Résumé : Pourquoi fait-on des bébés ? Question étrange et protéiforme à laquelle l’économiste ne dédaigne pourtant pas de répondre.





télécharger 43.91 Kb.
titreRésumé : Pourquoi fait-on des bébés ? Question étrange et protéiforme à laquelle l’économiste ne dédaigne pourtant pas de répondre.
date de publication04.11.2017
taille43.91 Kb.
typeRésumé
h.20-bal.com > loi > Résumé

Camille Landais


DEA APE 2002/2003

LE QUOTIENT FAMILIAL A-T-IL STIMULE LA NATALITE FRANCAISE?

Une estimation inédite de l’efficacité des politiques d’incitations financières à la natalité


résumé :
Pourquoi fait-on des bébés ? Question étrange et protéiforme à laquelle l’économiste ne dédaigne pourtant pas de répondre. La théorie économique depuis Malthus jusqu’à Becker a ainsi cherché à formaliser le problème autour de la relation fécondité/revenu. C’est sur la base de cette même intuition qui postule que la fécondité dépend positivement du revenu que la plupart des politiques familiales ont été construites après 1945, et notamment en France avec l’instauration du quotient familial (QF) et la redéfinition du mode de fonctionnement des allocations familiales. Aujourd’hui pourtant ces politiques sont puissamment remises en question dans leurs objectifs profonds, comme le prouvent les débats autour de la mise sous condition de ressources des allocations familiales, du versant fiscal du PACS, ou du plafonnement des effets du QF. Pour éclaircir ces débats on manque pourtant d’estimation précise de l’impact effectif des incitations financières sur la natalité. Les seules études disponibles se contentent en effet d’exploiter les allocations familiales, oubliant parfaitement le versant fiscal de la question, et leurs résultats sont grevés par d’importantes lacunes méthodologiques.

Or, pour éviter ces épineux écueils, il existe des données encore jamais exploitées et d’une grande richesse : ce sont les données de l’impôt sur le revenu, impôt sur le revenu qui a toujours constitué depuis sa création en 1914 un puissant outil de politique familiale. En exhumant ces sources inédites, nous avons désormais à notre disposition un corpus de données d’une étonnante profusion, qui nous a permis de retracer l’histoire familiale des hauts revenus au XXeme siècle, et surtout de procéder à des nouvelles estimations de l’impact des incitations financières sur la fécondité en exploitant des expériences naturelles d’une grande pureté. Et nos résultats jettent de nouvelles perspectives sur la question de l’efficacité des politiques d’incitation financière à la natalité. En effet, il semble que l’impact des incitations financières sur la fécondité soit positif mais très faible, et surtout se caractérise par sa dissymétrie et ses délais : en un mot les politiques d’incitation financières ne sont pas des moteurs efficaces mais des soutiens indispensables. Les comportements de fécondité quant à eux sont certes élastiques au revenu, mais tout de même essentiellement dictés par des variables extérieures : il leur faut donc du temps pour s’adapter aux mouvements de la politique d’incitation financière.

