Science sans conscience n’est que ruine de l'âme





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Alors vous vous êtes rhabillé?

 

                Le taxi me dépose à hauteur de la 8ème Rue, à quelques mètres d’Astor Place, devant un vaste magasin de disques à la devanture surchargée de larges panneaux de promotion, où entrent et sortent des dizaines de personnes. C’est assez pour susciter ma curiosité. Et je veux me forcer à flâner un peu.

                Sur la gauche, les clients s’entassent en enfilade devant les caisses. A droite, un gigantesque plan des étages indique comment s’orienter dans les genres musicaux. Le classique est au dernier étage, au troisième le jazz et la soul, au second le rock et la variété étrangère. Jusqu’ici ça va. Mais je n’ai aucune idée de ce que propose le premier étage sous les appellations étranges de Trip-hop, Drum & Bass, Hard House...

                D’une baie vitrée à l’arrière du rayon classique, je remarque de petites maisons aux façades de brique qui me séduisent. Je ressors du magasin, non sans qu’un vigile fouille mon sac d’une main suspicieuse. Puis je pénètre dans East Village.

                Des cafés et des boutiques se terrent dans les rez-de-chaussée ou les sous-sols. La population qui en sort est hétéroclite, affublée de vêtements souvent empruntés aux années soixante-dix. Comme c’est la décennie où j’avais réellement cinquante ans, j’ai un moment l’impression d’être revenu dans le passé. Mais ce qui m’assure que je me trouve bien à l’aube du troisième millénaire, c’est que certains, tous sexes confondus, portent des anneaux métalliques greffés un peu partout sur le visage, le nez, les lèvres, l’arcade sourcilière, la langue et parfois les oreilles. Un peu plus loin, sur la 2nde  Avenue, je m’arrête devant un immeuble de trois étages, où un écriteau affiche explicitement : Rooms. Ça me rappelle le Népal, et je ne peux manquer de constater que je suis devenu, de grand sédentaire, un parfait nomade.

                C’est une femme obèse au visage sévère qui m’accueille. Elle me jauge de haut en bas d’un air plein de soupçon. A part mon âge, je ne détonne pas de la population du coin avec mes vêtements à moitie népalais. Elle m’annonce qu’il lui reste une chambre qui donne sur l’arrière-cour pour vingt dollars la nuit, somme que je juge acceptable en découvrant les quelque cinq mètres carres tapissés de papier peint vert, au milieu desquels sont posés un lit en fer et une table de nuit. La chambre donne effectivement sur une cour intérieure sombre parsemée de fenêtres. Je paie trois

jours à l’avance pour ne pas avoir à montrer mon passeport.

                Apres une douche, je décide de m’allonger avant de ressortir faire un tour, bien que je ne ressente toujours aucun effet du décalage horaire, ni la fatigue du voyage. Je suis nu, peu préoccupé par les regards qui pourraient se poser sur mon corps à partir d’une fenêtre de la cour. En jetant un œil dehors, je distingue en face, à une dizaine de mètres, un corps aussi nu que le mien. C’est celui d’une femme d’une trentaine d’années, à l’allure élégante, à la poitrine prononcée, aux jambes minces et aux hanches peu marquées. Elle s’affaire près de sa fenêtre, semblant mettre des dessous à sécher sur un radiateur. Excité, je constate avec inquiétude que je n’ai toujours pas d’érection, alors que mon corps a désormais atteint un âge plus que capable.

                En face, la jeune femme lève la tête dans ma direction et nos regards se croisent. Nous restons quelques secondes à nous regarder dans notre nudité, jusqu’à ce qu’elle réapparaisse furtivement cinq minutes plus tard, vêtue d’une robe de chambre.

                Je me rhabille, c’est-a-dire que j’enfile l’un des deux pantalons que contient mon sac, une chemise propre et enfin ma seule veste, déjà bien froissée. J’ai à peine mangé depuis mon arrivée, et ma première initiative consiste à entrer dans un restaurant italien ou pour dix dollars on me sert une pizza à la pate épaisse, accompagnée d’une grande chope de bière.

