Examinons ses origines dont IL a toujours été si fier…





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CHARLES-MAURICE

DE TALLEYRAND-PERIGORD

1754-1838… telles sont les dates de naissance et de mort de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord.
Une longue vie de 84 ans qui se déroula pendant l’une des périodes les plus fécondes de l’Histoire de France.
Songez que cet homme assista au couronnement de quatre rois, Louis XVI, Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe et, naturellement, au sacre d’un empereur, Napoléon 1er.

Songez qu’il avait déjà 40 ans en 1794, l’année où Danton et Robespierre furent guillotinés.

Qu’il en avait 45 lorsqu’il participa – activement - au coup d’Etat du 18 brumaire, marquant l’avènement de Bonaparte,

60 lorsqu’il représenta la France au Congrès de Vienne, et 76 lorsqu’il contribua à mettre un Orléans sur le trône de France en 1830.
Songez enfin que cet homme a mené une carrière politique quasiment ininterrompue de 1789, date où il fut l’un des élus du clergé aux Etats Généraux jusqu’à 1834, date où il quitta, à 80 ans, son dernier poste d’ambassadeur extraordinaire à Londres.
Et pourtant jamais un homme public ne fut tant décrié de son vivant.

Objet de toutes les haines de ses innombrables adversaires politiques, Talleyrand du subir presque toute sa vie, en France et en Europe, les critiques les plus acerbes…, les caricatures les plus féroces…
C’est d’ailleurs la principale énigme du personnage.

Comment a-t-il fait, malgré sa réputation sulfureuse, pour être resté si longtemps cet homme d’influence, ce conseiller des rois, ce personnage incontournable sans avoir jamais été inquiété ni même réellement disgracié ?
C’est à cette question (et à beaucoup d’autres) que nous allons tenter de répondre aujourd’hui.

Commençons par le début…
Une règle commune laisse entendre que pour comprendre un homme, il faut aller chercher du côté de sa jeunesse.

Concernant Talleyrand, c’est frappant…
Examinons ses origines dont il a toujours été si fier…
Les Talleyrand-Périgord sont de vieille noblesse.

Le nom de « Périgord » remonte même à Hugues Capet…et pour les aristocrates, l’ancienneté du nom prime sur l’importance du titre.
Dès lors, toute sa vie, Talleyrand se comportera « physiquement » comme un parfait représentant de l’ancien régime, toujours poudré, pommadé, tiré à quatre épingles, mettant un temps fou à se préparer…
En revanche et sans rentrer dans le détail de la généalogie familiale, il se trouve que la branche à laquelle il appartient n’est pas la mieux dotée financièrement, loin de là…

Voilà pourquoi il sera en permanence hanté à l’idée d’être dans le besoin et n’aura de cesse de tenter de s’enrichir en toute occasion…
Par ailleurs, et ce point est extrêmement important, le jeune Talleyrand souffre d’une difformité du pied droit.
Il a un « pied-bot » qui le fera boiter et, on ne le dit pas assez, souffrir toute sa vie autant physiquement que psychologiquement.

D’ailleurs, concernant la claudication, lui-même donnera une fausse version à son entourage…il parlera pudiquement d’une chute de commode….
Mais ce n’est pas tout. Cette infirmité est à l’origine de son destin initial.

En raison de cet handicap, ses parents décidèrent que celui qui ferait le métier des armes et le beau mariage, ce serait le frère cadet, Archambaud, pourtant plus jeune que lui de huit ans !!
Quant à lui, on le destinerait à la prêtrise, conformément aux règles en usage dans la noblesse d’ancien régime.

Vous pouvez imaginer l’amertume du jeune Charles-Maurice.
Ses parents n’ont pas une grande affection pour lui, ni même une grande confiance apparemment et, comble de malheur, il n’est guère croyant.
Vous conviendrez que ce jeune homme, de son point de vue, avait de sacrées revanches à prendre sur un début de vie qui ne lui était pas particulièrement favorable, malgré sa lignée…
Ces blessures d’amour propre, jamais il ne les oubliera…
Mais revenons à sa formation initiale…

Jusqu’à 15 ans, il fréquente le collège d’Harcourt (le futur Lycée Saint-Louis) un peu dans l’indifférence familiale, avec des précepteurs sans relief, dans une solitude forcée qui va progressivement l’endurcir.
En 1770, à 16 ans, il rentre au grand séminaire de Saint-Sulpice pour entamer des études devant le mener à la prêtrise.
Il en sort 4 ans plus tard, assez transformé, son bac de théologie en poche.

Non que la foi se soit révélée en lui, mais visiblement, ses professeurs lui ont inculqué deux types de comportement qui ne le quitteront plus par la suite : le goût du « bon maintien » en société et un caractère impavide.

De fait, personne ne l’a jamais vu s’emporter…
Puis de 1774 à 1780, c’est l’ascension « ecclésiastique » de Charles-Maurice, ascension d’autant plus rapide qu’il bénéficie du soutien actif d’un oncle très bien placé, puisque archevêque de Reims, et futur archevêque de Paris.
Dès lors les titres tombent pour notre abbé de circonstance : Chanoine de la cathédrale de Reims en 1775, abbé commendataire la même année, prêtre en 1779, vicaire général du diocèse de son oncle et enfin agent général du clergé en 1780… à 26 ans seulement !
Arrêtons nous un instant sur cette dernière fonction qu’il va exercer cinq ans jusqu’en 1785.

Elle est particulière et convient parfaitement à notre jeune abbé ambitieux puisque ne nécessitant pas d’être un fervent croyant…
C’est une fonction clé d’intermédiaire « technique » entre les assemblées ecclésiastiques et le monde laïc.

On y traite donc les « litiges » apparaissant entre le haut clergé et la société civile, notamment la cour…
Par voie de conséquence, son titulaire fait rapidement connaissance de nombreuses personnes éventuellement bien placées en société.

Et c’est naturellement dans cette charge qu’apparaissent pour la première fois, les exceptionnelles qualités de négociateur, de futur diplomate, d’intuition, bref d’intelligence générale du personnage.
Son comportement et sa façon de défendre avec habileté son ordre font que sa réputation grandit rapidement.

