Science sans conscience n’est que ruine de l'âme





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On se coltine un troisième âge

 

                C’est l’aventure : il est midi trente quand un taxi me dépose à l’aéroport, lieu qui pour moi possède l’étrangeté de la lune. Pour échapper aux regards, réels ou imaginaires, je suis le premier à me présenter devant le couloir qui mène à l’avion. Tout cela est si nouveau, si moderne. Je n’ai que dix ans de moins qu’hier et j’ai l’impression de renaître. L’hôtesse me sourit. C’est comme si cet  endroit avait été construit pour moi.

                Je vais donc découvrir Athènes, cette ville mythique, dont j’ai entendu pour la première fois le nom au collège, au début des années trente. Le professeur avait l’habitude de dire que c’était le berceau de la civilisation occidentale dans ce qu’elle a de plus décadent : la philosophie et le culte du corps. Peut-être le lieu où je mettrai la main au collet de mon âme.

                C’est le décollage. La carlingue perce les premiers nuages. Je quitte la terre. Et si je n’avais pas cessé de rêver depuis hier soir, si j’étais bien mort et qu’on me menait vers le Grand Ailleurs ? Mais l’avion atterrit trois heures plus tard.

 

                Dans le bus qui me mène au centre d’Athènes, mon attention est d’abord détournée par la vie qui grouille au-dehors, multicolore, pétaradante. Puis je m’étonne de parvenir à lire les panneaux indicateurs, alors que mes cours de grec sont si loin. En regardant les affiches publicitaires, je m’aperçois que je n’aligne pas seulement l’alphabet mais que je comprends le message. Je pose mon regard sur le journal que tient ouvert mon voisin. Tout est limpide, de l’alpha a l’oméga. Quant au discours que se tiennent deux femmes assises en face de moi sur l’augmentation du prix des olives, j’en saisis chaque syllabe...

                J’ignore par quelle intervention divine ou diabolique je comprends le grec moderne, mais ça pourra peut-être faciliter ma quête. Est-ce un autre effet secondaire du Via?

                Une fois déposé dans le centre, j’avise un office du tourisme, fermé. Un mot en anglais accompagne d’un plan scotche en vitrine prévient que tous les hôtels sont complets, mais qu’il reste quelques lits à l’auberge de jeunesse. Cinq cents mètres plus au nord, derrière la bruyante place de la Concorde, qui ressemble par son trafic à son homonyme parisienne, bien que nettement moins somptueuse, j’entre dans un immeuble récent portant l’enseigne internationale de ralliement des jeunes à sac a dos.

                La réceptionniste, probablement une étudiante, cache mal sa surprise en me voyant. Je demande un lit en bredouillant moi-même, décontenancé de m’entendre parler grec. Le regard de la jeune Elle opère un va-et-vient gêné entre le carnet de réservations et mon visage encore bien ridé.

                Il n’y a plus de place ?

                Si, mais...

                Elle devient écarlate et cherche désespérément du renfort autour d’elle. Au bar de l’auberge, à quelques mètres de là, quelques jeunes observent bien la scène, mais en silence. Elle finit par tenter une sortie :

                C’est que... ce sont des chambres de quatre.

                Ça ne me gêne pas.

                J’ai répondu par défi, pour savoir jusqu’où elle s’enliserait. En réalité, je n’ai pas très envie de dormir dans une chambre avec des inconnus juvéniles. Torturée par ses contradictions, l’étudiante me donne un formulaire à remplir, esquissant un sourire qui ressemble à une grimace. Conformément au règlement intérieur, je paie ma chambre d’avance. Je remets mon sac en bandoulière, sous le regard blasé des baroudeurs attablés, qui hésitent visiblement entre deux opinions : C’est cool, un vieux voyageur ! et Pourvu que le vioque ne soit pas dans ma chambre...

                Je me demande comment j’ai fait pour parler spontanément la langue du pays. Je roule les « r » comme si j’avais fait ça toute ma vie et n’ai pas d’accent, pour autant que je puisse en juger. C’est peut-être de la qu’est venue la gêne de la réceptionniste, pas seulement du fait de mon âge avancé, mais qu’elle m’ait pris pour un autochtone, un provincial qui aurait pris l’auberge pour un hôtel municipal.

