Un sourire de Dieu : Mère Élisabeth





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Un sourire de Dieu : Mère Élisabeth

Carmélite à Nancy, Chung King, Saint-Rémy
De la Lorraine à la Bourgogne, en passant par la Chine

En la fête de Notre-Dame du Mont Carmel, le 16 juillet 1926, une jeune vosgienne entre au Carmel de l’Assomption, à Nancy. Née le 18 novembre 1903, à Remiremont, Marie est l’aînée d’une famille très chrétienne de quatre enfants, trois filles et un garçon. Sa maman étant décédée prématurément, elle joue le rôle de maîtresse de maison, tout en étant engagée dans le mouvement noëliste. Les trois sœurs se sentent appelées à la vie religieuse : Marguerite (1905-1979) deviendra oblate bénédictine, sa santé ne lui permettant pas d’être moniale ; Madeleine (1908-1990), romancière sous le pseudonyme de Nane, entrera au monastère de la Visitation de Nancy en 1944, lorsque leur petit frère Paul (1914-2004) sera fiancé. Du foyer que celui-ci fondera avec Jeanne en 1945, elles auront trois neveux : Geneviève, Marie-Christine et Jean-Paul.

L’aînée commence à gravir le Mont Carmel entre les hauts murs du monastère nancéen, à tirer l’eau du puits avec sainte Thérèse d’Avila, à passer par l’escalier secret avec saint Jean de la Croix, sans se douter que les voies du Seigneur vont la conduire au loin. En 1926, le Carmel est en construction, mais l’année précédente la chapelle a déjà été dédiée à sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Sa « petite voie » – ascèse par amour et pour l’amour – est enseignée à la postulante. C’est là qu’elle prend l’habit le 20 janvier 1927, sous le nom de Marie-Élisabeth de la Trinité, prononce ses vœux temporaires le 7 juin 1928 entre les mains de Mère Élisée1, puis trois ans plus tard, ses vœux solennels entre les mains de Mère Saint-Paul. Ses premières années de vie religieuse se déroulent pendant les travaux de construction du nouveau bâtiment du Carmel dont l’inauguration a lieu le 16 juillet 1933.

Jeune professe temporaire, son cœur vibre à l’appel d’aide de Mgr Jantzen, évêque de Chung King, pour le Carmel setchouanais. Mais le Carmel de Nancy ne peut alors que répondre négativement. Cependant l’appel est renouvelé en 1933 et répercuté par le Père Louis de la Trinité (amiral d’Argenlieu), alors provincial de la province des carmes de Paris. Aussi le 4 octobre, Mère Élisée, au début d’un nouveau priorat, ouvre alors les portes du Carmel nancéen à Sœur Marie-Élisabeth et Sœur Cécile pour qu’elles poursuivent sur la terre de Chine leur vie contemplative. C’est le début d’un voyage de plus d’un mois que Sœur Marie-Élisabeth relate pour le bulletin paroissial de son oncle Paul, curé de Saint-Michel-sur-Meurthe. Arrivées à Chung King, elles se mettent courageusement à l’étude du chinois. Les entrées de postulantes se succèdent rapidement, mais aussi les décès. À peine trois ans après leur arrivée, c’est la Pâque de Sœur Cécile, touchée par une des « fièvres jaunes ». Éclate en 1937 la guerre sino-japonaise, les bombardements sans fin. Puis la « Libération communiste » en 1949. Toute la mission s’écroule : collège, hôpital, archevêché, paroisses. En 1951 vient le jour de l’expulsion2.

