Résumé En 1819, à son retour en France, le colonel Chabert, homme simple et loyal, qui, blessé en participant, au cours de la bataille d'Eylau en 1807, à la charge monumentale donnée par Joachim Murat qui força l’ennemi à la retraite,





télécharger 99.13 Kb.
titreRésumé En 1819, à son retour en France, le colonel Chabert, homme simple et loyal, qui, blessé en participant, au cours de la bataille d'Eylau en 1807, à la charge monumentale donnée par Joachim Murat qui força l’ennemi à la retraite,
page1/2
date de publication23.10.2016
taille99.13 Kb.
typeRésumé
h.20-bal.com > loi > Résumé
  1   2




www.comptoirlitteraire.com
André Durand présente
‘’Le colonel Chabert’’

(1832)
nouvelle de BALZAC
(80 pages)
pour laquelle on trouve un résumé
puis successivement l’examen de :
l’intérêt de l’action (page 2)
l’intérêt littéraire (page 4)
l’intérêt documentaire (page 5 )
l’intérêt psychologique (page 8)
l’intérêt philosophique (page 11)
l’intérêt de la réalisation (page 12)

Bonne lecture !

Résumé
En 1819, à son retour en France, le colonel Chabert, homme simple et loyal, qui, blessé en participant, au cours de la bataille d'Eylau en 1807, à la charge monumentale donnée par Joachim Murat qui força l’ennemi à la retraite, fut déclaré mort mais était resté vivant sous une montagne de cadavres, cherche en vain à recouvrer son identité, ses biens, son rang, et peut-être sa femme. On apprend que Hyacinthe Chabert, enfant trouvé, a gagné ses galons de colonel dans la Garde impériale en participant à l’expédition d’Égypte de Napoléon Ier, a épousé Rose Chapotel, une modeste roturière qu’il a installée dans un luxueux hôtel particulier et, après sa mésaventure, avait réussi à faire reconnaître son identité de l’autre côté du Rhin avant, après de longs détours, pouvoir revenir à Paris pour découvrir que Rose Chapotel, remariée au comte Ferraud, un homme avide de pouvoir dont elle a deux enfants, a liquidé tous les biens du colonel en minimisant sa succession. Malgré le caractère invraisemblable de l’affaire, Maître Derville accepte de s’occuper de l’affaire colonel Chabert. Après maintes démarches, il conseille au colonel Chabert de ne pas saisir la justice et d’accepter une transaction. Le vieil homme est à deux doigts d’accepter lorsque une machination grossière de Rose Chapotel, qui a tenté de séduire son ex-mari par des câlineries, met en lumière la noirceur de ses intentions. Malgré le soutien de Maitre Derville, Chabert alors renonce à toute transaction déshonorante et disparaît pour se réfugier à l’hospice où il devient l’anonyme numéro 164, septième salle. Rencontrant, quelques années après, l’homme rendu méconnaissable par la misère, Derville s’écrie : «Quelle destinée. Sorti de l’hospice des enfants trouvés, il revient mourir à l’hospice de la vieillesse, après avoir, dans l’intervalle, aidé Napoléon à conquérir l’Égypte et l’Europe
Analyse
(la pagination est celle du Livre de poche)
Intérêt de l'action
Avec un personnage qui prononce cette phrase impossible : «Je suis celui qui est mort», ‘’Le colonel Chabert’’ est une histoire de résurrection (on y retrouve le vieil archétype du Christ réapparaissant à ses disciples après sa mort), une résurrection toute en douleur, une histoire de héros revenant longtemps après la fin de la guerre (comme Ulysse ou Agamemnon), une histoire de revenant d'entre les morts, de messager des ténèbres, d'homme qui a été victime d'un crime et qui dit : «Je suis là, je veux me venger, même en faisant appel à la loi, pour rentrer en possession de mon nom, de mon rang, de ma fortune et de ma femme». Cet homme mène le combat de sa vie, dans lequel il perdra car, s'il a pu se déterrer, sortir de son trou, quitter les morts, se recoudre le crâne, marcher pendant des années, il aura bien plus de mal à s'authentifier, sa parole n'offrant aucune garantie, et surtout à résister à sa femme et à une société dans laquelle, nécessairement, il introduit le désordre. Et sa femme est en quelque sorte une victime innocente elle aussi car elle s'est remariée en toute bonne foi (un autre titre donné à la nouvelle est ‘’La comtesse à deux maris’’), croyant son mari mort, et elle a des enfants (son argument suprême est : il ne s'agit pas de moi, mais de mes enfants).

