Projet d’un établissement de Trappistes en Amérique





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Entre temps, c'est-à-dire, dans le courant de février, il écrivit à Münster et à Paderborn, pour qu’on lui envoyât les sujets désignés [7] de concert avec le Père Abbé. Peu de temps après, quatre religieux prêtres, six frères convers et huit élèves nous arrivèrent. La ville d’Amsterdam acheva de compléter le nombre de quarante.

Quelque porté que je sois à prendre la défense du Père Urbain dans toutes les circonstances, j’avoue que je ne puis rien en sa faveur dans celle-ci, c’est-à-dire sur ce qui concerne le choix de ses sujets. Ce choix me paraît si mauvais que je ne crains pas de dire qu’il a été en majeure partie la cause de son mauvais succès. Ces religieux, d’ailleurs pleins de mérite et d’une vertu prouvée, étaient trop âgés et en trop petit nombre. Les élèves, au contraire, étaient trop nombreux et la plupart reçus à peu près sans examen, sur la recommandation empressée de quelques bonnes femmes auxquelles on avait quelques obligations. Le frère du tiers-ordre sur lequel il comptait pour la conduite de ces élèves (Raphaël) n’avait d’autres qualités que celle du déguisement et d’autre mérite que de savoir le latin, car il n’était rien moins que vertueux. Certes, savoir le latin, ce n’est pas peu pour l’enseigner aux élèves, et celui qui le secondait ne valait pas mieux. Le Père Urbain qui les croyait bons et très utiles, leur donnait toute sa confiance, leur parlant comme à des hommes raisonnables, quoiqu’ils ne fussent que des enfants. Le premier avait à peine 22 ans et l’autre 18 ou 19. Aussi en abusèrent-ils en toutes manières. En outre, ces élèves reçus à Amsterdam plus ou moins jeunes, étaient corrompus pour la plupart, cette ville étant très débordée, ils avait plus ou moins participé à sa corruption ; il y en avait deux ou trois qui l’étaient au plus haut degré et il n’en fallait pas davantage pour infecter tout, ce qui arriva, comme je le marquerai plus tard, à l’arrivée d’un jeune homme qui sut mettre tout en jeu.

Tandis que le Père Urbain s’occupait de l’emballage de nos effets, pour les transporter au navire, le Rév. Père Abbé parut (c’était le 20 mai). Il ne put s’empêcher de témoigner sa surprise en voyant tant de nouveaux visages, tant de jeunes gens qu’il ne connaissait pas. Le Père Urbain lui rendit compte de ces nouvelles admissions et le Père Abbé finit par les approuver. Il approuva aussi ce qu’il se proposait de faire dans tous les cas et loua le bon ordre qu’il remarquait dans ses divers arrangements, etc. Il resta environ 8 jours à Amsterdam, vint trois ou quatre fois à la maison, il n’y mangea pas.

Avant de partir, il voulut passer un écrit par lequel il instituait le Père Urbain supérieur de cette colonie. L’expédition en [8] fut très longue. Plusieurs élèves l’entreprirent les uns après les autres sans qu’aucun pût réussir. Cette misérable pièce fut commencée plus de dix fois, ou l’écriture n’était pas régulière, ou il y avait des ratures, ou des mots omis, ou des contresens, ou des taches d’huile ou d’encre, etc. Ils perdirent beaucoup de temps et de papier. Ils se fâchaient, brisaient leurs plumes et finalement renonçaient à ce travail. Cependant le Père Abbé désirait qu’elle fût bien faite. Il m’appela, j’étais à la cuisine (nous faisions la cuisine chacun notre tour) et m’ordonna de la faire. Il la trouva à son gré. Après l’avoir signée et approuvée, la cacheta et la remit au Père Urbain8.

Le Père Abbé quitta Amsterdam dans la veille de notre départ. Nos effets étaient presque tous rendus au magasin le plus près du navire et pour avoir écrit la pièce ci-dessus, on me donna comme pénitence de les marquer tous dans l’après-midi, j’eus beaucoup à faire, car il y en avait prodigieusement, on les transportait au navire au fur et à mesure.

Le lendemain, 29 mai 1803 sur le soir, on mit à la voile, on marcha doucement toute la nuit et le 30 au matin, on mouilla à Texel pour y faire quelques provisions et donner la sépulture à un passager qui mourut quelques heures après le départ d’Amsterdam, après quoi on leva l’ancre pour entrer en pleine mer.

Je serai trop long s’il me fallait rapporter toutes les particularités de notre laborieux et pénible voyage. Notre vaisseau était américain à trois mâts, il y avait trop de monde pour y être commodément : cent soixante passagers de toute nation, sans compter l’équipage. L’appartement que nous occupions était sous la chambre du capitaine, séparé des autres passagers par une cloison, mais nous étions trop serrés, ce qui occasionna une malpropreté dégoûtante. En un mot nous eûmes beaucoup à souffrir pendant la traversée, en toute manière et surtout par l’imprévoyance du capitaine qui n’ayant pas fait des provisions suffisantes, la disette se fit sentir aux deux tiers du voyage et il nous ôta celles que nous avions apportées pour notre usage particulier. En conséquence nous fûmes réduits comme les autres à la ration la plus exiguë, jusqu’au port.

Nous arrivâmes à Baltimore le 4 septembre, après 3 mois et 6 jours de navigation. Le capitaine, homme dur et violent, fut cassé quelques jours après.

[9] Aussitôt qu’on eut jeté l’ancre, vers midi, le Père Urbain descendit à terre. Muni de quelques lettres de recommandation que le Père Abbé lui avait données, entre autres pour M. Nagot9, supérieur du Collège de Sainte-Marie qu’il connaissait particulièrement, il alla s’y présenter et y fut accueilli avec le plus vif empressement. M. Dubourg, actuellement évêque de Montauban10, était alors préfet des études, M. Flaget11, évêque du Kentucky, M. David12 son coadjuteur, M. Babade13 et autres faisaient diverses classes. Le collège était fort nombreux, environ 500 élèves de tous pays. Ces Messieurs se joignirent à M. Nagot, prirent unanimement à ce qui nous regardait l’intérêt le plus marqué et offrirent au Père Urbain tous les services qui étaient en leur pouvoir. Ils l’engagèrent donc à nous amener tous chez eux, sans en excepter un seul, lui disant avec la plus grande bonté qu’il y avait de la place et des lits pour tous et qu’ensuite ils se chargeraient du reste, qu’il fallait se reposer un peu après un si long voyage et de si grandes fatigues, etc. Il s’entretint environ deux heures avec ces Messieurs.