Personne ne doute à ce moment là de la future grande carrière de ce jeune abbé prometteur !
Pourtant ce qu’ignore nombre des personnes qui voient de l’avenir à Charles-Maurice, c’est que c’est déjà un homme « caméléon » qui mène de front plusieurs vies bien différentes.
C’est en effet un personnage assez mal connu de ses contemporains, surtout à cette époque.
Beaucoup le voit comme un homme d’ancien régime, fin, cultivé, discret,… très discret…, mais également indolent, voire franchement paresseux.
Pourquoi pense t-on cela ?
Parce qu’il fréquente régulièrement des clubs d’influence, des salons tenus par des dames d’assez haute noblesse (beaucoup de comtesses, notamment)… et parce qu’il joue !!
S’adonner au jeu (whist et craps notamment), en misant sans compter, jusqu’à fort tard dans la nuit, est la marque la plus aboutie, en cette fin de 18ème siècle, de l’appartenance à la classe oisive des aristocrates.


Mais pendant la période qui a couru de son ordination en 1780 jusqu’à la veille de la révolution, au printemps 89, soit neuf années, ce qui n’est pas rien, Talleyrand a rencontré beaucoup de monde n’ayant rien à voir avec ceux et celles qu’il fréquente le soir.
Ce sont des financiers, des négociants, des spéculateurs… et aussi des hommes politiques…

Il les a rencontré notamment pour se former à sa charge d’agent général du clergé, mais également par goût personnel car comme déjà précisé, Talleyrand est vraiment obsédé par le besoin d’être riche,…de faire de l’argent… d’autant qu’on peut perdre au jeu !
Quant à sa liaison avec la sphère « politique » elle s’est plutôt faite par l’intermédiaire d’un homme qui allait bientôt faire parler de lui, Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau, mais aussi par la fréquentation du milieu affairiste des « Orléans »…
En tous les cas, c’est à l’issue de ces différentes rencontres que Talleyrand s’est forgé une conviction personnelle, résumée comme suit :

Toute politique doit favoriser le « libéralisme économique » seule doctrine à même d’enrichir les hommes entreprenants.
Voilà aussi pourquoi, toute sa vie, il sera un fervent adepte du système politique anglais, un système suffisamment souple pour permettre le développement de ce fameux libéralisme marchand.
Cela dit, malgré sa discrétion, ses accointances avec le clan « Orléans », son goût pour une économie libérale et sa vie mondaine le soir et la nuit,… finissent par faire jaser… 

Son comportement général tant privé que public parvient même aux oreilles du roi…
Voilà pourquoi, probablement, il mettra un peu plus de temps que prévu pour être nommé évêque d’Autun,… en novembre 1788 précisément…
Il était temps ! Juste quelques mois avant la grande secousse qui se profile !!

Mais sa nomination est-elle une si bonne nouvelle que ça ? Finalement, quand on connaît la suite, rien n’est moins sur.
En effet, dès le printemps 89, Talleyrand fait donc partie de ces nobles qui souhaitent que le système politique évolue pour que le pays puisse enfin libérer son économie.
Il s’engage…, devient député de son ordre en avril 89 et se rend à Versailles à la convocation des Etats Généraux.

Ses ouailles d’Autun l’auront donc vu en tout et pour tout trois semaines… Elles ne le reverront plus jamais !!
Vous connaissez la suite.

Ces Etats Généraux deviennent Assemblée Constituante.

Quelques nobles d’épée ou de robe, aux idées avancées, rejoignent peu à peu les bourgeois du tiers, créant un rapport de force qui fait céder le roi fin juin.
Notre évêque suit le mouvement,… prudemment…, il attend le dernier moment pour sauter le pas, … mais il le fait.
A cette époque, il est comme beaucoup de ses congénères.

Il ne veut que « moderniser » la monarchie en mettant en place deux instances, une chambre basse représentant le Tiers, et une chambre haute représentant la noblesse, l’équivalent de la chambre anglaise des Lords.
Un bon petit système censitaire pour n’envoyer que des bourgeois riches et entreprenants dans la 1ère Chambre, le tout se retrouvant sous l’autorité d’un roi davantage arbitre et donc moins exposé aux revendications du peuple.
Voilà le projet de Talleyrand, le même que celui des « monarchiens », le même que ceux qui veulent instaurer une monarchie constitutionnelle en France !!
Ce projet, il va le porter avec quelques autres, mais trop tôt.

Les esprits, côté royaliste notamment, sont loin d’être murs.

En septembre 89, cette première tentative est abandonnée.
Alors Talleyrand, et cette fois-ci pratiquement tout seul, va s’attaquer à un autre dossier, d’une audace inouïe.

Il s’agit de rétablir le crédit public de la France, depuis trop longtemps sinistré, à l’origine d’ailleurs de la convocation des Etats Généraux.
Et c’est sa fameuse proposition, le 10 octobre 1789, de nationalisation des biens du clergé…
Arrêtons nous un instant sur cette proposition qui va coller à la peau de l’évêque d’Autun toute sa vie.

Pour les royalistes en effet, Talleyrand sera définitivement celui qui a trahi son ordre, l’apostat, le diable…
Pour Talleyrand, c’est différent, il est persuadé, à tort où a raison, que les besoins financiers de l’Etat sont tels que la confiscation serait intervenue tôt ou tard.

Du coup, il a pris les devants pour éviter que son ordre soit trop spolié.
Mais c’est vrai, il faut le reconnaître, il est proprement incroyable que cette proposition émane d’un membre du haut clergé.
Aujourd’hui, nous savons que Talleyrand n’était que peu croyant et qu’il voulait simplement restaurer le crédit de l’Etat, mais quasiment personne ne s’en doutait à son époque.

D’où la stupeur de son milieu…
A l’opposé, chez les monarchiens et les représentants du Tiers, Talleyrand est tellement bien vu que le roi ne peut faire appel qu’à lui pour célébrer, en juillet 1790, la messe de la Fête de la Fédération, cette manifestation publique symbolisant l’union des Français et de leur roi.
Il est même mobilisé pour « consacrer » plus tard quelques évêques constitutionnels, alors qu’il n’est déjà plus évêque lui même, ayant démissionné.

Une action tellement provocatrice que Rome l’excommunie une première fois.
En septembre 1791, la seconde tentative est la bonne… La France devient légalement une monarchie constitutionnelle…

L’Assemblée Législative qui s’installe est faite d’hommes nouveaux, plus turbulents,… plus exaltés, …plus inexpérimentés aussi...