Cette histoire de revenant, cette scène parisienne, cette histoire militaire et politique où il y a un affrontement public entre le héros militaire de l'Empire et la société de la Restauration, cette étude de femme, cet affrontement privé entre le mari et l'épouse qui est une autre variation sur l'éternelle lutte de l'homme contre la femme et de la femme contre l'homme, est une tragédie moderne, pleine de violence et de noirceur, qui reprend l'idée intemporelle du passé qui revient dans un présent, où le personnage subit bien la fatalité.

Mais la nouvelle, dont le titre primitif était ‘’La transaction’’, c'est-à-dire un acte juridique par lequel on évite un scandale public, le scandale d'un procès, d'une instruction, est aussi une affaire judiciaire. L'avoué Derville est l'intermédiaire qui négocie avec le revenant. Il connaît les secrets du monde, il dit à la fin qu'il a «vu les sentiments les plus méprisables, toutes les horreurs du monde qui [lui] fait horreur». On peut l'identifier à l'auteur : c'est lui qui tient les fiches, qui connaît les secrets, qui fait la description des horreurs de la société pour tirer la leçon qui est de quitter Paris ; il est le philosophe de la société qui la condamne en s'en retirant, au lieu de chercher à y faire fortune comme tout le monde.
Déroulement :

L'exposition est trop longue tandis que le drame est extrêmement bref, sans détails ni commentaires. Ce n'est pas simplement que Balzac n'a pas pu ou voulu établir des proportions plus égales, ce n'est pas non plus qu'il se soit complu dans l'abondance de la préparation ou la minutie de la mise en place, c'est que tout est dit et fourni à l'avance pour que la lutte soit impitoyable, inflexible, pour qu'elle se limite à la brutalité des faits. Le comte Ferraud n'existe que par son nom, la comtesse demeure «la femme sans cœur», Chabert, devenu fou, tombe dans une espèce d'animalité.

Balzac construit et clôt sa nouvelle sur un double renoncement : celui de Chabert et aussi celui de Derville, qui préfère se retirer dans sa campagne et ne plus avoir à faire avec cette société, lui aussi. Du point de vue de l'intrigue, cette fin est frustrante : que Derville n'ait eu ni la volonté ni le plaisir de faire tomber cette femme (simplement par une sorte de devoir moral vis-à-vis de Chabert) est assez étrange. Pour Balzac, Derville est envahi par un sentiment qui est assez comparable à celui de Chabert.
Découpage : La version moderne de la nouvelle ne comporte aucun découpage, mais, du temps de Balzac, différentes versions sont parues qui comportaient des chapitres :

I - ‘’Scène d'étude’’

II - ‘’La résurrection’’

III - ‘’Les deux visites’’

IV – ‘’La transaction’’

V – ‘’L'hospice de la vieillesse’’.
Chronologie : Elle est nettement établie par des indication précises au début de chacun des chapitres. Chabert vient chez Derville en mars 1819. C'est «environ trois mois, donc en juin 1819, après cette consultation» que le notaire Crottat vient conférer avec Derville pour le paiement de la demi-solde. C'est «huit jours après les deux visites que Derville avait faites»  qu'a lieu la rencontre des deux époux. Chabert passe «trois jours» à Groslay. En décembre 1819, Derville réclame en vain à la comtesse le paiement de ses honoraires et de ses frais. En 1822, il rencontre au Palais le vagabond Hyacinthe. Le dénouement nous est livré dans une scène isolée par une formidable accélération du temps de l'intrigue puisque c'est «en 1840, vers la fin du mois de juin» que Derville et Godeschal se rendent à «l'Hospice de la vieillesse» et y rencontrent Hyacinthe.
Point de vue : Balzac est un narrateur objectif, omniscient, qui a le point de vue de Dieu, mais qui peut donner aussi la vision du personnage : la description de l'étude (un morceau typiquement balzacien) ne vient que lorsque Chabert entre en scène ; le lecteur la découvre alors comme il la voit.
Focalisation : À part le long préambule quelque peu inutile qu'est la scène de l'étude, la focalisation est constamment maintenue sur Chabert.
Intérêt littéraire
On peut juger du style de Balzac par cet extrait qui est un portrait du colonel Chabert au moment de sa rencontre avec Derville :

