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date de publication05.11.2017
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Extraits de l’article « Vie Quotidienne »
Salvador JUAN

2003, Dictionnaire des risques, Armand Colin, 2003, 421 p..

coord. génér. Y. Dupont (co-direction M. Dobré, A. Haesler, C. Herbert, S. Juan, D. Le Gall et F. Lemarchand)


(…) La vie quotidienne, comme champ d’analyse socio-anthropologique, se constitue vraiment au début des années 1960. Même si existent de nombreux précurseurs (allant de Dukheim à Heidegger), le rôle le plus fondamental a été joué par des auteurs souvent à la fois, il n’est pas anodin de le préciser, philosophes et sociologues : c’est le cas d’Henri Lefebvre, d’Agnès Heller ou encore de Michel de Certeau (et comme précurseur, de Simmel). Des anthropologues de cœur tels que Balandier, Duvignaud ou Morin ont également beaucoup compté en France (l’histoire de ce champ est traitée dans nos ouvrages). Aux yeux du socio-anthropologue, la vie quotidienne recouvre, non pas l’ensemble des conditions de possibilité des activités et de la vie, mais le champ des usages ordinaires et de ce qui les oriente ou détermine directement. Nous aurons déjà fort à faire en examinant les différentes formes de vulnérabilité ordinaire de la personne à partir de cette définition, très restrictive et pourtant déjà si large, du quotidien. Plantons d’abord le décor de la socio-anthropologie des activités ordinaires avant d’aborder l’arrière-plan du quotidien puis de mettre en scène les personn(ag)es et leur vulnérabilité à la fois au plans statique et dynamique.



  1. Socio-anthropologie des activités, des symboles et des milieux


Seules les activités personnelles, mais néanmoins de nature sociale, intéressent la sociologie de la vie quotidienne. Sont donc exclues de son champ toutes les formes d’action collective ou organisée (manifestations de rue, vie au travail, etc.) et les activités créatrices de formes symboliques (art, religion, recherche scientifique, etc.) qui renvoient à un travail rémunéré de leur auteur. Un événement exceptionnel vécu par une personne n’entre pas dans le champ de la vie quotidienne, lequel suppose un minimum de répétition, de régularité. La vie quotidienne ne recouvre cependant pas uniquement le champ des activités de chaque jour. Les routines hebdomadaires ou les vacances en font partie. De sorte que nous pourrions tout aussi bien la nommer la vie « ordinaire », ce qui serait plus juste. Notre champ d’étude recouvre donc les régularités quotidiennes et les césures (pluri)hebdomadaires, (pluri)mensuelles ou (pluri)annuelles.

Pour autant, toutes les activités ou tous les gestes, n’étant pas toujours sociaux, n’entrent pas nécessairement dans ce champ tel que le saisi le sociologue. Seules sont concernées par ce champ les activités dont l’orientation est, au moins partiellement, d’ordre symbolique et-ou le mode de réalisation déterminé socialement.

(…) Inversement, certains phénomènes de la vie organique peuvent concerner notre champ. En tant qu’actes ou états ordinaires, voire triviaux, respirer, boire, manger, mais aussi frissonner, suer, pleurer ou évacuer les déchets solides ou liquides sont, chez l’être humain, largement des faits de culture. Ils le sont même de plus en plus du fait de l’historicité croissante – de la capacité à s’auto-programmer – des sociétés humaines. Sans doute les différenciations, les plus routinières mais les moins triviales, entre nous et les animaux, même les plus « intelligents » ou longuement éduqués par leurs géniteurs, tiennent-elles à la manière de s’alimenter et d’évacuer les déchets corporels. Seuls les humains, – les animaux de compagnie nourris par nos soins et conditionnés à la « propreté » étant l’objet d’une socialisation d’origine humaine –, ajoutent, à la fois, des éléments symboliques et des substances physico-chimiques de synthèse (matérialisant de très grandes quantités de connaissances technoscientifiques) à ces deux fonctions organiques que le sens commun continue de dire « naturelles » et qui sont, sur le plan socio-anthropologique, de plus en plus culturelles ; on pourrait dire la même chose des relations sexuelles.