  1. INCITATIONS FINANCIERES ET FECONDITE : UNE QUESTION EN SUSPENS



1.1Pertinence de la question appliquée au système français




Pourquoi s’intéresser au problème de l’impact des incitations financières sur la natalité ? Tout simplement parce que la France accorde une importance toute particulière à sa politique familiale, devenue au fil du temps un édifice d’une extrême complexité, complexité qui nuit à sa lisibilité, et provoque un sérieux débat sur son mode de fonctionnement. On en tient pour preuve les conclusions perplexes du rapport Thélot et Villac (1998), qui insistent notamment sur la question de l’acceptation d’une politique aussi peu transparente, car avant d’être un problème financier, le système « pose une question de légitimité, laquelle est liée à sa clarté. »
Le système de prestations familiales est en effet composé en premier lieu d’allocations qui constituent le cœur du dispositif : ce sont les prestations « maternité » du compte de la protection sociale, les prestations du risque « famille » (à l’exception des allocations logements), les prestations liées à la présence d’enfant classées dans le risque « invalidité ». On peut également ajouter à ces allocations les montants différentiels de prestations liés aux enfants pour le RMI et des majorations de pension pour enfants (du risque « vieillesse-survie). D’après les estimations de Thélot et Villac, ces prestations représentaient en 1996 290 milliards de francs courants (soit 5,3% du revenu disponible brut des ménages) dont près des deux tiers sont versés par la Caisse Nationale des Allocations Familiales. A côté de ce système de prestations, la fiscalité joue également un rôle de premier ordre dans la politique familiale par le biais notamment de l’impôt sur le revenu. Le fonctionnement du quotient familial (QF) « enfant » représentait en effet plus de 60 milliards de francs en 1996. Malheureusement ce volet de la politique familial est très souvent écarté des analyses, qui se concentrent sur les allocations familiales, qui ont l’avantage de représenter des montants uniques versés à toutes les familles en deçà d’un certain seuil de revenu, ce qui n’est pas le cas du QF, dont les règles de fonctionnement obligent à une certaine minutie. Ajoutons à cela que le QF est une spécificité française : aucun autre pays n’a jamais mis en place un système d’imposition des revenus aussi avantageux pour les familles avec enfants. C’est pourquoi l’examen des effets du QF mérite de ne pas être passé sous silence.
Autre particularité française, l’importance des prestations en espèces par rapport aux prestations en nature : la France consacre 86% des dépenses de politiques familiales aux prestations en espèce, tandis que les pays d’Europe du Nord, mais aussi l’Allemagne ou l’Italie mobilisent près d’un tiers des dépenses pour des prestations en nature. Face à un système aussi orienté vers les prestations en espèces, la question de l’efficacité des incitations financières gagne donc encore en pertinence. La centration du système de prestations familiales sur les aspects financiers est-elle véritablement optimale ?
Pour juger de l’efficacité du système, il faut le rapporter à ses objectifs. Or les objectifs de la politique familiale sont doubles1. D’un côté, il y a un volet « solidarité ». Un ménage avec enfant et ménage sans enfant, à revenu égal, ont des niveaux de vie forcément différents, en raison du coût spécifique des enfants. C’est ce différentiel de niveau de vie que la politique familiale entend corriger. Toutefois à côté de cet objectif égalitaire, la politique familiale conserve un objectif nataliste : il s’agit d’encourager la fécondité en réduisant le coût de l’enfant. Malheureusement cet objectif double (solidarité/ natalité) peut générer des contradictions, en raison notamment de la pluralité des outils politiques mis en œuvre pour le servir. Ainsi, si l’on prend en compte les seules prestations familiales, le système est plutôt redistributif, mais dès lors qu’on rajoute les déductions fiscales, cet effet redistributif tend à s’annuler.
Notre étude ne prétend pas, bien sûr, juger de l’efficacité générale de la politique familiale française. Néanmoins elle aimerait apporter sa contribution à l’estimation de effets d’un des deux versants de cette politique, à savoir son versant nataliste. Et pour ce faire, nous avons cherché à prolonger les discussions ouvertes par les études sur les allocations familiales, en innovant radicalement sur les sources employées. Par l’utilisation d’un nouveau corpus de données fiscales, nous voudrions ainsi répondre à plusieurs questions déterminantes pour l’avenir de la politique familiale française : la politique d’incitations financières a-t-elle un impact positif sur la fécondité française ? Le choix de prestations en espèces est-il de ce point de vue une solution appropriée ? Et comment, dès lors, rendre l’objectif nataliste moins contradictoire avec les exigences redistributives ?