En 1952, à l’appel du Carmel de Nancy qui l’a élue prieure par procuration, Mère Marie-Élisabeth retrouve son monastère de profession où elle sera prieure dix-huit ans. Si dans les années 60, la communauté est animée du voile blanc de nombreuses novices, dans les années 70, elle est affectée par la crise postconciliaire. Plusieurs sœurs demandent la sécularisation, l’exclaustration ou un transfert de monastère. Dans l’acceptation de ces demandes, sans aucune critique et avec un infini respect de chaque personne, son souci est de savoir si ces sœurs sont heureuses, s’épanouissent dans leur nouvelle situation et cela lui est invitation à redoubler d’amour :

À Reims, Sr X va bien et s’épanouit (…). Sr Y se plaît bien à Metz (…). Quant à Sr Z, elle a trouvé un travail de secrétariat (…). Elle est plus entrain, mais se sent à sa place hors clôture. Mystère des voies de Dieu et des réponses des hommes. Aimons !3

Aimer, c’est le mot qui revient sans cesse dans ses lettres, ses conseils.

Pauvreté, austérité, douleur ne sont pas bonnes en tant que telles, mais parce qu’elles ouvrent en nous des espaces à l’amour. C’est l’Amour seul qui compte. Aimez donc d’un grand amour le Dieu de toutes les tendresses. Aimez-le d’un amour chaste et fort, d’un amour de vierge contemplative. Que votre regard ne fléchisse jamais sur vous-même, qu’il tende toujours vers Dieu l’Infini, puis que simplement il s’incarne dans toutes les grandes ou petites actions de vos journées. Ainsi vous avancerez joyeuse dans le sentier des « riens »4.

Le témoignage d’une de ses novices illustre le concret de cet amour :

Ce que je garde de plus précieux parmi les trésors reçus d’elle au noviciat et dont je vis encore, ce sont ses conseils, bien concrets pour la mise en œuvre de la charité fraternelle :

  • Éviter de juger quelqu’un après un acte apparemment répréhensible, car au moment où je porte un regard négatif et sévère sur ma sœur, Dieu la voit déjà en train de se repentir, la purifie avec bonheur, la rend plus proche de Lui encore, de sorte qu’elle mérite bien plus mon amour que mon blâme !

  • - Quand je propose mon aide à quelqu’un, au lieu de faire ce qui me semble intéressant, s’informer pour savoir ce que la personne souhaite de moi, la manière dont elle souhaite me voir travailler. Ce n’est sans doute pas cela que j’aurais aimé faire ! Toujours cette attention délicate à l’autre, cet oubli de soi pour servir véritablement l’autre.

  • Quand une personne a dit sur moi une parole blessante, agir ensuite avec elle pour qu’elle puisse avoir l’impression que je n’ai pas entendu ; sourire à la première occasion comme si je n’étais pas blessée, se montrer joyeuse, de sorte qu’elle puisse dire : « Ouf ! Elle n’a pas remarqué », et qu’elle ne soit pas elle-même peinée et troublée du mal qu’elle m’a fait !5

La mission est partie intégrante de la vocation de carmélite. En Chine, Mère Marie-Élisabeth découvre l’urgence de l’unité des chrétiens face à un monde bouddhiste. Les tracts et brochures de l’abbé Paul Couturier arrivent régulièrement au Carmel de Chung King. La semaine de prières pour l’Unité des chrétiens y est suivie avec ferveur, comme une fête. Sur le pont du paquebot anglais qui la ramène en France en 1951, presque seule catholique, elle échange fraternellement avec anglicans, salutistes, méthodistes. Au-delà des divisions, elle sent la force d’une prière commune.

En 1964, le Décret sur l’œcuménisme du concile Vatican II la confirme dans cette voie. Il recommande « d’accéder plus fréquemment à ces richesses des Pères orientaux qui élèvent l’homme tout entier à la contemplation des mystères divins. Il est très important de connaître, vénérer, conserver, développer le si riche patrimoine liturgique et spirituel de l’Orient pour conserver la plénitude de la tradition chrétienne et pour réaliser la réconciliation des chrétiens orientaux et occidentaux »6. D’autre part le Décret pour la rénovation de la vie religieuse demande aux religieux un retour continuel à l’inspiration originelle de leur Institut7.