(…) Pour le socio-anthropologue, toute action personnelle plus ou moins régulière entre donc dans le champ de la vie quotidienne pour autant qu’elle se rattache à un symbole ou à un élément de détermination morphostructurel. Dès lors qu’un symbole (valeur, croyance, opinion, etc.) oriente directement l’action, ou que cette dernière se trouve dynamisée par un projet, un objectif, une visée ou un désir (ce qui la rattache indirectement au symbolique), elle entre dans notre champ. Ainsi, les valeurs d’épargne ou, au contraire, d’hédonisme, le projet d’acquérir son logement ou de faire un grand voyage, modifient le rapport à la consommation. Mais cette modification dépend aussi de la position sociale (en particulier la profession, le revenu et le niveau de culture) et du milieu de vie, tout comme elle dépend des autres statuts (âge, sexe, statuts familiaux ou résidentiels, etc.). Vivre en haute montagne, dans une région à faible densité de population ou dans un lieu très fréquenté bruyant et pollué ne peut avoir les mêmes implications en termes d’activités ordinaires. De sorte que toute pratique ou conduite est, à la fois et partiellement, contrainte symboliquement et déterminée au plans morphologique et structurel. Si l’on omet de situer les activités ordinaires dans ce double cadre, on ne peut comprendre comment ni pourquoi elles sont potentiellement porteuses de risques et elles peuvent condenser la vulnérabilité des personnes qui les réalisent. Avant de le montrer plus précisément, il nous faut envisager la vie ordinaire au plan topique et dynamique.



  1. L’extraordinaire de l’ordinaire


Nécessairement routinière du fait des régularités caractérisant les temps sociaux organisationnels ou institutionnels, de la répétition des fonctions ou activités liées à la vie (activités liées aux repas ou à l’hygiène, quotidienneté du sommeil, alternances de fatigues et de repos, etc.) et des rationalisations que les personnes introduisent elle-mêmes pour gagner du temps, la vie quotidienne apparaît toujours à la conscience comme répétitive dans sa banalité, monotone dans le caractère ordinaire des faits et gestes, voire triviale. Lefebvre (qui nommait cela la quotidienneté) et les situationnistes ont beaucoup insisté sur cet aspect du quotidien nécessairement ordinaire. Cet ordinaire serait insupportable s’il n’était pas entrecoupé, dans toutes les sociétés quels que soient l’époque ou le lieu, de césures telles que les fêtes ou les rituels réguliers ou exceptionnels du point de vue de la personne (prière, cérémonies diverses, par exemple de mariage ou d’enterrement, rites divers de « passage », etc.). Par liberté ou par obligation, la vie quotidienne ne peut donc se dérouler sans un au-delà, ou, comme l’écrit Balandier, sans un arrière-monde. Elle ne peut pas non plus exister sans des césures empêchant que ne s’écoule régulièrement un temps qui serait alors vidé de toute humanité, un temps purement mécanique.

