Les frontieres de la guyane entre tensions et integration





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THEME N°1

Un espace français et européen

peu intégré régionalement

LES FRONTIERES DE LA GUYANE ENTRE TENSIONS ET INTEGRATION
Introduction

Seul territoire continental des Outre-mer, la Guyane connaît une autre originalité, celle de posséder les frontières terrestres les plus longues du territoire français : 730 km avec le Brésil, 510 km avec le Suriname. Or celles-ci le séparent de deux Etats encore considérés en développement, celle avec le Brésil la séparant en outre de l’Etat d’Amapá, un territoire particulièrement enclavé.

Longtemps contestées, ces frontières sont marquées par des fleuves, le Maroni et l’Oyapock, du fait de la politique des frontières naturelles qui a longtemps prévalu entre les puissances coloniales, au mépris de la logique des populations traditionnelles pour qui ces fleuves ont toujours constitué des voies de communication. Loin d’exercer un rôle de coupure pour protéger le territoire français des flux migratoires informels causés par le gradient de développement, l’ancienneté des flux et relations entre les deux rives aboutit au contraire à la constitution de régions transfrontalières informelles qui en font de véritables interfaces avec un ensemble géographique amazonien auquel longtemps la Guyane a tourné le dos. Ce sont également des zones de contact entre « Nord » et « Sud », avec toutes les conséquences sur des flux migratoires et informels que ces frontières essentiellement politiques sont bien incapables d’enrayer …

1. LES FRONTIERES GUYANAISES, UNE ORIGINALITE GEOPOLITIQUE


    1. Une difficile délimitation des frontières


Au nord de l’Amérique du sud, le plateau des Guyanes, limité par les fleuves Orénoque et Amazone, se caractérise à l'heure actuelle par un émiettement politique qui renforce l'isolement des territoires qui le composent. En outre l'histoire et la richesse en ressources naturelles font que les frontières intérieures de cet ensemble géographique sont encore pour la plupart l'objet de graves contestations empêchant un éventuel rapprochement politique. Pourtant, ces frontières sont marquées par des éléments naturels, les fleuves, qui devraient leur donner un aspect incontestable.

Plusieurs fleuves ont en effet par leur visibilité servi de limites au partage du territoire par les puissances coloniales européennes : Essequibo, Corentyne, Maroni, Oyapock... Mais dans le cas du Maroni entre Surinam et Guyane, la frontière a aussi servi de refuge pour les esclaves fuyant le système esclavagiste en Guyane hollandaise, ce qui a permis la constitution d’une zone transfrontalière informelle, renforcée depuis par de très importants flux migratoires.

Rivaux dans la découverte de mondes nouveaux à partir du XVe siècle, Portugais et Espagnols en viennent à ouvrir des négociations qui aboutirent en 1494 au traité de Tordesillas, approuvé par le pape Alexandre VI, un Borgia, favorable aux Espagnols. Toutes les terres à l’est d’un méridien passant à 370 lieues à l’ouest des îles du Cap Vert reviennent aux Portugais, tandis que celle situées à l’ouest de ce méridien reviennent aux Espagnols, qui venaient grâce à Christophe Colomb de « découvrir » l’Amérique. Ce méridien que l’on croyait alors en plein océan atlantique, coupait en fait le sous-continent sud-américain à la hauteur de l’embouchure de l’Amazone, découvert officiellement seulement six ans plus tard par le navigateur espagnol Vincent Yañez Pinzón, la même année que le Brésil par Pedro Álvares Cabral.

Dévolue aux Espagnols qui lui préféraient les colonies plus prometteuses du Pérou ou du Mexique, la côte septentrionale de l’Amérique du Sud jusqu’à l’Amazone, malgré les difficultés d’accès, fut parcourue et reconnue, par les puissances maritimes exclues du partage : France, Grande-Bretagne et Pays-Bas. Celles-ci réussissaient à se maintenir à partir du XVIIe siècle entre Essequibo et Oyapock, profitant du désintérêt espagnol et d’une géopolitique portugaise plus préoccupée par la conquête de tous les affluents amazoniens que par la possession d’une terre que l’orientation des courants marins éloignait du reste de leur colonie brésilienne. La ligne de partage des eaux Atlantique/Amazone sépara ainsi définitivement les Guyanes française, hollandaise et britannique du Brésil.