                Apres quoi je me lève, sort et inspire profondément l’air de la ville. L’odeur de transpiration du béton est persistante. Le demi-litre de bière ne m’a pas grisé. En marchant, je me dis que je pourrais avoir du vague à l’âme si j’en avais une. Je m’aperçois que j’ai fait le tour du pâté de maisons et que je me retrouve à deux pas de mon hôtel. En marquant une hésitation le long du trottoir, je manque de percuter une femme qui en sort à l’instant.

                Elle croise mon regard et nous nous dévisageons. C’est elle qui me reconnait d’abord:

                Bonsoir. Alors vous vous êtes rhabillé?

                La voisine a un beau visage androgyne et une voix un peu rauque. Ses yeux ont la même clarté transparente que ceux de Lucien Ferre et de Lisia la Grecque. Je m’apprête à partir sans répondre mais elle me tend la main :

                Je m’appelle Jolly.

                René...

                Vous êtes de passage pour affaires?

                Non.

                Vous êtes bien mystérieux pour quelqu’un qui m’a matée nue.

                Disons que nos regards se sont croisés.

                Voyez-vous ça! Bon, il faut que j’aille travailler, René. On se reverra?

                Vous travaillez de nuit?

                Bah, le jour, la nuit, quelle importance!

                Jolly passe son chemin en dodelinant du bassin. Sa tenue, une minijupe léopard très courte, un décolleté plongeant et un sac à main en cuir rouge, l’aurait probablement fait passer pour une fille de joie à Paris, mais a New York, c’est moins évident.

                C’est plus fort que moi, j’ai beau me dire que c’est encore une tentation placée sur mon chemin par Satan, je décide de la suivre à distance le long de la rue Bowery. Elle finit par arriver à East Houston, artère qui sépare East Village de Chinatown, puis entre dans une épicerie pour en ressortir peu après, un gobelet de café ou de thé à la main. Elle hèle un taxi. J’en fais autant.

                Je demande au chauffeur de suivre la voiture jaune. Au fur et à mesure du trajet, les avenues se vident de leurs passants et nous atteignons une zone de docks et d’entrepôts, à peu près à la hauteur de la 14ème Rue, à l’extrême ouest de Manhattan. C’est là que Jolly se fait déposer. Je sors de mon taxi quelques mètres plus haut.

                Un peu plus loin, au détour d’une rue sombre, le trafic est dense. Les voitures se suivent en un lent cortège. De la vapeur d’eau suinte du sol. D’immenses créatures en tenues légères et bigarrées échangent quelques mots avec les conducteurs et disparaissent le plus souvent dans leur véhicule.

                Jolly l’androgyne est donc bien une pute. Je la vois répondre à quelques automobilistes, mais à plusieurs reprises, ceux-ci repartent pour s’arrêter devant une autre femme. Soit ses tarifs sont trop élevés, soit elle a trop d’exigences. Je m’avance. Quelques silhouettes provocantes me jettent un coup d’œil dédaigneux : il n’y a manifestement pas de salut, ici, sans automobile. A l’intérieur des voitures stationnées, des corps se chevauchent. Des fesses vont et viennent entre des jambes nues étendues sur des sièges au dossier rabattu. J’arrive à la hauteur de la voiture où vient d’entrer Jolly. Je jette un regard furtif à l’intérieur. Le conducteur est de dos et la prend déjà par-derrière. Je ne vois d’elle que son dos et ses hanches, que l’homme agrippe fermement. C’est un travail de va-et-vient violent qui s’opère, mais je ne distingue pas s’il s’agit d’une sodomie. Puis les deux corps changent de

position. En se retournant, Jolly me repère. Son visage ne trahit ni surprise, ni colère. Elle esquisse même un bref sourire. Gêné, je me remets en marche et quitte cette rue dont on ne doit pas parler dans les guides touristiques.  J’ai éprouvé de l’excitation mais je n’ai toujours pas senti mon pénis réagir.