Tout un univers imaginaire, au sens strict extraordinaire, encadre et organise le domaine des activités concrètes ordinaires, soit pour leur attribuer un sens, soit pour rendre supportable l’effort de chaque jour. Contrairement aux fourmis, aux abeilles ou aux mammifères grégaires, les êtres humains doivent symboliser pour vivre et pour assumer le sentiment d’évanescence des jours et de la vie que seule donne la conscience de mort. Aucune société du passé, du présent ou de l’avenir ne peut donc imposer aux être humains (y compris dans les conditions de soumission absolue d’une classe à une autre ou d’esclavage) une pure répétition du même, en permanence, sans jeu (tant au sens sociologique que Touraine donne à la capacité d’action qu’au sens plus anthropologique du jeu dont traite par exemple Duvignaud) et sans des formes symboliques destinées à « détrivialiser » l’ordinaire. La vie quotidienne n’est supportable en tant que flux permanent, menant nécessairement vers la non vie et donc toujours tendue vers la mort, que parce qu’il existe un espace imaginaire (un topos) à côté de l’ordinaire et un rythme qui scande et casse la pure routine par des temps de césure. En bref il existe toujours des conditions topiques et dynamiques temporelles ou, si l’on préfère ce vocabulaire philosophique, une transcendance et une immanence, à la banalité répétitive du quotidien. Face au temps séculier, au plan régulier et souvent vide du quotidien, il faut l’arrière-plan du sacré et les ruptures de rythme. Tout comme la matière suppose l’anti-matière, l’ordinaire suppose l’extra-ordinaire au double sens, imaginaire et temporel, du terme. Mais ce que l’on pourrait nommer « l’anti-monde-concret » n’a pas la même forme ni le même contenu selon les lieux et époques.

En milieu urbain où les rythmes de la nature sont moins sensibles et où l’irreligion institutionnelle est plus aisée du fait du déclin du contrôle communautaire local (ce qui n’interdit pas d’autres formes de religiosité), la double exigence de césure et d’au-delà prend une allure particulièrement technicisée. L’extraordinaire de l’ordinaire passe par le canal médiatique (technologique, télévisuel ou cinématographique) qui colporte des héros sportifs, des jeux vidéo avec toutes sortes de personnages, des cassettes de films de science fiction ou d’horreur.

(…) Les médias destinés aux masses ne s’intéressent que très peu à la vie quotidienne mais accentuent la tendance au spectaculaire. Préférant (pour des raisons d’utilité économique, de protocoles d’enquête ou de système d’informations routinières leur parvenant ou de fascination des journalistes à l’égard des tenants du pouvoir) évoquer les événements que les grands appareils technocratiques leur signalent à travers les services de « relations publiques », ou que les agences de presse leur distillent (elles-mêmes submergées par les dépêches des services de relation publique des appareils et leur propre logique économique), les médias participent à l’au-delà du quotidien. Procès et affaires juridictionnelles, crimes, accidents spectaculaires, catastrophes deviennent de nouvelles routines d’information et alimentent le flot des faits divers dans lequel baignent les masses aux heures de grande écoute. Le reste de l’actualité est constitué du calendrier particulier des hommes politiques et de la vie des « gens du monde » ainsi que des chroniques sportives exaltant l’exploit ou le record, autant d’éléments participant à rompre les régularités journalières du quidam, de « l’homme sans qualités ». Mais en ne parlant pas de ce qui fait la vie quotidienne des personnes et en ne montrant pas les enjeux politiques de ce que chacun ressent comme particulier, les médias accentuent la distance entre le monde institutionnel et le vécu. Ils participent donc indirectement au sentiment de repli par dégoût de la « chose publique », aux tendances populistes qui s’ensuivent et au déclin de la participation électorale. De plus en plus centrés sur le spectaculaire et sur l’image, les mass-médias finissent, paradoxalement, par constituer, dans les consciences, un monde virtuel qui englobe et protège la personne. Le spectacle du monde rend plus supportables des conditions de vie qui se dégradent en dépit du « bien-être » affiché par ces mêmes médias, une vulnérabilité croissante malgré les différentes assurances sociales.