1.2Les contributions théoriques …



L’intérêt de l’économie politique pour les questions de natalité n’est pas nouveau. Malthus, dans son Essai sur le principe de population, montre déjà une volonté d’intégrer les problèmes de fécondité dans le cadre de la réflexion économique. Sa théorie articule en effet l’évolution des prix et des salaires à l’évolution de la population, dans un schéma de retournements cycliques. Surtout, par son idée de « frein préventif », Malthus aborde déjà, mais sans la développer pleinement, l’idée que les choix de fécondité des individus sont des choix raisonnés dépendant étroitement du coût des enfants (en particulier via l’évolution du minimum de subsistance ), lui-même dépendant de la forme du système de protection sociale2. C’est ce qui le pousse à adopter une position si intransigeante en faveur de l’abolition des Poor Laws.
C’est sur la base de ces mêmes intuitions que Gary Becker a construit sa formulation théorique des phénomènes de fécondité. Le modèle microéconomique classique qu’il expose relie en effet le choix de fécondité à un arbitrage entre le coût d’un enfant, coût qui dépend profondément de la politique familiale, et ce que cet investissement rapporte en terme de capital humain. Précisons toutefois que la forme de cet arbitrage est étroitement conditionnée par le niveau d’altruisme des individus. Si bien qu’on ne saurait rien conclure sans une estimation empirique précise susceptible de calibrer les paramètres de la fonction d’utilité. Car une incitation financière à la natalité, tout en abaissant le coût d’un enfant, peut n’avoir qu’un très faible impact effectif sur la natalité si l’ensemble des autres paramètres du modèle (altruisme intergénérationnel des parents, taux d’intérêt, etc) vont dans le sens contraire.
En outre, Becker introduit une différence heuristique entre la demande d’enfant en qualité et la demande d’enfant en quantité. En incorporant des dotations de capital humain héritées, le modèle de Becker et Lewis (1976) génère ainsi une relation en U entre le nombre d’enfant désiré et le revenu. C’est-à-dire qu’à un faible niveau de revenu, l’individu va utiliser une hausse de revenu pour améliorer la qualité de l’enfant, tandis qu’à un haut niveau de revenu une hausse de revenu va provoquer un accroissement de la quantité d’enfant. Ceci semble assez proche des intuitions d’un certain nombre d’études sociologiques qui insistent sur l’investissement massif des classes moyennes dans un unique enfant3. Cette formulation du modèle a surtout l’avantage de prendre en compte la possibilité de réponses hétérogènes des différents groupes de revenu à une politique d’incitation fiscale à la fécondité : l’élasticité revenu de la fécondité serait négative à un faible niveau de revenu et positive à un fort niveau de revenu.
Une autre question à profondément marqué la réflexion théorique : c’est le rôle de la participation féminine au marché du travail. La généralisation du salariat féminin au cours du dernier demi-siècle a transformé considérablement la planification et le timing des naissances au sein des ménages, ce que la théorie ne pouvait manquer de prendre en compte. Les modèles, récents (comme dans les travaux de Laroque et Salanié (2003), Lefebvre, Brouillette et Felteau (1994), ou encore Apps et Rees (2001)) ou moins récents ( Becker (1991)) soulignent tous l’effet négatif de l’emploi féminin sur la fécondité.

Toutefois les progrès futurs dans la formulation théorique du problème restent amplement conditionnels de la précision des tests empiriques capables de les valider, les amender, les enrichir...