Dans l’histoire du Carmel, Orient et Occident sont étroitement unis. Né dans les grottes palestiniennes, « pétri » pendant des siècles de la tradition orientale, le Carmel a su unir en ses saints les richesses de l’Occident. Ainsi devenu « carrefour spirituel », bassin où deux fleuves mêlent leurs eaux, n’a-t-il pas un rôle d’unisseur ? (…) Prier dans la tradition de nos frères orthodoxes, retourner à nos sources communes, ne serait-ce pas déjà retrouver une unité fondamentale entre l’Orient et l’Occident chrétiens ?8

Dès 1965, la communauté nancéenne sensibilisée au problème de l’Unité accepte l’éventuelle fondation d’un Carmel de rite byzantin. Fraternellement consultés, plusieurs éminents orthodoxes de France se montrent favorables au projet et l’encouragent. Une section orientale est ouverte au Carmel nancéen.

En 1973, Mère Élisabeth9 quitte une nouvelle fois le Carmel de Nancy pour rejoindre le groupe oriental parti fin 1971 au Carmel de Nogent-sur-Marne, où la proximité de Paris facilite la formation. La séparation est douloureuse pour toutes, les yeux sont embués de larmes, mais elle veut que la joie de répondre à l’appel du Seigneur l’emporte et en embrassant une dernière fois ses sœurs, elle leur demande de chanter un de ses cantiques préférés : « Vierge de lumière ».

Les six mois au Carmel de Nogent sont consacrés à la préparation de la fondation d’un Carmel byzantin pour l’Unité, mais Mère Élisabeth est très attentive à être présente et disponible pour la communauté qui accueille le groupe nancéen. Elle contacte le nouvel évêque de Dijon, Mgr Albert Decourtray, et le 11 mai 1974, c’est le déménagement des cartons préparés depuis quelques mois jusqu’à Saint-Rémy, en Côte d’Or. La maison d’Édith Royer est mise à leur disposition par ses descendants et transformée en monastère sous le patronage du prophète Élie. Pendant trois ans, elle dirige la communauté, puis demande à être remplacée par une plus jeune. Celle qui a été vingt-cinq ans prieure est alors un modèle d’obéissance active et joyeuse. Il faut encore une longue étape de préparation, jusqu’à la reconnaissance officielle ad experimentum pour 5 ans en 1981, puis l’érection du Carmel en 1986, qui devient alors le quatrième Carmel byzantin, après ceux de Sofia (Bulgarie), Harissa (Liban) et Sugarloaf (Pennsylvanie).

Le 2 février 1980, une parcelle de noyau de pêche lui perfore l’intestin. Elle se trouve en occlusion, laquelle n’a été reconnue comme telle que trois jours plus tard. L’opération de l’intestin nécrosé à l’hôpital de Montbard doit être suivie d’une seconde opération à la clinique de la Sainte Enfance à Nancy. La situation est grave. Elle reçoit alors le sacrement des malades et contre toute attente, elle revient à Saint-Rémy pour chanter les matines pascales, selon son désir ! À trois autres reprises (en 1984, 1994, 1996), elle reçoit à nouveau le sacrement des malades, la fin de sa vie terrestre semblant imminente ; mais à chaque fois elle en obtient une grâce de guérison physique pour une prolongation de son existence lui permettant d’achever sa mission sur la terre.

En 1994, le projet d’un skite en Roumanie prend forme. Mère Élisabeth est toute prête à s’y engager personnellement.