«L'ombre cachait si bien le corps à partir de la ligne brune que décrivait ce haillon, qu'un homme d'imagination aurait pu prendre cette vieille tête pour quelque silhouette due au hasard, ou pour un portrait de Rembrandt, sans cadre. Les bords du chapeau qui couvrait le front du vieillard projetaient un sillon noir sur le haut du visage. Cet effet bizarre, quoique naturel, faisait ressortir, par la brusquerie du contraste, les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré de cette physionomie cadavéreuse. Enfin l'absence de tout mouvement dans le corps, de toute chaleur dans le regard, s'accordait avec une certaine expression de démence triste, avec les dégradants symptômes par lesquels se caractérise l'idiotisme, pour faire de cette figure je ne sais quoi de funeste qu'aucune parole humaine ne pourrait exprimer. Mais un observateur, et surtout un avoué, aurait trouvé de plus en cet homme foudroyé les signes d'une douleur profonde, les indices d'une misère qui avait dégradé ce visage, comme les gouttes d'eau tombées du ciel sur un beau marbre l'ont à la longue défiguré. Un médecin, un auteur, un magistrat eussent pressenti tout un drame à l'aspect de cette sublime horreur dont le moindre mérite était de ressembler à ces fantaisies que les peintres s'amusent à dessiner au bas de leurs pierres lithographiques en causant avec leurs amis.

En voyant l'avoué, l'inconnu tressaillit par un mouvement convulsif semblable à celui qui échappe aux poètes quand un bruit inattendu vient les détourner d'une féconde rêverie, au milieu du silence et de la nuit. Le vieillard se découvrit promptement et se leva pour saluer le jeune homme ; le cuir qui garnissait l'intérieur de son chapeau étant sans doute fort gras, sa perruque y resta collée sans qu'il s'en aperçût, et laissa voir à nu son crâne horriblement mutilé par une cicatrice transversale qui prenait à l'occiput et venait mourir à l'œil droit, en formant partout une grosse couture saillante. L'enlèvement soudain de cette perruque sale, que le pauvre homme portait pour cacher sa blessure, ne donna nulle envie de rire aux deux gens de loi, tant ce crâne fendu était épouvantable à voir. La première pensée que suggérait l'aspect de cette blessure était celle-ci : - Par là s'est enfuie l'intelligence !

- Si ce n'est pas le colonel Chabert, ce doit être un fier troupier ! pensa Boucard.

- Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l'honneur de parler?

- Au colonel Chabert.

- Lequel?

- Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard.

En entendant cette singulière phrase, le clerc et l'avoué se jetèrent un regard qui signifiait : - C'est un fou !»

Le texte présente des caractéristiques à la fois du romantisme et du réalisme. Sont romantiques les comparaisons («homme foudroyé», «les gouttes d'eau sur le marbre», le mouvement convulsif du poète), les accumulations («les rides blanches», «les sinuosités froides», «le sentiment décoloré»...), l'oxymoron («sublime horreur»), le sens pictural (allusion au portrait de Rembrandt, allusion aux fantaisies des peintres), le souvenir littéraire qui lui fait recourir, pour parler de ce cadavre vivant qu'est Chabert («je ne sais quoi de funeste qu'aucune parole humaine ne pourrait exprimer»), à l'expression employée par Bossuet dans son ‘’Sermon sur la mort’’ où il proclama que dans la tombe le corps humain devient «un je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue», la grandiloquence dans l'évocation des avoués («leur ministère»). Sont réalistes la précision médicale («expression de démence triste», «idiotisme», «cicatrice transversale qui prenait à l'occiput et venait mourir à l'œil droit, en formant partout une grosse couture saillante»), l'insistance sur la perruque qui va jusqu'au grotesque de mauvais goût.

