9e Congrès de l’Association Franco-japonaise de sociologie osaka (Japon) – 3 & 4 novembre 2007





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4- Sentiment d’insécurité : complexe de mystification rétrospective et d’inquiétude prospective


Résumons-nous en quelques formules : Si « crise » de l’État-providence il y a, elle se présente d’abord comme une crise de croissance, mais certainement pas comme une faillite et un dépôt de bilan. La « crise » est donc moins celle de l’État-providence que celle de l’idée que l’on se fait dudit État-providence. En effet, c’est bien d’y voir une « crise » qui révèle la crise idéologique qui taraude les analyses contemporaines de la protection sociale. Non que tous les éléments de ces analyses soient dépourvus de sens ou ne correspondent à des faits avérés, des données dûment établies, des raisonnements circonstanciés. Tant s’en faut, on l’a dit. Mais, par une sorte de saut théorique, ils sont mis au service d’une thèse qui, intrinsèquement, conduit à sa ruine puisque les faits en question établissent avant tout l’élargissement de la protection apportée par l’État-providence.

Objectivement donc, si par là on entend ce que des données factuelles avérées apportent à l’analyse, l’État-providence accroît ses domaines de compétence et concerne désormais l’ensemble de la population, aux exceptions marginales près. Plus que jamais donc l’État-providence est l’instrument de « sécurisation », l’instrument de l’élargissement de la protection sociale et de la sécurité sociale lato sensu

Pour le dire autrement, malgré la « crise », inaugurée il y a plusieurs décennies maintenant, malgré les réajustements des dispositifs de la protection sociale, la sécurité sociale, toujours lato sensu, concerne plus largement nos concitoyens. Ce que j’appelle l’assurance d’assistance est bien une modalité de protection qui vise à fournir une plus grande sécurité aux plus vulnérables. La tendance serait donc au renforcement de la sécurité à l’échelle même de la société.

Alors pourquoi est-ce l’opinion inverse qui triomphe le plus souvent dans les discours sociaux et sociologiques ? Pourquoi le thème de l’insécurité sociale fait-il autant recette ? Comment expliquer cette sorte de cécité aux tendances lourdes d’évolution de nos sociétés ? Comment penser que toutes les institutions locales, nationales, supranationales, visant à « sécuriser » les conditions d’existence des individus, et qui ont été mises sur pied depuis le Second conflit mondial, n’auraient produit aucun effet en termes de sécurité sociale ?

Une partie de la réponse tient dans ce que nous avons évoqué plus haut, à savoir la manière d’enjoliver rétrospectivement la situation antérieure. Du moins d’en écrire l’histoire d’un point de vue hagiographique, mythifiant les mesures prises à l’époque, gommant tout ce qui vient contredire ou atténuer la portée de la thèse. On glorifie les « Trente glorieuses », ce qui les rend encore plus glorieuses et on oublie les observations sur lesquelles se fondait Jean Fourastié pour proposer la formule. Bref, on crée la légende. Et, la légende créée, elle peut servir de contrepoint pour disqualifier les mesures contemporaines, en faire des espèces de demi-mesures, insuffisantes au regard de ce qu’il aurait été fait si rien n’avait changé. Nous sommes typiquement dans une entreprise de mystification.

D’autant plus grande qu’elle arrive à obérer la portée de mesures qui, comparativement à celles qui ont accompagné le développement de la démocratie politique et « sociale » (cette dernière codifiée dans le droit du travail, de la Sécurité sociale, de l’aide sociale et de la famille), s’inscrivent pourtant dans la même lignée. C’est le même esprit de protection du citoyen qui est à l’œuvre dans les assurances sociales lorsqu’on regarde ce dernier comme un travailleur, dans l’assistance sociale lorsqu’on le tient pour inapte au travail, dans l’assurance d’assistance quand on entend préserver sa dignité de citoyen19. En somme, c’est au gommage de l’extension continuée de la protection du citoyen, donc de sa plus grande « sécurité » en société, que conduit la légende.

Mais pourquoi adhérer à la légende ? Pourquoi la mystification a-t-elle reçu l’aval de l’opinion et celui des sciences sociales ?