Vous devinez, Père, mon bonheur ! Certes il y aura des détachements à faire, mais ma vocation, je crois, et Jésus le montre, c’est de vivre dans un petit Carmel plutôt pauvre, dans un pays où la prière pour l’Unité des chrétiens doit être la plus fervente et peut-être plus difficile entre les hiérarchies séparées. (…) En attendant, aidez-moi à être plus fidèle, plus livrée à la volonté divine, à me plonger de plus en plus, avec Marie, au coeur de Jésus, Étoile radieuse du matin. « La déification sera notre union au Corps de gloire de Jésus ». Alors puisque cette déification commence ici-bas dans la Lumière joyeuse, au sein de la Trinité sainte, de la Flamme –, du Buisson et de l’Étoile – du Feu éternel, d’où jaillissent éternellement la Lumière et la Chaleur, alors veuillez me bénir en son Nom, je compte tant sur votre prière d’évêque ! 10

Départ pour la Chine, départ pour fonder le Carmel de Saint-Rémy, départ pour la Roumanie ? Elle le souhaite de tout coeur, mais sa communauté ne l’accepte pas, étant donné son état de santé et les conditions difficiles de la fondation. Le Seigneur l’appelle alors à un autre départ.

Dans sa cellule, le 15 juin 1996, à 23 h 45, Mère Élisabeth rend son dernier souffle au terme de soixante-dix ans de Carmel. La fondatrice du monastère byzantino-russe de Saint-Rémy entre dans la Lumière qu’elle a chanté par toute sa vie : c’est le dimanche de tous les saints de Russie. Mgr Daucourt, alors évêque de Troyes et président de la Commission épiscopale pour l’Unité des chrétiens, vient présider ses funérailles. Le tropaire pascal qu’elle aime tant accompagne son enterrement dans le petit cimetière du Carmel de Saint-Rémy : « Le Christ est ressuscité des morts, par sa mort il a triomphé de la mort, il nous délivre du tombeau pour nous donner la vie ».
Tous les matins…, la Parole me réveille pour que j’écoute11

La Bible est sa première lecture, la rumination des psaumes, sa nourriture quotidienne. C’est le psautier ouvert devant elle qu’elle tresse les chapelets pour la prière à Jésus. Prieure en Chine, elle s’efforce de commenter en chinois l’Évangile, fait appel à des prêtres chinois ou européens pour prêcher des retraites à la communauté. Prieure au Carmel de Nancy, elle veille à ce que toutes les soeurs reçoivent une solide formation biblique par des conférences hebdomadaires données par un bon exégète, le chanoine Jean Curot12. Les psaumes, le Cantique des cantiques, l’évangile de Jean, les épîtres pauliniennes, l’Apocalypse sont ainsi étudiés en détail. Ses écrits sont truffés de citations scripturaires. Elle est habitée par la Parole.

La Parole ! Elle appelle à la vie contemplative et missionnaire. Cette vie, elle l’éclaire, la guide, la féconde comme elle a éclairé et gardé Israël. Elle demande l’écoute. « Shema Israël ». Quotidiennement, elle nous est donnée dans la communion au pain de Vie, au Corps ressuscité et glorifié du Verbe fait chair ; elle nous est dispensée par les textes scripturaires et liturgiques, transmise, commentée par les Pères porteurs et messagers de la Bonne Nouvelle13.

L’étendue de ses lectures est vaste. En Chine, les livres de Mgr Freppel l’ont initiée à la patristique. Au Carmel de Nancy, elle ouvre la communauté à la spiritualité orientale, en constituant une petite bibliothèque orientale, en commentant aux réunions communautaires Les âges de la vie spirituelle de Paul Evdokimov, théologien orthodoxe. Certains ouvrages sont pour elle des livres de chevet auxquels elle revient souvent. Les publications d’Olivier Clément, de Daniel-Ange lui parlent au coeur… Ses derniers livres de lecture témoignent de son ouverture d’esprit. À côté de commentaires bibliques (Blaise Arminjon, Sur la lyre à dix cordes. À l’écoute des psaumes et Nous voudrions voir Jésus. Avec saint Jean 1-11), La voie du Bouddha, les textes de Dostoïevski édités dans Églises russes, L’évangile d’Isaïe de Paul Claudel…

Son amour de la liturgie lui fait goûter tout spécialement Le poème de la sainte liturgie de Maurice Zundel et Liturgie de Source de Jean Corbon, venu prêcher une retraite communautaire.