Pendant ce temps-là, nous étions au navire à l’attendre avec impatience et en proie à tout ce que la faim et la soif ont de plus cruel, car depuis trois semaines les passagers avaient été réduits à 2 onces et demie de biscuit par jour. Il était grand temps qu’on arrivât, puisqu’il ne restait à bord de quoi faire la plus légère ration. C’était une espèce de rage. Les matelots, que le capitaine avait envoyés nous chercher des vivres n’arrivaient point. Ils arrivèrent pourtant avec un bœuf entier gros et gras qu’on dépeça avec une sorte de fureur, pour le mettre au plus vite à la chaudière, ce qui nous calma un peu, dans l’espérance que bientôt nous allions en avoir chacun un morceau, mais il régnait sur tout le navire une agitation difficile à rendre, nous étions tantôt sur le pont, tantôt dans l’entrepont, sans cesse nous ne faisions que monter et descendre, comme les oiseaux qui ne pouvant sortir de leur cage, sautent continuellement d’un bâton à l’autre, jusqu’à ce qu’ils voient une issue. D’un autre côté, la vue charmante des sites pittoresques qui nous environnaient et celle de la ville, excitait violemment en nous le désir de mettre au plus tôt pied à terre. Une minute nous paraissait un quart d’heure. D’autre part, le bon ou mauvais succès de la démarche du Père Urbain nous inquiétait en quelque sorte plus que tout le reste, notre sort prochain en dépendait. Son absence nous paraissait d’une longueur extrême, sans cesse nous portions notre regard à l’endroit où il avait débarqué. Enfin vers 5 heures, nous l’aperçûmes de très loin, dans une chaloupe venir à nous [10] en grande hâte, nous ne regardions plus que lui seul, tout autre objet nous était étranger. Dès que nous pûmes distinguer ses traits, nous jugeâmes par le contentement qui paraissait sur son visage, qu’il avait réussi, ce qui nous donna un commencement de joie. Nous nous réunîmes autour de l’échelle pour avoir le plaisir de le voir monter et nous ayant aperçus à quelque distance, il battit des mains en nous criant avec gaieté : « Courage, mes amis, bon courage, j’ai de bonnes nouvelles. Demain nous sortirons ! Demain nous sortirons ! » Ayant monté sur le navire avec beaucoup de légèreté, il nous rassembla et nous raconta le bon accueil qui lui avait été fait au Collège Sainte-Marie par les Sulpiciens et les bonnes dispositions de ces Messieurs à notre égard, etc. Notre joie fut si grande que nous oubliâmes la faim qui nous dévorait et que nous attendions avec beaucoup de patience le moment de la ration. Les autres passagers se tinrent constamment auprès de la chaudière, trépignant avec une sorte de rage, car la viande ne cuisait pas assez vite à leur gré, ils la mangeaient des yeux, mais nous, nous restâmes tranquillement dans notre appartement jusqu’au moment de la distribution, qui ne tarda pas. On distribua enfin à chacun sa ration de biscuit et de viande qui avait à peine eu le temps de cuire, on se jeta dessus avec une avidité honteuse et on en mangea avec excès, je m’abstiens d’écrire les résultats dégoûtants qui en furent les suites le lendemain matin. De notre côté, il n’y eut rien ou peu de chose, le Père Urbain nous avait recommandé la sobriété, surtout après un jeûne si prolongé.

Le même jour, 5 septembre, un médecin vint vers midi nous passer en revue, il nous trouva tous sains, et il nous fut permis de débarquer quand nous voudrions. Nous nous occupâmes à l’instant de sortir nos effets et dès le soir, nous descendîmes à terre.

Quelle joie, quel plaisir de sortir d’une prison où nous avions tant souffert et de marcher sur un sol nouveau qui nous avait paru si enchanteur ! C’est inexprimable. Bien maigres, sans doute et bien épuisés, mais sains et contents.

Nous marchâmes assez longtemps dans l’intérieur de la ville au clair de la lune, avant d’arriver au Collège de Sainte-Marie situé à l’autre extrémité. Le Père Urbain était à notre tête, allant de pied ferme comme un vaillant capitaine. Il faisait très chaud et quand nous arrivâmes, ces Messieurs étaient dans la cour près de la maison, assis sur des bancs à converser ensemble. Aussitôt qu’ils nous aperçurent, ils vinrent à notre rencontre. M. Nagot vénérable octogénaire, allait le premier, d’un pas très assuré, nous tendant les bras de la [11] manière la plus affectueuse et nous adressant les paroles les plus aimables. Il voulut nous embrasser tous les uns après les autres. Il parlait toujours et en même temps, on voyait couler sur ses joues des larmes de joie. La contenance des autres Messieurs était aussi parfaitement d’accord avec ce que disait et faisait M. Nagot. Le Père Urbain attendri répondit le mieux qu’il put à un si noble et si généreux accueil, mais dans cette circonstance, l’action valait mieux que l’expression. Les religieux de leur côté témoignèrent aussi combien ils étaient sensibles. Le Père Basile ne put s’empêcher de parler à son tour et en peu de mots, il exprima ses sentiments avec une dignité bien en harmonie avec ce propos et cet extérieur grave qui le rendaient si respectable. Il était grand de taille, ayant une physionomie distinguée et assez en rapport pour la ressemblance avec mon frère Richard ; chanoine de Cambrai lorsque la Révolution éclata, il émigra en Allemagne, devint bibliothécaire chez quelque Éminence ou chez quelque Grandeur, de là il se retira à Darfeld et y fit profession. Il était visible que cet homme avait reçu une excellente éducation, simplement, noblement, clairement, mais ne se permettant jamais de dire plus qu’il ne fallait. Les trois autres avaient aussi un extérieur de dignité propre à chacun d’eux qui, joint à leur mérite, les rendait fort respectables, ils avaient tous reçu une bonne éducation. Le Père Robert avait été bon curé dans le diocèse d’Amiens, le Père Dominique, Chartreux pendant vingt ans et le Père Maurice, Picpus, de l’Ordre de Saint-François, tous bien instruits. Trois de nos frères convers avaient aussi l’air de quelque chose. Mais la jeunesse en général n’avait rien en sa faveur, rien d’intéressant. Sans doute que ces Messieurs ne manquèrent pas de discerner avec beaucoup de justesse le mérite de chacun et le contraste qui existait entre les religieux et les élèves était trop frappant, ils durent s’en apercevoir en un clin d’œil.

On nous fit entrer dans une grande salle et on parla de nous servir à souper. Le Père Urbain représenta qu’il n’y avait pas longtemps que nous avions dîné et qu’une légère collation serait suffisante. Ces Messieurs s’entretenaient avec les religieux pendant que les Négresses disposaient les tables. Quand tout fut près, on collationna, on assista aux exercices de piété de la maison qui terminent la journée et on nous conduisit au dortoir qu’on nous avait préparé.

