À propos des frères russes dans le Testament de Sherlock Holmes : la mouvance libertaire russe au 19ème siècle





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À propos des frères russes dans le Testament de Sherlock Holmes : la mouvance libertaire russe au 19ème siècle

Agrémenté de quelques annotations de Wael Amr

Par Reardon, octobre-novembre 2012

Sommaire

1 . La Russie

1.1 Le contexte historique

1.2 Les mouvements révolutionnaires

1.3 Trois figures de proue : Bakounine, Tolstoï, Kropotkine

2. De l’action terroriste à la littérature

2.1 L’activisme en France

2.2 Dostoïevski et Zola

3. Les anarchistes russes dans Le Testament de Sherlock Holmes

3.1 Présence inopportune

3.2 La parabole confucéenne des 3 singes

3.3 La parole d’Aleko

3.4 Le tract dans la roulotte

3.5 Les cibles

Annexe

Déclaration d’Emile Henry devant ses juges (27 avril 1894)

La présence inattendue des trois frères russes dans Le Testament de Sherlock Holmes n’est pas sans poser de questions scénaristiques, politiques ou éthiques. Pour tenter de trouver un élément de réponse, je me suis donc plongé dans l’histoire de la mouvance anarchiste en Russie tsariste.

Wael Amr, président fondateur de Frogwares et scénariste du jeu, portera dans la seconde partie de cet article, un éclairage aigu sur la personnalité réelle et sur le rôle qu’il attribue à ces idéalistes.
Anarchisme du grec anarkhia, de a(n) privatif et arkhê, commandement. Théorie politique qui envisage une société sans Etat, où tout pouvoir disposant d’un droit de contrainte sur l’individu est aboli, l‘ordre social résultant du libre jeu des volontés individuelles.

Le terrorisme qui n’est pas spécifique de l’idéal anarchiste, mais une gangrène de tous les systèmes politiques sans exception, en a cependant été à la fin du 19ème siècle, une dérive, une séquelle, un avatar.
1 La Russie

Le Testament de Sherlock Holmes se situe à Londres en 1898. Les triplets sont des émigrés russes. Que s’est-il passé en Russie durant le demi-siècle qui s’est écoulé ?

1.1 Le contexte historique

La Russie de la seconde moitié du 19ème siècle qui va voir sa population doubler en cinquante ans, tout en restant exclusivement rurale, vit encore sur des structures sociales médiévales assises sur trois piliers fondamentaux : le régime tsariste autocrate, la religion chrétienne orthodoxe et la paysannerie, une situation qui évoluera peu et très lentement.

Alexandre II à partir de 1855 et durant une décennie, conscient du retard accumulé par son pays sur les Etats occidentaux, en souhaitant faire de la Grande Russie un état moderne va tenter de libéraliser le régime en entreprenant une série de réformes : fin du servage et attribution de terres, accès à l’éducation, libéralisation de la censure …

Ces réformes qui répondent à des revendications populaires, se heurtent à deux obstacles majeurs : l’insuffisance des infrastructures et une administration bureaucratique lourde et corrompue.

D’autre part, l’assouplissement de la censure d'Etat en libérant l’expression de l’opinion publique, favorise la diffusion de la pensée politique et sociale. Le régime comptait s’appuyer sur la presse pour en obtenir l’aval de sa politique. Si cette nouvelle liberté d’expression permet effectivement au gouvernement d’éradiquer en partie la corruption et l'inefficacité de la bureaucratie, elle s’accompagne également d’une liberté de parole qui ne va pas forcément dans le sens escompté par le pouvoir. Les revendications, populaires portant sur de meilleures conditions de travail ou des minorités souhaitant obtenir davantage de libertés, trouvent un écho chez de nombreux intellectuels issus du monde étudiant comme de la noblesse - n’oublions pas que la Bourgeoisie n’existe pas en Russie - qui, recourant à la presse libérale, populiste ou radicale, commencent à se fédérer en groupes disparates opposés à la propriété privée, à l'État impérial, au tsarisme.

Le pouvoir tsariste estime alors très rapidement que les publications et les organisations radicales sont devenues dangereuses. Il prend de sévères mesures pour contrer l'agitation révolutionnaire qui commence à gagner le pays et adopte une politique plus répressive. Les radicaux s’organisent alors en sociétés secrètes.

Alors qu‘il semble enfin convaincu qu‘un régime consultatif, le Conseil d’Empire, est l‘alternative, Alexandre II succombe à un attentat à la bombe en mars 1881.

Son successeur Alexandre III qui en 1882 tentera d’améliorer par la loi les conditions de travail des femmes et des enfants et en 1886, d’accélérer le transfert juridique de la terre attribuée aux paysans en 1861, commence par écarter du pouvoir les partisans des réformes au profit des défenseurs de l’autocratie tandis que les cercles intellectuels sont mis sous surveillance. Nombre de révolutionnaires s’expatrient.

1.2 Les mouvements révolutionnaires

Tous les mouvements révolutionnaires qui vont au cours de cette seconde moitié du 19ème siècle aller vers une radicalisation de plus en plus prononcée puisent leur source dans une société basée sur la paysannerie, l’industrialisation demeurant très spécialisée et surtout très localisée. C’est ce monde rural si présent qui pousse les milieux intellectuels et les activistes à remettre en cause l’ordre existant.