1.3Faiblesse des validations empiriques



Le modèle canonique de Becker a fait l’objet de nombreuses études empiriques qui ont cherché à en vérifier la validité. Citons par exemple celles de Butz et Ward (1979), Rosenzweig et Schultz (1985), Hotz et Miller (1988), Heckman et Walker (1990). Ces travaux tendent généralement à étayer le fait que la fécondité dépend positivement des revenus du ménage, mais négativement du salaire potentiel de la femme. Les suggestions du modèle semblent donc plutôt confirmées, même si les effets estimés sont le plus souvent d’une faible intensité4. Néanmoins ces travaux proposent (quand ils le font) une vision extrêmement frustre des systèmes de prestations familiales, qui ne permet pas de connaître avec précision l’impact des incitations financières.
En ce qui concerne l’évaluation des effets des prestations familialisées sur la fécondité, on ne dispose pas, à dire vrai, de résultats beaucoup plus robustes. Tout d’abord parce qu’il n’existe qu’un nombre très limité d’études sur données individuelles5. Ainsi les travaux de Gauthier et Hatzius (1197), ou Blanchet et Eckert-Jaffé (1994), à partir de données de panel cross country, sont fondés sur une approche beaucoup trop globale pour satisfaire à la finesse requise pour ce genre d’estimations. Etant donné la multiplicité des facteurs déterminants la fécondité, une approche aussi générale ne peut pas, en effet, prétendre effectuer tous les contrôles nécessaires afin d’isoler l’impact spécifique des politiques d’incitations financières. Il est donc bien difficile de prendre leur fameuse conclusion (i.e. l’absence de toute politique familiale en France conduirait à une baisse de la descendance finale de 0.2 enfant par femme) pour définitive.
A l’opposé de ces travaux sur données agrégées, quelques études ont tenté de contourner les écueils méthodologiques rencontrés par les études précédentes, en utilisant la méthode dite des « expériences naturelles ». Malheureusement le champ de ces travaux est circonscrit exclusivement au Canada. En effet, Milligan (2202), et Duclos, Lefebvre et Merrigan (2002), utilisent tous deux l’introduction en 1988 d’un dispositif spécial d’allocation pour nouveau-né au Québec (dispositif différent de la législation standard pour le reste du Canada), et sa suppression en 1997. Ceci leur fournit une bonne (double) expérience naturelle. Leurs conclusions sont assez voisines : cette mesure a permis un relatif rattrapage de la fécondité québécoise. Selon Duclos, Lefebvre et Merrigan, cette réponse positive de la fécondité à la politique d’allocation familiale a été encore plus forte au seuil du troisième enfant. Milligan, quant à lui, souligne l’hétérogénéité des effets des incitations financières selon les ménages, en fonction du revenu et de l’activité féminine6.
Au regard de ce rapide panorama de la littérature, il semble qu’on puisse déjà tirer deux conclusions. Premièrement, le besoin d’une estimation de la sensibilité de la fécondité française aux incitations financières se fait cruellement sentir. Car comme le soulignent Gauthier et Hatzius, on a aucune raison de penser que cet effet est identique dans tous les pays7. Les estimations disponibles pour le Canada, aussi bonnes soient-elles, ne nous permettent donc pas de juger notre propre système de politique familiale. En outre, les seules estimations disponibles pour la France, lorsqu’elles portent sur données individuelles, se focalisent exclusivement sur les allocations familiales, éludant totalement l’importance du volet fiscal de la politique familiale. Cet oubli dommageable se doit d’être réparé.
En deuxième lieu, la recherche a fréquemment buté sur un certain nombre de problèmes méthodologiques, que toute nouvelle étude sur données françaises doit s’efforcer de pouvoir traiter. Le premier de ces écueils concerne la corrélation entre le revenu et tout un tas d’autres caractéristiques qui ont une influence directe sur la fécondité, comme le diplôme, le niveau d’éduction, l’appartenance sociale, les pratiques culturelles etc. De plus, il existe un autre biais d’endogénéité certain qui pollue souvent les estimations proposées : l’endogénéité des variations de revenu. Ainsi le revenu du ménage peut augmenter car les parents travaillent plus pour préparer financièrement la naissance d’un nouvel enfant, créant une corrélation trompeuse entre revenu et fécondité. Un second problème surgit lorsque l’on s’intéresse à la mise en place des politiques familiales : car les politiques publiques ne sont pas neutres, et leur instauration répond la plupart du temps à une demande. Dès lors la politique familiale doit elle même être analysée comme endogène : la mise en oeuvre d’un système d’aide financière à la natalité peut créer un mouvement de reprise de la natalité ou tout aussi bien n’en être qu’un marqueur, une réponse, une conséquence. Aristide Briand ne disait-il pas « je fais la politique de notre natalité » ? Durant ce siècle où la France obsédée par sa démographie n’a eu de cesse de scruter anxieusement les chiffres de sa natalité, la question de l’endogénéité des choix de politique familiale doit recueillir une attention toute particulière. La concordance des temps entre les grandes mesures familiales de 1945 et la forte reprise de la natalité française doit nous retenir spécifiquement : car les études démographiques semblent préciser que l’origine du baby-boom est quelque peu antérieure à 1945. A ce grand enjeu de la rupture de 1945, l’utilisation de données fiscales originales va nous permettre d’apporter des réponses plus précises qu’une simple analyse en termes d’allocations familiales.

