Science sans conscience n’est que ruine de l'âme





télécharger 448.27 Kb.
titreScience sans conscience n’est que ruine de l'âme
page4/10
date de publication20.10.2016
taille448.27 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   10
Que m’importe l’enfer, je suis au paradis !

 

                Vers dix-neuf heures, on frappe à la porte de ma chambre. Lisia apparait, superbe, habillée d’une longue et étroite robe bleue. Sans entrer dans la chambre, elle propose, souriante :

                On descend au port manger du poisson?

                Une heure plus tard, face à la mer, dans un restaurant de Mikrolimano, il me parait bien stupide d’avoir tenté de me suicider, maintenant que je suis face au sourire plein de promesses de cette jeune femme. Mais si plus tard elle se laisse embrasser et passe le pas de ma porte, ne devrais-je pas avoir de nouveau ce soupçon : et si ce n’était qu’un piège de Satan pour me faire perdre du temps? Je ne me vois pourtant pas demander à Lisia si elle est envoyée par le Démon. Ça pourrait réduire à néant mes chances de la séduire.

 

                Trois heures plus tard, de rapprochement en rapprochement, Lisia se retrouve bel et bien allongée à côté de moi dans la chambre d’hôtel. Ma timidité n’étant pas tombée, c’est elle qui m’a embrassé la première, avant d’entrer avec moi dans l’hôtel endormi. Une fois dans la chambre, j’ai discrètement sniffé une dose de Via. N’étant pas sur de retrouver mon âme en soixante-neuf jours, au moins puis-je profiter de la magie du spray. Et puis, quarante-huit heures se sont à peine écoulées depuis que mon cœur s’est arrêté. Il me reste encore deux mois.

                A quoi tu penses?

                Je me demandais si je ne rêvais pas.

                Lisia part d’un éclat de rire mutin et pose la main entre mes jambes :

                Pour un rêveur, tu te défends plutôt bien.

                Elle prononce ces paroles en caressant mon sexe gonflé sous le tissu de mon pantalon. Elle est plutôt convaincante dans le rôle de la fille facile qui ne se pose pas trop de questions. J’accueille sa langue dans ma bouche comme je suppose qu’on doit s’abreuver après une longue traversée du désert. En glissant ma main sous sa robe, je lui masse les cuisses avec avidité.

                Je ne me souviens pas avoir connu un tel désir depuis des lustres. Elle déboutonne ma chemise consciencieusement, sans me lâcher du regard. Ses veux diaphanes sont beaux comme deux lunes fatales. Je brûle sous ses caresses. Elle semble fascinée par les rides de mon visage. Ses mains redescendent vers ma braguette, elle déboutonne mon pantalon et une orgueilleuse raideur en surgit. Elle m’envoie un sourire malicieux et sa tête descend vers mon bassin.

                Que m’importe l’enfer, je suis au paradis! Lisia est nue sous mon corps et sa peau lisse est une mer ou je veux me noyer, une glaise ou je veux qu’on m’enterre. J’embrasse avidement ses petits seins, j’ai envie de pleurer, de rire, elle gémit, sa bouche, ses cheveux noirs, son ventre, elle prend mon sexe dans ses mains, elle l’amène entre ses jambes, ses jambes offertes, c’est humide chaud je rentre en toi Lisia brûlant pas trop vite. J’atteins le fond tu gémis plus fort tu croises les jambes au-dessus de mes fesses ton visage comprimé par la jouissance ce n’est pas possible trop beau je n’en peux plus je vais non pas encore...

                Deux heures plus tard, Lisia et moi marchons au pied de l’Acropole.je m’apprête à lui dire au revoir, distrait par la perspective des effets du Via. Comme si elle se doutait de quelque chose, elle ne sourit plus. Ses yeux sont presque phosphorescents dans la nuit. Soudain, elle se tourne vers moi et sort de son mutisme :

                Alors tu vas me laisser tomber, parce que je couche trop facilement?

                Mais non, je dois partir, c’est tout.

                Pourquoi?

                Je ne peux pas t’expliquer.

                Bien sûr.

                Ecoute, Lisia, j’ai soixante-dix ans! Tu peux te trouver autant de garçons de ton âge que tu veux.

                Je n’ai jamais été autant attirée par quelqu’un, avant.

                Peut-être, mais ça ne dépend pas de toi, je crois.