Mais une chose qui arriva, lorsque nous nous rendions au [12] Collège Sainte-Marie et qui affligea vivement le Père Urbain, fut la fuite de trois de ses sujets qui nous quittèrent sans dire mot, par une ingratitude qui n’a pas de nom. Voici comment. Peu de jours avant notre départ d’Amsterdam, deux individus de 30 à 40 ans se présentèrent et demandèrent à être admis parmi nous, disant qu’ils voulaient se faire religieux. L’un était boulanger et l’autre armurier. Le Père Urbain les crut sur leur parole et les reçut, mais ils n’avaient d’autre dessein que de passer en Amérique sans qu’il leur en coûtât et surent profiter à notre préjudice d’une occasion qui leur paraissait favorable. Ce n’est pas tout, c’est qu’ils entraînèrent avec eux le frère du tiers-ordre sur lequel il se reposait pour la conduite de ses élèves et auquel il avait donné toute sa confiance.

Nous demeurâmes quinze jours, quelques-uns trois semaines et d’autres un mois dans cette maison, toujours traités avec toutes sortes d’égards et de bienveillance. Nous prenions nos repas avec les élèves, mêlés et confondus parmi eux, de manière que notre présence était peu sensible sur un si grand nombre.

Pendant ce temps-là, le Père Urbain concertait avec ces Messieurs sur ce qui le regardait et sur ce qu’il y avait de mieux à faire. Les religieux retirés à leurs chambres paraissaient morts à tout cela comme ils étaient morts à eux-mêmes, ne s’en occupaient pas. Ils conversaient cependant de temps en temps avec ces Messieurs et il est probable qu’ils s’entrevoyaient, mais comme leurs chambres étaient séparées de l’appartement que nous occupions, je n’étais pas à même de voir ce qui se passait, nous ne voyions les religieux qu’aux repas seulement.

Le Père Urbain faisait aussi de fréquentes sorties en ville, il fut d’abord se présenter à l’évêque14 avec les religieux, ensuite il allait chez les ecclésiastiques, prenait des informations, cherchait à se faire des connaissances et parmi celles qu’il fit, M. Moranvillers, curé de La Pointe, paroisse de la ville, fut celui auquel il s’attacha d’une manière toute particulière. Cet ecclésiastique était d’Amiens et avait passé en Amérique lors de la Révolution ; jeune alors, il apprit aisément l’anglais et fut bientôt en état de se rendre utile. La paroisse de La Pointe lui fut assignée. Doué d’un zèle à tout épreuve, d’un caractère aimable et d’une piété d’ange avec un grand fond d’instruction, il s’attira l’estime, l’affection et la vénération de ses paroissiens [13] à un si haut degré qu’il avait sur eux un ascendant irrésistible, de manière que tout ce qu’il leur proposait était accepté sur le champ. Ce qui ne servit pas peu à Père Urbain, comme j’aurai occasion de le remarquer. M. Moranvillers n’était pas seulement connu que dans sa paroisse, mais il l’était par toute la ville et au-delà, partout on parlait en bien de M. Moranvillers.

Dès les premiers jours de notre arrivée à Baltimore, on fit plusieurs offres au Père Urbain, entre autres une terre considérable vers les sources du fleuve Susquehanna, dans les États de New-York, mais avant de nous y conduire, il était nécessaire qu’il la vît, afin de juger si elle pouvait convenir. Elle était un peu éloignée, cette démarche exigeait du temps et l’hiver approchait. Il songea donc à nous chercher une demeure provisoire pour nous y envoyer au plus tôt, afin de n’être que le moins possible à charge à Messieurs les Sulpiciens qui nous avaient reçus avec tant de bonté. Il leur en parla et ces Messieurs, toujours généreux et obligeants, lui répondirent qu’il ne fallait pas tant se presser, mais songer plutôt à nous donner le temps de nous reposer après un si long et si pénible voyage et de réparer nos forces. « Ne vous inquiétez pas, mon Révérend Père, lui dirent-ils, nous vous trouverons quelque chose, attendez un peu, vous ne nous êtes point à charge ». Et ces Messieurs lui disaient les choses les plus flatteuses, etc.

Quelques jours après, comme le Père Urbain touchait de nouveau cette corde, dans la crainte d’abuser de leur extrême bonté : « Allons, mon Révérend Père, je vois bien que vous voulez absolument nous quitter, dit M. Nagot et je ne veux point trop vous contrarier. Il faut aller à Conewago ». C’était une plantation à 50 milles de Baltimore et à une lieue de l’église catholique de Conewago, qu’un nommé M. Haran à qui elle appartenait, n’habitait pas. Cette plantation (Pigeon-Hill) située entre les deux petites villes d’Hanovre et d’Hebestown à une petite lieue de distance de l’une et de l’autre, était fort agréable, il y avait une jolie maison assez grande pour nous contenir tous. Monsieur Haran était en France et ne devait revenir que dans trois ans. « Vous pouvez l’habiter provisoirement, tout le temps de son absence, nous dirent ces Messieurs, c’est notre ami, il est très pieux et il n’en sera pas fâché. » Le Père Urbain qui avait besoin de temps pour aller ça et là voir où il pourrait se fixer, l’accepta très volontiers, y fit dès lors charroyer tous nos effets par des planteurs qui viennent chargés à Baltimore et qui s’en retournent vides et nous les fit accompagner les uns après [14] les autres, deux ou trois à la fois, de manière que peu à peu la maison se remplît. Nous y trouvâmes quelques provisions, du moins les plus indispensables, comme farine, maïs, fruits, légumes secs, etc. On y avait pourvu. Les premiers arrivés furent les plus embarrassés, mais cet embarras n’est que l’affaire d’un moment. Ils surent comment recevoir les autres. Si d’abord quatre ont pu se mettre à table, deux autres le lendemain peuvent se mettre à côté d’eux sans beaucoup gêner, ensuite deux ou trois autres et ainsi du reste, jusqu’à réunion entière et complète. Outre les petites provisions, les bois nous offraient beaucoup de fruits sauvages dont nos frères convers savaient tirer bon parti, entre autres les châtaignes dont ils nous faisaient d’excellentes portions. La plantation avait aussi quelques fruits, assez pour notre consommation et bientôt nous nous trouvâmes dans une sorte d’abondance. Cependant dans les commencements on était parcimonieux à l’extrême, on craignait toujours de manquer, accoutumés à cette économie mesquine de l’Europe, les distributions se faisaient avec poids et mesure. Un jour un ecclésiastique de Conewago étant venu nous voir sur le soir lorsque le cellérier distribuait le pain pour le souper, ne put s’empêcher de lui marquer son étonnement de ce qu’il en donnait si peu. « Oh, Monsieur, lui dit le cellérier, ce pain est excellent, il est substantiel, il n’en faut pas donner trop. » - « Oh, mon Révérend Père, lui répliqua l’ecclésiastique, vous reviendrez de cela, ce n’est pas ici comme en Europe, on ne connaît ici ni les poids ni les mesures. » On fut par suite moins parcimonieux et on finit pas prodiguer. Je ne saurais bien rendre compte comment était produite cette abondance, je ne m’en occupais guère. Elle n’était certainement pas le résultat de notre industrie et de notre travail, tout le temps que nous demeurâmes sur cette plantation, environ deux ans. Le Père Basile était prieur et donnait des leçons de latin à quelques élèves ; le Père Robert était cellérier ; le Père Dominique15, vestiaire ; le Père Maurice crachait le sang, et indépendamment de tout cela, aucun d’eux n’était accoutumé à cultiver la terre, ayant passé la plus grande partie de leur vie à cultiver les lettres. Les six frères convers avaient aussi chacun leur emploi, le cuisinier, le jardinier, le buandier ; la boulangerie exigeait souvent le travail du quatrième, le cinquième cordonnier, qui était vieux, se tenait à sa boutique ; le sixième, le frère Euthime qui est ici, a toujours été ce qu’il est. On peut juger par ce petit exposé que le travail des champs se réduisait à bien peu de chose, pour ne pas dire à zéro. On cultivait pourtant un [15] petit carré de maïs et un très petit champ de pommes de terre, outre le jardin. Le Père Urbain faisait donc des quêtes et puis M. Moranvillers était là.

