Par Bernard Lagneau-Ben Semar





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Dieppe, cet été-là
par Bernard Lagneau-Ben Semar

professeur de lettres classiques
[article paru en mars 2001 dans Les dossiers de Quiquengrogne, site de la mairie de Dieppe.]

En août 1895, Marcel Proust passe trois semaines chez Madeleine Lemaire au 32, rue Aguado.

Quand il arrive à Dieppe peu avant le 10 août 1895, Marcel Proust a vingt-quatre ans et ressemble alors plus à la photographie de Nadar qu’au tableau controversé mais célèbre, peint par Jacques-Emile Blanche en 1892(1). Il connaît Dieppe et sa région depuis l’enfance. Trois lettres à la syntaxe maladroite, laissent imaginer des vacances discrètes, à l’écart du monde, si différentes de celles passées par Jacques-Emile Blanche dix ans plus tôt (2). Dans la première, datée du 5 septembre 1880, il remercie une petite cousine de lui avoir prêté des livres et ajoute: je pars pour Dieppe et je suis enchanté de pouvoir m’amuser à lire.(3) Dans la deuxième, adressée à Nathé Weil, son grand-père maternel, il décrit Puys, une très petite ville, très gentille, très pittoresque qui joint à la fois du plaisir de la campagne et de la mer.(4) Dans la troisième il se souvient, en septembre 1888, des séjours de jadis au Tréport où il avait eu du plaisir à respirer, à sentir, à remuer [ses] membres.(5) Les livres, le vent, la mer et la campagne…
Peut-être se souvient-il de ces vacances enfantines quand il franchit la porte de la villa que possède Madeleine Lemaire au 32 rue Aguado. Proust connaît son hôtesse depuis 1891 : peintre dont Alexandre Dumas fils aurait dit qu’elle avait créé le plus de roses après Dieu, Madeleine Lemaire, âgée alors de cinquante ans, règne sur l’un des salons parisiens les plus en vue. Dans son atelier du 3 rue Monceau, ses mardis accueillent des personnalités aussi diverses que Puvis de Chavannes, les peintres mondains que sont Béraud, Bonnat ou Clairin, Saint-Saëns, la princesse Mathilde, Paul Deschanel, Anatole France…, Proust retracera l’histoire et évoquera le charme de ce salon : La soirée vient de commencer au milieu du travail interrompu de l’aquarelliste, travail qui sera repris demain matin de bonne heure et dont la mise en scène délicieuse et simple, reste là, visible, les grandes roses vivantes “posant” encore dans les vases pleins d’eau, en face des roses peintes, et vivantes aussi, leurs copies, et déjà leurs rivales(6). Dédaignées, sinon moquées, les roses de Madeleine Lemaire, comme les natures mortes de Chardin(7) nourriront la pensée esthétique de Proust qui décèlera, derrière l’entreprise apparemment frivole de peindre des roses, la volonté de l’artiste de vaincre le Temps.
L’été Madeleine Lemaire déplace ses “fidèles”(8) et les installe dans son château de Réveillon, au Sud-Est de Paris ou dans sa villa dieppoise. Cet été-là, accompagnée de sa fille Suzette, elle reçoit Marcel Proust et Reynaldo Hahn, de quatre ans son cadet, à Dieppe, comme l’année précédente à Réveillon. Il est dommage que le manuscrit du journal de Reynaldo Hahn, déposé à la Bibliothèque nationale, soit interdit de consultation, il nous renseignerait sur ces trois semaines passées à Dieppe. Bernard Gavoty cite une lettre du jeune musicien à sa sœur Maria : [Marcel] se sent un peu oppressé, il est possible que son père lui déconseille la Bretagne. Quant à moi, je me porte à merveille et je me plais à Dieppe. Nous nous promenons beaucoup(9). C’est aussi à Maria Hahn que Proust écrit : Madame Lemaire s’occupe à nous rendre la vie confortable et facile(10). Quant à la maîtresse de maison, inquiète d’être prématurément lâchée par ses deux protégés, qui préparent leur voyage en Bretagne, elle se félicite de les force[r] à manger à heure fixe, ce qu’ils ne feront pas dans de mauvais hôtels et de les voir s’isoler de tout et de tous. Ces vacances sont donc l’occasion de faire une pause, de mener une vie libre et saine, compensatrice de l’agitation parisienne.
Mais l’asthme dont Proust est atteint depuis 1881 trouble son séjour. Proust respire mal, souffre d’insomnies, se demande s’il pourra rester, mais tient à le cacher pour [s]’épargner les conseils qui pour être bien intentionnés ne sont pas moins toujours irritants(11), pointe décochée en direction de son hôtesse dont l’interventionnisme est provisoirement conjuré. Papa parti en voyage, c’est la mer qu’est si bonne à tout faire et guérir qui s’occupe de ma santé ajoute-t-il dans la même lettre à Maria Hahn. A Paris, cependant, Jeanne Proust, sa mère, accablée par la chaleur d’août se rend au Louvre chaque matin de bonne heure J’ai vu Watteau de ta part et de celle de Hahn(12) puis suis allée me jeter aux pieds de Vinci et du Titien (et le reste et le reste !)(13). Mais l’enthousiasme de l’esthète cède bientôt pour faire place à l’inquiétude de la mère. Certes elle remercie son fils de la « tendre ponctualité » de ses lettres, mais elle lui demande d’être plus précis : Mon chéri, tes « dormi tant d’heures » continuent à ne me dire rien, ou plutôt rien qui vaille. Je demande et redemande : couché à---levé à---(14). Elle consulte à distance le professeur Adrien Proust, son époux, qui évalue les chances de rémission d’une crise d’asthme sans gravité.
Objet de toutes les sollicitudes, le Proust de cet été-là, à la santé fragile, est aussi ce jeune homme qui, absent de Paris, a le souci d’asseoir sa position dans le monde et la littérature. Georges D. Painter, son biographe anglais, suppose que c’est Proust, le «petit oiseau » (15) qui informe le chroniqueur mondain du Gaulois de sa présence à Dieppe. Sous la rubrique « Mondanités : Paris hors Paris » on annonce que M. Camille Saint-Saëns vient d’arriver à Dieppe pour un long séjour et dans la même notice on lit la liste des membres de la société parisienne présents dans la ville : C’est tout Paris, comme on le verra : comte et comtesse Louis de Talleyrand-Périgord, M. Josselin de Rohan, Mme Madeleine Lemaire, M. Marcel Proust et M. Reynaldo Hahn, qui sont les hôtes de l’éminente artiste(16). Dans le chapitre qu’elle consacre aux salons dieppois, Simona Pakenham(17) va jusqu’à dire que la notice en question est de la plume de Proust. Qu’il en soit le rédacteur ou l’inspirateur, la différence est mince et la stratégie mondaine identique : les noms du prestigieux « maître de musique » et de l’aristocratie parisienne projettent leur lumière sur ceux des deux jeunes gens. A Dieppe, comme à Paris, Proust tisse des liens ; pendant ses vacances dieppoises, si paisibles soient-elles, Proust ne coupe pas les ponts avec Paris. Pour lui, comme pour toute la société parisienne qui s’y retrouve, Dieppe est une annexe de Paris. En décembre, par exemple, il déposera, au domicile de Saint-Saëns, une carte de visite que conserve le Château-Musée de Dieppe. Dans ce billet Proust demande à Monsieur Saëns (sic) de « jeter les yeux » sur un article qu’il vient d’écrire en première page du Gaulois(18). Il ne manque pas de rappeler au musicien le charme d’une certaine visite faite à Dieppe par M. Saint-Saëns à Madame Lemaire (19). Avant son départ pour Dieppe, il avait même espéré y rencontrer Robert de Montesquiou, qui chaque année, en septembre, résidait à la Case, villa de la comtesse Greffuhle, sa cousine (20). C’est dire combien Madeleine Lemaire pouvait espérer que le séjour des deux jeunes gens se prolongeât : Marcel va beaucoup mieux, écrit-elle. Ah ! s’ils pouvaient renoncer à leur voyage en Bretagne (21). Proust et Hahn en décidèrent autrement. Le 30 août ils quittent Dieppe pour Paris. Le 4 septembre ils partent pour Belle-Ile et ne savoureront pas la douceur de la mer d’octobre et de la forêt d’Arques. (22)

