Résumé En partant de l’observation de quatre situations de promotion d’un commerce équitable local, l’article décrit les opérations concrètes par lesquelles





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III. Des associations contrariées par l’autonomie du commerce équitable et des circuits courts

1. Deux démarches qui ne renvoient pas aux mêmes projets de développement


Un vecteur important de l’association entre commerce équitable et circuits courts consiste dans la mise en équivalence, en dépit de niveaux de développement inégaux, de la situation également dramatique des producteurs marginalisés des pays du Sud et du Nord. Or, cette connexion est peu en phase avec le ressenti de beaucoup de militants du commerce équitable, particulièrement d’Artisans du Monde, et de la plupart des agriculteurs engagés en circuits courts. Même s’ils connaissent les difficultés de nombre d’agriculteurs de nos régions, même s’ils comprennent les raisonnements qui concluent à la convergence entre commerce équitable et circuits courts, il existe à leurs yeux une trop grande différence entre le niveau de développement des pays du Nord et du Sud pour complètement penser l’équivalence entre commerce équitable et circuits courts. Ainsi, les agriculteurs que j’ai rencontrés étaient généralement peu à l’aise avec l’idée qu’on qualifie leur vente directe de « commerce équitable », d’autant qu’une bonne partie d’entre eux ne se sentaient pas en situation de précarité. De même, un militant d’Artisans du Monde Voiron à qui j’avançais que de nombreux agriculteurs français ne touchent pas plus que le RMI me retournait ainsi : « Oui bien sur, ils sont RMIstes, ils touchent quand même quelque chose. Au sud, ils touchent quoi ? Non c’est sans comparaison. » (M., entretien, 15 mars 2007)

Cette façon de juger incomparables les situations du Sud et du Nord fait que les projets de développement du commerce équitable et des circuits courts sont aussi vécus de façons distinctes. Les agriculteurs que j’ai rencontrés, lorsqu’ils parlent des produits du commerce équitable qu’ils proposent en plus des leurs dans leurs points de vente, disent ainsi vouloir « aider » ou « rendre service » aux producteurs du Tiers-Monde, traduisant le sentiment d’une relation non-égalitaire, plus tournées vers le caritatif que vers le commercial. D’ailleurs, même si les militants du commerce équitable définissent leur action en opposition aux logiques de charité (Le Velly, 2006), le constat a été fréquemment effectué que ces logiques persistent tout de même dans le rapport qu’ils entretiennent avec les « petits producteurs du Sud » dont ils idéalisent même parfois la pauvreté (Lemay, 2006). A l’inverse, les circuits courts vont être défendus, notamment en milieu rural, non pas comme une façon de soutenir les producteurs, mais de rouvrir des commerces de proximité, de créer de la valeur ajoutée sur place, d’embaucher ou d’installer des jeunes de la région, etc. Le consommateur des circuits courts n’est alors pas pensé comme effectuant une bonne action en faveur de producteurs défavorisés au loin, mais comme agissant en faveur d’un développement local dont au final il bénéficie.

Dans ce dernier cas, la démarche poursuivie par les circuits courts correspond bien au projet d’une « économie morale », au sens précis où l’entendait Edward Thompson (1993), c’est à dire une économie où les échanges commerciaux ne lèseraient pas les participants de l’échange et ne nuiraient pas à la survie ou au développement de la communauté à laquelle ils appartiennent. Mike Goodman (2004) a particulièrement bien décrit comment ces valeurs d’économie morale peuvent être présentes dans les circuits du commerce équitable. Par la transmission d’informations sur l’histoire des groupements de producteurs, la reprise de leurs témoignages, l’affichage de leurs photos ou l’organisation de leur visite, les promoteurs du commerce équitable essaient de générer un sentiment de communauté d’appartenance entre producteurs du Sud et consommateurs du Nord. Pour autant, le travail de comparaison effectué dans les paragraphes précédents suggère qu’un tel sentiment est plus artificiel dans le cadre du commerce équitable et plus immédiat dans un contexte où producteurs et consommateurs partagent effectivement une appartenance communautaire.

2. Deux mondes qui ne partagent pas les mêmes enjeux et se connaissent mal


La section précédente montre que les démarches du commerce équitable et des circuits courts ne sont pas vraiment pensées comme relevant d’une même logique, mais une telle référence ne suffit pas à expliquer les difficultés de l’action collective (Mathieu, 2002). En inscrivant mon analyse dans le constat classique d’une différenciation de l’espace social en sous-ensembles relativement autonomes, structurés autour de rapports d’interdépendance et d’enjeux spécifiques (Bourdieu, 1984), je vais maintenant souligner la distance existant entre le monde du commerce équitable et celui des circuits courts.

Dans cette perspective, les difficultés de collaborations peuvent être expliquées par des priorités différentes, associées à des socialisations militantes différentes. Les situations de concurrence entre produits locaux et produits issus du commerce équitable sont à cet égard révélatrices. Ainsi, pour les promoteurs des circuits courts, l’importation même équitable de produits pouvant être achetés localement sera plutôt considérée avec suspicion, d’autant qu’elle apparaît comme écologiquement contestable. Cette position est compréhensible pour les militants du commerce équitable, mais ils n’iraient généralement pas jusqu’à exclure le miel du Chiapas ou les confitures du Laos de leurs propres boutiques, même s’ils y vendent aussi des produits locaux.