                Comment ça?

                Tu as vu tes yeux dans un miroir ?

                Mes yeux? Qu’est-ce qu’ils ont?

                Ecoute, Lisia, ne le prends pas mal, mais je pense que tu es possédée par le diable.

                Elle a l’air estomaquée :

                On n’a jamais osé me la faire, celle-là. Tu ne pouvais pas trouver mieux!

                Tu as déjà été attirée par un vieux avant moi?

                Non, mais ca ne veut rien dire.

                Ça veut tout dire.

                Tu n’es qu’un vieil égoïste.

                Ecoute, je dois partir demain. C’est comme ça.

                J’abrège notre entrevue en m’arrêtant, de peur de rajeunir devant elle. Je la regarde s’éloigner tête baissée, espérant sans conviction qu’elle se soit vraiment donnée à moi de son plein gré. A la pensée de notre accouplement, mon corps est parcouru d’un frisson.

                Je marche encore un moment. Il est près de quatre heures du matin quand je retourne à l’hôtel. Je n’ai toujours pas sommeil et j’ai même l’impression que je pourrais courir un cent mètres.

                J’ai beau m’y attendre, je suis d’abord effrayé par l’image que me renvoie le miroir placé devant mon lit. Mes rides se sont encore estompées, ma peau s’est tendue et éclaircie, mon regard est plus net, je me tiens plus droit. Mes cheveux se sont obscurcis. Mon corps a soixante ans. Je ne peux m’empêcher de ricaner avec une satisfaction perverse, comme un enfant qui a brisé un interdit.

                Je m’assombris en comprenant que je dois vider les lieux des le lendemain matin, si je ne veux pas risquer de finir ma vie devant les caméras des paparazzis ou sous le scalpel d’un futur Nobel.

                Allongé sur le lit, les mains derrière la tête, je m’abandonne à l’excès de vie qui anime mes cellules. J’ai envie de pousser un cri, mais je ne sais pas si c’est de joie.

II

ÂGE MÛR

 

Rien de grave,  j’espère?

 

                Cette nuit-la, je rêve que ma danse avec Lisia a, contre toute attente, lancé une mode chez les jeunes femmes, qui se mettent à fréquenter des hommes de plus en plus vieux. Et ceux-ci, soudain placés au centre d’intérêt de ces donzelles, se révèlent moins impotents qu’on le croit, même sans spray miracle.

                Je me réveille a l’aube, une sensation de dureté dans la bouche : mes dents ont toutes repoussé, profitant de ce que j’avais retiré mon dentier. Pas des dents blanches ni parfaites, mais mes dents de soixante ans.

                Une heure plus tard, c’est avec réticence que je prépare mon sac. Il est peu probable que je revoie jamais Lisia. Ange ou démon, combien de temps son image me suivra-t-elle? A la réception de l’hôtel, c’est Papodès, le gérant, qui établit ma note, en me remettant certains de mes vêtements lavés et repassés :

                Vous n’êtes pas resté longtemps.

                Vous pourrez dire à Lisia que j’ai du rentrer d’urgence.

                L’oncle me fixe de ses yeux noirs, ayant probablement remarqué la différence physique :

                Rien de grave, j’espère?

                Le temps file.

                Je décide de quitter la Grèce.

 

                Lorsque le bus s’arrête devant le hall de départs de l’aéroport, les passagers empoignent leurs valises, le regard las ou inexpressif, les uns mettant leurs lunettes de soleil, les autres clignant des yeux en descendant, devant la luminosité masquée jusque-là par les vitres teintées de l’autocar.

Le vent balaie les cheveux des femmes. Je marche lentement, mon sac à l’épaule. Ily a certains lieux, comme les aéroports, où les gestes gagnent en tragique.

                Ne me voyant pas rentrer à Paris avec vingt ans de moins, je parcours les guichets internationaux. J’espère que Satan ne m’a pas joué un tour convenu, où mon âme serait cachée en moi alors que je la chercherais à travers le monde. Quand bien même mon âme serait sous mon nez,

comment faire pour la reconnaître? A un peu plus de soixante jours de l’échéance, je me demande toujours à quoi ressemble ce que je cherche. Autant continuer à voyager et à rajeunir. Si je dois finir dans je ne sais quel enfer, autant profiter un peu de la vie. Je suis sur un fil qui ressemble, j’en ai peur, à l’existence de beaucoup d’hommes, oscillant entre plaisir et responsabilité.