                L’air est encore doux, et je longe à présent les berges de l’Hudson River. De l’autre coté de la rive, les rares lumières du New jersey semblent bien douces. Je songe qu’au-delà de l’Atlantique, Claire doit être rentrée de vacances. Je devrais l’appeler demain.

                J’ai une furieuse envie de coucher avec Jolly Une chose est sure : il est plus facile de suivre son désir que de trouver son âme.

Il va falloir que tu m’encules

 

                A mon réveil, c’est le début de l’après-midi en Europe. Claire ne reconnait pas tout de suite ma voix, sûrement plus limpide, mais elle se sent soulagée :

                Je n’arrive pas à croire que tu sois à New York! Tu as pris l’avion sans te fatiguer?

                Je suis en pleine forme, ne t’inquiète pas.

                Oui, ça s’entend. Mais je ne comprends pas quelle mouche t’a piqué. Tu ne quittes jamais ton appartement, d'habitude. Je ne savais pas que tu voulais voyager.

                Moi non plus.

                Tu rentres quand?

                Pas tout de suite. J’ai envie de voir du pays.

                En raccrochant, je m’en veux de n’avoir rien dit à ma fille et décide de sortir acheter de quoi lui écrire une lettre. Assis à la table d’un bar, je tente de décrire sur le papier le phénomène dont je suis le siège depuis le jour de ma tentative de suicide. Mais je comprends vite que mon récit a toute l’apparence d’un délire. J’hésite un instant puis déchire la lettre, optant finalement pour un prochain aveu téléphonique.

                Apres un copieux brunch, je retourne à ma chambre en début d’après-midi pour tenter de réfléchir à la situation. En regardant par la fenêtre, j’aperçois la silhouette de Jolly, qui manifestement vient de se réveiller. Je fais le tour du couloir et frappe à la porte qui me paraît correspondre à la chambre de la prostituée. Jolly est en peignoir. Je bredouille :

                Je voulais vous dire bonjour.

                Ah, c’est vous...  Je vous ai vu me mater, hier. C’est vilain.

                Je réponds en tentant de sourire aussi naturellement qu’elle :

                Vous pratiquez souvent ce sport?

                C’est un job comme un autre. Où que ce soit, on se fait toujours baiser. Vous voulez un café?

                Je viens d’en prendre un, mais...

                Alors vous boirez autre chose. De toute façon je n’ai pas grand-chose chez moi.

                On se retrouve dans le hall dans un quart d’heure?

                Quelques minutes plus tard, nous sommes assis à une table devant deux larges tasses de café. Je remarque que l’androgyne ne doit pas avoir trente ans, bien qu’usée par les maquillages intensifs que lui impose sa vie nocturne. Son visage est presque masculin. Ses yeux semblent encore plus transparents que la veille. S’en rend-elle seulement compte, ou est-elle possédée sans le savoir? Je penche pour la deuxième solution. Elle semble avoir besoin de parler :

                Tu sais, ça fait dix ans que je fais ce métier. Ca devient difficile de décrocher, à mon âge. J’ai été partout, dans une dizaine d’Etats d’Amérique. Ça m’a fait voir du pays. J’ai même passé un an en

Allemagne, à Kiel, tu connais ?

                Je n’ai pas beaucoup quitté la France.

                Elle rit:

                Tu es français? Et où est l’accent de Maurice Chevalier?

                Jolly évoque sans pudeur son activité nocturne:

                Quand j’ai commencé, j’ai fait ça par curiosité, le week-end, dans les quartiers gays de San Francisco, parce qu’un de mes amis m’avait dit que ça rapportait pas mal de pognon et qu’on pouvait choisir ses clients.

                Les quartiers gays?

                Ah, t’as pas encore compris?

                Heu, j’ai compris que...

                Je suis un trans, René.

                En transe?

                Non, bêta, un transsexuel.