Les élèves ne faisaient rien, absolument rien, puisque sous le prétexte de l’étude, ils ne travaillaient pas au-dehors et que devant étudier, ils n’étudiaient que peu ou pas. Qu’eussent-ils fait aux champs ? Plusieurs étaient trop jeunes, en conséquence trop faibles, les autres plus âgés, nés à la ville, ne savaient ce que c’était de travailler aux champs. D’ailleurs le Père Urbain ne les avait pas amenés pour cultiver la terre. Son but était d’en faire des prêtres et il n’en fit que des paresseux, des gourmands, des libertins et en un mot, de mauvais sujets qui contribuèrent plus que tout le reste à faire manquer son établissement. Il était toujours absent, soit pour voir des terres qu’on lui offrait de tous côtés, soit pour faire des quêtes pour subvenir aux besoins de sa communauté et les élèves, à la faveur de son absence, vivaient dans une sorte de dérèglement qui de jour en jour ne faisait que se fortifier et s’accroître.

Ces élèves étaient extrêmement à charge au Père Basile qui s’apercevait de leur inconduite, quoiqu’ils prissent bien des précautions pour la dérober à sa connaissance. Quand le Père Urbain était de retour, il lui faisait ses observations, mais tout fut inutile et persévéra à les laisser sous la conduite d’un jeune drôle de 24 ans qu’il croyait bon, mais qui n’était rien moins que grossier, ignorant, vicieux et qui n’avait d’autre mérite que l’art de bien se cacher et de paraître tout autre qu’il n’était en effet. Si le Père Basile avait l’air de vouloir se mêler de son affaire en certains cas, tout de suite, son petit orgueil lui suggérait des moyens de défense si hardis, que le pauvre Père, à la fin, se vit obligé de renoncer à lui faire la moindre observation et d’abandonner tout entre les mains du bon Dieu. Le mal empirait toujours, il n’y avait d’autre frein qu’une certaine attention ou vigilance de leur part, afin qu’il n’éclatât pas.

Le Père Urbain s’apercevait pourtant bien que les choses n’étaient pas en bon ordre. Il avait pensé plusieurs fois mettre le Père Basile à la tête des élèves qui commençaient à l’inquiéter, mais le Père Basie ignorait la langue, ce qui était incompatible aussi avec ses habitudes religieuses. Il espérait pour l’avenir et laissa les choses dans le même état, tâchant lorsqu’il était à la maison, d’y porter remède, autant que possible, en attendant que le Père Abbé à qui il avait écrit, lui envoyât quelques sujets capables de les conduire : il était question d’un certain frère Dosithée, prêtre et d’un frère Abel, qui ne vinrent pas.

[16] En attendant, le Père Urbain recevait ou amenait de temps en temps de nouveaux élèves et en cela, je crois qu’il avait tort. Il nous en amena un, entre autre, français de nation qui infecta en deux manières : il avait la gale, il la communiqua ; ses mœurs étaient extraordinairement mauvaises et il causa d’autant de ravages qu’il était plaisant et d’un caractère enjoué. Avant son arrivée, on n’aurait pas osé se lever la nuit et aller faire trois ou quatre ensemble de petites conversations au-dehors, encore si l’on se fût contenté de cela seulement. Il y avait à Hebestown... peut-être allait-on de ce côté-là, sans qu’il y parût. J’en ai eu vent et c’est tout ce que je peux dire.

A la suite de tout cela, ils devinrent épileptiques, du moins le plus grand nombre, grinçant des dents plusieurs fois par jour et écumant comme des possédés. Ce hideux spectacle dura environ cinq ou six mois. Le Père Urbain tomba lui-même sérieusement malade (fièvre), nous croyions le perdre, il se rétablit pourtant et se remit à voyager.

Il prit le temps d’aller voir la terre du Susquehanna dont j’ai parlé et qui lui avait été offerte en arrivant. Il prit avec lui un frère convers, ils la trouvèrent très belle et très bonne, mais ils rencontrèrent des obstacles qui en partie leur parurent difficiles à vaincre sous le rapport des communications : 1°- le fleuve Susquehanna qui tombe à Baltimore dans la Baie de Chesapeake ne les favorise en aucune manière, étant obstrué de distance en distance par des rochers qui le barrent dans toute sa largeur et qui en rendent la navigation impraticable ; 2°- l’éloignement de cette [terre] dans un pays peu habité ; 3°- le défaut de bras et surtout l’embarras des élèves. Le second de ces trois obstacles n’était pas invincible, mais il le devenait avec les deux autres, de manière que quelque inclination qu’il eût pour cette terre, il fut obligé d’y renoncer et de porter ses vues ailleurs.

Mais une réflexion triste qu’on ne peut éloigner, c’est lorsqu’on pense que ces jeunes gens dont la conduite générale était si mauvaise, vivaient en partie d’aumônes et du produit des quêtes que le Père Urbain faisait avec tant de peine dans les villes de Baltimore, de New-York et de Philadelphie. C’est un grand ridicule en Amérique que la [17] quête où chacun vit de son travail et de son industrie. Sans doute, partout, il faut travailler ou mendier, mais en Amérique, il faut ou travailler ou s’en aller, parce que celui qui mendie est méprisé ou pour mieux dire, est regardé comme un être extraordinaire. Cependant, s’il demande, on ne lui refuse pas, mais il doit s’attendre à mille questions. C’est ce qui arriva à Père Urbain. Ainsi donc au lieu de s’amuser à faire des quêtes, il devait chercher à se fixer promptement, afin de se mettre au plus tôt en état de se suffire à lui-même, mais il disait que les bras lui manquaient et ne disait jamais que la jeunesse qu’il avait amenée l’embarrassait. Cette même jeunesse absorbait toutes ses ressources et il ne semblait travailler que pour elle seule, paraissant se mettre peu en peine du reste.