De même, il faut expliquer que lorsque la FADM, Breizh Ha Reizh ou Minga promeuvent l’établissement d’un commerce équitable Nord-Nord, ils contestent dans le même mouvement la stratégie de Max Havelaar France de commercialisation en grandes surfaces. Les deux controverses sont liées. Dès lors que les travailleurs marginalisés du Nord sont pensés comme bénéficiaires du commerce équitable, le sort des employés et des fournisseurs de la grande distribution ne peut être ignoré et la stratégie de vente en grandes surfaces est « incohérente », « hypocrite » ou « contradictoire », pour reprendre des termes qui ont accompagné les discussions préalables à la rédaction du Projet associatif d’Artisans du Monde. La promotion du commerce équitable Nord-Nord peut alors être analysée comme une stratégie visant à imposer une nouvelle définition des enjeux du monde du commerce équitable, pour contester le leadership symbolique de son acteur dominant et peut-être en retirer un gain financier, puisque toutes ces organisations sont aussi en concurrence pour capter les financements liés à la promotion « du » commerce équitable.4

Ce rapport à Max Havelaar est essentiel pour tout acteur du commerce équitable, mais, transposé dans le monde des circuits courts, il fait beaucoup moins sens. Du fait de leur absence de fréquentation durable du monde du commerce équitable, les acteurs des circuits courts ne savent pas forcément comment se positionner face aux arguments contradictoires qu’ils entendent de part et d’autre au sujet de la vente en grande distribution des produits du commerce équitable. Surtout, beaucoup d’entre eux ne souhaitent pas prendre parti parce qu’ils n’ont pas d’intérêt pour le faire (Bourdieu, 1994). Aussi bien les salariés des CIVAM de Bretagne qui avaient participé aux réunions organisées par Ingalan en vue de la rédaction d’une « Charte du commerce équitable en Bretagne » que les responsables de la Confédération paysanne qui avaient initialement soutenu l’appel « Pour un commerce équitable partout ! » m’ont expliqué qu’ils avaient cessé de s’y impliquer dès lors qu’ils avaient eu l’impression que ces projets visaient autant à contester l’action de Max Havelaar que de soutenir les agriculteurs locaux ou l’agriculture paysanne. Ce point est également parfaitement exprimé dans le témoignage d’un agriculteur de la région rennaise, membre d’un magasin fermier et administrateur de la Fédération des CIVAM de Bretagne :

« On voudrait nous impliquer dans une bagarre pour laquelle on n’est au courant de rien. En allant au colloque organisé par Breizh Ha Reizh, je me suis rendu compte que les gens se bagarraient, parce que certains revendiquaient le Nord-Sud et que d’autres disaient "non, non c’est le Nord-Nord" et traitaient les premiers de néo-colonialistes… (...) Finalement on s’est dit que ça serait bien de faire un rayon de commerce équitable dans notre magasin et c’est là que les ennuis ont commencé. Parce qu’on a commencé à se poser des questions. On se rend compte que c’est la foire d’empoigne dans le système. (...) D’une réunion à l’autre, il nous vient des informations différentes. On ne sait plus du tout. Des fois, on se demande pourquoi on s’ennuie avec ça. » (J., entretien, 6 mars 2006)

L’existence de deux mondes sociaux relativement distincts implique enfin, même si cela n’est pas systématique (Gateau, 2007), que la plupart des acteurs se connaissent mal et ne se font pas forcément confiance. Les agriculteurs engagés en vente directe, intéressés par la vente de produits du commerce équitable, sont ainsi souvent désemparés devant la multiplication des marques et labels. Symétriquement, si l’agriculture biologique évoque généralement des connotations positives aux acteurs du commerce équitable, que penser de l’agriculture durable, de l’agriculture raisonnée, de l’agriculture paysanne ou de l’agriculture fermière ? Dans le magasin Soli’gren, les bénévoles d’Artisans du Monde vendent des produits, provenant d’agriculteurs membres de l’ADAYG (Association pour le Développement de l’Agriculture dans l’Y Grenoblois), une organisation de promotion des circuits courts. Mais, outre cette origine géographique, ils n’en connaissent pas grand chose. La charte de l’ADAYG est certes disponible dans le magasin, mais son contenu demeure obscur pour une personne extérieure au monde agricole. Cela contribue à la faible motivation des militants d’Artisans du Monde à mettre en valeur les produits locaux et à expliquer aux clients la démarche Nord-Nord du magasin.

La méconnaissance peut même se coupler avec de la méfiance. Lorsque la Halte fermière a ouvert ses portes à Voiron, une partie des producteurs locaux adhérents étaient hostiles aux permanences des militants d’Artisans du Monde dans la boutique et leur ont régulièrement manifesté qu’ils « n’étaient pas du même monde ». Ils leur reprochaient notamment leur totale ignorance de la vie agricole, ignorance qui pouvait effectivement transparaître lorsque certains d’entre eux critiquaient le manque de régularité des approvisionnements sans avoir conscience des rythmes imposés par la production fermière. De même, il n’a jamais été possible de relayer à la Halte fermière les campagnes de plaidoyer menées par la FADM, notamment celles mettant en cause les politiques agricoles et commerciales européennes. Il faut dire que les raccourcis de certains slogans comme « Exportation de poulets. L’Europe plume l’Afrique » auraient pu laisser entendre que l’ensemble des agriculteurs européens s’enrichit aux dépens des paysans africains.
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