Balzac sait varier les tons : du tragique de cet «homme foudroyé» il passe au comique de la perruque enlevée.

Dans le dialogue, il prouve qu'il a le sens de la répartie, de la formule : «Celui qui est mort à Eylau». D'ailleurs, la conversation des clercs dans la scène de l'étude est d'abord un sketch, un dialogue de boulevard, avec des expressions populaires comme il y en a aussi dans la bouche de Chabert («le patron», «les carabins», «faire coffrer un homme», «une face de requiem»).

Ailleurs dans le texte, Balzac s'amuse à d'autres oxymorons («une stupidité spirituelle» page 92), développe d'autres comparaisons (page 123), recourt à son langage pseudo-médical (pages 114-115), passe facilement à la solennité des grands jugements sur la société (page 66), sur la misère (page 91), sur le malheur (page 117), sur la justice (page 125)
Intérêt documentaire
Le tableau historique : La nouvelle montre les changements de la situation politique survenus en France de la Révolution à 1819, qui expliquent le comportement des personnages.

Fils de la Révolution, «le plus joli des muscadins en 1799» (page 83), homme sous l'Empire, Chabert s'est fait lui-même dans la France post-révolutionnaire opérant sa mutation d'un univers de privilèges féodaux et aristocratiques fondés sur le nom vers un monde neuf, capitaliste et bourgeois dont l'argent sera bientôt l'unique valeur.

Les soldats de l'Empire qui ont accumulé des fortunes sont les anciens soldats de l'An II, et cela fait toucher une vérité historique : si le peuple français n'a pas continué la Révolution, c'est qu'il s'est enrichi grâce aux guerres qui ont été l’occasion d’une promotion fantastique pour des gens qui étaient de la classe populaire. Chabert, un de ces anciens soldats de la Grande Armée qu'on trouve souvent dans ‘’La comédie humaine’’ qui, heureux de sa vie de résignation, d'abnégation et de dévouement, vit dans le souvenir admiratif de Napoléon qui a été pour lui «un père, un soleil» (page 84), admiration que Balzac partagea (il aurait voulu écrire un grand roman napoléonien ; il se contenta de rendre ici un hommage aux «grognards»), a bâti son immense fortune sur les prises de guerre, il a pillé l'Europe comme tous les soldats ; même sa femme, il l'a achetée au Palais-Royal qui était fréquenté par des prostituées («chacun prenait sa femme où il voulait» [page 113]) et il lui jette au visage, devant l'avoué : «Je l'ai gagnée dans une loterie, j'ai mis dix francs !» Balzac avait dit qu'il l'avait prise «comme on prend un fiacre, sur la place !» Rose Chapotel était une prostituée ; elle est identifiée à l'aventurière qu'avait été Joséphine de Beauharnois. Cela jette une lumière tout à fait démystifiante sur la Révolution française : ce n'est pas seulement la prise de la Bastille, le serment du Jeu de paume, les héros de l'An II, le code civil, l'organisation de la France, mais l’entrée de tout un peuple dans un système de rapine, de volonté d'enrichissement, grâce aux biens nationaux.

Sous l'Empire, une nouvelle aristocratie s'était constituée par le mérite, contre la naissance, et c'est ce que Chabert revendique quand il dit : «J'ai gagné une Légion d'honneur sur les champs de bataille. - Nom de Dieu, je suis un enfant trouvé, un enfant du peuple mais je suis colonel.» Il a même été anobli par Napoléon et est devenu comte Chabert. Mais Balzac commet alors une erreur car Chabert est mort en 1807 alors que la noblesse impériale n'a été instituée qu'en 1808.