                Soudain, mon regard est arrêté par un gigantesque poster de l’Everest, sur lequel est écrit : Toit du Monde, 8 848 mètres. Le Népal, ça me parait être une bonne destination pour un mort vivant. C’était par excellence le repère des jeunes drogués libertaires quand j’avais cinquante ans. A l’époque, je les critiquais, bien sûr. Aujourd’hui, je me dis qu’un peu de haschich pourrait faciliter ma quête de 1’âme...

                Compte tenu d’un désistement, j’achète sans difficulté une place sur le prochain vol pour le Népal, via l’Inde, qui part dans trois heures. Apres avoir passe la douane sans problème, malgré une apparence plus juvénile que ne le laisseraient supposer la date de naissance et la photo sur mon passeport, je commence à arpenter la salle d’attente de long en large, encore mal habitué au regain d’énergie de mon corps. Je remarque les regards curieux de ceux qui, assis en face de moi, semblent se demander pourquoi j’ai cette attitude trépidante. Je suis sûr qu’ils se posent des questions à mon égard :

                Est-ce qu’un type comme ça ne va pas avoir une crise d’angoisse dans l’avion?

                Il ne nous ferait pas quitter notre trajectoire, tout de même?

                Non, ils lui donneraient un calmant.

                L’épouse soupire, plutôt soulagée. C’est qu’ils n’ont pas de temps à perdre. Ils ne peuvent risquer de gâcher le début de leurs vacances. Un jour de retard et ils perdraient un petit déjeuner royal, une séance de gymnastique aquatique apaisante, un déjeuner copieux, une excursion de rêve, un coucher de soleil somptueux avec vue sur l’Everest, un dîner magnifique, une nuit inoubliable.

                Je m’assois in coté d’un jeune homme d’une vingtaine d’années. J’ai l’impression de me revoir lorsque je suis devenu aide-comptable. J’ai commence à travailler au cabinet Taedium en tant qu’apprenti à l’âge de vingt et un ans. Au total, une centaine de personnes occupaient ces bureaux dont les balcons portaient orgueilleusement le nom de Taedium en lettres blanches, parce que le doré aurait été trop tape-à-l’œil.

                Nous n’avons pas à nous enrichir au détriment du client mais à le faire prospérer, aimait a répéter hypocritement M. Cacheflaud, le grand patron des lieux, arborant son nœud papillon gigantesque, dont les lignes horizontales évoquaient la stabilité tandis qu’il tentait vainement de masquer son embonpoint avec des costumes à rayures verticales.

               

                Apres quelques minutes de vol, la voix monocorde du capitaine annonce la vitesse de l’avion et le territoire que nous survolons. C’est la deuxième fois que je prends l’avion en deux jours, alors que ça ne m’était arrivé qu’une fois dans ma vie, et encore dans d’autres circonstances, puisque c’était pendant la guerre. Bien sur, ces voyages ne sont pas uniquement dus à la nécessité de ne pas me faire repérer. J’ai toujours rêvé de parcourir le monde.

                Je me prépare à faire comme tout le monde : dormir, puisque les hôtesses ont éteint la lumière. Fermer les yeux et me laisser bercer par le souffle persistant des réacteurs. Je revois le visage de Lisia penché au-dessus de ma tête, souriant, tendre, presque amoureux. Rien d’une succube. Et pourtant...

                Tout au long du voyage, je redresse de temps en temps la tête dans un nuage d’impressions vagues et chaleureuses, puis retombe dans le sommeil. Quelques heures de vol nous séparent encore du Népal, dont le magazine de bord vante les mérites : des temples à plusieurs toits, des danseurs habillés comme des femmes, des forêts remplies de léopards...

                Rien sur les paradis artificiels.

                Apres une rapide escale à l’aéroport de Delhi, je reprends ma sieste. Ce n’est qu’une demi-heure avant l’atterrissage que je me réveille complètement, à temps pour apercevoir par le hublot les terres humides du pays, bordées de rizières quadrilatères, et plus loin, une immense muraille blanche, la chaine montagneuse de l’Himalaya. Malgré la déception de ma rencontre avec le moine zen Foku, la sagesse de Bouddha saura peut-être m’aider à retrouver mon âme. Il me semble pourtant que je ne me ferai jamais à ce mot, qu’il n’a pas grand sens pour moi. C’est pour ca que j’ai si facilement signé ce pacte avec Lucien Ferre.