Nous devons demeurer à la source que nous ouvre chaque matin la Divine Liturgie, répondre à l’invitation qui la clôt, « Retirons-nous en paix », et suivre le conseil de saint Séraphin de Sarov, « Acquiers la paix intérieure et des milliers autour de toi trouveront le salut ».14

Le livre de la nature lui parle beaucoup. De ses promenades à la recherche de myrtilles parmi les sapins de ses Vosges natales, Mère Élisabeth garde un grand attachement à la nature, que le Seigneur a revêtue de sa Beauté.
Moi, j’ai ma joie dans le Seigneur15

Ceux qui ne l’ont pas connue et qui voient sa photo prise peu avant sa mort sont frappés par ses deux yeux pétillants de lumière, qu’éclaire un merveilleux sourire. Pour ceux qui l’ont connue, ce sourire est « inoubliable, authentique, joyeux, chaleureux, lumineux »16.

Mère Élisabeth aime beaucoup la lumière. Elle confie :

Petite fille, j’aimais projeter autour de moi le reflet du soleil capté par un miroir. Le ciel et la terre en étaient étoilés. Vision nouvelle…, scintillement de beauté. Malicieuse, j’aimais aussi faire chercher d’où venait la clarté. Plus tard, j’ai lu : « Le carme –la carmélite – doit être assez dévoré d’amour sous la forte lentille de la contemplation pour incendier à son contact le cœur des êtres, le fond des choses »17.

Sa spiritualité est toute de lumière et de joie. Aussi a-t-elle peine à comprendre les lamentations d’Adam de saint Silouane18. Elle garde dans son coeur la prière à Jésus « Seigneur Jésus, Fils de Dieu, aie pitié de moi pécheur ». Confiante en la miséricorde du Seigneur, elle se voit l’enfant prodigue dans les bras de son Père plutôt que celui qui pleure loin de la maison paternelle. Sans doute est-elle parvenue à l’état décrit par Jean Climaque : « Dieu, mes amis, ne demande ni ne désire que l’homme s’afflige à cause de la douleur de son cœur ; il préfère plutôt qu’il se réjouisse et rie en son âme, à cause de l’amour qu’il éprouve pour lui »19.

La mélote du moine est-elle l’ombre austère

Cachant pour la garder la clarté baptismale

Tel un voile de deuil buvant la larme amère ?

- Non. Sous elle se tisse un vêtement nuptial.20

Elle se plaît à relever et à copier toutes les citations psalmiques sur le thème de la joie. Lorsqu’elle donne des cours aux novices chinoises ou nancéennes, elle commente le Cantique spirituel et la Vive Flamme, avant de présenter la Montée du Carmel et la Nuit obscure, voulant d’abord faire percevoir le but. Consciente d’être radicalement sauvée par le Christ, elle vit dans la joie du salut, le regard fixé sur Dieu, la tristesse changée en joie21.

Elle invite une de ses sœurs dans la difficulté à

garder la joie de l’Esprit-Saint. C’est la joie de Dieu située au-delà de toute joie humaine. Ouvre-toi de plus en plus à elle dans l’amour et l’espérance ; elle te gardera sereine et courageuse22.

Au cours de ses dernières années, la surdité et la difficulté d’élocution ne ternissent pas la joie profonde de Mère Élisabeth qui a besoin de l’exprimer à tous ceux qui l’approchent. Son large sourire et son regard plein d’amour suppléent à ses infirmités pour chanter la « Lumière joyeuse ». Consciente de son départ, elle invite ses sœurs à la joie :

Ne soyez pas tristes, soyez heureuses de mon départ.