Pour les secondes, on peut penser que cela tient, pour une part, au contexte français de leur exercice, et, pour une autre part, aux confusions qui y règnent aux plans méthodologique et épistémologique. Sciences du social, elles se prennent au jeu de vouloir « faire » le social. D’un discours explicatif et interprétatif, elles glissent vers un discours normatif. L’élargissement de la « sécurité » ou de la protection sociale tombe sous le coup de ce changement de cap épistémologique. Un présupposé normatif vient privilégier la forme assurantielle liée au salariat à la forme assistancielle liée à la citoyenneté. Présupposé normatif puisqu’il est facile de montrer que les systèmes contemporains de protection sociale sont, et ont pratiquement toujours été, des mixtes empiriques des ces deux formes. Je ne fais que le mentionner, et il faudrait bien sûr d’autres développements pour l’établir de manière convaincante.

Pour ce qui est de l’opinion générale, celle qui se répand aussi bien dans la presse et les médias audiovisuels, dans le langage politique et chez les faiseurs d’opinion, et qui se trouve reprise par tout un chacun, il en va peut-être autrement. Ici, le sentiment que la protection sociale est, si ce n’est totalement compromise, mais en voie de réduction s’alimente à plusieurs sources et renvoie à des phénomènes d’opinion assez généraux.

La première source, est la perception des ajustements opérés par les responsables gouvernementaux, les partenaires sociaux ou les administrateurs des dispositifs de la protection sociale comme autant de pertes d’acquis, de tentatives de rétrécissement du champ de la protection social et de la sécurité de l’individu, de retour à un passé d’insécurité sociale. Réduire le taux de remboursement de certains médicaments, augmenter la contribution de l’assuré social, conditionner certaines prises en charge, etc., sont spontanément perçus comme une moindre couverture du risque. D’autant que l’on croit que, dans ces conditions, ce seront les moins pourvus socialement ou les plus affectés par le risque qui subiront le plus fortement ces réductions de couverture. Ce qui n’est absolument pas le cas, compte tenu des mécanismes différentiels de prise en charge des affections (les affections de longue durée restent prisent en charge à taux plein…), et compte tenu, justement, de l’élargissement de la couverture à d’autres fractions de la population que les seuls salariés et autres professionnels (avec la CMU par exemple). En somme, il s’agit d’une perception biaisée qui confond mesures d’ajustement prises dans le but de contrecarrer les déséquilibres des dispositifs et mesures d’abandon des principes de la protection.

Mais une autre source peut être dégagée. Elle tient au développement du système de protection lui-même, à sa généralité. Il est clair que l’élargissement par la loi qui apporte protection et sécurité à des pans de plus en plus larges de catégories socio-professionnelles et l’élargissement par l’apport démographique au sein de ces catégories socio-professionnelles, confortent l’idée d’une société protectrice, d’une société qui sécurise toujours mieux le parcours de vie des individus. Les lois d’assistance ou de solidarité, qu’elles aient été adoptées sous la présidence de Giscard d’Estaing ou sous celle de Mitterrand, ces lois qui mettent en place ce qu’on appellera donc les minima sociaux, renforcent encore l’idée que nos sociétés ont le pouvoir, et donc le devoir, de protéger toujours mieux, de rendre plus « sûre » l’existence des concitoyens, y compris ceux qui sont le plus exposés.

Dès lors, comme pour toutes les couvertures probabilistes de risques, le coût marginal des derniers quantiles se fait plus lourd. En tout cas socialement. Leur non couverture va paraître désormais particulièrement scandaleuse. L’idée d’une couverture généralisée, maximale, universelle donc, s’impose en l’esprit de chacun. On a beau répéter que « le risque zéro n’existe pas », chacun y aspire, ouvertement ou secrètement. La formule relève plus de l’incantation que de la conviction.

Aussi, la crainte de connaître un retour à un état de moindre protection, provoque le développement d’un fort sentiment d’insécurité. Comme pour nombre de sentiments, plus l’objet qui en est le support devient réalité, plus son moindre déficit de réalisation va prendre d’importance, va devenir inquiétant, voire scandaleux. Comme pour nombre de sentiments, plus on s’approche de l’objectif, plus l’écart avec celui-ci fait difficulté, plus l’attente se fait impérieuse. Une sorte de croissance exponentielle de l’inquiétude quand le degré de satisfaction tend vers « 1 ».