  1. Vulnérabilités ordinaires : la défaite du présent


(…) Dans les sociétés productivistes et technoscientifiques les milieux de vie, à la campagne ou à la ville, sont spécialisés en zones à vocation toujours plus spécifique. Plus les espaces sont spécialisés, plus augmentent les rendements mais plus les marchandises et les êtres humains doivent circuler à la fois pour produire et pour consommer. De sorte que la vie quotidienne est de plus en plus tendue au plan spatio-temporel. La spécialisation des milieux peut se lire sous l’angle inverse du déclin de la diversité fonctionnelle des espaces en général et de la biodiversité en particulier. Cette spécialisation, projection au sol du principe de division du travail social, engendre différents coûts sociaux. D’abord une uniformisation visuelle : les zones d’habitat, de travail (les champs, usines ou les quartiers de services), de commerce, de loisir, de transit se ressemblent toutes respectivement. Prenons un exemple. Les zones d’habitat collectif vertical (souvent improprement nommées des cités) sont toutes similaires – à l’instar des zones d’habitat individuel nommées à juste titre des lotissements –, d’autant plus que l’urbanisme fonctionnaliste, dont Le Corbusier fut le chantre, valorise la disparition des rues au profit des voies et des allées. Les entrepôts ou plate-formes logistiques (de pièces détachées, de marchandises prêtes à la vente, de pesticides ou de grains) en bordure d’autoroutes ou de voies ferrées répondent aux zones industrielles, d’un côté, et aux zones commerciales, de l’autre, le tout entouré de vastes champs souvent en monoculture. Cette monotonie sonne en réalité le glas des paysages mais aussi des repères au sein de chaque type de zones, de sorte que la signalétique se développe. Il est de plus en plus difficile au visiteur, mais aussi aux habitants, de trouver un lieu précis ; c’est pourquoi on peut généraliser le concept de « non lieu » (proposé par Duvignaud et repris par Augé) à tous les espaces de vie quotidienne non diversifiés, spécialisés et fonctionnels. L’hyperstructuration des espaces est souvent accompagnée d’une déstructuration mentale des personnes qui les fréquentent ou les habitent.

N’étant plus des lieux de mémoire mais des zones spécialisées, ces espaces apparaissent, à la conscience des personnes, comme vides d’humanité et de sens. Non seulement les personnes circulent de plus en plus entre eux pour satisfaire les différentes besoins de la vie quotidienne mais ces espaces tendent à se vider ou à se remplir selon le jour de la semaine ou selon l’heure. De sorte que la sensation de vide est tout autant subjective qu’objective, physique. En effet, l’attraction se double d’une répulsion. L’attrait des zones piétonnières des centre-ville ou des zones commerciales de périphérie (qui tendent à devenir des lieux de séjour des familles pour des journées entières) est l’autre face de la fuite des quartiers dortoirs horizontaux ou verticaux caractérisés par l’absence d’activités de loisir, de travail ou de commerces. L’attraction des « espaces verts » n’est que le revers des villes polluées et inhumaines où l’on n’a aucun plaisir à rester durant les temps ou périodes de repos. Différentes menaces pèsent, à cet égard, sur les personnes. Prenons l’exemple des méga-zones commerciales. Dans un espace à vocation commerciale, les activités sont par définition payantes. S’y rendre sans budget, c’est courir le risque de tentations auxquelles il est difficile de résister. Plus se concentrent les richesses, plus le désir est difficile à maîtriser, surtout pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’en affranchir par des départs, d’ailleurs également coûteux. Le vol à l’étalage et le surendettement par crédits juxtaposés sont les deux contreparties d’une abondance matérielle toujours plus prégnante et rendue visible. Comme l’écrivait déjà Simmel en 1892, c’est un trait caractéristique de notre société que de poser les plus hautes exigences, en matière de fermeté de caractère et de résistance aux tentations, précisément à ceux qu’elle prive le plus des conditions de la moralité. Il ajoutait avec encore plus de netteté : « Elle demande au prolétaire affamé plus de respect pour la propriété d’autrui qu’aux barons de la Bourse ou aux coquins de la noblesse ; et elle exige du travailleur une modestie et une simplicité maximales en lui mettant quotidiennement sous les yeux la tentation du luxe de tous ceux qu’elle a rendu riches. (...) Bref, elle impose le devoir d’autant plus strictement qu’elle en rend l’exercice compliqué ».