La bataille d'Eylau, remportée le 8 février 1807 contre la Russie, affrontement sur des positions retranchées où comptaient d'abord la puissance du feu de l'artillerie et, brutales et massives, les charges de cavalerie, fut une fausse victoire, une victoire à la Pyrrhus (vingt-cinq mille morts chez les Russes, dix-huit mille chez les Français). Le mythe napoléonien s'est, d'ailleurs, constitué non autour des victoires mais autour des défaites, la défaite étant porteuse de sens parce qu'elle oblige à s'interroger ; quand on gagne, on ne le fait pas. Laissé pour mort, enseveli sous une «couverture de chair qui mettait une barrière entre la vie et moi» (page 78), ce qui est arrivé à de nombreuses occasions (voir pages 141-142), Chabert en sort comme un nouveau-né mais reste soumis au fantasme de l'enfouissement (voir pages 31, 81). Mais, dans la nouvelle, la bataille se limite à la brève description de la célèbre charge des quatre-vingt escadrons de cavalerie de Murat (pages 75-76). Comme Chabert mentionne qu'il faisait partie de la Garde impériale, l'historien de service fait remarquer qu'il y a là une impossibilité puisqu'à Eylau elle était commandée par Bessières.

Après la défaite de Napoléon à Waterloo, eut lieu le retour de Louis XVIII et l'occupation de la France par des étrangers dont des Russes (page 85). La Restauration tenta de nier la Révolution et l'Empire (il s'agissait d'«anéantir les gens de l'Empire», page 97, de «fermer l'abîme des révolutions», page 102, Napoléon était appelé «le monstre qui gouvernait la France», page 90), d'où le malheur de Chabert qui survient pour rappeler ce passé. On rétablit la monarchie d'Ancien Régime, les droits féodaux et les privilèges de l'ancienne noblesse (le comte Ferraud, page 101), mais on constata vite qu'on ne pouvait s'opposer au nouveau monde bourgeois, que les moeurs avaient changé, que les valeurs étaient autres, que les intrigantes avaient changé de lits et que les preux d’hier étaient devenus des lépreux : à l'imitation des Anglais, la Restauration se donna des bases constitutionnelles (la Charte) mais instaura une Chambre des Pairs, la pairie étant cependant non élective et même héréditaire ; c'est à cette fonction que le comte Ferraud, qui est déjà conseiller d'État, aspire (page 101) ; mais il doit cependant constituer un majorat (bien inaliénable et indivisible attaché à la possession d'un titre de noblesse et transmis avec le titre au fils aîné) et regrette son mariage d'inclination qui bloque maintenant son ascension sociale. Un divorce lui permettrait d'envisager un remariage avec la fille d'un pair de France.

L'Histoire est de moins en moins présente ensuite pour laisser place aux relations des personnages.
L'ancienne société était fondée sur le prestige du nom : ainsi, celui du comte Ferraud. Il était encore une valeur mais manifestait un changement de statut social. Chabert (qui, pour les clercs de l'étude, n'est qu'un « vieux carrick», du fait de l’ample redingote qu’il porte) essaie de retrouver un nom auquel il a donné du prestige en devenant le colonel Chabert puis le comte Chabert. Quant à la prostituée Rose Chapotel, comme toute femme qui n'existe qu'à travers l'homme qu'elle a épousé, elle n'a rien eu d'autre à faire pour monter dans l'échelle sociale que de s'approprier d'abord le nom du second puis le nom du premier, chacun des mariages étant encouragé par Napoléon (le second répondant à «ses idées de fusion», page 101) entre la noblesse d'Ancien Régime et la nouvelle classe dirigeante), mais Chabert le lui dit bien : «Comtesse Chabert, comtesse Ferraud, tu grattes un peu le vernis et tu trouves la Rose Chapotel qui a toujours vendu dix francs ce qui valait trois sous !» C'est autour de la possession de cette femme qu'entre ces deux hommes qui ne se rencontrent jamais s'effectue le choc symbolique de deux mondes, que se résume la lutte pour le pouvoir. Mais le monde réellement nouveau est représenté par Derville qui, lui, essaie de se donner un nom, qui est le véritable personnage balzacien car le monde que peint Balzac n'appartient pas tant à ceux qui ont une fortune qu'à ceux qui font fortune.