Le mouvement slavophile trouve dans l’homme de lettres Constantin Sergueïevitch Aksakov (1817-1860) l‘un de ses fondateurs. Les Slavophiles estiment que toute tentative de modernisation et d’occidentalisation de la Russie est contraire à l’âme russe. Science, matérialisme, richesse, athéisme corrompent le devenir : ils prônent un retour à une société paysanne idyllique basée sur la foi. Mais surtout, Aksakov qui aura de nombreuses démêlées avec la censure, non seulement critique certaines orientations prise par le régime mais considère que l’État centraliste et bureaucratique est « mauvais dans son principe ».

Le courant nihiliste

Pendant du mouvement slavophile conservateur auquel il s‘oppose, le Nihilisme (du latin nihil : rien) dont le nom fait son apparition dans un roman de Tourgueniev Pères et fils (1862) et dont les règles de pensées sont exposées dans Que faut-il faire ? (1863) de Nikolaï Tchernychevski, n’a rien d’un mouvement politique au sens strict. Spécifiquement russe, il touche une jeunesse aristocratique aisée, matérialiste, instruite, frustrée, désabusée, désespérée.

Ce courant de pensée, bien que souvent assimilé à l’anarchisme du fait que tous deux rejettent toute forme d‘autorité, présente avec lui des divergences de fond : attitude initialement individualiste, il n’est pas internationaliste, ne rejette pas l’Etat en bloc et crache sur toutes les conventions sociales.

Le nihiliste est un homme jeune, souvent un étudiant, en rupture avec son environnement : revendiquant une liberté sans limite, il a rompu avec sa famille, méprise l’amitié et les conventions sociales ; solitaire, rigide, dénué de principes, athée, le nihiliste va progressivement évoluer vers une ascèse égalitaire et contraignante, puis s’éloignant de la théorisation de son idéal, vers une politisation parfois radicale n’hésitant pas à recourir à la violence et à l’activisme.

Du populisme au terrorisme politique

Dans les années 1870 et au-delà des années 1880, cette radicalisation du courant nihiliste engendre le mouvement populiste. Entre Petr Lavrov qui dans Les Lettres historiques condamne l‘action violente, mais préconise de développer la propagande dans les masses paysannes et Bakounine qui exhorte à l’action directe, la jeunesse idéaliste russe se regroupe dans le mouvement Narodniki : c‘est au départ un mouvement socialiste agraire qui envisage une société dans laquelle la souveraineté reposerait sur de petites unités économiques autonomes rassemblant des communautés de villages dans une confédération remplaçant l'État.

Les Narodniks mettent en pratique leur théorie en se rendant en masse dès 1874 dans les campagnes afin d’y propager leur doctrine ‘pour instruire le peuple’.

Cette tentative n’a pas les effets escomptés : les paysans se montrent indifférents et même hostiles en livrant parfois ces agitateurs aux autorités. Le mouvement cependant connaît un tel impact que le pouvoir, commençant à prendre au sérieux cette contestation, décide de l’éradiquer.

La première erreur de ce mouvement a été de se tourner vers la paysannerie, mais avait-il le choix ?, le prolétariat ouvrier n’en étant qu’à ses balbutiements comme on l’a vu et contrairement à ce qu’il sera une génération plus tard.


Certes, l’histoire de la Russie a été émaillée par les révoltes paysannes, mais ces jacqueries ne se tournaient que contre les propriétaires terriens ou les fonctionnaires, la foi des paysans envers le tsar demeurant intacte. Les campagnes en effet ont de tous temps été attachées à la terre, d’abord en tant que propriété privée, ensuite en tant que moyen de production autonome et individualiste ; elles sont de plus coupées des villes où s’agite la pensée et empêtrées dans des conditions de vie qui ne remettent pas en cause l’ordre politique régnant. Une révolution sociale ne peut pas se faire à partir de la paysannerie.

En réponse à la réaction croissante du pouvoir tsariste, le noyau dur du mouvement populiste fonde en 1876, une organisation secrète Zemlia i Volia (Terre et Liberté), dont le but affirmé est de favoriser un soulèvement révolutionnaire de masse et d'abattre l'autocratie en recourant au terrorisme radical.

Cette orientation se renforce trois ans plus tard, en 1879 lorsque les plus radicaux du mouvement font scission pour former la Narodnaïa Volia (Volonté du Peuple) et se lancer à corps perdu dans une offensive terroriste, facilitée par la centralisation du pouvoir.

À l'issue de sept tentatives ‘infructueuses‘, Andreï Jeliabov et sa compagne Sofia Perovskaïa qui lui succédera après son arrestation, organisent l'assassinat du tsar Alexandre II en mars 1881 à Saint-Pétersbourg.1

Cette victoire est sans lendemain : l'organisation est dissoute par la police et pendant les vingt-cinq ans qui suivent la mort de Bakounine en 1876, le régime impérial renforce la réaction.