Mais chacune des puissances considérait qu’elle pouvait étendre son influence de l’Orénoque à l’Amazone, les trois territoires non-ibériques se chevauchaient donc. Suite aux conflits européens  les frontières finirent par se stabiliser : ainsi l’Espagne reconnaissait en 1648 l’indépendance des Provinces-Unies, et par là même les droits des établissements néerlandais sur les fleuves Essequibo et Berbice. C’était de fait une reconnaissance de l’abandon de sa souveraineté dans la région, dont profitèrent également les autres puissances européennes. Les Anglais s’installaient définitivement entre Essequibo et Corentyne et les Hollandais entre Corentyne et Maroni grâce à la paix de Breda en 1667, qui vit ces derniers échanger avec les Anglais ce territoire contre la Nouvelle Amsterdam (future New-York).

Le traité de Nimègue en 1679 qui mit fin à la guerre avec l’Espagne et les Pays-Bas permit quant à lui d’obtenir de ces derniers la reconnaissance de la possession par les Français de la Guyane jusqu’au Maroni, alors que les Hollandais réclamaient jusque-là le Sinnamary comme frontière. Enfin, en 1713, le traité d’Utrecht qui mettait fin à la guerre de succession d’Espagne entre les grandes puissances européennes fixait la limite entre les colonies françaises et portugaises d’Amérique du Sud. La possession de la Guyane par la France était ainsi validée, mais l’imprécision de cette frontière, non reconnue sur le terrain, engendra deux siècles de litiges entre France et Portugal, puis Brésil : cette frontière était l’Oyapock pour les Portugais, qui l’avaient reçue du roi d’Espagne lors de l’éphémère union des couronnes espagnole et portugaise (1580-1640), mais l’Araguari pour les Français qui espéraient ainsi un accès aux bouches de l’Amazone.

Sur ce plateau des Guyanes, recouvert de forêt, les fleuves sont apparus naturellement comme des repères pour fixer les frontières. Ainsi, en dehors des lignes de crête au sud, les frontières inter-guyanaises étaient toutes fluviales : Essequibo entre Guyanes espagnole et anglaise, Corentyne entre cette dernière et la Guyane hollandaise, Maroni entre Guyanes hollandaise et française, Oyapock (et Araguari de 1801 à 1810) entre Guyanes française et brésilienne. Pour autant, il ressort clairement que la fixation des frontières coloniales a été subordonnée aux vicissitudes des rapports de force entre les puissances européennes.


    1. Des remises en cause toujours non résolues


Après la phase de conquête et de colonisation, les frontières bien que « naturelles » ont continué d’être l’objet de tensions entre les puissances coloniales puis avec les Etats indépendants de l’Amérique latine.

En Europe, avant même la Révolution française, les souverains tentaient d’étendre par les guerres leur royaume jusqu’à des limites d’autant plus symboliques qu’elles étaient marquées par la nature, donc la Providence : fleuves, montagnes… Aussi était-il normal que cette conception se traduisit également dans leurs colonies américaines, surtout quand le débit y rendait les fleuves difficilement franchissables par les Européens.

Les guerres européennes consécutives à la Révolution française et l’Empire, puis les indépendances en Amérique latine confirmèrent cet enjeu fluvial. En 1809 le souverain portugais réfugié au Brésil occupait la Guyane française en représailles à l’invasion du Portugal par les troupes françaises, et ne la rendit aux Français qu’en 1817, après l’acceptation par ceux-ci de la frontière sur l’Oyapock. Mais les Français s’empressèrent de revendiquer à nouveau l’Araguari comme frontière. Le Brésil, aux prises avec les nombreuses révoltes qui suivirent l'indépendance, accepta la neutralisation du territoire ainsi réclamé par la France dans l’attente de pourparlers. Finalement, un arbitrage suisse en 1900 attribua le territoire contesté au Brésil, l’Oyapock est désormais la frontière mutuellement reconnue entre Guyane française et Brésil. Même si la vigueur de la pression migratoire brésilienne semble repousser de fait cette frontière jusqu’à l’Approuague, on peut cependant noter qu’il s’agit de la seule dyade fluviale des Guyanes non contestée officiellement à l’heure actuelle.

