Programme rendez-vous chez bebert





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RENAUD

LE ROMAN


DU CASINO

Programme


RENDEZ-VOUS CHEZ BEBERT

Renaud reposa le Libé qu’il venait de feuilleter négligemment, puis alla se laver les mains. Les mots moches de ce torchon centre-mou restèrent néanmoins incrustés quelques instants au cœur des fibres de son intelligence relative et il pria pour que son rendez-vous ne tarde plus trop. Il lui serait bien plus agréable d’occuper son esprit à de futiles discussions de stratégie artistique plutôt que de se demander si effectivement, comme l’affirmait le pisse-copie de la page 16, les « Trashing-Sunset », enfants de Warhol et de Tati (Jacques) étaient bien la voix – un peu roots mais pas trop heavy – des middle-class de la real-world liverpoolienne mâtinée de concupiscence fellinienne – examen de passage ce soir à La Cigale… Ou si, comme le prétendait l’éditorialiste (un ancien de la Gauche-révolutionnaire-anti-bourgeoise et autogestionnaire devenu Fabiuso-Tapisto-Christian-Dioro-Afflelouliste) les montants compensatoires allaient bientôt faire la nique à l’indice Nikkeï vu que la guerre de le Golfe avait favorisé la relance du machin…
« Monsieur de Labbey va vous recevoir », lui annonça bientôt une gentille secrétaire un peu noire mais très gentille. Jolie même. Renaud pensa furtivement à « n’goulou-n’goulou » (ce n’était pas la première fois que celui lui arrivait, en 62, déjà, il avait eu une émotion de ce genre pendant la projection du film « Les canons de Navarone », au moment où Irène Papas se mouche) mais il écarta avec pudeur cette pensée sordidement tiers-mondiste de son esprit encore par la lecture des conneries modernistes de l’ancien-journal-de-gauche et suivit la jeune fille le long d’un sombre couloir tristement décoré des disques d’or et de platine de quelques-uns de ses honorables collègues. Un légitime sentiment de fierté l’envahit à l’idée que ses trophées à lui n’avaient pas été relégués dans ce corridor anonyme mais trônaient bel et bien dans le salon confortable du modeste triplex du « Monsieur de Labbey » en question, quelque part à Passy.
Renaud détacha enfin son regarde de la croupe féline qui ondoyait devant lui, décrocha un sourire-qui-tue à la gonzesse propriétaire de cet attribut-épithète-ben qu’oui, lui adressa un « merci beaucoup infiniment » limite colonial mais sincère, lui arracha son numéro de téléphone privé, son pull Benetton-tête de con, songea à un poème de Prévert où des humains ordinaires font des saloperies debout contre les portes de la nuit même si c’est pas pratique, voire interdit, et se souvena soudain que sa femme allait lire ces lignes et qu’il serait de bon ton de se calmer un peu, d’autant que la secrétaire de Monsieur de Labbey n’est pas noire ou alors j’étais saoul, puis il pénétra dans le bureau du nobliau cité plus haut.
« Ah ! Entrez, Renaud, asseyez-vous, je vous attendais… » dit-il avec assurance car c’était un homme très cultivé qui avait lu beaucoup de livres et vu beaucoup de documentaires sur FR3, que me vaut le plaisir ? »
Il était assis derrière un bureau de marbre noir à peine plus grand qu’un court de tennis, était vêtu de chaussettes en cachemire et de beaucoup d’autres choses, affichait le désespoir serein des hommes beaux mais riches, et s’efforçait de dissimuler sous une apparente nonchalance l’arrogance tranquille inhérente aux imprésarios de Patrick Bruel, ce qu’il était par ailleurs.
« Cela fait longtemps que je ne vous ai vu ! Comment allez-vous ? »
Renaud resta sans voix devant l’éloquence de son ami. Où puisait-il une telle verve, un tel sens de la formule toujours à-propos ?
« Vous avez bonne mine, cela fait plaisir… » ajouta-t-il avec un peu moins de conviction.
Ce délicat mensonge flatta néanmoins le chanteur qui se décida à s’asseoir dans un des confortables fauteuils de cuir fauve faisant face au bureau, fauteuil dont l’acquisition eût demandé dix à douze ans de labeur pour le moindre ouvrier non-communiste venu, les autres n’étant pas venus ils étaient en grève…
« Alors ? » continua brillamment l’agent. Renaud, cette fois, remarqua que cette formule était un peu usée, que l’ami l’avait probablement lue quelque part et qu’il s’autorisait sans honte à se l’approprier, n’imaginant probablement pas que son artiste français préféré remarquerait la supercherie… Hélas pour lui, l’artiste avait aussi des lettres, il restitua très vite la citation à son auteur (en l’occurrence l’Avocat Général du Tribunal de Nuremberg s’adressant à Herman Goering), mais, élégamment, il ne cilla point, se contentant de s’enfoncer un peu plus profondément dans les moelleux coussins de cuir du fauteuil, en mijotant sa répartie qui, il n’en doutait pas, n’allait pas tarder à terrasser son interlocuteur. Elle vint, il l’asséna. Comme un coup de poins dans la gueule d’un con, ou pire, d’un journaliste :
« Bébert, il faut que je vous parle ! »
Renaud était le seul être au monde capable d’appeler « Bébert » monsieur Bertrand de Labbey, homme respectable et joli, marié à une femme splendide quoique étrangère, père d’un enfant délicieux malgré son goût immodéré pour les consoles Nintendo et les chansons de David Mac Neil, possesseur d’une B.M.W. gris métallisé& avec téléphone et lecteur de CD – gratuits – offerts par les maisons de disques, ami des plus grands noms du Monde du Spectacle et même de François Feldman, bref, un mec bien, presque un Protestant. Bertrand pourtant ne semblait pas s’offusquer de cette familiarité canaille, Renaud l’avait même vu sourire un jour, lorsqu’il l’avait présenté ainsi à un ministre oublié depuis : « Monsieur Bébert, le roi des gangsters, mon agent ». Mais il est vrai que ce fut un sourire étrange.
Bébert ne bougea pas. La sortie de son artiste préféré du monde l’avait chopé au plexus comme un uppercut au foie ou plutôt au plexus effectivement. Il encaissa. Il était très fort.
« Je vous écoute… » dit-il. (Renaud sentit quand même une pointe d’inquiétude dans cette remarque. Mais c’était si lointain, si léger, qu’un autre que lui n’y aurait vu que du feu. Il se félicita mentalement de son extraordinaire capacité à sonder l’âme humaine et, plus fort encore, celle d’un imprésario.)
Alors le chanteur énervant dévoila ses cartes, donna l’estocade finale, planta la banderille qui tue en se levant d’un bond de son fauteuil prétentieux. IL enfonça son regard « fragile et trouble comme celui qui vous unit à lui (comme dirait un journaliste québécois) dans le regard normal de son ami et lui dit :