Arrivé en Bretagne, Proust commence à écrire Jean Santeuil qu’il abandonnera en 1899. Les premières pages consacrées à l’enfance de Jean, gardent les souvenirs immédiats de Dieppe à peine quitté : Mais il fallut aller à Dieppe. La mer et le sable miroitants lui faisaient mal aux yeux. Il ne regardait pas le coucher de soleil. Seulement, longtemps après le coucher du soleil, quand il faisait déjà nuit sur la mer qui était de la couleur bleu gris d’un maquereau, si dure que les barques semblaient la couper et que çà et là elle paraissait plutôt un grand banc de sable, alors il percevait à l’entrée de la forêt d’Arques cette barre rouge qui protégeait l’entrée de la forêt de Saint-Germain et, remontant son petit col contre le vent frais qui lui salait les lèvres, il était content de rentrer se chauffer au feu qu’on allumait déjà un peu le soir.(23) «Bleu gris du maquereau», c’est la même couleur que Jean, devenu adulte, perçoit en Bretagne où la mer, qui, sombre maintenant, luit encore, bleu-gris comme un mulet, un maquereau ou une raie.(24). Plus tard, au bord de la Baltique, le souvenir de la Manche ressurgit : C’était une plage où jamais de sa vie il n’était venu, une mer qu’il ne connaissait pas, où tout lui donnait l’impression de l’étranger, et pourtant ces petites vagues il les connaissait. Peut-être, tout au plus avaient-elles changé un tout petit peu de couleur, une couleur grise et froide qui leur donnait comme un accent du nord. Mais pourtant il les reconnaissait : c’étaient bien les mêmes qu’il avait vues tant de milliers de fois, sur la Manche, dans tant de plages qu’il connaissait (25). Le gris de la Baltique est une variation du bleu gris de la Manche, enfoui dans la mémoire, dont les traces innombrables, disséminées, pourraient faire l’objet d’une étude à elles seules. Il en est de même pour Dieppe dont le nom n’est pourtant cité qu’une fois dans la Recherche du temps perdu (26) – pas plus, pas moins que Trouville ou Cabourg. Comme ces deux stations balnéaires, Dieppe, la mer et la campagne environnante ont été absorbées dans la fiction de Balbec. Néanmoins Les Plaisirs et les jours, paru en 1896 avec une préface d’Anatole France et les illustrations de Madeleine Lemaire, abrite une petite merveille intitulée « Sous-bois » accompagnée de la signature suivante : Petit-Abbeville (Dieppe), août 1895. Aucun éditeur, aucun biographe n’a relevé la coquille de Proust, les « b » d’Abbeville, dont il admirait, à l’instar de Ruskin, la cathédrale Saint-Wulfran (27), se substituant aux « p » d’un petit village ignoré. Il n’en reste pas moins que ce poème en prose nous en apprend beaucoup plus sur ce séjour que toutes les recherches biographiques. C’est l’essence même du séjour débarrassé des tracas de santé, des pressions de Madeleine Lemaire et des préoccupations mondaines. Tout y est réuni, le désir exaucé d’échapper aux après-midi brûlants comme celui de passer tant d’heures fraîches, silencieuses et closes. La mer est présente mais à distance et le bonheur c’est d’en être séparé. S’élève alors une méditation partagée par ceux qui ne sont plus Proust et Hahn, mais deux personnages qui les transcendent : Couchés sur le dos, la tête renversé dans les feuilles sèches, nous pouvons suivre au sein d’un repos profond la joyeuse agilité de notre esprit qui monte, sans faire trembler le feuillage, jusqu’aux plus hautes branches où il se pose au bord du ciel doux, près d’un oiseau qui chante. Méditation qui devient communion quand élancés et debout, dans la vaste offrande de leurs branches, et pourtant reposés et calmes, les arbres, par cette attitude étrange et naturelle, nous invitent avec des murmures gracieux à sympathiser avec une vie si antique et si jeune, si différente de la nôtre et dont elle semble l’obscure réserve inépuisable (28). Comment ne pas lire dans ces lignes dont les phrases maîtrisent et exaltent à la fois des ingrédients biographiques – la chaleur de l’été, l’omniprésence de la mer, l’intimité de deux êtres, -les prémices d’un style, d’une vision qui s’accompliront dans la Recherche et que Proust résumera en ces termes : La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature (29).