Les monarchiens y sont déjà moins représentés.
En revanche, il y a une formidable poussée des représentants jacobins de province, que l’on appelle les girondins, sans compter d’autres députés parisiens encore plus radicaux, les montagnards…
Pour ces derniers, la fuite du roi en juin 91 est toujours une forfaiture et cette constitution, qui fait encore la part trop belle aux crypto-royalistes, n’est pas la leur.
Devant le cours des évènements, Talleyrand comprend beaucoup de choses et plus vite que tout le monde…

Il comprend notamment que la révolution n’est pas finie, que les « ci-devant » dont il fait clairement partie ont du souci à se faire et que même le trône est menacé.
Aussi, pour se mettre à l’abri du flot révolutionnaire qui grossit tous les jours, sans que son absence soit considérée comme une émigration pure et simple, il parvient à force d’intrigues à se faire envoyer en Angleterre, début 92.
Bien que sa mission officielle soit de sonder l’état d’esprit des anglais, Talleyrand va naturellement s’occuper en priorité de ses intérêts personnels, notamment financiers.
Cependant, en France et comme il l’avait prévu, la révolution s’emballe et les nouveaux maîtres, les girondins, ont déjà du mal à maîtriser les montagnards qui exigent dès maintenant la déchéance du roi et la proclamation de la République.
Talleyrand est rappelé en France début juillet 92 et comprend vite que son statut social ne peut désormais que lui nuire.
Par un tour de passe-passe dont il a le secret, il parvient à se faire réexpédier en Angleterre en septembre, grâce à Danton notamment, juste à temps avant que ne commence une première épuration, celle des « constitutionnalistes » de la première heure.
Malgré tout, notre homme est déjà en sursis.
Les papiers secrets de l’armoire de Louis XVI sont mis à jour et mettent en évidence le double jeu de Mirabeau, conseiller occulte du roi, et les liens d’affaires entre Talleyrand et le célèbre tribun.
Le peuple ne peut plus s’en prendre à Mirabeau, décédé en avril 91.

Mais Talleyrand lui est bien vivant…

Persona non grata en France, ses biens sont saisis, sa famille et lui-même sont versés dans la liste infamante des émigrés.
L’ennui, c’est qu’en Angleterre, malgré son entregent, le chef du gouvernement anglais – William Pitt - se méfie de lui, bien à tort d’ailleurs, en le considérant comme un homme dangereux par les idées pré révolutionnaires qu’il pourrait véhiculer,…

Bref, considéré comme un traître à Paris et une taupe révolutionnaire à Londres, on lui fait gentiment comprendre qu’il doit s’éloigner…
Son expulsion d’Angleterre l’oblige à un second exil, plus lointain, plus profond, plus exotique…

Vers les jeunes Etats-Unis d’Amérique… qui viennent de gagner leur indépendance face à l’Angleterre, l’ex mère patrie.
Entre son départ de Londres, en mars 1794, et son retour à Paris en septembre 1796, avec peu de dollars en poche et quelques contacts, Talleyrand va faire un « self made man » honorable, exerçant tour à tour les métiers de prospecteur immobilier dans les forets du Massachusetts puis de courtier en marchandises.
A la limite, le plus important dans cette expérience fut la confirmation pour lui des bienfaits du libéralisme.

Il voit fonctionner les premiers capitalistes américains et achève de se convaincre que c’est décidément cette race d’hommes qui fait avancer un pays.
Cela dit, Talleyrand perçoit également bien d’autres choses.
Ces colons anglo-irlandais n’ont rien de commun avec lui, un homme qui a toujours apprécié la douceur de vivre de l’Ancien régime.
Et puis, en France, il est connu…en bien ou en mal, peu importe, mais c’est un nom, une référence, un homme qui a compté…
De plus, il regrette le temps des salons, ou des femmes de la haute société, subjuguées, l’écoutait discourir sur tous les sujets à la mode ou sur les évènements politiques en cours.

Enfin il est persuadé, avec raison semble-t-il, qu’il ne fera jamais autant d’argent que dans son propre pays.
Bref, vous l’avez compris, il veut rentrer en France…

Et ça tombe bien… Sur place, si l’on est toujours en République, le courant révolutionnaire s’est considérablement assagi.
Quand il rentre, en septembre 1796, le pouvoir exécutif est entre les mains d’un collège de cinq personnes constituant un Directoire.

Talleyrand entreprend très vite celui des Directeurs qu’il juge le plus habile ou corrompu selon…, le seul en effet qui restera en place durant toute la période concernée.
Et ce petit malin qui vient du même milieu que lui, c’est un vicomte, et il s’appelle Paul Barras !
Pour se mettre dans les petits papiers de cet homme vénal, aux mœurs dissolues et à la morale élastique, Talleyrand va bénéficier du soutien indéfectible d’une célèbre femme de Lettres, madame de Staël, la fille de l’ancien ministre Necker.
Elle a toujours été fascinée par la personnalité de Talleyrand, un homme qu’elle juge supérieurement intelligent, et qui se montrera pourtant ingrat avec elle plus tard.
Proche de Barras, c’est bien elle qui lui met le pied à l’étrier pour devenir Ministre des Affaires Etrangères…
De fait, en juillet 1797, notre bonhomme tient la place.

A compter de ce jour et à part un bref intermède de quelques mois fin 99, Talleyrand va désormais rester l’un des personnages clés d’une période elle-même exceptionnelle.
Pourtant, les débuts sont modestes.

Les directeurs, imbus de leur pouvoir, délèguent peu et s’épient mutuellement.
Cependant à la différence de ses collègues ministres, plutôt passifs, Talleyrand ne perd pas son temps et entreprend de tisser sa toile.

C’est à cette époque qu’il s’entoure de quelques personnages dont l’Histoire n’a pas retenu le nom mais qui lui furent diablement utiles.
A quoi lui servirent ces hommes, véritable armée secrète face à celle de Fouché, son futur grand rival de l’Empire ?
A tout…, à l’informer bien sur, mais aussi à désinformer telle ou telle chancellerie ou tel ou tel milieu.

A servir d’intermédiaires, voire d’hommes de paille, dans les transactions générant des commissions occultes.

A l’aider à toujours être bien placé dans les grands contrats commerciaux de la République…
Car comme déjà précisé, Talleyrand est un véritable Janus.
Côté face, c’est un homme que les affaires d’Etat intéressent et qui veut sincèrement que son pays devienne riche et fort.