                Dans la chambre, deux garçons au physique asiatique, qui n’ont pas vingt ans,  se reposent dans des lits jumeaux. Ils échangent quelques mots dans leur langue natale, que je comprends simultanément sans pouvoir dire si c’est du japonais ou du chinois :

                Putain, on se coltine un troisième âge!

                Leurs visages restent impassibles et leurs mentons allongés par le sérieux. Vexé, je jette un œil dans la petite salle de bains, plutôt insalubre.

                Au mur, un papier explique qu’en ce moment l’auberge ne dispose de l’eau chaude que le  matin entre huit heures et dix heures. Je reviens dans la chambre, franchement indisposé. Finalement, je décide de redescendre avec mon sac, résolu à continuer de chercher un hôtel. Si je ne trouve rien, mon lit m’attendra toujours à l’auberge.

                Une fois dehors, je me rapproche par attraction du Parthénon qui, environ deux kilomètres au sud, surplombe anachroniquement les maisons. Le monument est aussi déplacé dans cette ville que je l’étais dans cette auberge de jeunesse.

                En passant devant un kiosque, je décide de m’ôter d’un doute : suis -e vraiment capable de parler le grec en toutes circonstances, sans réfléchir, naturellement? Je m’entends demander, comme si je répétais une phrase tirée d’une méthode de langue :

                Bonjour, vous faites de bonnes ventes aujourd’hui ?

                Le vendeur garde un air affairé et professionnel:

                C’est comme d’habitude, heureusement qu’il y a les revues porno.

                Il accompagne sa phrase d’une chorégraphie de la main qui semble dire que c’est une sorte de plaisante fatalité.

                Je suis joyeux de me sentir un peu grec. L’après-midi touche a sa Fm. Malheureusement, les diverses enseignes à une ou deux étoiles que je croise affichent toutes complet. Je continue ma marche en direction de l’Acropole, comme aimanté. Mon regard est mobile comme celui d’un enfant qui découvre le monde. Je m’attarde sur les toits et les fenêtres puis au-dessus des têtes jusqu’a ce que les visages mats réapparaissent dans leur multiplicité.

                Je me fraye un chemin à travers les rues escarpées du vieux quartier de Plaka, au pied du Parthénon. Je commence l’ascension de la colline mythique. Quelques gouttes de sueur coulent de mon front. J’ai l’impression que mon sac est de plus en plus lourd. A mi-hauteur, je décide de m’arrêter à la terrasse d’un café qui surplombe les oliviers de l’Agora antique.

                Pour la première fois depuis mon suicide raté, je m’oublie un peu, bercé par le charme du paysage. C’est la première fois que je prends le temps de m’arrêter depuis que j’ai signé le pacte. Je me sens serein. Aurais-je déjà retrouvé mon âme? Le problème, c’est que je ne sais même pas ce que je cherche. C’est comme si je m’étais laissé flouer par les paroles de Lucien Ferre sans réfléchir. L’âme! Il me la prend; je peux la retrouver dans l’espace de soixante-neuf jours... Mais il ne m’était jamais vraiment venu à l’idée jusqu’ici que j’en avais une. L’âme, je pense que ça suppose l’existence de Dieu. Or, je n’ai jamais vraiment cru en Dieu, ni en aucun mysticisme. Je ne me sens pas plus mal aujourd’hui qu’avant d’avoir inhalé du Via, et même mieux. Peut-être que c’est quand on a une âme qu’on se sent mal...

                Maintenant, il est trop tard pour jouer les sceptiques. Je n’ai plus à me demander si l’âme existe ou non. Quoi qu’elle soit, je dois la retrouver, au risque sinon de découvrir, mais trop tard, que l’enfer existe bel et bien, et pas seulement dans ce monde.

Je choisis de prendre le risque

 

                A la table attenante, je remarque une jeune femme qui me sourit, assurément jolie. Ses yeux ont la transparence de ceux de Lucien Ferre. Elle parait amusée :

                Vous aimez les oliviers?

                C’est mon premier moment de repos depuis ce matin.

                Une dure journée?

                Longue. J’arrive de Paris.

                Ce n’est pas la première fois que vous venez en Grèce...

                Si.

                Pourtant, vous parlez très bien notre langue.