Notes

1 – Jean-Yves Tadié, Marcel Proust, Gallimard, 1996, p. 175-179.
2 – Jacques-Emile Blanche, La Pêche aux souvenirs, Flammarion, 1949, p. 50-56.
3 – Correspondance, éd. De Ph. Kolb. Plon, t. I p. 45.
4 – Ibidem, t. XXI p. 541.
5 – Ibidem, t. I p. 108.
6 – Essais et articles, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1971, p.457-464.
7 – Ibidem, p. 372-382.
8 – Mot qu’affectionne Madame Verdurin dans Un amour de Swann : Proust a emprunté à Madeleine Lemaire son énergie, son autoritarisme et ses goûts musicaux pour créer le personnage de la “patronne”.
9 – Bernard Gavoty, Reynaldo Hahn, Buchet-Chastel, 1976, p.103.
10 – Correspondance, t. I, p. 418.
11 – Ibidem
12 – Hahn avait composé la musique pour des vers de Proust sur le peintre Watteau. Voir Les Plaisirs et les jours, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,1971, p.81. retour au texte
13 – Correspondance, t. 1, p.424. retour au texte
14 – Ibidem, p. 420 retour au texte
15 – Georges D. Painter, Marcel Proust 1871-1903 : Les années de jeunesse, Mercure de France, 1979, p.239. retour au texte
16 – Le Gaulois du 24 août 1895.
17 – Simona Pakenham, « Quand Dieppe était anglais », les Informations dieppoises, 1971, p.154.
18 – Le Gaulois du 14 décembre 1895 article intitulé Figures parisiennes : Camille Saint-Saëns.
19 – Carte de visite au nom et à l’adresse de Marcel Proust, 9 Boulevard Malesherbes. Fonds Saint-Saëns, Musée du Château, Dieppe.
20 – Correspondance, t. I, p. 414.
21 – J. Y. Tadié, op. cit., p. 271.
22 – Correspondance, t. I, p.432. retour au texte
23 – Jean Santeuil, Bibliothèque de la Pleiade, Gallimard, 1971, p. 211.
24 – Ibidem, p.365.
25 – Ibidem, p.395-396.
26 – A la Recherche du temps perdu, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1987, t. I, p.354. retour au texte
27 – Pastiches et mélanges, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1971, p.120.
28 – Les Plaisirs et les jours, opus cité, p.141-142.
29 – A la Recherche …, t. IV, p.474.

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