Le certain, le probable et le possible vus de 1990





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Les métamorphoses de la famille


Rétroprospective, tendances et perspectives
Julien Damon

Professeur associé à Sciences Po (Master Urbanisme)

Auteur de Les familles recomposées (PUF, « Que sais-je ? », 2012)

www.eclairs.fr
L’orientation des interrogations et des inquiétudes concernant la famille a bien changé. Alors que l’on se tournait auparavant vers le passé, pour tenter de retrouver les racines de cette institution, on se tourne de plus en plus vers le futur, pour tenter d’en dégager les formes et les contours à venir. Principal inspirateur des réformes du droit de la famille dans les années 1960 et 1970, Jean Carbonnier – que l’on appelle, par révérence, le Doyen Carbonnier – l’avait bien saisi. « Famille, a-t-il écrit, si les savants d’il y a cent ans se demandaient d’où elle venait ; ceux d’aujourd’hui se demandent plutôt où elle va »1. Afin de tenter un point synthétique sur ce thème, au fond assez classique, du « où va la famille ? », on passera par trois étapes. Tout d’abord, on reprendra, vingt ans après, les constats et résultats d’un exercice de prospective sur la famille, publiés dans la revue Futuribles au début des années 1990. On soulignera, ensuite, les principales tendances aujourd’hui à l’œuvre. Enfin, on proposera quelques remarques et perspectives sur les décennies qui viennent.
En propos liminaire on doit noter que l’année 2013 aura été marquée par une puissante mobilisation contre le projet de « mariage pour tous ». Les échanges et polémiques autour de cette institutionnalisation du mariage homosexuel ont certainement ravivé les feux de controverses qui, avec le temps, avaient été apaisées. Le thème de la famille qui depuis le début des années 2000 faisait globalement consensus est, à nouveau, disputé. Il est bien tôt pour savoir ce que seront les conséquences des clivages et fractures qui se sont (ré)ouvertes. Mais c’est tout l’intérêt de la prospective que de tenter de proposer des jalons.
Une rétroprospective de la famille

Lançons-nous dans un exercice rapide de « rétroprospective »2, à partir d’un dossier de Futuribles paru il y a plus de vingt ans sur la « prospective de la famille »3. Cette livraison, dirigée par les démographes Louis Roussel et Alain Parant, proposait, en 1991, quelques jalons sur les mutations récentes ainsi que sur les probabilités et possibilités d’évolutions de la famille.