Côté pile, c’est un homme qui, à titre privé, veut gagner beaucoup d’argent, ne serait-ce que pour maintenir son luxueux train de vie d’aristocrate du siècle dernier.
Cependant Talleyrand, en tant que ministre, n’a pas à cette époque de grosses marges de manœuvre.
Aussi, et pour consolider sa position personnelle, va-t-il se montrer très habile pour :

  • se mettre du côté des gagnants dans la lutte intestine que se livrent les Directeurs et les Conseils,

  • Se mettre à disposition de l’homme qui monte, …le général Bonaparte,

  • Devenir le point de passage obligé entre ce militaire encombrant et ces directeurs ambitieux.


Reprenons cela point par point.

En septembre 97 et mai 98, le Directoire est secoué de deux mini coup d’Etat, traduisant l’instabilité du régime, et sa dé crédibilisation progressive...
Habilement, dans ces deux circonstances, Talleyrand joue un rôle de conseiller occulte des Directeurs les plus décidés… et sauve par la même occasion son poste de ministre.
Parallèlement, Talleyrand commence et entretient une intense correspondance avec le général Bonaparte qui défraie la chronique depuis mars 1796, depuis que le Directoire l’a engagé dans la première campagne d’Italie.
L’armée qu’on lui avait confiée n’était là que pour faire diversion et affaiblir les positions autrichiennes du Nord de l’Italie.
Or, il s’avère que ce jeune général est un surdoué de la stratégie.
Il a volé de succès en succès de Castiglione à Rivoli en passant par Arcole et Talleyrand comprend très vite que Bonaparte n’est pas un militaire ordinaire…
Leur première rencontre « physique » a lieu en décembre 97 et les deux hommes semblent déjà s’entendre, entre ce général de 28 ans, terriblement ambitieux et ce diplomate de 44 ans, au passé bien rempli mais qui voit plus loin que le pouvoir d’aujourd’hui.
Mieux…l’idée géniale de Talleyrand va être de s’imposer comme intermédiaire entre des Directeurs, mal à l’aise devant Bonaparte, et ce dernier, soulagé malgré tout d’être parrainé dans un milieu politique qui ne lui est pas encore familier…
Nous sommes début 1798 et Talleyrand pense alors que le moment est venu de proposer un projet fédérateur, qui satisferait tout le monde…
Toujours partisan de juteuses retombées commerciales, Talleyrand est de ceux qui pensent qu’il faut renouer rapidement avec le commerce d’outre-mer, depuis qu’en 1763 la France a perdu son premier empire colonial…

Il cherche à convaincre Bonaparte et les Directeurs qu’il faut étendre l’influence française en méditerranée, s’ouvrir la route de l’Inde en contrôlant le delta du Nil, s’attaquer aux pays de la région, à l’Egypte et à la Syrie notamment, pour pouvoir concurrencer le commerce anglais…
Bonaparte est conquis par le projet.
Pour lui, c’est une nouvelle aventure qui commence, une nouvelle gloire militaire à tirer…

Quant aux Directeurs, ils sont d’accords eux aussi.

Mais pas pour les mêmes raisons.
A cette époque et comme déjà indiqué, le régime vacille fortement…

Les prévarications de l’exécutif mêlées aux vociférations régulières des assemblées persuadent les « directeurs » qu’il vaut mieux que ce « militaire un peu trop doué » s éloigne de France.

Bonaparte s’embarque donc avec armes, bagages, troupes et savants en mai 1798.
On connaît la suite…
La campagne d’Egypte sera plutôt réussie, du moins au plan terrestre. Car au plan naval, la défaite catastrophique d’Aboukir infligée par les anglais, cloue littéralement l’armée française sur place.
C’est même la principale raison pour laquelle Bonaparte devra quitter l’Egypte après plus d’un an de campagne pour rentrer en France, presque seul en octobre 1799.
Or en France, il s’en est passé des choses depuis son départ.

Les Autrichiens ont regagné en Italie toutes les positions acquises par Bonaparte dans sa première campagne de 1796.
Au Directoire, l’homme fort s’appelle désormais Emmanuel Sieyès, un ancien révolutionnaire, qui s’est persuadé que son heure est arrivée, qu’il faut changer la Constitution pour resserrer et re légitimer le pouvoir.
Un premier coup de balai a lieu en juin 99, qui a pour conséquence de remplacer deux des directeurs hostiles au projet de Sieyès.

Dès lors, la tension s’accroît,…l’exécutif est à cran…
A court terme, Talleyrand, toujours prudent… et déjà très critiqué aussi bien par les néo-jacobins que par les royalistes, préfère donner sa démission pour se mettre en « réserve de la République ».
Libéré de sa charge ministérielle, il se met au service de Sieyès, pour étudier les moyens de réformer le Directoire, sans trop de « casse »,… quand une dépêche tombe. Bonaparte est de retour !
Bonaparte…, le fameux « sabre » qui manquait à Sieyès !

Les ingrédients pour un vrai coup d’Etat sont désormais réunis.

Celui-ci a lieu le 9 novembre 1799 mais est resté immortalisé dans les livres d’Histoire sous le nom de 18 brumaire an VIII.
Pour faire court, sachez que les grands ordonnateurs du complot furent Sieyès, Talleyrand et Fouché, que l’action du frère, Lucien Bonaparte, alors président du Conseil des Cinq-Cent fut décisive, et que la fébrilité excessive de Napoléon faillit faire tout capoter…
Après cet épisode exceptionnel, les choses allèrent très vite.

Talleyrand récupéra son ministère des Relations Extérieures, la constitution de l’an VIII fut rédigée en un temps record, mettant en place un « consulat » officiellement à trois têtes, en réalité très vite à une seule, celle du Premier Consul, Napoléon Bonaparte.
Il faut lire cette constitution pour vérifier à quel point il n’y a déjà plus de contre pouvoir réel.
C’est d’un Sénat « romain » que procèdent deux instances législatives nouvelles, le Tribunat et le Corps Législatif, dont les pouvoirs se limitent rapidement à enregistrer les décisions du 1er Consul.
Ce Sénat n’est lui-même qu’une assemblée de notables, aux antipodes des révolutionnaires d’antan, dont la plupart des membres sont par ailleurs nommés par le Premier Consul.
Naturellement, plus d’élections, mais des plébiscites encadrés,… plus de presse libre mais une police d’Etat, véritable officine secrète, confiée à l’autre grand comploteur de Brumaire, Joseph Fouché.
Et bien sur, très rapidement, les deux vice-consuls issus du coup d’Etat, Sieyès et Ducos sont remplacés par des hommes dévoués à Bonaparte, inoffensifs politiquement…

Quant au naïf Sieyès, qui avait cru son heure arrivée, il prendra la présidence du Sénat,… un lot de consolation.
Bref, vous l’avez compris, Bonaparte, en prenant le pouvoir, a mis une fin définitive à la révolution bourgeoise de 1789.