« JE VEUX FAIRE LE CASINO DE PARIS ! »


L’autre ne se démonta pas. Tout alla très vite alors. Il se leva aussi, fit le tour de son bureau et, vingt minutes plus tard, il avait rejoint Renaud près du fauteuil. Il lui tendit la main et le raccompagna jusqu’à la porte.
« C’est une excellente idée, Renaud, excellente… Venez donc dîner samedi à la maison, nous parlerons de tout ça… OK ? A bientôt Renaud. Une idée excellente, vraiment… »
Renaud sortit. Il avait gagné ! ce n’était pas nécessaire de rajouter quoi que ce soit. Ce serait le CASINO, il avait l’accord de son agent, l’approbation de sa gonzesse, de sa môme et de ses potes et, en plus, un dîner à l’œil. Bonne journée…
Resté seul dans son bureau, Bertrand de Labbey réfléchit quelques instants, passa ses jolies mains de travailleur dans ses cheveux clairsemés mais à lui, puis, finalement se dirigea vers un des douze téléphones posé sur le marbre noir d’où, depuis des années, il présidait aux destinées des plus grands artistes de notre époque, à l’exception de François Feldman qui a signé chez un concurrent. Il composa un numéro et, après une attente tellement insignifiante que je me demande pourquoi j’en parle, il dit :
« C’est moi, chérie. Nous aurons Renaud à dîner samedi. Pensez à remonter ses disques d’or de la cave ».


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