Le mariage (que Balzac a étudié dès sa ‘’Physiologie du mariage’’, 1826) est donc un formidable instrument d'ascension et de conquêtes sociales, l'homme, la femme, le mari, l'épouse, se transformant en biens négociables. Aussi le mariage est-il au cœur des mœurs et des lois, Balzac se donnant pour objectif de rendre les tensions qui s'exercent entre elles, les transformations qui se dessinent, les contradictions qui apparaissent entre la nature et l'ordre social. Mais, alors que jusqu'à présent il s'était penché sur le sort malheureux de la femme dans la société, avec ‘’Le colonel Chabert’’, il s'intéressa à la défaite du mari qui est dépossédé de ses biens en vertu d'une loi qui, chez lui, ne souffrit pas d'exception : son mariage ne lui a pas fourni les enfants qui lui auraient donné les moyens légaux de lutter contre les visées de son épouse.

Balzac tenait surtout à montrer le rôle de l'argent, «le grand ressort de la vie moderne» : élément important dans cette société nouvelle où, les valeurs se radicalisant et se simplifiant, il est devenu la matière première ; il est comme un personnage présent partout. La première remarque que fait, après le concert, la comtesse à son mari, c'est : «Les musiciens ont demandé beaucoup d'argent.» Puis elle refuse de lui en donner pour la finition du majorat : «Je gère ma fortune comme je l’entends.» Interviennent les trois cent francs gagnés au jeu par Derville, la discussion sur le montant exact de la succession Chabert, le marchandage autour de la somme demandée à la comtesse par Derville et Chabert, et, enfin, le renoncement à l'argent par Chabert à la fin.

Il se retire de la société parce qu'il se rend compte que la bourgeoisie a l'avenir pour elle, l'intérêt personnel devenant le mobile de la conduite sociale, comme l'avait indiqué le vieil usurier Gobseck au jeune Derville en l'initiant aux lois et aux vérités cachées du monde (page 9).

Dans cette France révolutionnée, l'institution juridique est la seule structure permanente qui puisse fixer la règle du jeu dans le passage d'une société de castes et de privilèges à une société juridiquement égalitaire. Dans une économie libérée, seul le droit fait respecter l'ordre et ses deux piliers : la propriété et la famille. Dans un espace démocratique dégagé des hiérarchies sociales, les êtres humains ne sont assujettis qu'au droit qui assure le fonctionnement et conditionne le développement de toutes les sphères de l'activité humaine. Pour faire appliquer les lois, protéger la propriété, les avoués que le dictionnaire définit comme des officiers ministériels chargés de représenter les parties devant les tribunaux et de faire les actes de procédure mais en qui Balzac voit «des hommes d'État chargés des affaires privées» (page 101), jouent un rôle primordial, eux qui «restent calmes quand leurs adversaires ou leurs clients s'emportent» (page 107), eux qui doivent faire preuve d'une «défiance naturelle» à cause de «la déplorable expérience que leur donnent de bonne heure les épouvantables drames inconnus auxquels ils assistent» (page 93), une «intrépidité naturelle» (page 75) pour recevoir tous les secrets des humains. Ce partage des secrets permit à Balzac un rapprochement qu'il fit plusieurs fois dans la nouvelle entre les magistrats, les auteurs et les médecins (page 74), entre les avoués, les prêtres et les médecins (pages 75 et 129 : «Derville soupire : “Il existe dans notre société trois hommes, le Prêtre, le Médecin et l'Homme de justice qui ne peuvent pas estimer le monde et le plus malheureux des trois est l'avoué. Nos Études sont des égouts qu'on ne peut pas curer”.») L'étude de Derville est une «boutique sociale», peut-être «la plus horrible» qui soit, «obscure, grasse de poussière», «une des plus hideuses monstruosités parisiennes» (page 66). L'accumulation des dossiers est parallèle à l'accumulation des corps à Eylau : ce sont deux cimetières. À la description de l'étude correspond symétriquement, à la fin, celle du Greffe (page 125).