On s’imagine peut-être, lorsqu’on me voit insister sur l’urgence du travail, qui dans ce pays-là, les travaux doublent ceux auxquels nous nous livrons dans ce pays-ci16. On se trompe. La première année, sans doute, est pénible, difficile ; la seconde l’est moins ; la troisième encore moins, et ainsi de suite. En quatre ans, on est parfaitement à l’aise, on abonde, on regorge en quelque sorte. Dès que le défrichement est fait, les travaux diminuent d’une année à l’autre et finissent par se réduire à peu de chose. La destruction des mauvaises herbes est ce qui occupe le plus. On n’y fait pas de foin et les animaux n’exigent presque pas de soins. Les terres sont bonnes, l’engrais devient inutile, il serait même nuisible. La végétation y est si prompte, qu’en quatre ou cinq ans, on peut avoir des fruits de toute espèce, avec une sorte d’abondance, si on a eu soin de planter aussitôt. Qu’on ne croit pas non plus que le défrichement soit effrayant, il est peut-être moins pénible que les travaux continuels et quelques fois bien durs, telles que la moisson et la récolte des pommes de terre et autres, auxquels on se livre presque sans relâche : on a dans ce pays-là des procédés qui allègent, facilitent et abrègent cette opération. ***

Outre la terre du Susquehanna, à laquelle le Père Urbain fut obligé de renoncer, plusieurs autres lui furent offertes dans le Maryland, dans les États de New-York et dans la Pennsylvanie, également gratis. Il fut les voir et finit pas ne s’attacher à aucune. Cependant, ces pays-là lui offraient plus d’avantages que partout ailleurs. La proximité de la mer et des villes les plus considérables, etc. [18] et surtout le voisinage des Catholiques qui y sont en grand nombre, cet établissement eut été comme un centre où une infinité de bons sujets seraient venus de tous côtés, même de l’Europe.

Il est vrai que les religieux étaient âgés et peu accoutumés au travail, mais il y avait trois ou quatre frères convers forts, vigoureux et capables, qui, envoyés sur une terre quelconque, vers le mois de septembre, accompagnés d’un homme du pays pour les diriger dans leurs travaux, avec des outils et des provisions nécessaires, auraient eu jusqu’au printemps prochain assez de temps pour construire des loogs-houses et faire beaucoup de préparatifs. Les religieux pendant ce temps-là, fussent restés à leur domicile provisoire avec le postulant bénédictin et les deux autres frères convers, où ils eussent continué tranquillement leurs exercices. Je me souviens encore avec un sentiment de plaisir, et de la ferveur et de l’exactitude de ces bons Pères et surtout de leur manière de psalmodier qui était si édifiante. Au printemps ou même plus tard, ils auraient été rejoindre leurs frères pour les aider selon leurs forces en attendant des mains plus vigoureuses. Oui, seuls, sans embarras d’élèves, ils eussent infailliblement réussi et cela presque insensiblement sans trop embrasser à la fois et sans faire un dollar de dettes, qui sont la peste et la ruine totale des maisons. Aussi dans ce pays-là, elles sont inconnues, on se suffit à soi-même et on ne doit rien à personne. Quelle ressource ne serait-ce pas aujourd’hui pour un grand nombre de religieux attachés à leur état qui vont avoir le malheur d’être dispersés17, si cet établissement avait réussi et qui aurait eu le temps depuis, d’en former d’autres ! Pourrait-on jamais se faire une juste idée de l’empressement avec lequel on les aurait accueillis pour le bien sentir, il faudrait connaître les localités. Mais les élèves, au nombre de 25 ou 30, en ôtèrent les moyens, ils absorbaient tout, vivant dans l’abondance la plus honteuse, sans règle et sans mesure. Étonné un jour de l’étrange profusion avec laquelle les tables étaient servies, le Père Urbain s’en fâcha vivement et il y mit ordre, mais dès qu’il fut parti, on recommença. Qu’on se figure s’il est possible, de voir à chacun une grosse soupe grasse, un plat énorme de viande, volaille, lard et jambon tout ensemble, un autre plat copieux de légumes, en gras, un dessert par-dessus les bords, du pain à discrétion, certes il y avait sans exagérer au moins pour 80 personnes. Ces enfants paraissaient n’être au monde que pour la digestion, ils allaient ensuite jouer aux barres pour la faire.

[19] Je sais que dans ces pays-là, les vivres y sont très à bon compte, mais après tout, une si honteuse prodigalité ne laissait pas d’être coûteuse. Les frais d’auberges différent peu de ceux d’Europe. J’ai fait seul cent lieues par terre, de Pittsburgh à Philadelphie et tous les matins je payais ordinairement ¾ de dollar et guère moins (environ 3 francs 75 centimes, de notre monnaie). L’usage est qu’aussitôt que le voyageur arrive, on lui présente une collation qui consiste en un morceau de pain, du beurre ou du fromage et des fruits. Le souper vient 2 heures après (à moins qu’on ne veuille en user autrement) divers plats de viande et dessert, tout en abondance, un lit propre et au matin, un déjeuner copieux ou tout ce qu’il y a de bon sur la terre semble être réuni : volaille de toute espèce, bœuf rôti et saisi, lards, jambon, boulettes de viande hachée, pudding, saucisses, etc. beurre, fromage, œufs de diverses manières, desserts très variés, thé, café, toute la famille vient se mettre pour manger avec les hôtes qui sont toujours en bon nombre, exceptés les Nègres quand mêmes ils seraient libres.

D’après cela, je ne doute pas que la majeure partie du produit des quêtes et des collections de M. Moranvillers qui était intime ami du Père Urbain, n’aient été consommée au fur et à mesure et qu’il ne lui en restait que bien juste pour faire petitement ses autres affaires, je ne l’ai cependant jamais entendu se plaindre d’être à court.