En effet, la Grande-Bretagne, afin de pouvoir contrôler les bouches de l’Orénoque au moment où Bolívar essayait d’arracher la région à la domination espagnole, occupa en 1820 la rive gauche du fleuve Essequibo, qui était jusque-là sa frontière avec le Venezuela espagnol. Suite aux nombreuses réclamations de ce pays après son indépendance, un arbitrage du Tsar de Russie en 1899 confirmait la domination britannique sur la « Guayana Essequiba », un territoire de 160.000 km2 entre la frontière vénézuélienne, le fleuve Cuyuni, et le fleuve Essequibo, l’ancienne frontière, au motif que c'était la Grande Bretagne qui exploitait et peuplait ce territoire. Le Venezuela, qui a toujours contesté les conditions de cet arbitrage en faveur d’une puissance coloniale, continue ainsi de réclamer la zone entre Cuyuni et Essequibo, qui figure comme territoire vénézuélien sur ses cartes, et qui n’englobe rien moins que les 2/3 de l’actuel territoire de la République du Guyana.

Ce dernier pays connaît également une frontière orientale litigieuse, avec le Suriname, qui lui réclame une zone de 15.000 km2 située dans le sud, entre Lethem et New River, mais au-delà de la frontière de la Corentyne. Au nord, en 1938, Britanniques et Hollandais s’accordaient définitivement sur le fleuve Corentyne comme frontière entre les deux colonies, celle-ci prenant dans l’estuaire la forme d’une ligne orientée de 28° à l’est, puis à 10° pour des raisons de navigabilité de l’estuaire. Le gouvernement britannique, puis le Guyana après l’indépendance, demandèrent plus tard à revenir à l’orientation initiale. Face au refus du Suriname, l'ONU a tranché, le 20 septembre 2007 à travers le tribunal international de droit de la mer, attribuant dans ce litige l'essentiel de la zone contestée (et riche en pétrole) au Guyana tout en en concédant une petite partie au Suriname, qui semble s'en satisfaire malgré les récriminations de l'opposition.

Enfin, la frontière du Maroni, qui sépare le Suriname de la Guyane française, n'est toujours pas reconnue dans sa totalité par le gouvernement surinamien.


    1. Le Maroni : une frontière qui peine à s’affirmer


Si un fleuve apparaît sur une carte comme une frontière « naturelle », visible et bien matérialisée, dans les faits les fleuves guyanais, orientés en fonction d’un axe sud-nord, ne constituent pas de véritables « frontières culturelles ». Ils traversent les zones de peuplements amérindiens et bushinengés. Les Kali’nas sont ainsi partagés entre cinq Etats souverains. Les Palikours, Emerillons et Wayampis circulent indifféremment d’un côté ou de l’autre de l’Oyapock. Enfin les différentes ethnies bushinengés se répartissent sur les deux rives du fleuve Maroni, qui est pour elles plus une voie de communication qu’une frontière…

La frontière entre les Guyanes française et hollandaise fut fixée, dès la fin du XVIIIe, sur le Maroni. Quand se produisirent à la même époque les nombreuses révoltes d’esclaves en Guyane hollandaise, les fugitifs se réfugièrent alors vers le Maroni, profitant du vide et de l’éloignement de la portion frontalière. La signature de plusieurs traités avec les autorités coloniales hollandaises entre 1761 et 1767 permit même à ces dernières de déléguer la surveillance de la frontière à ces populations Djukas. Tolérés, les ex-esclaves fugitifs devenaient ainsi les gardiens de la frontière.