                L’atterrissage dans la vallée de Katmandou suspend mes réflexions. Les hôtesses ouvrent les accès et l’air de la vallée s’immisce dans l’appareil, gorgé d’eau et de feu. Je me demande si cette ardente humidité ne viendra pas à bout de ma résistance. Dès que je mets le pied dehors, mon regard est arrêté par les formes inhabituelles et chaotiques de la végétation environnante.

                Quelques kilomètres de bus plus loin apparaissent des maisons de brique aux murs et aux toits inachevés. Sur deux ou trois étages, ces constructions n’ont parfois d’autres fenêtres que des ouvertures béantes qui, pour empêcher de laisser passer la pluie sont recouvertes d’une chape de tôle. Quelques visages hales plus ou moins placides se retournent sur le passage du car. Je demande à mon voisin pourquoi tout le monde tient un parapluie fermé à la main. Le Népalais, un peu étonné d’entendre un étranger parler sa langue tout en étant si peu informe, hausse les épaules en esquissant un sourire :

                C’est encore la saison des pluies.

                A l’’avant du bus, trois hommes se partagent la dure tâche de mener le véhicule à bon port : l’un conduit, les deux autres lui font la conversation. Des haut-parleurs distillent de la variété indienne qui, pour le profane que je suis, n’est pas sans similitudes avec la musique qu’on entend dans les restaurants chinois parisiens. Soudain le chauffeur, avant reconnu un air qu’il aime, pousse le volume à un niveau qui perfore les tympans. La torture cesse peu après quand le car atteint le centre de Katmandou, reconnaissable à ses divers temples, celui de Shiva, ou encore ce palais bordé de frises érotiques représentant des aristocrates hindous en des attitudes variées de copulation, périlleuses ou fantaisistes. Mon voisin me désigne le palais du roi, un édifice blanchâtre de type administratif, rongé par la végétation à sa base, dont l’entrée est ornée d’une colonnade à la grecque. Mais je ne suis pas un invité officiel, et il s’agit de me mettre en quête d’un endroit où dormir.

                Un peu plus loin, dans une ruelle, je franchis le seuil d’une maison arborant un panneau « chambres à louer ». Apparaît un adolescent au sourire amical :

                Nous en avons une au dernier étage, pour quarante roupies par nuit.

                La pièce est acceptable, simple, propre. Sur l’un des murs jaunis trône la même affiche de l’Everest que celle de l’aéroport d’Athènes.

L’âme individuelle est une pensée de l’Ouest

 

                Je suis réveillé le lendemain par la lumière des rayons du soleil diffractés par les toits irréguliers de la ville. Lorsque je sors de l’hôtel, le jeune tenancier me conseille:

                Vous devriez aller sur les berges de la rivière Bagmati, c’est beau. Si les crémations ne vous dérangent pas...

                Je traverse un marché où épices, étoffes, fruits, légumes, pieds de cochon et enregistrements pirates se côtoient et attirent la foule. Des marmitons ambulants promènent leurs beignets de pommes de terre sur des vélos transformés, des adolescentes accroupies font cuire des épis de mais à 1’odeur insistante. Des femmes plus âgées parcourent les étals, dignement drapées de saris rouges et verts. Une tika grosse comme un pois trône au milieu de leur front, faite d’argile et de poudre de pétales de roses. Je me sens complètement dépaysé.

                Je parcours des ruelles bordées d’échoppes garnies de statuettes de Bouddha ou de Ganesha, le dieu à tête d’éléphant, de mandalas protecteurs, de parchemins porte-bonheur, de tee-shirts à la gloire des drogues, de la plus verte à la plus blanche. Davantage tournés vers la clientèle locale, les bouchers égayent leur devanture en suspendant quelques têtes de mouton aux yeux exorbités.

                Sur les berges de la rivière Bagmati, de larges dalles de pierre entourées de temples donnent à l’ensemble un air de civilisation perdue. Quelques Hindous procèdent à leurs ablutions matinales. Un jeune Népalais se poste près de moi, et m’adresse la parole en anglais :

                Européen?