(…) Indissociable des conditions spatiales et temporelles de leur réalisation, les activités proprement-dites ont néanmoins une logique propre : la multiplication et la rationalisation adaptative. Une société d’abondance et d’obsolescence accélérée des biens, toujours plus marchands, sollicite chaque jour davantage des personnes au nombre des statuts grandissant sur le mode exponentiel. Toute activité sociale renvoyant au moins à un statut (réciproquement chaque statut exigeant souvent différents rôles et donc activités), la multiplication des marchandises est aussi celle des statuts. En effet, acheter tel ou tel produit (en particulier ceux qui matérialisent beaucoup de connaissances d’ordre technoscientifique), acquérir un animal de compagnie, s’abonner à tel service ou appartenir à tel club, font entrer la personne dans de nouveaux systèmes de relations qui la situent, précisément, face aux systèmes et aux autres tout en engendrant d’autres séries d’activités. De même que le nombre des objets personnels ne cesse d’augmenter – Bouglé le disait déjà au début du 20e siècle – la multiplication des activités, en particulier de loisir qui pèsent de plus en plus lourd dans l’espace-temps quotidien et sur les budgets, suppose une augmentation sensible des déplacements le plus souvent motorisés du fait de la spécialisation et de l’éloignement relatifs des espaces. Pour ce protéger des aspects « chronophages » de cette tendance générale, les personnes tentent de rationaliser leur vie. Au plan spatial, cette rationalisation se traduit par des déplacements dont on voudrait diminuer le nombre en se rendant d’autant plus dans les zones commerciales où coexistent différents types de produits ou de services. Au plan temporel, elle se traduit en découpages du temps vécu en séquences spécifiques pour gagner plus de temps ; de sorte que l’acteur renforce, par son adaptation contre-dépendante, la tendance à la division du travail – spatiale et temporelle – qui l’aliène et les conséquences dont il veut se protéger.

Le processus d’abondance de marchandises constitutives de la vie quotidienne s’accompagne enfin d’une modification de la composition organique des activités et se traduit nécessairement par une nombre croissant de pratiques et de conduites mais surtout de « pratiques » de consommation. Pour stabiliser le vocabulaire, disons que les pratiques renvoient au vis-à-vis personne – système alors que les conduites concernent le face à face personne – personne. Le processus de marchandisation de la vie quotidienne peut être simplement apprécié (voire mesuré) en comparant le nombre, en proportion croissant sur l’ensemble des activités de la vie quotidienne, de pratiques par rapport aux nombre relativement décroissant de conduites. Le nombre de contacts interpersonnels évolue de manière inversement proportionnelle au budget de la consommation courante, ce qui est logique puisque les activités marchandes augmentant en volume, prennent de plus en plus de temps et raréfient d’autant le temps consacré à une sociabilité par nature peu propice à une accélération sans d’importantes pertes qualitatives (tout comme les relations amoureuses). Ne pouvant rationaliser le temps même de la sociabilité on tente alors de modifier les cadres temporels de la relation à l’autre en les rationalisant. Le spontané et le fortuit cèdent le pas aux visites planifiées dans un contexte général de rigidification des agendas personnels du fait des plages d’activités programmées. Les personnes elles-mêmes renforcent donc les régularités et les routines dont elles devront se prémunir ensuite par davantage de césures et d’imaginaire à sensations fortes.

Les logiques paradoxales de la vie quotidienne en société d’abondance ne peuvent qu’engendrer différentes sortes de malaises liés aux contradictions et aux phénomènes de dissonance. Non seulement surgissent des problèmes de choix – les dilemmes de statuts se multiplient avec la multiplication des statuts – mais se posent des problèmes beaucoup plus profonds tenant à ce que représente la vie et à l’orientation symbolique de l’action ordinaire dans un contexte général de précarité du fait de l’accélération du changement que requiert le productivisme inhérent à l’abondance.