C’est la seconde erreur de ce mouvement. En fin de compte, l'assassinat d'Alexandre II s'avère avoir été un mauvais calcul dans la mesure où ce souverain modéré et éclairé cède la place à un absolutiste impitoyable.2

Mais dans la conscience russe qui refuse de se soumettre, les principes de l'identité nationale et du progrès historique "inévitable" sont nés.

1.3 Bakounine, Tolstoï et Kropotkine: anarchisme mystique et anarchisme politique

Dans le cadre de cet article et bien que conscient de la portée réductrice de mon propos, je n’envisagerai que ces trois figures emblématiques de l’anarchisme russe au 19ème siècle que sont : Bakounine, Tolstoï et Kropotkine, tous trois issus de près ou de loin de la noblesse, puisque si le père de Bakounine descend de la petite noblesse russe, Tolstoï est comte et Kropotkine, prince.

Bakounine, Tolstoï et Kropotkine se rejoignent sur un fait qui fait d’eux au sens propre des anarchistes (anarchisme : société sans pouvoir central si l’on revient sur l’étymologie du mot). Tous trois estiment en effet qu’une société idéale doit être débarrassée des contraintes étatiques et de l’autorité religieuse, institutionnelle pour Tolstoï : si par une démarche individuelle, il est relativement facile de s’affranchir de cette dernière, l’anéantissement du pouvoir politique, qui ne peut être qu’une démarche collective, s‘avèrera beaucoup plus difficile et connaîtra les dérives que l‘on sait.

Ce qui les divise est dans le moyen d’y parvenir autant que dans la conception de cet idéal.

Pour simplifier, l’un des concepts majeurs de la pensée de Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine (1814 - 1876) est le principe de liberté, non sous forme de quête individuelle mais sous celle de liberté sociale, cette liberté des autres qui me rendra libre.

Je ne deviens libre vraiment que par la liberté des autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m'entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté. (Bakounine)

Cette liberté ne peut s’atteindre dans quelque forme de système étatique ou sous quelque forme de dogmatisme religieux. L’Etat, comme Kafka l’illustrera plus tard, crée en permanence ses élites et ses privilèges, et broie l’individu par les contraintes qu’il lui impose. La religion, outil de la classe dirigeante pour soumettre et exploiter le peuple, procède du même principe en asservissant l’individu.

Pour parvenir à ses fins, Bakounine préconise le coopératisme, le fédéralisme antiautoritaire, prône la suppression immédiate et radicale de l’Etat par la révolution et envisage de soutenir les foyers de révolte et de favoriser une autodétermination (autogestion) des masses où ouvriers et paysans mèneraient une lutte commune.

Il influencera fortement le mouvement nihiliste.

Fondamentalement mystique, l’anarchisme politique de Lev (Léon) Nikolaïevitch Tolstoï (1828 - 1910) s’inscrit dans la tradition chrétienne des sectes religieuses pacifistes qui foisonnaient en Russie et base sa doctrine sur l’enseignement du Christ. Contestant la religion institutionnalisée, l’Église orthodoxe russe, le christianisme mystique tolstoïen où se côtoient ascétisme et rationalisme, s’affranchit autant de l’Etat considéré comme instrument d’oppression que de tout ce qui tend à limiter la liberté personnelle.

Cette proclamation des membres de la secte Doukhobor de la fin du siècle précédent, s’applique assez parfaitement à la pensée de Tolstoï : les « enfants de Dieu n’ont besoin ni de tsars, ni de maîtres, ni d’aucune loi humaine quelle qu’elle soit ».

Fondée sur des rapports humains idéaux où primerait la volonté de servir l’autre, la société égalitaire conçue par l’auteur d’Anna Karénine conduirait ’à l'épanouissement de tous dans le respect réciproque’.

Au nom de l’amour du Christ et du respect de son enseignement (charité et amour), Tolstoï dénonce toute violence, autant celle de l’activisme social révolutionnaire (violence et haine) que celle d’Etat, la guerre entre autre, exacerbation du patriotisme.

Bien que réduite ici à son plus strict minimum, la pensée de Tolstoï influencera non seulement les anarchistes mystiques russes du début du XXe siècle (Georges Tchoulkov, Vassili Nalimov, Alexis Solonovitch …) mais de nombreux courants de pensées pas exclusivement russes tout au long de ce même siècle.

Piotr Alekseïevitch Kropotkine (1842 - 1921) est le théoricien d’un communisme libertaire où sont envisagées les questions économiques, éthiques et historiques.

Il définit l’anarchisme comme une société “sans gouvernement, l’harmonie dans une telle société étant atteinte non pas par la soumission à la loi, ou par l’obéissance à une autorité quelconque, mais par les accords et associations libres conclus entre des groupes variés, territoriaux ou professionnels, constitués librement pour la production et la consommation…”3

A noter pour l’anecdote que Bakounine séjourna en Angleterre à partir de 1861 et que

Kropotkine s’installa à Londres en 1886. Quant à Conan Doyle (1859-1930), il y emménagea en 1891. Certes, bien que contemporains et vivant dans la même ville, ils ne devaient pas appartenir aux mêmes cercles !
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