Ses dernières paroles scellent le témoignage de toute sa vie :

Je suis comme dans une grande veillée, je m’endors dans la lumière.
Toute éveillée dans la foi

La Règle du Carmel prescrit la vigilance suivant le conseil de la première épître de saint Pierre : « Soyez sobres, veillez » (1 P 5,8). La qualité de présence à l’autre de Mère Élisabeth est étonnante. Même sur son lit d’hôpital, luttant entre la vie et la mort, une force de présence se dégage de son corps épuisé, parce qu’elle est en permanence possédée par l’Esprit. La surdité gagnant, elle n’entend pas lorsque nous frappons à sa porte ; il faut donc entrer sans qu’elle en soit avertie. Nous la trouvons toujours éveillée dans la foi, accueillante et disponible, parce que toute unie à Marie dans son « Oui » à l’Amour infini qui s’offre, à la source prête à jaillir. Elle aime invoquer la Mère de Dieu comme « Vierge de l’accueil ». L’assemblée eucharistique était pour elle le « oui d’accueil de l’Église au don de Dieu »23.

Ce que les Pères orientaux ont appelé la nepsis, attitude d’une âme bien éveillée, présente à elle-même et à Dieu, sobre et vigilante, trouve en elle une vivante incarnation. Sans doute est-ce là un charisme, une grâce accordée par son Seigneur, mais aussi le fruit de sa continuelle méditation de la Bible, selon l’enseignement de saint Maxime le Confesseur (†662) : « Si tu médites sans cesse dans la sobriété de ton âme (…), tu pourras connaître le but du Seigneur et de ses apôtres, aimer les hommes et avoir compassion de ceux qui tombent et tenir ainsi continuellement en échec par l’amour la malice des démons »24.

Un bénédictin de l’abbaye de La-Pierre-qui-vire qui fut son confesseur durant une quinzaine d’années confie à l’assemblée venue fêter à Saint-Rémy le centenaire de sa naissance combien il a été marqué par la simplicité évangélique de Mère Élisabeth. « Un jour elle m'avait demandé de prier pour elle afin que le Saint Esprit vienne plus profondément en elle. Elle avait alors environ 80 ans. Elle s’est mise très simplement à genoux devant moi, et, les mains étendues, j'ai prié le Seigneur à haute voix pendant deux ou trois minutes, lui demandant d’envoyer sur elle son Esprit. Quand j’eus fini, après une ou deux minutes de silence, elle me dit tout émue : Oh, Père, que Dieu est bon ! Je vous remercie beaucoup. Mais je n’aurais pas pu tenir quelques secondes de plus, tellement vous appuyiez avec force sur ma tête. Je lui ai dit alors : Mère Élisabeth, mes mains étaient au moins à cinquante centimètres de votre tête. Cet incident spirituel était resté entre nous, mais, aujourd’hui, je pense pouvoir le dire. Je n’y suis personnellement pour rien, mais je pense qu’effectivement l’Esprit de Jésus, qui est Force divine, a reposé alors avec puissance sur la toute simple Mère Élisabeth. Car elle était animée par l’Esprit de son Seigneur25 ».
Que tous soient un, afin que le monde croie !26

C’est bien en tant que carmélite que Mère Élisabeth se situe dans le travail œcuménique. Les propos de Mgr Chabbert, archevêque de Rabat, résonnent profondément en elle. Elle les recopie dans un de ses cahiers de note qu’elle aura plaisir à donner peu avant sa mort aux personnes qui lui sont chères, pour leur donner le message qu’elle voudrait leur transmettre. En les écrivant, elle souligne énergiquement les mots qui lui sont fondamentaux ou les met en capitales, et ils deviennent siens :

Nous ne pensons pas suffisamment que l’Unité est un DON de Dieu et que nous avons à prier, à supplier, à intercéder pour qu’elle nous soit donnée. C’est un cri vers Dieu que devrait lancer chaque Église, le cri du naufragé. Nous croyons trop à l’efficacité de nos efforts humains et pas assez à la puissance de l’Esprit de Dieu. Il faudrait qu’une immense vague de prière traverse tout le peuple chrétien pour appeler de Dieu cette grâce. Que vienne le jour où nous ne pourrons plus prier les uns sans les autres27.