Un régime autocrate s’installe reposant uniquement sur les décisions d’un seul homme.
Comment va donc se positionner Talleyrand face à cette nouvelle situation, qu’il n’avait peut être pas prévue aussi… radicale ?
Pour bien comprendre la « dramatique » qui va se mettre en place progressivement entre les deux hommes, il est temps de donner des précisions sur les idées de fond de Talleyrand en matière de relations extérieures.
C’est d’abord, et profondément, un homme de paix.

Un homme qui ne comprend pas l’intérêt de faire une guerre militaire là où des rapports économiques entre pays sont bien plus fructueux.
Partant de ce postulat, qu’il fera sien toute sa vie, ses théories en matière de politique étrangère reposent sur les principes suivants :

  • Respecter la signature de son pays,

  • Isoler politiquement la Prusse et l’Autriche, en soutenant discrètement les dignitaires du Saint Empire, afin d’éviter que ne se forme à l’Est un voisin trop puissant,

  • Gêner l’impérialisme russe en signant des accords commerciaux avec l’Angleterre et l’Empire ottoman,

  • Ne pas humilier les petits pays régionaux afin d’éviter des luttes subalternes coûteuses et sans grand intérêt géostratégique.


Evidemment, quant on connaît l’esprit de conquêtes d’un Napoléon, et son style autocrate, on se doute que les deux hommes n’étaient pas vraiment faits pour collaborer longtemps ensembles…
Pourtant ce n’est pas pendant le Consulat, qui dura jusqu’en mai 1804, que les relations entre les deux hommes furent les plus compliquées.
Pourquoi ?

Parce que si la période fut riche en évènements, l’activité militaire resta raisonnable.
Dressons en effet un rapide bilan du Consulat
Au plan intérieur,

La dictature « éclairée » de Bonaparte s’est traduite positivement par la restructuration administrative et financière de l’Etat, la signature d’un concordat avec Rome, qui a pacifié les tensions religieuses dans le pays, la résolution définitive du problème vendéen…
Mais également de façon négative avec une forte restriction des libertés publiques, une accentuation du pouvoir personnel de Bonaparte, désormais Consul à vie et un assassinat politique, celui du duc d’Enghien sur lequel nous reviendrons.
Au plan extérieur,

Le bilan est également contrasté…
Aux traités de paix de Lunéville, avec l’Autriche, et d’Amiens avec l’Angleterre, on peut opposer l’échec définitif de la campagne d’Egypte, les annexions autoritaires de certaines régions italiennes, naturellement refusées par les populations locales et surtout la reprise des hostilités avec l’Angleterre dès 1803.
Mais enfin, comme déjà précisé, les relations entre les deux hommes sont plutôt bonnes.

Talleyrand est largement associé aux signatures des traités de paix et devient l’un des conseillers les plus écoutés de Bonaparte.
Pourtant, leur différence est manifeste :
L’un est un corse au sang chaud et à la colère prompte, l’autre est un animal à sang froid, impavide, « impénétrable » comme disait Madame de Staël.
L’un est un véritable « métaphysicien » de l’action, l’autre un professionnel de l’esquive, un esthète de la réflexion approfondie destinée à « laisser du temps au temps ».
Ce sont probablement ces différences qui font que les deux hommes ont une certaine forme de respect sinon d’admiration l’un pour l’autre.
Mais s’il y a cela, il y a aussi de la méfiance,… surtout du côté de Bonaparte.

Ce dernier est tellement obsédé à l’idée qu’on cherche à le trahir qu’il s’en aveugle au point de ne placer plus tard que des membres de sa famille sur les plus hauts trônes d’Europe.
Cependant, leur vraie première brouille n’a lieu qu’à la fin du Consulat.

Elle est liée à l’assassinat du duc d’Enghien…
Reprenons le dossier brièvement.
Qui est le duc d’Enghien ?

Le dernier descendant de la famille des Condé et à ce titre un possible, mais peu probable cependant, prétendant à une éventuelle Restauration monarchique.
Pourquoi fut-il arrêté ?

Parce qu’à la suite du dernier complot royaliste mené par Cadoudal, Bonaparte considéra qu’Enghien en était la tête pensante.
En quoi l’affaire dégénéra-t-elle en scandale ?

Parce que le jeune duc fut exécuté, en mars 1804, précipitamment et nuitamment, sans procès, sans preuves et que toute l’Europe monarchique considéra que ce fut un véritable assassinat.
Ce en quoi elle avait d’ailleurs raison car Enghien fut complètement disculpé par la suite.
Tels sont les faits.

Voyons maintenant pourquoi cette affaire brouilla nos deux héros.

De toute évidence, c’est Talleyrand qui fut à l’origine de l’arrestation du duc d’Enghien.
Un certain nombre de correspondances retrouvées permettent à la plupart des historiens de l’avancer.
De même, dans ses mémoires, Napoléon s’il endosse sans problème la responsabilité de l’exécution, confirme qu’il s’agissait bien d’un assassinat politique pour décourager les royalistes et que c’est bien Talleyrand qui lui a conseillé de marquer les esprits.
Un conseil d’autant plus « probable » qu’en aucun cas, à cette époque, Talleyrand souhaitait le retour de la monarchie en France… et l’on sait pourquoi depuis 1789.
Or, une fois le crime accompli, Talleyrand n’aura de cesse de faire savoir, à l’Europe entière, qu’il est complètement étranger à l’affaire.
Pourquoi cette attitude ?
Pour au moins deux raisons.

D’une part, en tant que diplomate, il est conduit à négocier en permanence avec des chancelleries le plus souvent issues de régime monarchique et d’autre part, selon l’expression consacrée, pour ne pas « insulter l’avenir ».
Car Talleyrand cultive un autre grand principe.