En 1776, les Bonis suivirent le même chemin. Pourchassés par les Hollandais, ils franchirent le Maroni. Tolérés par des autorités françaises qui voyaient dans leur présence une possibilité de garder et développer l’ouest guyanais, ils purent se maintenir sur la rive française en amont de la zone contrôlée par les Djukas. La zone frontalière, par son éloignement des centres et des plantations, mais aussi par sa fonction de séparation de colonies rivales devenait ainsi un refuge, et les populations frontalières un enjeu. Les puissances coloniales respectaient en effet les limites politiques de leurs territoires, alors qu’Amérindiens et Bushinengés cherchaient à les utiliser à leur avantage : soudure par les possibilités de navigation, refuge par la quasi absence des Européens et leurs traités politiques, mais aussi ressource…

Chacune de ces populations était jalouse de sa souveraineté sur la portion de fleuve qu’elle dominait. Les Bonis cherchèrent longtemps à négocier un traité avec la France, afin d’échapper à une certaine vassalité qui leur avait été imposée par les Djukas. L’accord franco-hollandais de 1860 sur la libre circulation sur le Maroni fut négocié avec les capitaines djukas et mit officiellement les Bonis sous la protection de la France. Les populations qui avaient ainsi utilisé la frontière comme refuge y avaient créé une nouvelle territorialité indépendante des intérêts et souverainetés coloniales, mais qui constituait aussi un enjeu pour celle-ci.

Justement, un litige entre les deux puissances coloniales rivales apparut en 1861, à propos de l'identification du collecteur principal du Maroni, la France revendiquant la Tapanahoni et les Pays-Bas le Lawa et le Litani. La zone contestée était riche en or et déjà passablement exploitée par des orpailleurs créoles guyanais. En 1891, appelé comme arbitre le Tsar de Russie Alexandre III donna raison aux Pays-Bas, la frontière fut alors définitivement fixée sur le Litani. Mais en 1929 ceux-ci, sur la base de nouveaux relevés, affirmèrent que le collecteur principal du Maroni était le Marouini, en pleine Guyane française, et réclamèrent alors la zone sise entre cette rivière et le Litani. Pourtant, Français, Hollandais et Brésiliens s'accordaient en 1938 sur la localisation du point de trijonction de leurs pays respectifs. La seconde Guerre mondiale provoqua le pourrissement du problème.

Depuis, de nombreuses conventions et recommandations furent signées par les deux métropoles, sans résultats concrets. Indépendant en 1975 le Suriname hérita de la revendication, mais la laissa en sommeil car le pays avait besoin des aides françaises pour la reconstruction de la région au lendemain de la guerre civile (1986-1992).

Ce sont des Amérindiens du Suriname qui ont remis cette vieille revendication sur le tapis en septembre 2007, suite à une intervention de la gendarmerie française contre des orpailleurs implantés sur la rive gauche du Marouini : pour ces Indiens cette rive, comme en attestent les cartes de leur pays, est surinamienne. Or lesdits orpailleurs, venus par le Suriname, paient sur le chemin de la Guyane un droit de passage aux Amérindiens. Venant au même moment de perdre à l'ONU dans le litige l'opposant au Guyana, le gouvernement surinamien, interpellé par ces Amérindiens, a alors rappelé que la France et le Surinam n'avaient toujours pas délimité leurs ZEE respectives (désaccord sur l'angle de la limite à partir de l'estuaire du Maroni), et laissé entendre à mots couverts qu'un nouvel arbitrage serait peut-être un jour nécessaire...

Comme on le voit, ces mêmes populations amérindiennes et bushinenguées utilisent finalement la frontière à leur avantage tout en s’en jouant : 10.000 Surinamiens s’étaient ainsi réfugiés en Guyane lors de la guerre civile qui secoua l’est du Suriname entre 1986 et 1992, et avec la poursuite des flux migratoires, ils sont désormais majoritaires dans de nombreux quartiers et hameaux de l’ouest guyanais. Quelques minutes de pirogue suffisent en effet pour traverser le Maroni et s’établir côté français pour bénéficier des avantages sociaux d’un pays du Nord. La frontière génère d’énormes écarts sociaux en séparant officiellement deux ensembles économiques distincts : la Guyane et le Suriname bien sûr, mais aussi l’Union Européenne et la CARICOM, tout en étant particulièrement perméable... La rive franco-guyanaise du Maroni devient ainsi, par la proportion croissante d’originaires du Suriname, comme un prolongement ethnique et culturel de ce pays en territoire guyanais.