Quoiqu’il en soit, de toutes les offres qui lui furent faites dans le Maryland et ailleurs, comme j’ai dit plus haut, il n’en accepta aucune et ayant entendu parler avantageusement du Kentucky, il se décida à y aller faire un tour. C’était un voyage de 200 lieues environ, à faire par terre et par eau. Il monta à cheval et y alla avec un frère convers et un interprète à la fin de l’hiver 1805. En y arrivant, il fut trouver M. Badin18 qui était alors le seul prêtre catholique qu’il y eut en fonction. (Je dis ceci, parce qu’il y en avait un autre nommé M. de Rohan, de la célèbre famille des Rohan qui est très connue en France. Ce malheureux prêtre, d’une assez belle prestance et d’un grand savoir, s’était attiré un interdit par son ivrognerie.) Il habitait ce pays-là depuis nombre d’années et y avait fait un bien immense. Il était vif de caractère et brûlant de zèle. On sent déjà d’avance les transports auxquels il dut se livrer à la vue du Père Urbain comme prêtre et religieux, mais quand il lui eut déclaré sa qualité de supérieur et le motif qui l’avait amené vers lui, son zèle s’enflamma d’une manière extraordinaire. Nulle difficulté, nul obstacle, tout était possible, tout était facile, il se chargeait de tout, il répondait de tout, et en un clin d’œil, tout fut calculé et arrangé, de telle sorte que le Père Urbain n’ait autre chose à faire et à penser qu’à venir nous prendre, [20] mais ce qui anima à un bien plus haut degré le zèle de ce vénérable prêtre, ce fut quand le Père Urbain lui parla du dessein qu’il avait de former un petit collège et qu’il en avait déjà un commencement. Le Père Urbain prit à peine le temps de se reposer et ne resta auprès de M. Badin que le moins qu’il put. Il laissa entre ses mains, le Frère Basile, convers, ancien profès de la Trappe pour en disposer. Ce Frère était laborieux et très entendu et sous la direction de M. Badin, il s’employa, en nous attendant, à faire les préparatifs nécessaires dans une maison destinée à nous recevoir provisoirement. Il se mit à cultiver à la hâte un jardin. C’était comme je l’ai dit, au printemps de 1805.

Le Père Urbain fut de retour vers nous au milieu de juin et dès lors il s’occupa à faire charroyer nos effets à Brownsville, sur le Monongahela où il avait décidé, en y passant, que nous y prendrions le bateau. C’était un trajet de 200 milles environ par terre. Ces charrois ou transports se font par la voie des commissionnaires avec lesquels on prend divers arrangements. Ils marchent lentement, dans la belle saison, ils font ordinairement 25 milles.

Mais une chose qui arriva et à laquelle le Père Urbain ne s’attendait pas, c’est que dès qu’il fut question d’aller au Kentucky, le jeune homme qui était à la tête des élèves prit secrètement la fuite, après avoir déposé dans un tiroir un brouillon plié en forme de lettre qui motivait sa sortie. Plusieurs autres en firent autant, d’autres, moins malhonnêtes, l’avertirent de leur dessein, d’autres enfin qui croyaient mériter quelques égards, lui demandèrent qu’il eût la bonté de leur donner quelque recommandation pour Baltimore ou pour ailleurs, ce qu’il fit. De plus, nous avions depuis environ 15 mois un apothicaire allemand d’un certain âge et très pieux qui nous convenait parfaitement. Il était venu chercher le silence et la tranquillité, mais n’ayant trouvé ni l’un ni l’autre, il se retira. Deux bons ouvriers, l’un ébéniste et l’autre menuisier, en firent autant. Le Père Barna[bé] irlandais (Capucin) qui a demeuré à Couëran, au château de Beaula [21] était alors avec nous, il se retira aussi, de manière que notre colonie se trouva en moins d’une semaine diminuée de moitié. Cette circonstance devait favoriser le Père Urbain sous le rapport de la dépense, mais peu content de toutes ces sorties, il reçut d’autres sujets en aussi grand nombre, car dès que le bruit de notre départ pour le Kentucky se fût répandu, il en vint, jeunes et vieux, de tous côtés. Le frère du tiers-ordre (Raphaël) qui nous avait quitté si malhonnêtement le jour de notre débarquement, à Baltimore, revint lui-même, il avait eu le temps d’apprendre le métier de serrurier. Le Père Urbain, enchanté de son retour, lui confia de nouveau le soin des élèves, mais c’était toujours le même homme.

Avant de partir pour le Kentucky avec le Frère Placide, convers dont j’ai parlé, le Père Urbain avait amené du Susquehanna un vieux colon de Saint-Domingue qui s’était réfugié là lors de la révolte des Nègres19. Cet homme avait été millionnaire et après cette catastrophe, se voyant réduit à rien, il en perdit la tête. Quoique fou, il avait fait, chez le particulier où il s’était retiré, un moulin à scie et à farine et il était bon charron. Espérant pouvoir en tirer parti, le Père Urbain l’engagea à venir avec lui. « La volonté de Dieu, mon Père, lui répondit-il, la volonté de Dieu » et il ne put, pendant tout le voyage, tirer de lui autre chose que ces mots, « La volonté de Dieu, la volonté de Dieu ». Il le mit en arrivant avec les religieux, en qualité de frère donné, parce qu’il était tranquille et tout à fait bonhomme. On lui donna le nom de François. En moins de trois mois, il recouvra parfaitement son bon sens. Il était paisible, laborieux et très pieux, en un mot, il contentait sous tous les rapports. Pendant le voyage du Père Urbain au Kentucky, il fit un wagon qui servit à transporter les objets que nous avions réservés pour notre usage en route, comme couvertures, ustensiles de cuisine et quelques provisions, afin de voyager plus économiquement.

Le retour du Père Urbain, la décision du départ pour le Kentucky, la fuite des élèves et l’admission de nouveaux sujets de tout âge, changèrent la face de la maison, le caractère n’était plus le même, mais un caractère que je ne saurais bien définir, les sujets qu’on venait d’admettre étaient de différents pays et de nations différentes, ayant chacun leurs habitudes propres et particulières, joint à cela cette sorte de mouvement qu’occasionnait notre prochain départ, en un mot, les dispositions des individus n’étant plus les mêmes, notre situation paraissait tout autre.

[22] Nous avions avec nous un Nègre et six Négrillons tous libres, deux de ces petits Nègres de 10 à 12 ans étaient fils d’un Empereur nègre de l’Afrique.

