce Victor Hugo "nouvelle version" :

«Alors un lugubre spectacle s'est présenté à nos regards ; nous avons vu un écrivain, un poète, un homme de génie, s'efforçant d'arriver à la gloire par des chemins incultes et détournés ses mains retenaient encore une lyre, mais elle ne rendait plus que des accords sauvages ; ses yeux lançaient encore des éclairs, mais de ces éclairs fantastiques et sombres qui sont les précurseurs des tempêtes ; il était encore entouré de disciples, mais ces disciples étaient orgueilleux comme leur maître, et malheur à qui ne se serait pas prosterné devant leur orgueil!"

Un autre article extrait du Journal de Rouen35 moins virulent cette fois, s'attache à dénoncer le défaut d'orgueil de l'écrivain en se basant sur une comparaison avec un conte de Madame Leprince de Beaumont (auteur du XVIIIe siècle célèbre pour ses contes et plus particulièrement La Belle et la Bête). Ce conte a pour héros un petit prince nommé Désir et qui a la particularité d'avoir un nez démesurément long. La moralité de l'histoire est la suivante : « l’amour-propre nous cache les difformités de notre âme et de notre corps". Et le critique en vient à cette réinterprétation :

" [... ] le bizarre et le grotesque sont le long nez dont la faible humanité a affligé le beau génie de M. Hugo.

La nature a doué M. Hugo d'un esprit vigoureux et créateur, mais son orgueil et ses courtisans l'ont affublé d'une épaisse couche de ridicule qui étouffe toutes ses belles qualités.

[...] Et c'est vraiment dommage qu'une main amie n'ait pas encore eu puissance de maintenir dans les limites de la raison cette sève ardente d'imagination qui s'épanche en flots si désordonnés, mais aussi parfois en jets si sublimes."

Ainsi, les critiques dramatiques expriment souvent leur regret de voir Hugo s'obstiner à gâcher son talent, à dévaloriser son génie littéraire en se laissant aller à des pratiques fantaisistes ou triviales.
Donc, on se rend compte qu'à Rouen comme à Paris, les théories de Hugo sur le drame sont majoritairement incomprises par la critique. D'où le terme de "bizarrerie" qui revient comme un leitmotiv dans la plupart des compte-rendus.
Et c'est sans doute pour cela que la critique ne touche pas mot de ces théories, ou du moins très rarement.
Un seul article, paru dans la Revue de Rouen du mois de juin 1833 et intitulé "Un article de M. Victor Hugo", s'attache tout particulièrement à la théorie hugolienne du drame. Son auteur résume et commente l'article de Hugo récemment publié dans l'Europe littéraire (29 mai 1833, article qui sera repris dans la préface de Littérature et philosophie mêlée, "But de cette publication") . Le texte de Hugo y est copieusement cité et il est intéressant de voir en quoi ce que le critique retient ou ne retient pas vient déformer les intentions de Hugo et révèle une certaine incompréhension (ou peut-être une mauvaise foi) de sa part. D'ailleurs, il commence son article en reprochant aux textes théoriques du dramaturge d'être inintelligibles et se propose alors de tenter de "traduire" celui-ci "en langue vulgaire" pour en "arriver au sens réel".

Malgré de nombreuses tergiversations, et bien qu'il admette que ce texte est une "publication capitale", l'auteur se montre globalement insatisfait et incrédule face à la réflexion développée par Hugo dans cet article :
"Sans doute la grâce a manqué à l'endurcissement de l'hérétique! car je continue à trouver belle, très belle, sans restriction, la poésie de Racine, et j'admire plus que jamais la prose de Pascal et de Courier."

Son jugement s'axe sur la banalité des idées énoncées par Hugo, et, en ce sens, le choix des citations, les coupures opérées dans l'article ne sont pas innocents et impartiaux. D'ailleurs, il choisit d'abandonner son travail de résumé avant la fin de l'article : "je ne me sens plus le courage de faire ressortir les taches qui déparent les derniers développements de la pensée de M. Hugo" ; et c'est justement dans ces derniers développements que réside l'essentiel de sa pensée.

En outre, il a le tort de ne pas envisager l'article comme une prolongation de la réflexion développée dans la Préface de Cromwell. C'est pourquoi il reproche à Hugo de ne pas proposer une véritable définition de ce que doit être le drame nouveau.
Un autre article, plus favorable cette fois, aborde le drame romantique d'un point de vue théorique. Il est publié dans l'Indiscret du 7 septembre 1834 et s'intitule "Du drame". Le critique y reprend point par point les principales accusations des classiques adressées au drame romantique.

Il s'attache dans un premier temps à approuver le rejet de l'archaïque règle des trois unités : "Le drame, enveloppé dans les trois unités, ressemble à ces enfants vigoureux qu'une barbare coutume condamne à être emmaillotés pendant leur allaitement" ; et, pour justifier son développement, il prend l'exemple du drame anglais.

Ensuite, il réfute les accusations d'immoralité si souvent adressées au drame romantique, et surtout aux drames d'Alexandre Dumas. Et il voit juste en concluant ceci : "je considère plutôt le drame vrai comme l'expression exacte de la civilisation à ses différentes phases".

Mais, il en vient par là même à être en désaccord avec les conceptions hugoliennes. En refusant catégoriquement le recours au vers, qu'il considère comme une "entrave inutile et très nuisible à la vraisemblance", il rejoint plutôt les conceptions de Stendhal : seule l'utilisation de la prose dans le drame peut permettre d'obtenir "la peinture exacte des mouvements et des incidents de la vie des modernes"36.

Ces rares articles mis à part, la presse ne se risque jamais à chercher à expliquer les véritables intentions du dramaturge. Et lorsqu'un critique fait allusion à la préface d'un drame, c'est pour railler cette pratique courante de Victor Hugo. Dans le Colibri du 22 décembre 1839, on trouve cette observation - "La plupart des drames de M. Hugo ont besoin d'un commentaire dont l'auteur les accompagne toujours, comme pour démontrer au public qu'il n'a pas voulu le comprendre et qu'il a eu tort de ne pas s'émerveiller."

Dans le compte-rendu de la première d'Angelo du Journal de Rouen, le chroniqueur reproche aux draines de Hugo de ne pas se suffire à eux même et de nécessiter une préface pour les rendre intelligibles. Et cet argument va de pair avec les reproches adressés à Hugo sur son rapport avec le public :

"Malheureusement, ses pièces sont peut-être celles où ce but [d'utilité] est le plus difficile à découvrir, et toujours l'auteur est obligé de recourir à la préface pour déterminer[ ...] sa pensée et ses intentions.

Ainsi il en a été d'Angelo, auquel personne n'a rien compris à la représentation, et dont on a eu l'énigme qu'a la publication de l'ouvrage."

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