                J’avale une gorgée de café pour simuler une fausse décontraction. Jolly continue, visiblement amusée :

                Aujourd’hui, je n’ai plus aucun plaisir à le faire avec ces types dans leur voiture, mais il faut bien gagner sa vie.  Je ne trie plus le client. Blanc, noir, jaune, vieux, gros, sale, on prend tout avec l’habitude. Aujourd’hui, aligner dix hommes à la nuit ne me fait ni chaud ni froid. C’était pas pareil au début, j’étais plutôt dégoûtée. Mais je suis devenue indifférente. Avec la plupart des clients, ça dure jamais très longtemps. C’est comme une démangeaison de quelques minutes. Et puis le présa, ca aide...

                Elle marque une pause, avale une gorgée de café chaud, puis ajoute en bâillant:

                C’est surtout les horaires qui sont difficiles, je ne m’y suis jamais fait.

                De retour à l’hôtel, le transsexuel s’arrête devant sa chambre et sourit, visiblement ému :

                Tu sais, René, pour toi, si tu veux, c’est gratis.

                Succube ou pas, je la désire. Je passe rapidement dans ma chambre inhaler ma dose de Via. Je retrouve Jolly en peignoir, allongée sur son lit. Quand elle se déshabille complètement, je ne peux m’empêcher de fixer son bassin. Je m’attendais à voir un pénis, mais ça a toute l’apparence d’un sexe de femme.

                Ça te plaît?

                Oui...

                Mais tu sais, c’est seulement pour faire joli. Il va falloir que tu m’encules.

                Elle prend l’initiative en sortant un tube de vaseline de son sac, puis elle agrippe ma verge pour l’enduire de cette crème. Sous les caresses, je me raidis fièrement. Jolly se retourne, m’offrant son postérieur. Nous avons en commun de ne pas paraître ce que nous sommes.

                J’entre sans peine dans l’orifice éculé. Prenant conscience de mon plaisir, je m’agrippe alternativement aux faux seins du transsexuel et à ses hanches étroites. Je suis euphorique. Moi qui toute ma vie me suis moqué des pédés, ces « fouilleurs de merde », me voilé qui enfourche allégrement un travelo. Voilé un préjugé évacué par la grande porte!

                Au comble de l’excitation, je sens un courant électrique parcourir tout mon corps. Jolly pousse des cris rauques en remuant le croupion. Puis nos chairs s’affaissent en sueur l’une sur l’autre.

Comment peut-on vivre sans assurance-vie?

 

                Le lendemain matin, un dimanche, trois semaines après mon suicide, je m’aperçois sans surprise que j’ai encore rajeuni de dix ans pendant mon sommeil. J’ai désormais atteint la moitié de mon âge réel. Apres m’être longuement contemplé dans le miroir, avec un orgueil inévitable, je prends une douche, m’habille, remets ma montre, et remplis mon sac. Bien entendu, je dois vider les lieux. Je suis partagé entre la joie et une étrange lassitude. Je sais que je dois partir mais je ne sais pas où aller. Le temps passe, je voyage, je m’amuse : je n’arrive pas à prendre ma quête vraiment au sérieux. Je crois que c’est vraiment pour cette raison que j’ai signé ce pacte avec Ferre, parce que j’ai pris ça comme un jeu. L’idée de rôtir dans je ne sais quel enfer me paraissait aussi peu probable que celle de séduire les jeunes femmes...

                Peu après, je rends mes clés en évitant le regard de la tenancière. Je sors dans la rue en tournant la tête à gauche et à droite. Je n’ai pas dit au revoir à Jolly. Trop risqué. Ou peut-être suis-je en train de devenir paranoïaque. Isis, Lisia, Mary, Jolly... Quatre femmes, quatre pays, quarante ans de moins. Vivant, j’ai eu deux grands fantasmes : plaire aux femmes et faire le tour du monde...