2. DES FRONTIERES TERRESTRES EN NORD ET SUDS : LE CAS DU PONT DE L’OYAPOCK
2.1  La genèse d’un pont entre la France et le Brésil
L’autre frontière, à l’Est, met la Guyane en contact avec le Brésil, et plus précisément l’Etat d’Amapá, un des plus petits et moins peuplés de la Fédération, et surtout l’unique à ce jour non encore relié par voie terrestre du reste du Brésil, dont le sépare l’immense estuaire de l’Amazone et la forêt amazonienne.

Longtemps enclavés dans leurs ensembles nationaux respectifs, Guyane et Amapá se sont également longtemps tournés le dos, du fait des rancœurs nées d’une délimitation problématique de la frontière : Français et Portugais divergeaient sur les fleuves choisis comme frontière lors du traité d’Utrecht en 1713, et il fallut attendre 1900 pour qu’un arbitrage suisse donnât raison aux Brésiliens, en plaçant la frontière entre le Brésil et la Guyane française sur l’Oyapock au grand dam des Guyanais qui étaient nombreux à peupler le territoire outre-Oyapock qu’ils considéraient comme partie intégrante de la Guyane. Les Brésiliens de leur côté craignaient un retour des Français dans cette région sensible des bouches de l’Amazone…

Mais, dépassant ces vieilles blessures de l’Histoire pour rompre un mutuel isolement, les exécutifs de Guyane et d’Amapá ont utilisé leurs nouvelles compétences institutionnelles pour se rapprocher dès les années 1990. En 1996 étaient signés à Paris, dans le cadre d’un accord bilatéral, les premiers accords de coopération régionale, et les chefs des deux exécutifs locaux concernés, le gouverneur de l’Amapá João Capiberibe et le président du Conseil régional de Guyane Antoine Karam, émettaient alors l’idée d’un pont qui, outre la Guyane et l’Amapá, relierait également de façon symbolique la France et le Brésil, l’Union Européenne et le Mercosur. L’idée était relayée un an plus tard par les présidents français et brésiliens, Jacques Chirac et Fernando Henrique Cardoso, qui pour la première fois se rencontraient à Saint-Georges et évoquaient une liaison routière ininterrompue depuis la Panaméricaine Sud jusqu’à Buenos Aires, passant par la Guyane, mais passant sous silence l’estuaire de l’Amazone, non franchissable sinon par bac. Et le fait que Saint-Georges n’était pas à l’époque accessible par la route depuis Cayenne, chose faite seulement depuis 2003.

Après une signature définitive de l’accord en 2005, un appel d’offres était lancé, qui voyait le marché attribué à un consortium brésilien, la France participant à la hauteur de 50 % des travaux, et construisant les équipements et voies d’accès de son côté. Les travaux démarraient mi-2010, sur la partie la plus resserrée du fleuve, pour se terminer définitivement fin mai 2011. Mais, début 2014, le Brésil n’avait toujours pas terminé le goudronnage de la route de Macapá, ni la construction du bâtiment des Douanes, condition nécessaire à l’ouverture du pont binational. Celle-ci est prévue dans le courant 2014…
2.2 Un « pont géopolitique » ?
Etant donné la faiblesse de la production économique de l’Amapá et surtout de la Guyane, nombreux sont les observateurs à s’interroger sur l’opportunité d’un tel pont. Certes, le Brésil est désormais entouré de tout un réseau de ponts transfrontaliers avec quasiment tous ses voisins, mais qui se trouvent au cœur de régions transfrontalières dynamisées par l’intégration régionale induite par l’appartenance ou l’association au Mercosur, un des principaux marchés communs du monde, et non des régions marginales et périphériques...

