Quelle stratégie pour la recherche publique ? par Serge Feneuille, Président du Haut Conseil de la science et de la technologie





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Quelle stratégie pour la recherche publique ? par Serge Feneuille, Président du Haut Conseil de la science et de la technologie
Histoire de la stratégie de recherche

Elle est née en France au XVIIème avec la création de l’Académie des sciences. A cette époque, le pouvoir royal commence en effet à s’interroger sur la place de cette fonction scientifique à l’intérieur du pays sans pour autant mettre en place de véritable stratégie scientifique. Pendant près de deux siècles, le pouvoir politique n’interroge de fait les scientifiques que lorsqu’il est confronté à une grave difficulté (comme ce fut notamment le cas lors du grand concours lancé par Napoléon pour transformer la betterave en sucre afin de remédier à la pénurie engendrée par le blocus).

La première notion de politique scientifique apparaît en 1887, lorsque, suite à la défaite de 70, les français commencent à prendre conscience du retard technologique de leur armement par rapport à l’armement prussien. La Commission des Inventions pour l’Armée de Terre et l’Armée de Mer qui se trouve au Ministère de la Guerre se montre alors extrêmement efficace. On lui doit notamment le char d’assaut, l’avion de Guynemer, et d’autres nouveaux équipements grâce auxquels la France gagne la 1ère guerre mondiale. Mais, après cette victoire, la France se désintéresse à nouveau de sa recherche.

Au milieu des années 30, les menaces se précisant de l’autre côté du Rhin, la France se ré intéresse à la science. Elle créé alors la caisse des sciences, l’ancêtre du CNRS, mais un peu tard, ce qui lui vaut une nouvelle défaite face à l’Allemagne en 1940 compte-tenu de son retard notamment dans le domaine de l’aviation et des blindés.

En 1945, on comprend que c’est grâce à la Big Science que les alliés ont pu remporter la guerre. L’image de la science lourde devient alors l’image dominante de la science. Cette prise de conscience entraîne en France la création en 10 ans d’à peu près tous les organismes de recherche qui occupent le paysage actuel (CNRS, CEA, etc.). Le Général De Gaulle affirme alors très clairement sa volonté de développer la recherche. Il met notamment en place un certain nombre d’outils comme le Comité des Sages.

Puis, la notion d’indépendance nationale devenant moins prégnante, il ne se passe pratiquement plus rien pendant 30 ans (à l’exception de la réconciliation de l’entreprise et de la recherche grâce à l’action de Jean-Pierre Chevènement dans les années 80). On considère de plus en plus que la recherche devient un secteur d’activité qui doit se gérer lui-même et trouver lui-même sa propre définition. Les organismes de recherche, ne recevant pratiquement plus d’orientation des ministères, traversent alors une importante période de flottement.

C’est finalement à l’occasion de l’opération « Sauvons la recherche » lancée il y a quelques années que l’on doit la prise de conscience de la nécessité d’une stratégie de recherche en France. Si la recherche sur le boson de Higgs ne nécessite aucune orientation, la recherche agroalimentaire peut en revanche difficilement être indépendante de la politique agricole menée par la France. Comment peut-on par ailleurs mener des recherches dans le domaine biomédical sans avoir de lien avec une politique de santé publique. Doit-on étudier en priorité les maladies orphelines ou les grandes pathologies ? Doit-on travailler à mieux comprendre les maladies infectieuses au niveau mondial ou les maladies génétiques ? Vient un moment où il faut faire des choix. Or ces choix ne sont pas scientifiques, ils sont clairement politiques. Dans toute une série de domaines, s’il n’y a pas une impulsion politique, la recherche peut n’avoir aucun rapport avec les besoins et les objectifs du pays.

Un exemple : pour des raisons scientifiques, en France, la physique des matériaux et notamment la métallurgie n’ont plus beaucoup intéressé. Résultat : aujourd’hui, il n’y a pratiquement plus de sidérurgie française. Or demain, le problème numéro 1 d’ITER risque bien d’être un problème de matériaux métalliques. Laisser des communautés évoluer spontanément est donc très dangereux dans la mesure où elles risquent de s’orienter en fonction de l’air du temps beaucoup plus qu’en fonction d’une véritable réflexion prospective.

En quoi consiste la mise en place d’une stratégie en matière de recherche ?

Il ne s’agit évidemment ni de rédiger un catalogue de choses à faire, ni de brider la créativité, mais bien en premier lieu de définir les choix politiques qui vont être faits. Pourquoi politiques ? Tout simplement parce que la recherche publique étant intégralement financée par l’argent du contribuable dont est comptable le pouvoir politique, ce dernier est responsable de l’utilisation qui en est faite.

Un exemple. Le premier sujet étudié par le Haut Conseil de la science et de la technologie concernait la question de l’énergie. Suite au vote (dans l’indifférence générale) par le Parlement français deux lois extrêmement importantes sur l’énergie et sur les objectifs politiques de la consommation énergétique en France, le Président Chirac a en effet demandé au Haut Conseil d’évaluer si le dispositif alors en place en France était en mesure d’atteindre les objectifs fixés par ces lois. La réponse a été négative, pour la simple et bonne raison qu’il n’y avait pas de stratégie en place dans ce domaine. Par ailleurs, pour mener à bien cette étude, un certain nombre de responsables qui auraient du être concernés par ce type de sujets ont à cette occasion été auditionnés. Or un grand nombre d’entre eux n’avaient même pas connaissance de l’existence de ces lois, ce qui témoigne bien, une fois de plus, de la non existence de la culture stratégique en France.