Le certain, le probable et le possible vus de 1990

Distinguant le certain (les prévisions sûres), le probable (les orientations vraisemblables) et le possible (de simples hypothèses), Louis Roussel, reprenant à Tocqueville quelques-unes de ses hypothèses sur la société égalitaire et démocratique qui développerait des formes familiales plus étroites et moins soucieuses de la reproduction du passé, s’attachait d’abord à dessiner les « futuribles » (les futurs possibles) de la famille.
Les certitudes se limitaient aux impacts de l’allongement de l’espérance de vie sur le nombre de générations coexistantes. Le développement des relations intergénérationnelles et du nombre de familles à quatre générations simultanées s’est bien avéré, et même accentué avec l’apparition plus récente des familles penta-générationnelles. Les certitudes concernaient aussi la diminution du nombre de germains (frères et sœurs) et de cousins, due à la baisse de la natalité. En ces matières, les turbulences repérées depuis le milieu des années 1970 ce sont bien révélées être des changements durables. Les principaux constats de Roussel se vérifient aujourd’hui tout à fait, sinon peut-être son hypothèse d’une mobilité résidentielle accrue qui séparerait trop nettement oncles, tantes et cousins4.
Au-delà des inerties démographiques, les probables relevaient des comportements intra-familiaux marqués par une « désinstitutionnalisation » toujours plus prononcée de la famille. Celle-ci, plus qu’un socle de normes collectives devait devenir un lieu de contractualisation et d’échange, permettant des arrangements privés entre particuliers. Le sentiment amoureux, plus que la stabilité et le statut, devait progressivement prendre place comme principal fondement des unions. Le lien conjugal était appelé à devenir toujours plus révocable et précaire. L’égalité des sexes devait encore se renforcer avec la maîtrise toujours plus forte des femmes sur la fécondité, avec la progression de la bi-activité et avec la montée du niveau d’éducation.
Les « futuribles » de Roussel peuvent être validés aujourd’hui, mais avec quelques réserves. La divortialité a progressé, mais la fécondité ne s’est pas écroulée. Elle a même connu, à partir de la fin des années 1990, une forte reprise, qui n’est pas seulement conjoncturelle. En matière de fécondité la France se trouve même, depuis la fin des années 1990, en tête de l’Union européenne (en compétition pour la première place avec l’Irlande). La « mutation fondamentale » repérée par Roussel est bien celle du mariage. La famille « traditionnelle », hiérarchisée et organisée autour du père, est déstabilisée, de fait et de droit, par la montée du divorce, de l’union libre, de l’activité féminine et des naissances hors mariage. Plus que déstabilisée elle est particulièrement disputée avec les débats, controverses et conflits qui ont accompagné au printemps 2013 le projet de « mariage pour tous », ouvrant le mariage aux couples de même sexe. Cette institutionnalisation du mariage homosexuel était, il y a 20 ans, bien inenvisageable.
Roussel proposait alors trois principaux scénarios. Le premier est celui dans lequel, secoué par un « séisme sociétal », on assisterait à un retour, dicté par des impératifs de solidarité, à un certain conformisme familial. Le second repose sur une hypothèse cyclique - « à père hédoniste, fils puritain » - selon lequel à la vague de libéralisme et d’individualisme succéderait un retour des valeurs traditionnelles. Le troisième, dit de « stabilité », serait marqué par une surenchère dans les demandes et les désirs de parents qui ne seraient en réalité que des grands enfants qu’un Etat de plus en plus tutélaire (de par sa fonction de prestataire) tenterait de réguler.
Très critique à l’égard d’un XXème siècle qui court après le présent et dont les enfants sont de moins en moins distinguables de leurs parents, Roussel soulignait, en synthèse, une tendance « vers une famille plus floue, vers un pacte conjugal plus fragile, vers une socialisation plus difficile »5.