4. Coquilles poreuses : la croissance du mal-vivre en dépit de l’abondance et des systèmes de protection
Dans les sociétés où prédomine le mode de vie communautaire, c’est la lignée familiale et le voisinage qui protègent la personne des incertitudes et accidents de la vie par des liens directs de solidarité. Dans les sociétés où l’organisation sociale est fondée sur la division du travail et sur la production économique croissante, l’abondance permet le financement des assurances contre les dommages causés aux biens et celui des systèmes de protection sociale aidant la personne à faire face à la maladie, au chômage ou à la vieillesse.

(…) L’isolement et la vie ordinaire centrée principalement sur le logement concernent surtout les membres de la classe populaire au delà des âges élevés de la vie qui favorisent ces états. Le faible nombre de contacts humains et de sorties engagent les personnes à une très épaisse consommation compensatoire de télévision, au point que l’on peut proposer le néologisme « téléphagie » pour qualifier ce mode de vie. Passer plus de vingt heures hebdomadaires devant la télévision, lorsque l’on appartient à la population active, caractérise la moitié des membres de la classe populaire, en particulier ceux qui ont le niveau de scolarité le plus modeste. L’isolement relatif ou fort (très peu de rencontres d’amis, voisins ou de membres de la famille), qui est également relevé dans un quart de la population totale, recoupe largement le domaine de la vie hyper-domestique et celui des grands ensembles : les positions sociales caractérisées par le plus bas niveau de qualification professionnelle sont concernées.

(…) A l’instar du suicide qui a toujours augmenté dans les périodes, jours et heures de vie la plus généralisée pour diminuer proportionnellement à l’activité sociale, il semblerait que les symptômes diffus associés à l’anxiété et à la dépression soient fonction de l’activité intense. Sans doute traite-t-on là des pathologies les plus généralisées bien que touchant plus spécialement les classes et les âges moyens. Il s’agit à la fois de désorientation et de tension de la vie quotidienne. Durkheim écrivait, dans son livre consacré au suicide, que si l’on se tue plus aujourd’hui qu’autrefois, « c’est que nous ne savons pas où s’arrêtent les besoins légitimes et que nous n’apercevons plus le sens de nos efforts ». On pourrait dire la même chose, à cet égard, de l’anxiété et de la dépression dont rend compte la forte consommation de psychotropes. De plus en plus normalisée (routinisée et structurée) par les morcellements spatiaux et temporels, la vie quotidienne est, en même temps, de moins en moins cadrée, régie, par des normes et de moins en moins orientée par des valeurs. Elle se vide de sens à mesure qu’elle se charge d’événements.

(…) On peut regrouper toutes ces sociopathologies de la vie quotidienne derrière le vocable déficit d’intégration symbolique. Angoisse et dépression, stress et ennui, isolement et fuite dans un imaginaire où le corps est (tout comme sur le web) dilué et déspatialisé, relèvent tous d’un déficit d’intégration symbolique indissociable d’une division du travail social qui éclate le quotidien en une myriade d’activités tendant à se singulariser et s’autonomiser les unes des autres. La loi du marché qui transforme tout en marchandises a pénétré la vie quotidienne, l’a colonisée au point de rendre les personnes toujours plus dépendantes d’un bonheur de moins en moins auto-produit dans une relation humaine gratuite et de plus en plus venu d’ailleurs et payé. Une société désorientée et manquant de direction, de projets ou d’utopies ne peut que désorienter les personnes qui, désormais, la consomment plus qu’elles ne l’habitent pour ressentir un plaisir immédiat, soit en basculant dans l’au-delà d’un contre-espace imaginaire, soit en glissant des césures temporelles qui introduisent le rythme dans un quotidien sans souffle. Tout le monde, précisons-le pour terminer, vit la disjonction institué / vécu, la marchandisation et la rationalisation croissantes des activités, le renforcement des routines et ses compensations. Telles sont les caractéristiques globales de la vie quotidienne et du « mal-vivre » dans le « bien-être ».

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