Celui d’avoir toujours une solution de rechange au cas où le cours des évènements viendrait à se modifier…
Or, en mars 1804, de nombreuses menaces d’attentat pèsent sur le Premier Consul… !

En tous les cas, après cette volte face de Talleyrand, Bonaparte a la confirmation que décidément son ministre a certes beaucoup de qualités mais pas vraiment celle de la solidarité.
Arrive l’Empire…

Cela se complique pour Talleyrand car avec ce nouveau régime mélangeant l’apparat à la conquête militaire, les relations entre les deux hommes deviennent plus espacées.
Une noblesse d’empire se créée, des centaines de personnes deviennent redevables de l’empereur.
Talleyrand conserve de l’influence auprès de Napoléon mais qu’il doit désormais partager, notamment avec des militaires imbus de gloire et de titres remportés un peu partout, sur les champs de bataille…
Quant à Napoléon, ses succès de 1805 le grisent également…

Roi d’Italie, il annexe Gênes et la Ligurie pour en faire des départements français…

Conquérant, il occupe Hanovre et la Hollande…

Dominateur, il écrase les autrichiens à Ulm et Austerlitz….
Talleyrand fait ce qu’il peut pour expliquer après coup aux chancelleries que ces victoires sont « libératrices » ou « compensatrices » ou «  défensives », mais le cœur n’y est pas.
Pour lui Napoléon fait tout à l’envers.
Il s’accorde avec la Russie composée de « soudards », avec la Prusse composée de « bravaches » mais il fait la guerre à l’Autriche dont la société est évoluée et raffinée, et qui est surtout la clé de voûte du fameux équilibre européen tant recherché par Talleyrand.
Pourtant ce dernier, devenu « Grand chambellan » de l’Empereur, continue d’avaler des couleuvres sans démissionner.

Pourquoi reste t-il ?

D’abord parce qu’il est bien payé… et ça compte chez Talleyrand...

Ensuite, parce qu’il veut toujours se persuader que la dernière victoire de Napoléon marque la fin de ses insatiables conquêtes, dont il pressent qu’elles vont devenir bientôt impossibles à gérer.
En attendant, la fuite en avant impériale se poursuit…
En 1806 et 1807, les succès de Napoléon se multiplient.

Tous ses proches deviennent rois, princes ou ducs de quelque chose. Et quand ce n’est pas d’un pays, c’est d’une région, d’une ville ou d’une victoire retentissante…
Même Talleyrand est élevé en 1806 à la dignité de « Prince de Bénévent », du nom d’une petite ville enclavée dans le royaume de Naples, alors propriété du Saint-Siège.
Le problème, c’est que Napoléon se bat maintenant contre presque toute l’Europe.
Depuis notamment qu’en août 1806, il a rayé d’un trait de plume le Saint Empire Romain Germanique pour le remplacer par une modeste Confédération du Rhin dont tous les princes sont inféodés à l’empereur.
Comme l’avait annoncé Talleyrand, les Russes, les prussiens, les suédois n’acceptent pas ce séisme territorial et forment (avec l’Angleterre, cela va de soi) une nouvelle coalition en octobre 1806.
Peine perdue.

Napoléon triomphe encore…et ce sont les victoires d’Auerstaedt et de Iéna qui lui permettent d’entrer triomphalement à Berlin puis à Varsovie…
Talleyrand désapprouve naturellement cette folie guerrière mais un nouvel évènement va le déstabiliser un peu plus, lui qui pourtant n’extériorise que très peu ses sentiments.
Fin 1806, Napoléon décrète un blocus continental contre l’Angleterre.

Talleyrand, qui se bat depuis des années pour que l’empereur fasse la paix avec ce pays et signe au contraire des traités commerciaux équilibrés entre les deux pays, voit ses efforts anéantis.
Pire, Talleyrand sent que l’empereur l’utilise davantage comme une espèce de caution morale vis-à-vis de chancelleries qui font encore confiance à son diplomate…
L’exemple le plus frappant est l’affaire de Tilsit.
De quoi s’agit-il ?

Napoléon veut s’allier en 1807 à la Russie pour tenir le continent européen en tenaille entre les russes à l’Est et les français à l’Ouest. Mais il lui faut préalablement une belle victoire sur les Russes… pour les obliger à traiter !
Dans cette bataille à venir, Napoléon souhaite naturellement obtenir la neutralité préalable de l’Autriche.
Il charge Talleyrand, dont il connaît les liens d’amitiés avec ce pays, de mener à bien des pourparlers de paix…

Mais pendant que Talleyrand négocie, Napoléon bat les russes à Friedland en juin 1807 et signe aussitôt un traité d’alliance franco-russe à Tilsit… tourné contre l’Autriche !
Talleyrand a été joué !
C’en est trop… Il donne sa démission en août 1807.
Petit clin d’œil de l’Histoire.

Talleyrand démissionne au même moment où Napoléon va se fourvoyer dans un coin d’Europe, l’Espagne, où il aurait dû se montrer beaucoup plus circonspect.
De fait, Napoléon pénètre en Espagne en novembre 1807, officiellement pour aider les bourbons espagnols contre certaines prétentions portugaises…

Bien sur, comme prévisible, quelques mois plus tard, Napoléon oblige le faible roi Charles IV d’Espagne à abdiquer en faveur de Joseph, le frère aîné des Bonaparte.
Une folie de plus.

L’Espagne entière se soulève et les anglais, qui veulent décoincer le blocus partout où c’est possible, débarquent de surcroît au Portugal d’où ils vont déloger les français en août 1808.
Premier revers de l’Empereur... Première tâche sur la photo…
Revenons à Talleyrand, qui a démissionné rappelons le…

Il n’est donc plus ministre, mais reste Prince de Bénévent et Grand Chambellan.

Il est même nommé « Vice- Grand Electeur de l’Empire »
Reconnaissez que comme « disgrâce », on a déjà fait mieux.
D’ailleurs, d’août 1807, date de sa démission, à avril 1814, date de la première abdication de l’Empereur, les deux hommes resteront toujours plus ou moins en contact.
Avec suspicion et même haine côté Napoléon, avec étonnement et jubilation côté Talleyrand,… mais l’empereur ne parviendra jamais à se « désintoxiquer » complètement de ce grand commis.
Une attitude d’autant plus surprenante qu’on en arrive maintenant à la fameuse « trahison » d’Erfurt…
Là aussi, de quoi s’agit-il ?
Suite aux déboires portugais et au soulèvement espagnol, Napoléon est conduit à renforcer ses positions dans le sud de l’Europe, au détriment de celles qu’il tient en Europe continentale.
Il souhaite donc «conforter » son récent traité de paix avec la Russie et rencontre le tsar Alexandre à Erfurt à l’automne 1808.