                Une heure plus tard, je me présente au guichet de l’aéroport de Newark. Ce sera le quatrième vol depuis mon départ de Paris. Je passe beaucoup de temps dans les airs, mais ça ne me rapproche pas du paradis. Maintenant que je ne parais plus du tout l’âge indiqué sur mon passeport, il est plus sur de quitter les Etats-Unis par sa frontière la plus lâche, la mexicaine. Le premier avion pour l’ouest atterrit à Los Angeles.

 

                Quelques heures plus tard, après avoir survolé de longues étendues désertiques, L.A. est en vue. J’ai très envie de voir la mer et les belles Californiennes aux seins démesurés. A l’aéroport, on m’indique un bus qui me mène en quelques minutes à Santa Monica. Je trouve une chambre d’hôtel dont les murs en crépi sont décorés avec des reproductions de chevaux. Le sol est tapissé d’une moquette sombre. Au centre, un lit double en bois est recouvert d’une couverture à carreaux aux tons ocre. Je range mes maigres affaires dans une armoire. Je me rends compte que mes vêtements ne sont plus vraiment ceux d’un homme de quarante ans, surtout en Californie. Je devrais me faire une apparence plus passe-partout...

               

                Le lendemain matin, j’entre dans une galerie marchande, le temps d’acheter deux chemises à fleurs et un jean. Au sortir de la boutique, un homme en costume blanc s’approche de moi, un attaché-case à la main. De près, je remarque ce regard transparent auquel je suis désormais habitué. Il parle du ton enjoué et infantilisant des publicitaires :

                Monsieur, notre rencontre n’est pas un hasard!

                Sans doute, puisque vous venez vers moi.

                Et je ne viens pas les mains vides. Vous avez entendu parler des assurances Hope?

                Non.

                Eh bien, les assurances Hope sont réputées pour s’occuper des clients de leur naissance à leur mort, et même au-delà.

                Au-delà?

                Oui, les funérailles. Vous savez, on ne pense jamais assez à ses vieux jours.

                Parfois, on y pense trop.

                Allons, comment peut-on vivre sans assurance-vie?

                Comme on peut mourir sans assurance mort.

                Vous êtes un farceur. S’il y a une chose qu’on ne peut pas perdre, c’est bien la mort! Si c’est votre place au cimetière qui vous inquiète, nous avons aussi des produits avantageux qui vous garantiront un enterrement dans un emplacement trois étoiles.

                Petit déjeuner compris?

                Monsieur, ne plaisantez pas. La vie est plus courte qu’on le croit.

                Soudain, l’homme part d’un grand rire, salue et s’éloigne furtivement.

                Ne m’estimant pas en sécurité aux Etats-Unis, je décide de prendre des le lendemain un bus en direction de Tijuana. Je sais qu’il n’y a aucune raison pour que mon âme soit là-bas plutôt qu’ici ou en Europe. Je me doute aussi que Satan m’y suivra et mettra de nouvelles tentations sur mon chemin. Mais je dois admettre que ça ne me gêne pas trop. J’ai comme l’intuition que le paradis doit être aussi ennuyeux que ma vie jusqu’à ma tentative de suicide.

                Préférant passer la frontière de nuit, dans l’espoir que les douaniers seront moins regardants, je m’arrête en début d’après-midi non loin de San Diego, et prends une chambre dans un motel au bord de la route, visiblement peu fréquenté.

                Vous n’êtes pas du coin, me lance la jeune femme de la réception, une jeune fille plutôt laide qui porte son prénom sur un badge : Sue.

                Je suis européen.

                Elle évoque son unique voyage en Europe, chez de lointains parents hollandais. La conversation se poursuit, dans ce lieu où les clients semblent rares. Encouragé par le fait que Sue se confie si spontanément, et me souvenant que j’ai l’apparence d’un homme de quarante ans, je finis par lui demander si elle veut dîner avec moi. Elle accepte. Et ses yeux n’ont pas la brillance des avatars de Satan. Elle n’est pas très belle, mais elle exhale une sensualité brute qui m’excite. Rendez-vous est pris pour dix-neuf heures.