Passionnée pour l’Unité des chrétiens, Mère Élisabeth ne peut comprendre comment ceux qui invoquent le Nom de Jésus, le Nom de Celui qui les a libérés, sauvés, rassemblés du milieu des païens, demeurent séparés :

Ce « comment » me brûle depuis plus de cinquante ans !… je l’ai trouvé aussi déchirant, beaucoup plus tard, sur les lèvres de Monseigneur Mélétios, un jour de Vendredi Saint, dans sa cathédrale grecque de Paris. Il venait de déposer le saint Évangile sur l’épitaphion fleuri. Nous l’avons abordé pour parler de l’Unité des chrétiens et c’est en serrant ma main entre les deux siennes qu’il soupira : « Comment pouvons-nous vivre séparés ? »28

Avec enthousiasme elle apprend la création de la commission théologique catholique-orthodoxe. La première rencontre à Patmos-Rhodes en 1980 la dynamise ! Elle suit de près ses travaux, s’étonne de la place modeste qu’elle tient dans la presse et nous mobilise dans la prière lors de ses réunions. Quelques-uns de ses membres (Jean Corbon, Emmanuel Lanne) sont invités à venir à Saint-Rémy faire part de ces rencontres aux carmélites. Les visites annuelles échangées entre le siège de Rome et le patriarcat de Constantinople, le 29 juin, pour la fête des saints Pierre et Paul, et le 30 novembre, pour la fête de saint André, sont portées intensément dans son intercession.

À l’heure de l’Esprit-Saint, « comme Il le voudra », devant ceux qui croient et ceux qui doutent, ceux qui cherchent et appellent, l’Unité des chrétiens déchirera la nue et … le monde croira. Alors Jérusalem (l’Église indivise) « pourra quitter sa robe de tristesse, prendre sa tunique de fête parce qu’elle verra ses enfants du couchant et du levant rassemblés sur l’ordre du Saint, jubilants, car Dieu s’est souvenu »29.

La prière pour l’Unité n’est pas d’abord intercession, mais communion au mystère trinitaire qu’elle porte dans le nom reçu à sa prise d’habit « Marie-Élisabeth de la Trinité ». Cette contemplation engendre souffrance devant les séparations entre chrétiens, repentir devant les divisions qui agitent nos cœurs, action de grâces pour les efforts de rapprochement des hommes, au-delà des préjugés raciaux, nationaux et confessionnels, humble et confiante supplication pour que « tous soient un ».

Prophétique le Carmel ne peut être aussi que missionnaire dans le sens surtout de « témoin ». Ici ou là qu’importe. C’est la disponibilité dans l’amour qui compte. Oui, tout cela exige de nous beaucoup de fidélité et de métanoia continuelle30.

La prière de Mère Élisabeth est non seulement oecuménique, mais ouverte au dialogue interreligieux. Elle s’intéresse aux religions orientales connues en Chine, comme aux descendants d’Abraham, juifs et musulmans. Pour le poète juif de Marseille Emmanuel Eydoux venu donner une conférence à Saint-Rémy pour la fête de saint Élie 1982, elle compose un long poème qui chante le fait religieux multiforme et conclut :

Espérance certaine, indéfectible,

Qu’un jour ensemble,

Fils d’Abraham

Enfants de toutes races

Et de toutes couleurs

Nous pourrons,

Messagers de l’Unité nouvelle

Lancer à pleine voix l’appel prophétique :

« Jérusalem, regarde vers l’Orient

Vois la joie qui te vient de Dieu.

Voici ils reviennent

Les fils que tu as vu partir,

Ils reviennent rassemblés

Du levant au couchant,

Sur l’ordre du Saint,

Jubilants de la gloire de Dieu… »

… « Car Dieu guidera Israël dans la joie

à la lumière de sa gloire ».