Quand tous les préparatifs du voyage furent faits, ce qui eut lieu dans le courant de juillet, on se mit en route à pied pour Brownsville, sur le Monongahela qui est une des deux branches qui forment l’Ohio, autrement dit la Belle-Rivière. Nous allions à la suite du wagon, à petites journées, comme en nous promenant, mais à petits frais, ne vivant la majeure partie du temps que de lait, de beurre et de fromage. Quelquefois on s’arrêtait pour faire de la soupe, on faisait cuire de temps en temps des fruits secs dont nous avions bonne provision. Pour cela, on se mettait près d’une fontaine, on ramassait du bois dans la forêt et en un instant, tout était expédié. Le soir, on tâchait de joindre une auberge pour y passer la nuit, il y en a de distance en distance, une grange et de la paille nous suffisaient, ayant nos couvertures avec nous. Si quelques-uns d’entre nous avaient des besoins particuliers, on demandait en payant ce qui était nécessaire et rien de plus. Ils sont habitués à cela, dans les auberges et ils n’y font pas attention. Nous faisions environ 6 ou 7 lieues par jour et nous arrivâmes sans fatigue au Monongahela, environ 30 milles au-dessus de sa jonction avec l’Allegheny River. Tous nos effets étaient rendus, nous vendîmes les chevaux et le wagon et nous achetâmes deux vieux chalands environ 12 dollars. Nous les chargeâmes et le lendemain matin, nous commençâmes notre navigation. Nous faisions nous-mêmes cette manœuvre, il n’y avait pas de danger à éviter. Les eaux étaient basses et pour cette raison, il arrivait quelquefois que nous nous engagions dans des grèves. Dans ce cas, il fallait de nécessité descendre dans l’eau jusqu’aux genoux pour se débarrasser en poussant et soulevant nos chalands, ce qui nous donnait parfois beaucoup de peine. En deux jours, nous arrivâmes à Pittsburgh, grande et belle ville, située au confluent du Monongahela et de l’Allegheny. Nous fûmes obligés d’y laisser nos chalands qui ne convenaient pas pour l’Ohio et d’en prendre d’autres, ce qui nous donna du travail pour décharger et charger. Nous fîmes aussi quelques provisions de bouche, comme biscuit, lard, etc. et tout cela exigea beaucoup de temps. On se décida pourtant à partir, après avoir demandé des renseignements sur l’Ohio, afin de pouvoir nous en tirer, voulant manœuvrer nous-mêmes pour éviter les frais. On nous donna des instructions assez vagues et nous partîmes sans patron et sans autre guide qu’un [23] almanach qui nous indiquait ce qu’il y avait à faire à certains endroits, ou à éviter, comme de prendre la droite ou la gauche, mais à l’aide d’un guide si faible, il n’était pas possible de se garantir entièrement d’une foule d’inconvénients imprévus qui se présentaient à chaque instant. Nous eûmes, de temps en temps, bien des alertes. Tantôt c’était des arbres accumulés contre lesquels nous allions heurter, tantôt des courants qui nous emportaient avec une vitesse effrayante, ou des gros d’eau qui nous entraînaient presque imperceptiblement et nous jetaient avec violence contre des îles, sans pouvoir nous en défendre, d’autres fois, c’était la grève. Un jour, à la nuit commençante, un de nos chalands faisant eau de toutes parts, fut sur le point de s’enfoncer, il était presque au milieu de la rivière. « Secourez-nous ! » s’écriaient nos frères, « secourez-nous, nous enfonçons, nous périssons ». Nous étions trop éloignés pour les secourir. « Abordez, abordez ! » leur criâmes-nous. Ils ne perdirent heureusement pas la carte, ils forcèrent promptement sur les rames et abordèrent. Il était temps, il y avait déjà un pied et demi d’eau dans le bateau et ils en avaient jusqu’aux genoux. Ils déchargèrent aussitôt et rien ne fut gâté. On vida et on boucha à la lumière d’une chandelle, toutes les issues par lesquelles l’eau entrait et le lendemain on radouba. Enfin, après bien des peines et des fatigues, nous arrivâmes à Louisville, ville du Kentucky, au commencement de septembre 1805.

Dès que nous eûmes abordé, le Père Urbain loua un cheval et prit les devants, pour annoncer notre arrivée à environ 20 milles de là. Deux jours après, les bonnes gens du pays nous vinrent avec leurs petites charrettes pour enlever nos effets et les transporter à notre domicile provisoire, mais avec un empressement, une joie, un respect et même une vénération qu’il m’est impossible de bien rendre. Ils se jetaient à genoux à nos pieds, les larmes aux yeux et s’estimaient les plus heureux du monde de pouvoir nous rendre ou nous offrir leurs services. Ils étaient en si grand nombre que plusieurs furent obligés, à leur grand regret, de s’en retourner vides. Nous montâmes sur leur [24] charrette, ce qui adoucit leur peine. Comme ils étaient venus sur le soir, ils passèrent la nuit à Louisville et à leurs frais, et le lendemain nous partîmes avec eux et nous nous rendîmes à notre demeure vers quatre heures après-midi. ***

C’était une maison en bois, proprement construite, à la manière du pays, avec une galerie à la façade, assez grande pour nous contenir tous et logeable avec quelques loogs-houses alentour, flanqués assez irrégulièrement. Cette maison appartenait à une dame veuve, très pieuse, qui nous l’avait cédée avec la plantation en état de culture et en rapport, pour en jouir autant que nous voudrions. Nous y recueillîmes en arrivant une partie des productions, comme maïs, haricots, citrouilles, fruits, etc. Le frère Placide n’avait rien négligé de son côté et les bonnes gens nos voisins, nous apportaient tout ce qui leur venait à l’idée : de la farine, des patates douces et milles autres choses, de sorte qu’en moins de 15 jours, nous avions au-delà du besoin, mais, chose curieuse, une basse-cour de plus de 200 individus qui pondaient à l’envie. Tout nous fut permis sur cette plantation, à l’exception de 4 ou 5 arbres à fruits que la dame retint pour son usage particulier.

Cette abondance nous fut nuisible dans les commencements : on se jeta avec trop d’avidité sur les fruits ; il faisait chaud et comme rafraîchissement, nous avions peine à nous en défendre. Les melons ordinaires et les melons d’eau qui étaient excellents et d’une grosseur étonnante faisaient nos délices. La fièvre nous prit tous en même temps, ayant indubitablement en partie pour cause ce nouveau régime, les fatigues de notre pénible voyage et les exhalaisons dangereuses de la rivière qui nous avions respirées. Nous couchions aussi dans les bois habituellement, plusieurs n’ayant pu nous [25] garantir des orages, nous fûmes mouillés jusqu’à la peau, nous ne prenions aucune précaution et il fallut payer tout cela. La fièvre tint plus ou moins longtemps, plus ou moins sérieusement, mais les Pères Basile et Dominique succombèrent et cela pour être tombés dans des excès opposés. C’est-à-dire qu’aussitôt arrivés, ils reprirent indiscrètement toute la sévérité de leurs règlements pour les jeûnes et les travaux, etc.