                Je réponds en népali sans difficulté. Le jeune homme, visiblement impressionné, tend la main en avant d’un air solennel :

                Je m’appelle Babu.

                Babu m’apprend qu’il a vingt ans, qu'il travaille parce que ses parents n’ont pas pu lui payer d’études supérieures. Il fabrique des instruments de cuisine. Il aide aussi aux crémations qui ont lieu presque chaque matin ici même, vers huit heures.

                Il a un geste de la main :

                Mais ce n’est pas moi qui lave les corps, ni qui les enduis d’huile.

                Le sujet m’intrigue :

                Et la peau brûle bien, même vieille?

                Oui, mais beaucoup de crémations ont lieu sur des morts plus jeunes que vous.

                Babu ne poursuit pas. Cela le pousserait probablement à dire qu’une peau qui pourrit petit à petit dans une boîte sous terre lui paraît bien plus étrange qu’un corps qu’on brûle. Il demande :

                Vous êtes ici pour quoi?

                Je cherche mon âme.

                Il ne se laisse pas démonter:

                Je connais à Bahktapur un sadhu qui pourra vous parler de l’âme. Pour vingt roupies, je vous y emmène.

                Peu après, nous nous faisons conduire en rickshaw, croisement entre un carrosse et une bicyclette, dans la banlieue sud-ouest de la ville.

 

                Babu me fait signe d’attendre, entre dans un petit temple à toit unique, puis en ressort une minute plus tard :

                Nous allons pouvoir parler à Baba Man Sonj.

                A l’intérieur, au milieu de l’odeur de l’encens, un vieillard barbu, décharné, ravive un feu posé sur un trépied en y jetant des feuilles séchées. De la main gauche, sans détourner son regard des flammes, il nous fait signe de nous asseoir sur le tapis terreux. Quelques minutes s’écoulent pendant lesquelles le feu finit peu à peu par réchauffer la pièce. L’ascète tourne vers moi son regard halluciné :

                Vous nous rendez visite en saison fraîche.

                Mon voyage est improvisé.

                Je peux vous offrir un thé, du cannabis?

                Un silence se fait, rompu par Babu :

                N’hésitez pas, ici ça pousse partout. Ensuite Baba Man Sonj vous montrera le secret de la position qui fait parler l’âme.

 

                Une demi-heure plus tard, je termine le troisième joint qui circule entre nous, moi qui ai à peine fumé deux ou trois cigarettes dans ma vie. Babu m’a montré comment faire et je ne tousse plus. Mes yeux sont à demi fermés et j’éprouve un grand bien-être, une sorte de détachement et d’engourdissement qui me donnent l’impression que je pourrais devenir assez facilement un ascète. Tout est bien. Je ne sais plus vraiment ce que je fais au Népal, mais ce n’est pas grave. Le regard de Babu s’illumine :

                Montrez-nous, Baba, la position qui libère l’âme.

                L’ascète acquiesce d’un geste de la tête.

                Il a l’air très concentré. Il part dans des contorsions redoutables pour finir dans un étrange enchevêtrement de membres, où l’on ne distingue plus très bien ses mains de ses pieds. Puis il lâche un pet sonore.

                Les deux Hindous se mettent à rire. J’en fais autant, en humant les effluves pollués de ce lieu où l’âme se libère si facilement. Soudain, l’ascète reprend son sérieux et, d’une voix presque inaudible, lance:

                L’âme individuelle est une pensée de l’Ouest, mon ami, une illusion pour nous. Seul existe l’Atman, le souffle de l’Esprit en chaque chose, que nous rejoignons parfois en mourant, si nous échappons au cycle des réincarnations.

                Dans l’état où je suis, cet enseignement ne m’étonne pas beaucoup. Je me sens volontiers  participer du souffle d’un univers où le cannabis serait la Réalité ultime.  Mais je me vois mal dire à Lucien Ferre que son pacte est caduc étant donné que l’âme individuelle est une illusion. Il serait trop risqué de se fier aux paroles du sadhu pour laisser tomber ma quête.

                Babu se lève, me faisant comprendre qu’il ne faut plus importuner le sage, qui à présent va jeûner. Le jeune Népalais est confiant:

                Baba Man Sonj résisterait sans problème, mais tout de même, il ne faut pas l’affaiblir avec nos questions sur l’âme.