                Une fois dans ma chambre, je calcule qu’il ne me reste plus que quarante jours pour trouver mon âme.

 

                Vingt deux ans, c’est un bel âge pour les projets. Le monde vous appartient, dis-je en souriant à Sue, le soir venu, à la table d’un restaurant texan, non loin du motel. Elle a des mimiques un peu exagérées. Elle ouvre grand les yeux quand elle s’enthousiasme, des yeux noirs qui paraissent immenses au milieu de son visage disgracieux; puis, quand elle exprime une idée négative, elle les ferme tandis que sa bouche se tord.

                Après le repas, nous marchons sur une colline qui surplombe la ville. La route n’est plus qu’une explosion électrique ou des lucioles rouges et blanches témoignent du lourd trafic nord-sud. Les seules zones plus ombrées se devinent au loin, de chaque coté de la ville de San Diego, et encore ne sont-elles plus obscures que par comparaison, car beaucoup ont choisi d’y habiter pour fuir le vacarme citadin.

                Sue porte une robe légère qui lui donne un air d’adolescente. Au bout d’une demi-heure, je lui demande si elle veut faire demi-tour et elle ne répond pas. Je m’approche d’elle, lui passe la main sur la joue. Elle ferme les yeux. Nos lèvres se rapprochent et s’effleurent. Nos corps se collent. Elle frémit, son buste se déplace légèrement en arrière tandis que son bassin se plaque contre le mien. Comme elle garde les yeux fermés, j’injecte d’une main dans mes narines quelques gouttes de Via, la tenant par la taille de l’autre.

                Sue donne l’impression de perdre pied, son souffle devient saccadé. Je remonte la main le long de ses cuisses, dévoilant ses jambes d’écolière. J’introduis une main sous son chandail, mettant à nu une poitrine minuscule.

                Alors elle baisse mon pantalon avec application, saisit ma verge déjà gonflée dans ses mains délicates. Nos corps se laissent tomber sur l’humus. Je la pénètre aussi profond que possible. Les spasmes de Sue se transforment en cris suraigus. L’univers se rassemble dans nos chairs. J’accélère les mouvements du bassin, ses doigts agrippent la poussière. Son corps est pris de tremblements. Le reste du monde a disparu.

               

                Nous sommes allonges, regardant les étoiles. Je lui prends la main :

                Tu es très douée, Sue.

                Ça ne m’a pas toujours réussi.

                Avec les hommes?

                Aussi, mais toutes mes déceptions ne viennent pas des hommes. J’ai souvent cru construire des amitiés, alors qu’on ne faisait que m’utiliser.

                Nous nous utilisons un peu mutuellement, ce soir, non?

                J’ai tout de suite eu l’impression que tu étais différent.

                Qu’est ce qui te fait dire ca?

                Je ne sais pas.

                Arrivés devant le motel, nous nous quittons après un baiser maladroit. Elle baisse la tête comme une enfant déçue. Je viens de lui annoncer que je dois partir. Jamais les femmes ne sont venues à moi si facilement, et je me sens obligé de les fuir comme un malpropre. Même si je doute souvent de ma capacité à trouver mon âme dans le mois qui reste, baisser les bras maintenant serait risquer de finir en observation dans le laboratoire d’une université californienne.

                Deux heures plus tard, je passe la frontière mexicaine sans heurts et finis par m’endormir dans le bus presque vide. Au réveil, mon corps a trente ans. Cette fois ci, ce n’est pas un cent mètres, mais un marathon que je me sens capable de courir.

                Il me reste un mois pour trouver mon âme. Est-ce que je dois continuer à errer de pays en pays de façon éperdue? N’y a-t-il pas une énigme à résoudre au cœur du pacte signé avec Ferre? Mais la feuille A4 tachée de sang, qui n’a pas quitté mon portefeuille, ne m’a pas encore révélé son secret.

III

 

JEUNESSE

 

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