Pour les régions concernées, le but premier était le désenclavement : pour la Guyane, un accès routier permis avec la première puissance du continent, et pour l’Amapá, la seule liaison routière possible vers l’extérieur, le reliant outre à la Guyane, également à l’autre pointe nord du Brésil, l’Etat du Roraima, en passant par le Guyana et le Suriname, par ailleurs membres d’un autre marché commun : le CARICOM. Mais les deux Etats en vérité n’ont que peu à échanger : l’Amapá est déjà approvisionné par le Brésil à des coûts bien moindres que ceux qu’offriraient d’éventuels produits guyanais ; quant à la Guyane, elle se fournit prioritairement auprès de l’Union Européenne dont elle est membre, et qui impose un certain nombre de normes sanitaires pas toujours satisfaites par les produits brésiliens.

Ces protectionnismes et faibles marchés font que ni la Guyane ni l’Amapá n’ont pu acquérir le rôle de tête de pont envisagé pour leurs Etats respectifs, qui continuent d’échanger au niveau national sans passer par eux. Pourquoi alors cet enthousiasme au niveau national pour un pont qui finalement risque de ne pas servir à grand-chose ?

En fait, la France et le Brésil, aux relations très anciennes et profondes, ont longtemps ignoré cette frontière commune, redécouverte seulement à l’occasion des accords bilatéraux de 1996, et ils comptent désormais l’utiliser, quitte au passage à court-circuiter l’échelon local pourtant à l’initiative de ce rapprochement. Il était important pour la France d’être le seul Etat européen à avoir une frontière avec un pays émergent désormais 6ème puissance mondiale et nouvelle destination importante de ses investissements et exportations, et pour le Brésil d’avoir une frontière avec l’Union Européenne, qui peut constituer une alternative à la trop forte puissance exercée par les Etats-Unis en Amérique du Nord. En outre, la rencontre des présidents Nicolas Sarkozy et Luis Inácio Lula da Silva à Saint-Georges en février 2008, suivie d’un plan d’action binational, a permis de révéler un autre intérêt à cette situation frontalière désormais assumée : le Brésil compte sur la France pour appuyer sa demande de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, alors que la France, qui vise le marché brésilien pour vendre ses avions de chasse Rafale (ce sont finalement les avions suédois qui ont été choisis), se voit reconnue par le Brésil comme un Etat amazonien grâce à la Guyane, et s’est vue invitée au sommet de l’Organisation du Traité de Coopération Amazonien à Manaus en 2009, même si ce sommet fut un échec.

Peut-être sont-ce du coup les espoirs non confirmés mis dans cette nouvelle relation qui fait que l’ouverture et l’inauguration du pont ne paraissent plus aussi prioritaires…
2.3 Une frontière qui se renforce
Ouverture promise de la Guyane vers le reste d’un continent auquel elle tournait le dos historiquement, la route Cayenne-Saint-Georges et le pont de l’Oyapock ont eu des effets paradoxaux, et constituent finalement plus une coupure qu’une couture. En effet, séparée du reste de la Guyane par la forêt et l’absence de route, accessible seulement par voie aérienne, Saint-Georges vivait jusqu’en 2003 en symbiose avec sa voisine brésilienne d’Oiapoque : les habitants de la rive guyanaise se fournissaient en produits alimentaires côté brésilien, et ceux de la rive brésilienne, y compris les habitants de la lointaine capitale Macapá (560 km), pouvaient librement accoster et acheter à Saint-Georges des produits rares ou lourdement taxés au Brésil comme les vins, fromages et parfums français. Quant aux Amérindiens, l’Oyapock n’a jamais constitué une frontière pour leurs territoires… Les contrôles policiers étaient d’autant plus inexistants que du fait de l’absence de route on ne pouvait pas aller plus loin, ils s’exerçaient seulement le cas échéant à l’enregistrement dans l’avion pour Cayenne…