Et là, plus « d’impossible amour »31.

« La vie de Mère Élisabeth est et restera, comme nous le disons à chaque messe, un chemin qui fut parcouru pour la gloire de Dieu et le salut du monde »32. Elle nous laisse un lumineux et joyeux message de foi, d’espérance et d’amour.

Mère Éliane


1 Cf. [Mère Élisabeth], Révérende Mère Élisée-de-Saint-Joseph 1867-1954, Nancy, 1957.

2 Mère Élisabeth a relaté, d’une plume alerte, toute cette épopée chinoise en six cahiers qui furent édités après sa mort : Partir, 1998, 174 p.. Elle leur a donné pour titre Pars ! Vers la Chine, En Chine, À Dieu la Chine. Ce livre est disponible au Monastère Saint-Élie 21500 Saint-Rémy (15 € port inclus).

3 Correspondance particulière de 1973.

4 Allocution pour la profession temporaire de sœur Marie-Madeleine, Carmel de Nancy, octobre 1956.

5 Témoignage de Soeur Marie de la Trinité, dans Mikhtav, n° 15, Saint-Rémy, 1996, p. 30.

6 Vatican II, Unitatis redintegratio 15.

7 Vatican II, Perfectae caritatis 2.

8 Cf. « Dirige-toi vers l’Orient », dans Vives Flammes, n° 115, Venasque, 1978, p. 246.

9 Par respect pour la tradition orientale où les moines ne portent qu’un seul nom, le nom religieux de Marie-Élisabeth de la Trinité s’est simplifié en Élisabeth.

10 Lettre du 15 août 1994 à Monseigneur Gérard Daucourt.

11 Is 50,40.

12 Cf. notice nécrologique dans Mikhtav, n° 40, Saint-Rémy, 2004, p. 23.

13 Partir, p. 56.

14 1987.

15 Ps 103,34.

16 Témoignage de son médecin (Mikhtav, n° 38, Saint-Rémy/Stânceni 2003, p. 21).

17 La prière de Jésus : contemplative, missionnaire et œcuménique, dans Tychique, n° 7, Lyon, 1977 ; repris dans Mikhtav, n° 15, Saint-Rémy, 1996, p. 16.

18 Sophrony, Starets Silouane, Sisteron, 1973, p. 404-412.

19 Jean Climaque, L’échelle sainte, 7,49, Bellefontaine, 1978, p. 120.

20 Poème de Mère Élisabeth pour l’anniversaire de baptême d’une sœur (29/4/1976). Cf. Jean Climaque, op. cit., 7,44 : « Celui qui a revêtu, telle une robe nuptiale, l’affliction bienheureuse et comblée de grâce, connaît le rire spirituel de l’âme ».

21 Cf. Ps 50,14 ; Jn 16,20 ;

22 Correspondance particulière de 1973.

23 Méditation sur l’Eucharistie écrite en 1987.

24 Cf. Maxime le Confesseur, La vie ascétique, 16-18.

25 Dom Germain Leblond, Homélie du 16 novembre 2003, dans Mikhtav, n° 38, Saint-Rémy/Stânceni 2003, p. 18-19.

26 Jn 17,21.

27 Le Lien, 1978/4-5, p. 54.

28 La prière de Jésus : contemplative, missionnaire et œcuménique, dans Tychique, n° 7, Lyon, 1977 ; repris dans Mikhtav, n° 15, Saint-Rémy, 1996, p. 19.

29 Cf. « Dirige-toi vers l’Orient », dans Vives Flammes, n° 115, Venasque, 1978, p. 249 (Ba 5,5).

30 Correspondance particulière 1973.

31 Chemins de prière, dans Mikhtav, n° 15, Saint-Rémy, 1996, p. 12.

32 Lettre du P. Camilo Maccise, préposé général de l’Ordre des Carmes déchaux, à la prieure du Carmel de Saint-Rémy, Rome, 28 juin 1996.

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