1.4Originalité et nouveauté des données utilisées


L’objectif premier de cette étude est de proposer un corpus de données encore jamais exploité, et susceptible d’éclairer d’un jour nouveau la question de l’impact des incitations financières sur la fécondité française. Nous avons en effet choisi d’exhumer les statistiques de l’impôt sur le revenu depuis sa création en 1914. Or ce choix de travailler sur les données fiscales est doublement fructueux : par l’originalité et la richesse des données d’une part, par la possibilité offerte d’établir un lien entre natalité et niveau de revenu dans le long terme, grâce à la longévité historique des observations, d’autre part.
Originalité en effet, car la littérature sur données françaises, comme nous l’avons déjà dit, s’est essentiellement attelée aux dispositifs d’allocations familiales, sans jamais s’arrêter aux mécanismes d’incitations fiscales via le quotient familial. Or le poids de ces avantages fiscaux est loin d’être négligeable et c’est pourquoi la définition des règles d’application du QF n’a eu de cesse de susciter des débats politiques extrêmement virulents depuis 1945, opposant schématiquement deux grandes visions de ce que doit être la politique familiale : une vision «  de droite », insistant sur la nécessité d’une prime à la famille nombreuse, et sur le primat donné aux couples mariés par rapport aux concubins, contre une vision «  de gauche » fondée sur l’idéal égalitaire d’une réduction forfaitaire de l’impôt par enfant, chaque enfant donnant droit au même crédit d’impôt, et ce quelque soit le niveau de revenu des parents8. L’opposition de ces deux visions ont conduit la gauche comme la droite, au cours du XX siècle, à prendre alternativement toute une série de mesures par lesquelles elles ont exprimé et donné corps à leur idée des situations familiales « légitimes », c’est-à-dire les situations familiales qui méritaient le soutien et la légitimation de l’Etat. Et c’est justement par cette importance donnée à la dimension familiale dans le mode de fonctionnement de l’impôt sur le revenu que nous disposons aujourd’hui d’un corps de données exceptionnellement riche.
Cette richesse tient à l’enregistrement de tout un ensemble de caractéristiques familiales propres aux différentes tranches de revenu, enregistrement nécessaire à la mise en pratique des différentes mesures d’allègements ou de majorations fiscaux. Ces caractéristiques familiales sont bien sûr des produits ad hoc, conformes aux exigences des dispositions fiscales et non aux besoins de la recherche, ce qui en rend parfois le suivi difficile, au gré des cahots de la législation ( très mouvementée, en particulier entre 1920 et 1945 ). Néanmoins, les tableaux produits par l’administration fiscale depuis plus de 80 ans nous permettent de suivre fidèlement l’évolution de la situation familiale des 10% des foyers les plus riches depuis 1945 et des 1% depuis 1919, foyers qui sont toujours les principaux bénéficiaires des mesures familiales de l’impôt sur le revenu.