Outre des objectifs politiques, une stratégie en matière de recherche nécessite également une vision d’ensemble. Or à l’heure actuelle, la tendance est plutôt à la création d’Instituts (l’Institut du Cancer, l’Institut d’Alzheimer, l’Institut du Cerveau, etc.) et donc à la segmentation de la recherche au détriment de la stratégie d’ensemble. Dans le système complexe que constitue la recherche aujourd’hui, il faut donc retrouver la vision globale que nous avons perdue.

Quelles sont les forces motrices pour les stratégies de recherche ?

Pendant près de deux siècles et jusque dans les années 60, c’est la guerre qui a été la force motrice principale de la stratégie de recherche en France. Aujourd’hui, quelles sont les nouvelles forces motrices ?

Une première réponse consiste à dire que ce sont la compétitivité et l’innovation. Mais c’est une erreur dans la mesure où l’innovation est plus une conséquence qu’une cause de la stratégie de recherche.

Il arrive également que l’on évoque la santé comme force motrice de la stratégie de recherche. Or le problème de la santé réside dans le fait qu’il ne s’agit pas d’un phénomène pur mais d’un phénomène très lié à son financement ainsi qu’au système de la sécurité sociale. Si aujourd’hui, nous avons du mal à définir une politique de santé publique c’est en grande partie en raison de son interaction immédiate avec le système de sécurité sociale.

L’agriculture ne peut pas non plus assumer ce rôle de force motrice dans la mesure où l’on n’a toujours pas défini l’après PAC. On ne peut pas définir une stratégie pour l’INRA par exemple, si l’on n’a pas d’abord répondu à cette question de l’après PAC.

Enfin, nous ne disposons pas en France de structures politiques qui permettent le dialogue entre les organismes de recherche et le politique. L’Office Parlementaire des Choix Scientifiques et Techniques ne joue à cet égard pas véritablement son rôle. Le Gouvernement, très pris par l’action, ne peut pas pour sa part mener cette réflexion prospective qui risquerait de gêner son opérationnel immédiat.

Le rôle du Haut Conseil de la Science et de la Technologie

C’est donc le Haut Conseil de la Science et de la Technologie qui a finalement pour rôle non pas d’élaborer une stratégie de recherche mais, sur un certain nombre de sujets, de faire des recommandations qui seront un préalable à la stratégie à mettre en place.

Jusqu’à ce jour, le Haut Conseil a notamment abordé les questions de l’énergie, de l’emploi scientifique (notamment le problème de la désaffection des jeunes pour l’enseignement scientifique), de la loi sur les universités (pour laquelle il s’est appuyé sur son droit d’autosaisine), etc. Il va par ailleurs très prochainement remettre au Président de la République un rapport sur les très grandes infrastructures de recherche française dans le but de construire une véritable stratégie de recherche comme l’ont fait par exemple les allemands ou les japonais.

Le manque de recherche industrielle en France résulte du fait que nos grandes industries reposent encore sur des activités du XIXème siècle. Si la France ne manque pas de start-up, elle manque en revanche d’entreprises moyennes dans les domaines technologiques. Or seule une stratégie globale de recherche peut aujourd’hui remédier à cette situation.
Questions / réponses

  • Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’intégration de la recherche française dans la recherche européenne ?

Pour que l’Europe soit forte, il faut avant tout que les pays soient forts. La France a donc besoin d’une politique de recherche efficace. Cela dit, il est vrai qu’aujourd’hui la plupart des enjeux sont européens. Toutefois, on ne peut que constater la faiblesse des outils dont s’est dotée l’Europe et le creux en termes de gouvernance qu’elle traverse depuis maintenant 3 ans. Pour ma part, je regrette que la relation franco-allemande ne soit plus aussi forte.

  • Quelle est votre vision personnelle du paysage de la recherche en France dans les années à venir ?

Depuis une dizaine d’années, la France a fait des progrès notables en termes opératoires en se dotant d’outils efficaces (la loi sur l’université par exemple). Le problème majeur demeure l’empêtrement de l’emploi scientifique dont la fonctionnarisation semble avoir apporté le confort mais pas nécessairement la vertu !

  • Quels sont concrètement les outils à mettre en place au niveau européen ?

L’Europe doit mettre en place une forme de management par délégation de contrôle. Autrement dit, après avoir défini des enjeux, il faut qu’elle délégue certaines missions aux Etats en fonction de leurs « domaines d’expertise ». La France, « experte » sur les questions d’énergie, pourrait ainsi mener la réflexion sur cette thématique tandis que l’Allemagne pourrait se consacrer à la question du charbon. Ce ne sont là que des pistes de management que Bruxelles devrait creuser. Or Bruxelles souffre de sa distance par rapport au terrain.

  • Que deviennent les avis du Haut Conseil ?

Ils sont remis au Président de la République qui dans le pire des cas les remet à plus tard, dans le meilleur des cas les reprend à son compte et dans la plupart des cas les fait suivre à ses ministres pour en mettre en place certains aspects. Il est important de comprendre que nous ne sommes là qu’à titre de conseil. Nous n’avons en aucun cas de rôle opérationnel. Il est donc normal que les politiques qui, eux, ont à négocier, n’appliquent pas l’intégralité de nos propositions. Nous nous interrogerions malgré tout sur notre utilité s’ils n’en appliquaient aucune.

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