« Crises », évolutions et passages

Dans une deuxième contribution, la sociologue Evelyne Sullerot s’inquiétait de la « crise », de la « déstructuration » de la famille, en en retraçant l’histoire en Europe depuis la seconde guerre mondiale6. Elle distinguait trois actes. Le premier (1940-1964) est celui du baby-boom, d’une nuptialité dépassant tous les records, de la famille érigée en idéal collectif mais aussi de la reconstruction de pays dévastés. Le second (1964-1984) qui survient en pleine « Trente glorieuses » est au contraire celui de la « cassure », de l’effondrement de la fécondité et de la nuptialité, de la montée des divorces et de la diversification des formes d’union, de l’individualisme et de l’instabilité. Sullerot repère un troisième acte (depuis 1984) qui serait, selon l’auteur, marqué par un retour de la famille, les jeunes cherchant en quelque sorte à recréer ce qui leur a manqué.
Cette prévision (ce souhait ?) de Sullerot ne peut cependant être vérifiée. Au contraire même, dans la mesure où la célèbre sociologue de la famille, cofondatrice du planning familial, n’a fait depuis que s’insurger contre les « aventures législatives douteuses » qui ont, selon elle, renforcé ce qu’elle estime être l’éclatement de la famille. Elle considère que le relâchement des liens juridiques (en particulier avec l’institution du PACS – institution que Sullerot ne pouvait imaginer en 1990) accentue la fragilisation des liens affectifs7.
Dans sa contribution prospective elle mettait au jour un beau paradoxe du féminisme : « les féministes ont cherché l’émancipation dans l’activité professionnelle, la vie culturelle et la vie publique : paradoxalement, elles ont remporté leurs plus grands succès, et même le pouvoir, dans la sphère où elles ne la recherchaient guère : la famille ». Sullerot insistait alors sur le souci de lutter contre l’effacement des pères, rencontrant ainsi les diverses initiatives contemporaines visant à renforcer le rôle et la place des pères auprès des enfants. Aldo Naouri, s’appuyant sur ses observations de pédiatre, insistait lui aussi, dans sa contribution à Futuribles, sur le caractère indissoluble de l’attachement que porte l’enfant à sa mère. Il montrait combien, au contraire, était précaire la position des pères qui tendait à s’effacer devant l’Etat.
Henri Leridon faisait, lui, le point sur la diffusion des techniques de régulation des naissances, signalant qu’elles n’ont pas mécaniquement un impact sur la fécondité. Elles exercent cependant une influence sur les modes de constitution des familles, en réduisant le nombre de « mariages-réparations » et en permettant la vie en couples (mariés ou non), ceux-ci pouvant maîtriser le nombre et le moment des naissances. Leridon parlait de « nouvelle famille » pour désigner ces familles essentiellement structurées autour du couple, dont « les deux membres ont pu se choisir hors de toute contrainte, au moins apparente ». Il repérait, comme Roussel d’ailleurs, des « évolutions irréversibles à court ou moyen terme » : progression de l’activité féminine, baisse des naissances de rang trois, diffusion de l’union libre. Leridon s’inquiétait ensuite, en une période de grands débats éthiques, des méthodes de « procréation médicalement assistée » (PMA).
Les progrès thérapeutiques prometteurs liés aux avancées techniques, étaient déjà largement signalés comme présentant de redoutables dangers (eugénisme). A une époque décrite comme « suffisamment difficile », avec un « ensemble d’aspirations contradictoires ou concurrentes », Leridon concluait en souhaitant qu’on n’y ajoute pas « l’accès forcé à des libertés qui ne sont guère revendiquées, comme le choix systématique du sexe de l’enfant ou le recours à des procédures de procréation si artificielles que l’Etat risque d’y perdre son Droit, les parents leur légitimité, et les enfants… leurs parents ». Les débats actuels sont contemporains depuis plus de deux décennies…
Jacques Commaille, dans le dernier texte du dossier, rappelait que depuis les Lumières la régulation politique de la famille se trouve au cœur d’une tension entre individualisme et traditionalisme. Examinant les grandes tendances législatives des dernières décennies, il mettait en évidence une distinction toujours plus nette entre ordre social et ordre familial. Au début des années 1990 c’est, ainsi, « moins la préservation de l’institution familiale qui importe que la liberté et la protection des droits de l’individu ». La neutralité de l’Etat est allée croissante dans la détermination des comportements familiaux, avec un passage général du prescriptif au contrat, du façonnage des mœurs au simple alignement sur leurs évolutions8.
Commaille relevait que les politiques passent globalement d’une unité de compte et d’action qui était surtout la famille à des modèles où l’unité de compte et d’action devient l’individu. Cette place principale attribuée à l’individu n’enlève rien à l’Etat. Celui-ci, à travers la politique sociale et familiale, répond à une fonction de protection pour laquelle les demandes s’accroissent. Commaille notait ainsi un virage toujours plus marqué vers la « verticalisation » des systèmes de redistribution. Les ressources ne sont plus redistribuées pour compenser des charges familiales, mais pour compenser des inégalités sociales. Nombre de commentateurs y voient, encore aujourd’hui, le basculement, souvent critiquable à leurs yeux, d’une politique familiale à une politique sociale.
Les nouvelles frontières du public et du privé, liées à la primauté du modèle individualiste, allaient se trouver bouleversées par la promotion de l’égalité et de la liberté, tandis que les risques sociaux (familiaux et individuels) allaient appeler une intervention étatique de plus en plus étendue. Et Commaille de conclure en rappelant la « prédiction » d’Emile Durkheim suivant laquelle la « privatisation » de la famille s’accompagnera d’une présence toujours plus grande de l’Etat dans la vie de la famille.
De Tocqueville à aujourd’hui, en passant par Durkheim, la lecture rétropospective de ce numéro de Futuribles, rappelle d’abord qu’en matière familiale le droit, désormais, protège plus qu’il n’institue.
Au-delà des tendances lourdes qui ont pu être dégagées dans ce dossier, il convient aussi de signaler ce qui n’a pu être prévu, peut-être tout simplement en raison du caractère imprévisible de certaines décisions et évolutions politiques. On pense, bien entendu, au renouveau démographique du tournant du siècle, au vote du PACS, aux polémiques autour du mariage pour tous, à l’intégration par la gauche de la famille (comme de la sécurité) en tant que thème de société, au renouveau des débats sur l’autorité parentale. On pourrait allonger la liste, mais il faut bien préciser qu’il ne s’agit ni d’erreurs ni d’oublis. La prospective n’est pas une science exacte. Et s’il elle peut discerner des inerties et des virages, si elle peut saisir des signaux faibles, il est bien malhonnête de lui reprocher de n’avoir pas tout prévu.

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