M. Badin, plein d’affection et de vénération pour ces bons religieux et les voyant plus fatigués que les autres, voulut les avoir chez lui pour les faire traiter convenablement, le Père Urbain y consentit et on les y transporta. Les soins leur furent prodigués inutilement, ils moururent 9 ou 10 jours après. Le bon Père Dominique qui avait été chartreux pendant 20 ans et qui était trappiste depuis 12 ans passa le premier. On vint de suite à la maison l’annoncer au Père Urbain qui était très mal, il jeta un profond soupir et demeura tranquille. Le surlendemain, on lui annonça la mort du Père Basile. Il se tourna brusquement et sans dire mot, du côté de la muraille de son lit et se mit à pleurer. Avec raison, cette perte était grande. Sa mort fut aussi édifiante que l’avait été sa vie. On rapporta qu’il avait conservé la connaissance jusqu’au dernier moment et que pendant tout le temps qu’avait duré son agonie, il n’avait cessé de soliloquer avec Dieu, ayant constamment les yeux fixés sur un petit crucifix qu’il tenait et qu’il laissa tomber en expirant. On transporta leur corps à notre demeure pour être ensevelis selon notre usage et on les inhuma au cimetière de la chapelle Saint-Etienne qui n’était qu’à un quart de mille.

Les Père Urbain et Robert furent aussi à l’extrémité, nous pensâmes les perdre. Le Père Maurice n’eut rien, peut-être à cause de son crachement de sang, mais chose assez singulière, c’est que les Frères convers se soutinrent. Dieu le permit sans doute pour notre utilité et pour leur donner lieu d’exercer leur charité. Quant à moi, j’en fus quitte en moins de 8 jours, je ne voulus pas même prendre aucun médicament. Mais quand le Père Urbain eut commencé à aller mieux, il m’employa à copier et écrire beaucoup de choses, les humeurs n’ayant point été évacuées lors de cette petite attaque, se portèrent sur ma vue si fortement, que je pensai en devenir aveugle. Je fus pendant tout l’hiver en proie aux douleurs les plus vives et les [26] plus atroces, sans cependant que mes yeux parussent affectés. On me saigna, on appliqua un vésicatoire sur la nuque qu’on entretint 3 mois de suite, tous les jours on assassinait une volaille pour m’en faire manger le gésier seulement. Enfin le mal céda et depuis cet instant, ma santé se soutint jusqu’à mon départ pour l’Europe qui arriva 10 ans après.

L’année suivante, le Père Robert retomba malade, il se négligea et fut négligé, il en mourut. Cette troisième perte nous fut aussi douloureuse que les deux autres, car outre qu’il était très instruit et très aimable, il était notre appui. Le Père Maurice était dès lors le seul profès qui nous restât, mais son crachement de sang ne faisait qu’augmenter. Le Père Charles postulant et toujours postulant lui tenait compagnie, ils psalmodiaient l’office ensemble.

Tandis que le nombre des religieux s’affaiblissait, celui du tiers-ordre augmentait. On recevait de temps en temps quelques jeunes gens du pays qui venaient pour étudier et en même temps pour travailler, car dans le pays-là, l’un ne peut aller sans l’autre, excepté dans les grandes villes, l’existence dépend d’un travail, mais d’un travail qui n’empêche pas de se livrer à l’étude. Dès qu’une plantation est en bon train, une heure ou deux de travail suffisent par jour et ces travaux consistent à entretenir les clôtures, à planter, sarcler, renchausser, recueillir, et outre qu’ils sont la plupart légers, simples et faciles, ils ne sont pas assidus. Le maïs nous occupait le plus, un peu de pommes de terre, beaucoup de haricots de toute espèce et excellents, dont une est mixte, c’est-à-dire paraît tenir du pois et du haricot, la gousse à près d’un pied de longueur, c’est la meilleure. Quand au blé, nous n’en avions qu’un petit champ, la moisson ne durait que 5 ou 6 jours et encore n’empêchait-elle pas les autres occupations intérieures. Nous avions le bois à notre portée et nous le brûlions sans économie. Nous n’étions pas oisifs, mais sans aucune fatigue et nous avions tout en abondance.

Le Père Urbain était souvent en voyage et la plantation allait le petit train. Les jeunes gens se conduisaient mieux qu’au Maryland, la plupart étaient du pays et de bonne volonté. Ils entendaient parfaitement les travaux, y ayant été exercés depuis leur enfance et ils nous dirigeaient. Mais l’état actuel de la communauté ne nous aurait pas permis de rien entreprendre pour nous-mêmes, c’est-à-dire commencer un établissement dans le genre de celui que nous avions en vue, je veux dire une communauté en bonne forme [27] puisque les religieux en état de la former étaient morts et que le seul qui nous restait était presque expirant. Il fallait aussi des bras plus vigoureux que les nôtres et nous ne pouvions pas compter sur nos jeunes gens du pays qui ne nous étaient venus que pour accrocher quelque science. Sans cesse le Père Urbain allait voir des terres, mais pour toutes ces raisons, que pouvait-il entreprendre ? Aussi se plaignaient-il du défaut de bras et de bras attachés à l’Ordre. Souvent, il écrivait au Père Abbé, le poussant, le conjurant de lui envoyer du monde. « On m’offre des terres gratis de tous côtés, lui disait-il, et je n’ai personne. Envoyez des sujets, le plus que vous pourrez, autrement, il m’est impossible de réussir, etc. » Je me rappelle très bien de tous ses efforts et de toutes ses instances : j’écrivais moi-même sous sa dictée. Il faisait de longs détails sur toutes ces terres, la quantité, la qualité, leur situation, rien ne lui échappait. Et pour résultat, le Père Abbé, comme pour se débarrasser de ses importunités, lui envoya comme par grâce le Père Marie-Joseph Dunant dont j’ai déjà fait mention, avec un Père Jean-Marie, le Père Ignace qui est ici, le Frère François Xavier qui était avec nous en Angleterre et un jeune Flamand de 25 ans, en tout cinq et un sixième, prêtre20 du Canada, qu’il avait trouvé dans le port où ils avaient débarqué, qui les accompagna avec l’intention de se faire religieux.

Leur arrivée nous causa une joie extrême, c’était un enchantement, une fête, le Père Urbain y était, il n’y manquait plus que la flûte et le violon, mais cela ne dura pas longtemps, nous reconnûmes bientôt que nous aurions affaire à un homme21 bien différent de ceux que nous avions perdus. Il finit pas nous ennuyer en ne cessant de nous raconter ses belles opérations de la fondation du monastère de la Riedera22, en Suisse où il avait été envoyé en qualité de cellérier et il prétendait suivre la même marche dans tout ce qu’il voulait entreprendre. Il avait dans la tête une confusion de plans et quand il les exposait, c’était la chose du monde la plus bizarre. Cependant, quoique le Père Urbain ne fût pas très émerveillé de tout ce qu’il disait, comme il paraissait actif et avoir à coeur la réussite de ce que lui-même désirait depuis si longtemps, il lui donna l’intendance des opérations.
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