C’est pourquoi, plus la sécurité sociale s’étend et concerne le plus grand nombre, plus le sentiment d’insécurité s’amplifie quand les attentes développées à son endroit ne se trouvent pas entièrement comblées. Et ce sentiment est d’autant plus fort qu’il s’inscrit sur un fond d’analyse des tendances d’évolution générale mystifié, puisque celles-ci sont totalement inversées. Autrement dit, et comme on peut l’attendre, il est d’autant plus fort qu’il s’inscrit dans une vision « idéologique » au sens de Marx.


1 John K. Galbraith, 1965, L'ère de l'opulence, Paris, Gallimard, titre original : The Affluent Society, 1958.

2 Jean Fourastié, 1979, Les trente Glorieuses ou la révolution invisible de 1946 à 1975, Paris, Fayard.

3 Jean Baudrillard, 1970, La société de consommation, Paris, Gallimard.

4 René Lenoir, 1974, Les exclus. Un français sur dix, Paris, Seuil.

5 Paul-Marie de La Gorce, 1965, La France pauvre, Paris, Grasset.

6 Lionel Stoléru, 1973,Vaincre la pauvreté dans les pays riches, Paris, Flammarion.

7 Voir Henri Hatzfeld, 1971, Du paupérisme à la Sécurité Sociale. Essai sur les origines de la Sécurité Sociale en France (1850-1940), Paris, A. Colin.

8 Robert Castel, 1995, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Op. cit.

9 Voir Michel Messu, 1992, « Politique familiale et politique sociale des revenus : le cas de l’allocation de parent isolé en France », Revue Internationale de Sécurité sociale, vol. 45, n°3, pp.77- 88.

10 Sur ce dernier point, voir Giovanna Procacci, 1994, Gouverner la misère, Paris, Seuil.

11 J. Oudin, « Avis présenté au nom de la commission des finances », Journal officiel, Sénat, n°382, 1999. On notera, au passage, que la généralisation de la Sécurité sociale a été inscrite dès l’origine dans les Ordonnances de 1945 et réaffirmée par la loi en 1978.

12 La question a été débattue notamment dans le numéro de janvier 2000 que la revue Droit social a consacré à la CMU. Voir en particulier les articles de Michel Borgetto, Robert Lafore, Romain Marié et Pierre Volovitch.

13 Voir Droit social, Numéro Spécial, N° 1, Janvier 2000.

14 Pierre Maclouf, 1993, État et cohésion sociale sous la Ve République, CNAF.

15 Alain Supiot a régulièrement attiré l’attention sur les transformations qui, en quelque sorte, minent de l’intérieur le statut de salarié. Voir notamment Alain Supiot, 2000, « Les nouveaux visages de la subordination », Droit social, N° 2.

16 On notera d’ailleurs que cette typification s’est faite sur fond historique de triomphe et de déclin concomitant de la société fordienne. Les années 70 marquent en effet cette apogée récessive d’une société qui vient à peine de perdre sa dominante rurale, qui s’urbanise, qui se tertiarise et autorise du coup le développement du salariat féminin, la multiplication des emplois protégés de la fonction publique… qui consomme et s’enrichit, provoque de profondes mutations des modes de vie… et connaît diverses « crises » sectorielles aux effets inattendus en matière d’emploi et de protection sociale.

17 Par exemple, Alain Supiot, déjà cité ; Robert Castel, déjà cité ; ou encore Serge Paugam, 2000, Les salariés de la précarité, Paris, PUF.

18 Une catégorie plus large encore tend à émerger : celle d’humain. L’humanité est une catégorie politique aujourd’hui réhabilitée, notamment à travers l’action humanitaire développée par divers groupes de pression socio-politique. De ce point de vue, la notion de dignité qui reçoit aujourd’hui une place de choix dans la rhétorique sociale et politique représente une de ces notions-valises susceptibles de faciliter l’adoption de la catégorie d’humain comme catégorie première de l’ordre social et politique.

19 On trouvera des développements complémentaires dans Colette Bec, De l’État social à l’État des droits de l’Homme ?, Rennes, PUR, 2007.
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