                Il y a pas mal de choses curieuses dans la vie. Comme la couleur de vos yeux, par exemple.

                Vous aimez? Vous devriez dire ça à mon copain. Il m’a quittée ce midi, alors qu’hier encore tout allait bien.

                Il vous a dit pourquoi?

                Qu’il y pensait depuis un moment sans en parler, qu’il n’était plus vraiment amoureux, le discours habituel... A chaque fois, je me fais avoir par ce genre de types. Je tombe amoureuse et trois mois après, ciao...

                Vous êtes jeune.

                Trente ans pile. Je m’appelle Lisia, et vous?

                J’ai à peine prononcé mon prénom que deux explosions se font entendre derrière nous, au cœur de la vieille ville. Je regarde Lisia, interrogateur. Elle me rassure :

                Ce ne sont que les préparatifs d’une fête dans le quartier de Plaka. Cette année, exceptionnellement, il y aura un grand feu d’artifice, parce que ça coïncide avec l’anniversaire de la mort de quelqu’un d’important, je ne sais plus qui. Il y aura un orchestre, et des danses, aussi.

                Alors ca va swinguer.

                Swinguer?

                Oui, zim-boum!

                Oui, surement quelque chose de ce genre, en encore plus vieux jeu.

                Vous vous moquez de moi...

                Non, je me moque du groupe de ce soir.

                Je remarque que la lumière du soleil, en disparaissant, a été relayée par l’éclairage municipal. J’observe Lisia et me demande pourquoi elle me fait la conversation. Est-elle une envoyée du démon ou la transparence de ses yeux n’est-elle qu’une coïncidence? Elle est si belle! Je regarde furtivement ses genoux et le bas de ses cuisses dévoilés par sa jupe. Et comme ce matin devant l’employée de l’agence de voyages, je sens l’excitation me gagner.

                Mais aucune raideur ne se manifeste.

                J’inhalerais bien du Via en compagnie de Lisia. Bien sur, ce n’est pas raisonnable, il y a quarante ans bien visibles entre cette petite et moi. Mais je ne peux m’empêcher de m’imaginer au lit avec elle.

                A propos de lit, je me rends compte que je n’ai toujours pas trouvé de meilleur endroit où dormir ce soir que l’auberge de jeunesse. J’en fais part à Lisia, qui semble avoir réponse à tout :

Mon oncle tient l’hôtel Heraklitès, un peu plus bas dans la rue. Il est complet, mais il y a toujours la chambre qu’il réserve à la famille de passage. Vous voulez que je lui demande s’il peut vous la louer pour une ou deux nuits, le temps que vous trouviez autre chose ?

                J’acquiesce, surpris de cet heureux hasard. Je suis décontenancé par tant de gentillesse. Quel peut être l’intérêt de cette jeune femme à se montrer si aimable avec un vieux qu’elle connaît depuis dix minutes? Mais je vois peut-être le mal partout. Elle poursuit:

                Ça vous dit d’aller à la fête de Plaka ce soir? Ne soyez pas timide, René, vous êtes tout seul, et moi je n’ai rien à faire.

                Je me dis qu’elle doit être victime de sa déception amoureuse et qu’elle pense l’oublier par une bonne action. Dire qu’il faut attendre d’être au seuil de la mort pour que les femmes viennent spontanément à vous! Ou peut-être croit-elle pouvoir me voler, me faire dépouiller par son prétendu oncle? Le procédé serait parfait : séduire un vieux touriste solitaire, lui fournir une chambre, et la nuit venue, l’égorger. Mais je choisis de prendre le risque et nous nous levons.

                Lisia s’arrête devant une maison à la façade vermoulue, qu’elle désigne de la main. A l’’accueil, le réceptionniste, qu’elle appelle Papodès, semble lui être familier. Il me regarde en lissant sa volumineuse moustache entre le pouce et l’index. Ses yeux ne sont pas transparents.

                Papodès peut me louer la chambre de la famille pour un prix raisonnable, et jusqu’à la fin de la semaine si je le désire. Il m’y conduit, suivi par Lisia. La pièce est au rez-de-chaussée et la fenêtre donne sur un mur, mais l’intérieur est confortable. Il y a même un bidet en céramique. Le lit est large, revêtu d’une couverture verdâtre. Au mur, en face, un grand miroir un peu terne donne de la profondeur et une certaine dignité à l’ensemble. La Grèce est un pays religieux, mais aucun Christ en croix ne trône au-dessus du lit.