L’achèvement fin 2003 de la liaison routière Régina-Saint-Georges mettant cette dernière en contact avec le littoral, a fait craindre par les autorités et habitants de la Guyane une invasion migratoire par le Brésil. De fait, la facilité d’accès désormais du littoral guyanais a fonctionné comme un appel d’air pour des candidats à l’émigration qui auparavant passaient essentiellement par la voie maritime, bien plus dangereuse. Mais les contrôles plus fréquents de la Gendarmerie comme de la Police aux Frontières, et la présence d’un check-point permanent de la Gendarmerie à Bélizon d’abord, puis sur le pont de Régina, ont également permis un spectaculaire essor des reconduites à la frontière. D’autre part, même pour une simple visite à Saint-Georges, les ressortissants brésiliens étaient tenus de produire un visa, obligation que la PAF fit rigoureusement appliquer, au détriment de familles désormais séparées et des commerçants de Saint-Georges qui perdaient ainsi leur clientèle brésilienne, alors que les ressortissants français n’étaient tenus que de faire tamponner leur passeport à la sortie d’Oiapoque. Le visa n’est effectivement pas demandé pour les Français se rendant au Brésil, ni pour les Brésiliens se rendant en France métropolitaine…

Ainsi l’accès facilité prévu pour les flux notamment de marchandises grâce au pont et à la route, mettant en contact un territoire considéré du Nord, la Guyane, car partie intégrante d’un Etat industrialisé (la France) à un Etat pauvre et périphérique d’un Etat émergent, donc du Sud (le Brésil), a mis fin à des relations transfrontalières et séculaires entre les deux rives de l’Oyapock, alors que Saint-Georges se voyait désormais aspirée dans l’orbite de Cayenne, distante seulement des 200 km. Mais les tensions occasionnées par la répression policière, indisposant même la population de la rive française, firent que le Préfet de la Guyane en 2011 déconseilla aux policiers les contrôles dans la ville même de Saint-Georges, ceux-ci étant en revanche renforcés sur la route nationale vers Cayenne. Saint-Georges redevient donc, tout comme sa voisine brésilienne d’Oiapoque, un no man’s land entre Brésil et Guyane. Néanmoins, c’est bien l’absence d’un poste de douane au débouché brésilien du pont qui retarde officiellement l’inauguration de ce dernier.

Conclusion

Les frontières de Guyane sont caractéristiques : fluviales mais d'origine coloniale, elles séparent des territoires traditionnels et n'ont aucune signification pour des peuples indigènes rompus à l'art de la navigation ; par leur perméabilité elles ne constituent pas non plus une véritable rupture pour les candidats à l'émigration ; contestées ou non respectées malgré une décision arbitrale, leurs environs sont particulièrement riches en ressources naturelles (l'or, les produits de la pêche, le pétrole bientôt). Ce sont bien les Européens qui ont imposé leur propre conception de la frontière sur une réalité locale totalement inadaptée, d’où un aspect virtuel qui sera encore plus visible avec l'émergence attendue, grâce aux solidarités traditionnelles, aux accords de coopération régionale, mais aussi peut-être à de nouvelles infrastructures comme le pont de l’Oyapock, de véritables régions transfrontalières.

Longtemps tournée presque exclusivement vers la France et secondairement les Antilles, la Guyane a amorcé depuis près d’une vingtaine d’années un repositionnement sud-américain, encouragé même par l’Union Européenne à travers le POA1 Mais cela prend une résonance encore plus grande quand l'on s'aperçoit que ses frontières avec les Etats voisins, matérialisées par le Maroni et l’Oyapock, sont aussi parmi les rares frontières terrestres et politiques entre le « Nord » et le « Sud », à l'image d'un autre fleuve, le Rio Grande entre les Etats-Unis et le Mexique, qui n’a jamais lui non plus constitué une barrière pour les émigrants à la recherche du rêve américain.


Bibliographie :

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http://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/typespace/frontier/FrontScient9.htm

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1 Programme Opérationnel Amazonie, vaste programme de coopération transfrontalière autour du développement durable, signé entre l’Union Européenne, la Guyane, le Surinam et les Etats brésiliens d’Amapá, Pará et Amazonas

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