                Nous prenons congé de l’ascète, qui me serre la main. A cet instant, une ombre traverse son visage. A-t-il senti que je suis à la fois plein de vie et à moitié mort?

                Dehors, Babu, espérant peut-être quelque rétribution pour ses fonctions de guide zélé, propose :

                Je peux vous indiquer un endroit où déjeuner près du temple d’or. C’est tenu par mon grand-père.

                Soit, ça ou autre chose. La drogue m’a plongé dans un état de profonde indifférence. Nous traversons des rues envahies par la boue. Quelques minutes plus tard apparait un imposant stupa : autour d’un dôme à pointe dorée flottent des centaines de drapeaux de prière. Peints sur la tour blanche, de gigantesques yeux de Bouddha me scrutent avec sévérité, comme s’ils essayaient de me sermonner. Babu me prend par le bras et désigne une petite gargote avec deux tables métalliques rouillées. Son grand-père est sur le pas de la porte. C’est un homme d’une soixantaine d’années, la chevelure encore abondante, portant une chemise en soie au motif de fleurs de lotus.

 

                Je sirote un thé au lait avec les deux hommes, retrouvant peu à peu ma lucidité. L’aïeul tourne vers moi un regard plein de curiosité. A quelques mètres de nous, des fidèles tournent autour du temple d’or dans le sens des aiguilles d’une montre, récitant des mantras. Je repense au pet mystique de Baba Man Sonj et déclare :

                L’hindouisme m’a un peu déçu, mais j’aimerais connaitre le bouddhisme.

                Si vous voulez, demain, vous pouvez vous rendre au monastère de Tailaimm, répond le grand-père. Ils hébergent les visiteurs pendant quelques jours.

                C’est loin?

                A peu près vingt kilomètres à l’ouest de la ville. Il y a un bus qui part de la place Royale vers neuf heures du matin.

                J’espère vaguement que les moines de Tailaimm sauront me dire comment trouver mon âme, ou simplement comment mieux la chercher. Mais je ne me fais pas trop d’illusions.

                Demain, cela fera une semaine que j’ai signé le pacte. Il me reste donc une soixantaine de jours pour résoudre mon problème.

1   2   3   4   5   6   7   8   9   10

similaire:

Science sans conscience n’est que ruine de l\Prologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée,...

Science sans conscience n’est que ruine de l\Pierre Parlebas Docteur d’Etat ès Lettres et Sciences Humaines Président...
«Ce sont les passions qui utilisent la science pour soutenir leur cause. La science, écrit-il, ne conduit pas au racisme et à la...

Science sans conscience n’est que ruine de l\Commémoration de l’armistice de 1918
«Parce qu'un homme sans mémoire est un homme sans vie, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir.»

Science sans conscience n’est que ruine de l\Peut-on parler d’Europe et d’Européens sans faire d’anachronisme ?
«l’Europe laissera-t-elle faire ?». A cette époque enfin, l’Europe devient mondiale : les gens en prennent conscience

Science sans conscience n’est que ruine de l\Escherichia coli = ogm = Science mortelle
«parasites» au profit des cellules sans tuer les cellules porteuses de gènes introduits

Science sans conscience n’est que ruine de l\Chateaubriand
«vague des passions», plongées dans les abysses d’une âme en détrese, terreurs, rêveries solitaires, courses sur la lande en compagnie...

Science sans conscience n’est que ruine de l\Obcession du dessin, necessité de sa production ? Sans jamais pourvoir s’arreter
«non dévoilé» de l’Univers, tel que selon Novalis, IL est inscrit sans une écriture secrète. Le vide est au cœur de tout langage

Science sans conscience n’est que ruine de l\Le registre lyrique
«pathos» désigne l’émotion, l’agitation de l’âme. Au sens moderne, «pathétique» est synonyme de «touchant», «bouleversant»

Science sans conscience n’est que ruine de l\Paroles de guillaume de saint thierry
«L'art des arts est l'art de l'amour L'amour est suscité par le Créateur de la nature. L'amour est une force de l'âme, qui la conduit...

Science sans conscience n’est que ruine de l\Depuis le temps où Simon et Alain se voyaient interdire les novilladas...
«sans peur et sans reproche», tel un chevalier médiéval. En un mot, IL est noble, au sens de gentilhomme. Pour tous, IL doit être...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com