                J’accepte la chambre sans me faire prier. Advienne que pourra! C’est aussi avec enthousiasme que j’opine lorsque Lisia déclare qu’elle reviendra vers dix heures pour m’emmener voir le feu d’artifice.

                Je me déshabille dans la salle de bains pour prendre une douche et me regarde dans le miroir, une habitude depuis la veille. Et si mes nerfs me lâchaient, révélant la supercherie de ma survie, l’horreur d’un mort qui croit encore vivre et qui parle, mange et éprouve du désir?

                Le jet de la douche n’est pas fort et la température reste constante. L’eau ruisselle le long de mon corps osseux et ridé, surement bien peu excitant pour une femme comme Lisia.

                Et ce désir que j’avais oublié au fond de mes rêves ! Je m’étais fait depuis longtemps à l’idée que mon sexe ne soit plus qu’un instrument d’évacuation de l’urine. Pourtant, comment oublier cette érection miraculeuse avec Isis, puis le désir pour la fille de l’agence de voyages et celui pour Lisia tout à l’heure, comme si la vie reprenait ses droits?

                En sortant de la salle de bains, je jette un œil à l’horloge en acajou qui trône près de la fenêtre. Il me reste deux heures avant mon rendez-vous, le temps d’avaler quelque chose dans un restaurant du coin. Je repense aux yeux de Lisia. Mon visage se rembrunit. Elle n’est probablement qu’un obstacle placé sur mon chemin par Satan au moment même où, contemplant les oliviers au pied de l’Acropole, j’allais peut-être retrouver mon âme.

Nous sommes les cobayes de la grande danse du Cosmos

 

                Une heure plus tard, j’attends Lisia à la réception de l’hôtel Heraklitès. J’ai glissé dans ma poche le petit spray de Via avec la foi d’un adolescent qui sort avec ses préservatifs. Papodès n’est plus à l’accueil, remplacé par un jeune homme sombre au sourire peu loquace. Est-ce que l’oncle trame quelque chose avec sa nièce? Je décide d’attendre à l’extérieur, devant la porte de l’h6tel, pour profiter de la fraicheur du soir. Soudain, je sursaute. Lisia vient de me frapper à la cuisse avec un gourdin en plastique.

                Ça ne t’a pas fait mal, au moins? Ce soir, tout le monde porte des gourdins comme celui-ci, de toutes les couleurs. Tu viens?

                Ce tutoiement est un baume au cœur.

                Place Lysicratès, les danseurs apparaissent sur la scène montée sur tréteaux. Ils ne manquent pas d’allure. Les hommes portent un costume noir ajusté dont dépasse la dentelle d’une chemise blanche; les femmes plusieurs épaisseurs de robes bigarrées, de grands châles, des chemisiers colorés, quelques bijoux voyants.

                En suivant la ronde des cavaliers et de leurs partenaires, j’ai la confirmation que la vie oublie vite ses morts, qu’elle préfère tournoyer que se morfondre. De ma situation privilégiée, je comprends que je suis malgré moi l’exception qui confirme la règle. Nous sommes les cobayes insignifiants de la grande danse du cosmos.

                Une heure plus tard, Lisia et moi sommes assis à l’une des terrasses de la place. Je me balance au son de la musique. Subitement, sentant en moi un afflux d’énergie, je me lève, me tourne vers Lisia, la prends par la main et entame une danse, qu’elle accompagne en riant et en poussant des cris. Quelques têtes détournent leur attention de la scène pour observer ce vieillard qui gigote avec fougue en compagnie de cette jeune femme qui doit être sa petite-fille. Ils doivent penser que je vais me tuer sur place. Nous dansons, tandis que toutes les bouches et les regards se figent en des mimiques de désapprobation ou d’amusement. Puis un couple se lève et entre dans la danse. La cinquantaine, la femme est lourde et ses hanches généreuses. L’homme porte un chapeau à l’anglaise et un costume à carreaux usé. Il est en sueur.