A partir de ces données exceptionnelles nous avons donc reconstruit9 l’histoire de la natalité de l’ensemble des fractiles qui composent le premier décile de revenu : P90-95, P95-99, P99-99,5, P99,5-99,9, P99,9-99,99 et enfin P99,99-10010. De la sorte nous disposons donc de groupes de revenu bien homogènes, suffisamment petits et cohérents pour que la dimension agrégée ne constitue pas un obstacle. Et d’après les règles de la législation fiscale, nous avons pu reconstruire pour chacun de ces fractiles, et pour chaque situation familiale, le montant de l’impôt dû chaque année depuis 1915 au titre de l’imposition sur le revenu. Or les multiples bouleversements de la législation fiscale ont produit une évolution fortement contrastée des montants de l’impôt de ces différents groupes familiaux de revenu, et donc par suite de leur incitation fiscale à avoir des enfants. Ceci nous procure ainsi plusieurs expériences naturelles d’une relative pureté, tout particulièrement grâce à l’introduction du QF en 1945, grâce au plafonnement de ses effets en 1981, et grâce à l’instauration de la part entière accordée au 3eme enfant (réforme de 1980 élargie en 1986 à l’ensemble des enfants au delà du 3eme).
La mise à jour de ces données parfaitement originales est donc pleine de promesses. En premier lieu, elle nous permet de ne pas nous contenter de le seule analyse des allocations familiales, qui donnent droit, à situation familiale donnée, à un montant unique quel que soit le niveau de revenu. L’avantage fiscal, lui, dépend du revenu, ce qui nous offre donc de bons groupes de contrôle lorsque la législation affecte de manière différentielle les niveaux de revenu ( ce qui est le cas par exemple pour le plafonnement des effets du QF). La possibilité d’exploiter des expériences naturelles aussi fines, avec de bons groupes de contrôle nous permet ainsi d’éviter l’écueil récurrent de l’endogénéité des variations du revenu rencontré par la plupart des études. Rappelons également qu’à la différence des allocations familiales, qui ne sont versées qu’à partir du second enfant, les avantages fiscaux de l’impôt sur le revenu sont valables pour tous les enfants quel que soit leur rang (même avant l’introduction du QF) : ce qui offre un dispositif d’incitation à la fécondité beaucoup plus complet. Un bémol cependant : le système des avantages fiscaux fonctionne comme un crédit d’impôt. L’incitation fiscale est donc quelque peu indirecte, puisque c’est une économie financière, alors que l’allocation familiale est un montant versé directement. Même si du point de vue de la théorie micro économique, ceci est une simple clause de style qui ne change absolument rien au calcul des agents, on peut supposer néanmoins que allocations et avantages fiscaux ont un impact psychologique différent.
Pouvoir exploiter finement des variations relativement exogènes de revenu liées à la législation de l’IR et non plus seulement à celle des allocations familiales, en suivant des groupes de revenus relativement proches et homogènes, mais subissant des destins fortement contrastés, voilà donc la force, la nouveauté et la fécondité de nos sources. Encore faut-il s’assurer que l’information des individus est suffisamment bonne pour que les évolutions constatées soient bien susceptibles d’être des réactions aux changements de l’incitation fiscale. Car ce problème d’information, souligné par Milligan, est trop souvent oublié. Savoir si les ménages disposent d’une information suffisante pour s’adapter effectivement aux modifications de la législation n’est en effet pas toujours chose facile. Mais sur ce point, et malgré le caractère parfois labyrinthique de certaines dispositions, la réduction sensible des catégories de contribuables concernés par la fameuse « part entière » après l’adoption de l’amendement Courson nous amènent à penser que les foyers sont relativement au courant des avantages et désavantages fiscaux liés aux différentes situations de famille.