Son objectif est de créer un front uni franco-russe contre l’Autriche.

Or, de façon inattendue, l’Empereur emmène avec lui Talleyrand pour la rédaction de l’acte final.
En revanche, concernant les négociations proprement dites, il n’est pas prévu que Talleyrand soit utilisé…

Après tout, il n’est plus ministre…
Le problème, c’est que le tsar, qui est jeune - il n’a que 31 ans - va s’en remettre le soir à Talleyrand pour lui demander ce qu’il pense des propositions que Napoléon lui a faites le matin.
Et Talleyrand va naturellement conseiller au tsar de rester évasif sur les deux points qui intéressent l’empereur :

1) la neutralité russe si l’Autriche déclarait la guerre à la France,

2) le soutien russe à sa politique de blocus contre l’Angleterre.
Dès lors qu’au final le tsar va effectivement rester « évasif », l’on peut parler de trahison là où notre diplomate n’y verra – dans ses mémoires – qu’une volonté de paix.

« A Erfurt, j’ai sauvé l’Europe ! » a-t-il même écrit.
Inutile de vous dire qu’à l’époque, Napoléon n’a jamais vraiment su le rôle exact joué en sous-main par Talleyrand, sinon il y a fort à parier que ce dernier aurait subi le même sort que celui du duc d’Enghien !!
Encore plus extraordinaire, à l’hiver 1808, Talleyrand et Fouché se rapprochent au moment où Napoléon est en Espagne pour remettre son frère Joseph sur un trône vacillant.
De nombreuses menaces d’attentat planent de nouveau sur l’empereur et nos deux compères spéculent sur une éventuelle succession.
Mais ces coupables liaisons finissent par s’ébruiter et bien sur revenir aux oreilles de Napoléon… qui rentre précipitamment en France fin janvier 1809.
Le 28, Talleyrand n’est déjà plus « grand Chambellan », le 29 c’est la fameuse réunion du conseil dans laquelle l’empereur, ivre de colère contre son ex ministre, le traite de « merde dans un bas de soie » une expression restée célèbre et semble-t-il historiquement vraie …
Cependant une nouvelle fois, Napoléon n’ira pas plus loin.
Talleyrand reste Vice Grand-Electeur de l’Empire, à son grand étonnement...

En revanche, cette fois-ci, il y a une vraie cassure.
De 1809 jusqu’à 1814, l’empereur ne le consulte pratiquement plus, ni sur l’enlèvement du pape en juillet 1809, ni sur son remariage avec Marie-Louise d’Autriche en avril 1810, ni naturellement sur la déclaration de guerre à la Russie en juin 1812.
Pourtant, si une relative disgrâce existe, il faut encore évoquer un comportement curieux de Napoléon à l’endroit de Talleyrand.
De quoi s’agit-il ?

La perte de ses fonctions de ministre et de grand chambellan a sensiblement appauvri Talleyrand qui maintient pourtant un train de vie excessif par rapport à ses revenus.

Il dispose certes de quelques actifs mais s’est considérablement endetté et tire même le diable par la queue.
Et bien, c’est encore son « meilleur ennemi », l’empereur lui-même qui va l’aider financièrement, entre 1811 et 1812, et très substantiellement puisque après son intervention, non seulement les dettes de Talleyrand seront épongées mais ce dernier pourra investir de nouveau dans des actifs immobiliers.

Comprenne qui pourra…
Nous arrivons maintenant aux dernières années de l’épopée napoléonienne…

De décembre 1810, date où les russes interrompent le blocus, à la campagne de France de 1814, la chute de l’aigle impérial est inexorable, malgré quelques succès ponctuels et héroïques…
La terrible retraite de Russie a beaucoup trop entamé la « Grande armée » qui n’est plus que l’ombre d’elle-même.
Le génie militaire de l’empereur ne peut plus contrebalancer le déséquilibre des forces, toute l’Europe s’étant de nouveau coalisée contre lui.
En mars 1814, la situation globale se présente à peu près comme suit : Un : les alliés ont largement pénétré en France et plus grand-chose ne les empêcherait d’atteindre Paris

Deux : Napoléon dispose de troupes et d’un commandement en Champagne. Il résiste localement.

Trois : Un conseil de régence composée de Joseph Bonaparte, de Cambacérès, de Marie-Louise…et de Talleyrand se trouve à Paris, normalement aux ordres de l’empereur.
Pourquoi Talleyrand est-il revenu en grâce ?
Pour trois raisons.

D’une part, pour éviter un bain de sang car presque tous les chefs alliés sont des amis de Talleyrand, notamment le tsar Alexandre. D’autre part, car Napoléon veut décrédibiliser son ancien ministre vis-à-vis des bourbons, qui sont déjà dans les bagages des alliés.

Enfin, parce que l’empereur considère quand même Talleyrand comme un bien meilleur stratège que son frère Joseph.
Une dernière défaite de Napoléon en Champagne, la reddition peu glorieuse du maréchal Marmont pour la défense de Paris précipite le cours des évènements.
Le conseil de régence, les grands dignitaires, les ministres, Marie-Louise… tout le monde se replie précipitamment sur Blois.

Tout le monde… sauf une personne !!

Talleyrand… qui se débrouille pour rester à Paris…
Son raisonnement est simple, sinon risqué.

Loin des vainqueurs, il sera impuissant et passif…Sur place, son génie diplomatique peut lui permettre de tirer encore son épingle du jeu, voire de récupérer tout ou partie du pouvoir politique…
Et Talleyrand voit juste !
Les alliés investissent Paris, le tsar Alexandre en tête et cherchent avec qui négocier ?
Il n’y a pratiquement plus que Talleyrand.

C’est tellement vrai qu’Alexandre s’installe dans la résidence de ce dernier.

C’est quasiment l’officialisation d’un face à face.
Et que lui dit Talleyrand ?