                Voila que certains dans le public commencent à applaudir, les danseurs sur scène martèlent le sol, l’orchestre se ranime, deux ou trois couples encore se lèvent, d’autres ondulent sur leur chaise. Le gros de l’assistance semble conquis : que deux générations se retrouvent devant la musique traditionnelle, ca doit les rassurer sur la pérennité des vraies valeurs.

                Je me sens euphorique. Mourir en une danse effrénée avec Lisia m’irait bien. Rien à voir avec l’hôpital du quartier! Mais je me ravise aussitôt. Je ne dois pas mourir, je dois retrouver mon âme! Ne pas perdre de vue le pacte ou ça pourrait me coûter cher...

                Je suis morte, lance Lisia en s’effondrant sur sa chaise.

                Moi aussi.

                Au-dessus de nos têtes, les premiers feux d’artifice fusent et vont peindre le ciel noir de l’Acropole.

                Dix minutes plus tard, devant l’hôtel Heraklitès, Lisia se tourne vers moi en souriant, De nouveau, je sens le souffle du désir monter en moi. Mon sexe ne réagit toujours pas. J’aimerais ouvrir les bras et l’embrasser, mais la perspective du refus me paralyse. Je reste comme ça quelques secondes, tenté, à regarder ses yeux translucides. Elle me jette un baiser à distance et disparaît dans la nuit athénienne.

 

                Le lendemain matin, je trouve un message à l’accueil disant qu’elle passera me voir en fin de journée. Pour calmer mon excitation, je décide de remonter voir le Parthénon.

                Un peu partout sur le chemin, des colonnes poreuses et mutilées se dressent, lasses, comme si elles avaient malgré elles renoncé à s’effondrer. Sur l’Acropole, les guides, entourés de groupes appliqués, répètent dans toutes les langues que dans la façade d’un temple, les colonnes des extrémités sont plus larges que celles du milieu, afin que l’œil les perçoive du même diamètre.

                Un moine asiatique est assis devant le temple et prêche devant quelques curieux en exhibant à ses pieds des coupures de presse. Je m’approche. L’un des journaux titre : Foku, philosophe zen. Mais ma curiosité est un temps détournée par l’image du port du Pirée qui se découpe à l’horizon, au-dessus de la tête de Foku. Au-delà des dernières aspérités de la ville, la surface puissante et paisible de la mer est à peine chatouillée par les navires.

                Le moine, seul a présent, me salue. Je réponds d’une voix nasillarde. Il sourit :

                Ah, vous parlez japonais.

                Heu... Un peu.

                A l’invitation du mystique, je l’accompagne hors du site archéologique. Je me confierais bien à lui sur ma quête. En attendant, je demande :

                Où va-t-on, comme ca?

                A l’auberge de jeunesse.

                Vous allez faire un discours là-bas?

                Non, je vais faire un somme.

                Vous logez là-bas, avec les gamins? Je croyais qu’ils n’aimaient pas les vieux?

                Où avez-vous vu ca?

                Quand je parle à Foku en japonais, c’est à peine si je m’en rends compte autrement que par une titillation inhabituelle du palais. Le moine écoute, le sourire aux lèvres, en regardant devant lui.

                J’hésite à me confier et l’auberge finit par être en vue. Nous nous retrouvons à l’intérieur, entourés de jeunes de vingt ans qui, pleins de sollicitude, aident Foku à s’asseoir sur une chaise, le débarrassent de ses documents, lui demandent comment s’est passée la matinée. Les deux jeunes

Japonais de la veille sont là, peut-être ses disciples. Le moine a l’air d’un roi devant sa cour :

                Donnez un thé à mon ami.

                En buvant mon infusion, je commence à me sentir un peu mal à l’aise. J’ai l’impression d’assister à une mascarade dont ces gamins en mal de spiritualité seraient les victimes. Non que je mette en doute l’honnêteté de Foku, mais sa philosophie à base de thé, de vacuité et de lenteur me parait anodine. Si j’ai eu recours au Via, c’est pour terminer ma vie de manière passionnée. Le vide, j’ai connu ca toute ma vie et ça ne m’a pas rendu plus sage.

                Finalement, je quitte l’auberge de jeunesse après un sobre au revoir, ne tenant pas en place à l’idée de revoir Lisia. Mon enthousiasme m’est presque aussi agréable que le plaisir d’être en vie.

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