1 Thélot et Villac soulignent avec justesse que ces objectifs demeurent des héritages de 1945, à une époque où la réalité démographique française était bien différente : il existait alors beaucoup plus de familles nombreuses qu’aujourd’hui, et le salariat féminin était beaucoup moins répandu…

2 Malthus énonce même l’idée que la fécondité est une fonction croissante du revenu, mais sans la passer au peigne fin de l’analyse.

3 Comportement dont on peut trouver un exemple patenté et fréquemment cité par les sociologues dans l’histoire personnelle d’Annie Ernaux, telle qu’elle la raconte dans Les armoires vides.

4 Pour une revue complète de cette littérature, voir Hotz, Klerman et Willis (1997).

5 Mentionnons tout de même Brouillette, Lefebvre et Felteau (1994).

6 Résultats qui semblent corroborer les intuitions théoriques de Becker et Lewis (1976).

7 Selon ces auteurs, repris par Thélot et Villac (1998), cet effet serait plus notable dans les pays européens que dans les pays anglo-saxons.

8 Cf. Piketty, Les hauts revenus en France, p ;288-289.

9 Pour la méthode de reconstitution, nous avons utilisé différentes techniques, détaillées dans les annexes….

10 L’expression P90-95 désigne l’ensemble des foyers dont le revenu est compris entre le seuil P90 qui marque l’appartenance aux 10% des foyers les plus riches, et le seuil P95 qui marque l’appartenance aux 5% des foyers les plus riches. Les expressions P95-99, P99-99,5, P99,5-99,9, P99,9-99,99 et P99,99-100 doivent être comprises de la même façon.

similaire:

Résumé : Pourquoi fait-on des bébés ? Question étrange et protéiforme à laquelle l’économiste ne dédaigne pourtant pas de répondre. iconLa Littérature en Russie
«était une beauté étrange et sauvage». Pourtant elle ne répond pas parfaitement aux critères de beauté donnés par les Espagnols

Résumé : Pourquoi fait-on des bébés ? Question étrange et protéiforme à laquelle l’économiste ne dédaigne pourtant pas de répondre. iconA la decouverte des bebes animaux spécialement conçu pour les tout-petits,...

Résumé : Pourquoi fait-on des bébés ? Question étrange et protéiforme à laquelle l’économiste ne dédaigne pourtant pas de répondre. iconRésumé : Pourquoi le co-commissariat aux comptes perdure-t-il en...

Résumé : Pourquoi fait-on des bébés ? Question étrange et protéiforme à laquelle l’économiste ne dédaigne pourtant pas de répondre. iconLe Père Bernard Devert assure la prédication
«Qu’as-tu fait de ton frère»; n’est-ce pas aussi répondre à une autre interrogation : «Qu’as-tu fait de ton Père»

Résumé : Pourquoi fait-on des bébés ? Question étrange et protéiforme à laquelle l’économiste ne dédaigne pourtant pas de répondre. iconPour laquelle on trouve un résumé
«Boule-de-suif» à cause de son embonpoint, et à laquelle les autres refusent de parler

Résumé : Pourquoi fait-on des bébés ? Question étrange et protéiforme à laquelle l’économiste ne dédaigne pourtant pas de répondre. iconOù se passe l’histoire ? Qui est Pélot ? Pourquoi a-t-il peur de...
«maintenant, toujours, et puis». Trouver ce que désignent où remplacent les mots soulignés

Résumé : Pourquoi fait-on des bébés ? Question étrange et protéiforme à laquelle l’économiste ne dédaigne pourtant pas de répondre. iconC la question de la laicite
«copier-coller», ceci explique pourquoi, elle ne donne pas lieu à grand développement dans mon cours en amphithéatre, ni donc à des...

Résumé : Pourquoi fait-on des bébés ? Question étrange et protéiforme à laquelle l’économiste ne dédaigne pourtant pas de répondre. iconRésumé Dans ce mémoire, j’ai souhaité répondre à la question «Dans...
...

Résumé : Pourquoi fait-on des bébés ? Question étrange et protéiforme à laquelle l’économiste ne dédaigne pourtant pas de répondre. iconChapitre I: La vieillesse ancienne au temps des mythes et des premières sociétés
«Si le corps devient inutile à toutes sortes d'emplois, pourquoi ne pas délivrer l'âme qui souffre en sa compagnie». Cicéron fait...

Résumé : Pourquoi fait-on des bébés ? Question étrange et protéiforme à laquelle l’économiste ne dédaigne pourtant pas de répondre. iconGrandes puissances et conflits dans le monde depuis 1945
«Paix en Galilée») pour détruire les bases palestiniennes. IL paraît clair pourtant que la question ne sera pas réglée militairement,...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com