Qu’il tient le Sénat, où ce qu’il en reste, qu’il faut revenir à la légitimité séculaire de la monarchie pour apaiser les esprits… tout en redonnant du pouvoir aux assemblées afin de tenir compte de l’évolution des esprits depuis 89.

Bref, qu’il convient que les alliés favorisent le retour à une France de paix, via l’instauration d’une monarchie constitutionnelle, celle qu’il appelle de ses vœux depuis si longtemps.
Après avoir hésité, Alexandre, véritable chef des coalisés, se laisse convaincre :

Le 2 avril 1814 le Sénat vote la déchéance de Napoléon et de sa famille.

Le 6, l’empereur ne peut qu’abdiquer…suivi des fameux adieux à la Garde impériale le 20.

Trois jours plus tard, c’est la signature d’une convention d’armistice entre la France et ses ennemis.
Convention qui pose les bases du futur traité de Paris du 30 mai 1814 ramenant la France à peu près à ses frontières d’ancien régime, celles existantes au moment de la chute de Louis XVI, en août 1792.
Comme il l’avait espéré, sinon prévu, Talleyrand sera le seul interlocuteur des alliés durant tout le mois d’avril 1814, ce mois charnière entre la chute du régime napoléonien et le retour de Louis XVIII… qui prend son temps pour ne pas avoir à s’abaisser à négocier…
Entre temps, les sénateurs ont rédigé la fameuse constitution mettant en place une quasi monarchie parlementaire...
Cependant, deux problèmes vont très vite se poser aux hommes en place et à Talleyrand en premier.
D’abord, tout au long de ce mois d’avril vont rentrer des cohortes de royalistes, la plupart ivres de désir de revanche.

Ensuite, au fur et mesure que le temps passe, surtout après la convention d’armistice, les alliés vont se désintéresser du sort du futur régime politique.

Après tout, c’est le problème des français…
Bref, lorsque Louis XVIII rentre début mai à Paris, il se sent suffisamment fort pour annoncer que la constitution d’avril est à réécrire partiellement et que le nouveau texte – une Charte qu’il octroie au peuple - devra renvoyer à une monarchie de droit divin teintée de parlementarisme à l’anglaise…
Pour Talleyrand, qui sait d’où il vient et à quoi il a échappé, tout n’est cependant pas négatif.

Il redevient ministre des Relations Extérieures, davantage imposé par les alliés que par la volonté de Louis XVIII, qui ne l’aime guère et qui le lui fait rapidement sentir.
Il devient par ailleurs le représentant de la France au Congrès de Vienne qui s’avance.
Qu’est-ce exactement ?
C’est la grande réunion internationale destinée à se partager les dépouilles de l’Empire napoléonien… une méga négociation qui va durer d’octobre 1814 à juin 1815.
Ce symposium de l’aristocratie internationale a deux réalités.

La première est factice, c’est celle des fêtes, des bals et des falbalas. La seconde est d’autant plus sérieuse qu’elle se fait en petit comité…à quatre précisément, les quatre grands vainqueurs de Napoléon,

la Russie, l’Autriche, la Prusse et l’Angleterre.
Au départ, et compte tenu que le sort de la France est déjà réglé depuis le traité de mai 1814, il n’était pas écrit que la délégation française puisse jouer un rôle quelconque.
Et pourtant, tous les historiens sont unanimes à reconnaître combien l’action de Talleyrand fut remarquable dans ce sommet.

Du moins jusqu’en mars 1815, date à laquelle le retour de Napoléon changea naturellement complètement la donne.
Jusqu’à cette date, en quoi l’action de Talleyrand fut-elle décisive ?
Et bien d’abord, parce qu’il parvint à casser l’alliance des quatre « grands » en permettant aux puissances moyennes de s’inviter aux principales réunions…
Ensuite, parce qu’il réussit à améliorer les conclusions du traité de Paris, pourtant jugées par certains déjà trop favorables à la France…
Enfin et surtout, en parvenant à instiller de la suspicion entre les vainqueurs de telle sorte qu’aucun d’entre eux ne purent s’octroyer des avantages territoriaux décisifs, susceptibles de menacer la France….
Du bel ouvrage certes mais finalement quasiment inutile.
L’Histoire bégaie et en pleine négociation finale, on apprend à la volée, le retour de Napoléon de l’île d’Elbe, le ralliement de presque tout le pays pendant sa remontée vers Paris, la fuite précipitée de Louis XVIII et de ses affidés…

C’est la consternation dans toutes les chancelleries européennes et Talleyrand lui-même est médusé…
Il ne reste cependant pas très longtemps abattu.

Ce nouveau coup de théâtre ne le dessert pas forcément.

Car pendant qu’il se démenait à Vienne, la première restauration n’a pas plu aux français.
La fameuse charte octroyée début juin 1814 par Louis XVIII a été complètement bafouée par le roi lui-même, qui s’est comporté comme un monarque à l’ancienne.

C’est d’ailleurs la principale raison qui a permis à Napoléon d’effectuer son fameux « vol de l’aigle » en mars 1815, sans rencontrer d’opposition sérieuse.
Cent jours plus tard, en juin 1815, c’est Waterloo et la chute définitive de l’empereur,
Inutile de vous dire que le second traité de Paris, signé quelques semaines plus tard, va constituer un sacré retour en arrière pour une France amputée géographiquement et rançonnée financièrement.
Sur place, Talleyrand se retrouve une seconde fois le correspondant naturel des alliés pour examiner les tenants et aboutissants de cette nouvelle situation.
Cependant, il n’est plus seul cette fois-ci.

Il doit partager la main avec ce diable de Fouché qui, à Paris, a profité du vide politique pour jouer sa carte personnelle avec quelques « amis » jacobins que l’on trouve toujours dans ces cas là.
Côté coalisés, ce sont désormais les anglais, représentés par Wellington, qui sont maîtres du jeu pour savoir quelle orientation donner à la France du jour.
Et comme l’avait fait Alexandre en avril 1814, Wellington impose Talleyrand à Louis XVIII revenu une seconde fois « dans les fourgons de l’étranger ».
Le roi n’apprécie pas mais c’est la condition pour qu’une seconde restauration soit tentée.
C’est même Talleyrand qui sera chargé par le roi d’aller négocier le ralliement de Fouché, ce qui donne l’occasion à Chateaubriand, qui exècre les deux personnages, d’écrire à leur sujet un passage resté célèbre dans ses « Mémoires d’outre-tombe »…
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