Balzac connaissait bien ce monde : son père y appartenait, il avait lui-même fait des études de droit, avait travaillé dans une étude. C'est pourquoi il se complaît, au début dans la description de l'étude qui, cependant, n'est pas inutile puisqu'elle nous plonge au cœur du théâtre des opérations et que le texte qui est dicté fait allusion à une loi de restitution qui rend aux nobles leurs biens non vendus. D'autre part, elle montre la désinvolture des bureaucrates, leur absence de sens de la responsabilité, d'empathie et de solidarité.

La nouvelle, qui s'intitulait d'abord ‘’La transaction’’, est aussi un drame judiciaire dans lequel, comme souvent chez Balzac, se découvrent des passions cachées, se révèlent des crimes dissimulés, se résout une affaire ténébreuse. Derville, qui a conscience de la matérialité de l'argent par lequel se manifeste la solidité du réel, qui est l'intermédiaire qui va négocier avec le revenant, envisage aussitôt qu'il faudra «transiger» (pages 87, 96), transiger entre le droit et le fait (page 116), propose donc un divorce à l'amiable (page 98), une rente viagère de vingt-quatre mille francs, la reconnaissance légale de l'existence du mari contre sa renonciation aux prétentions sur la fortune de la comtesse. Ils refusent tous deux ; le refus de Chabert est spirituel : il est dans son droit ; le refus de la comtesse est matériel : elle est fautive puisqu'elle s'est remariée alors qu'elle savait le colonel vivant ; avaricieuse, elle croit pouvoir gagner sans rien débourser lorsqu'elle apprend l'amour qu'il lui porte encore. Le refus de l'authentification et la lutte pour la possession de la fortune dévoilent le problème juridiquement crucial de la restitution : pour Chabert, une fortune et ou une femme mal acquises doivent être restituées à leur propriétaire légitime.
Une scène de la vie parisienne : Les deux visites de Derville installent les personnages aux deux extrémités de l'espace urbain. Chabert vit, dans un quartier populaire, dans une masure qui est construite des «démolitions qui se font journellement dans Paris» ; c'est celle du «nourriceur» Vergniaud qui est «un de ces endroits où se cuisinent les éléments du grand repas que Paris dévore chaque jour» (page 91). La comtesse, elle, le reçoit dans le salon de son hôtel du Faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire dans le quartier où habite l'élite de la société aristocratique française.
Intérêt psychologique
Balzac est un remarquable créateur de personnages, d'abord par leur nombre (deux mille personnages fictifs) puis par le retour de cinq cents d'entre eux qui donnent à ‘La comédie humaine’’ sa puissante unité (si l’on n’y retrouve plus le colonel Chabert [excepté un rappel dans ‘’La rabouilleuse’’, où Philippe Bridau évoque sa charge glorieuse à la bataille d'Eylau], en revanche, nombre de protagonistes de la nouvelle ont un rôle dans les œuvres suivantes ou précédentes, en particulier les gens de robe dont fait partie Maître Derville [voir pages 146-148]), enfin par leur qualité humaine.

‘’Le colonel Chabert’’ présente un grand intérêt psychologique parce que ses personnages sont complexes et ambigus ; on y parle du mystère de leur identité, de leur mobilité, des masques successifs qu'ils se croient obligés de porter, du règne du leurre, du faux-semblant et du non-dit, de l'ambiguïté souterraine ou volontairement affichée, de la férocité et de la cruauté des rapports entre leux.
Derville : Petit personnage vêtu de noir, arachnéen et mystérieux, il est l'insondable égoutier qui répertorie dans son étude les nauséabondes affaires des humains, l'obscur voyeur dont on peut présumer l'impitoyable lucidité, l’archéologue de la nature humaine. «Malgré sa jeunesse, une des plus fortes têtes du Palais» (page 72), Derville est blindé par la cruauté de la vie ; il ne dort presque pas, observe tout avec un sourire énigmatique, accumule les expériences qui sont rappelées par les tableaux qu'il a dans la salle à manger qui jouxte l'étude et qui est aussi sa table de travail la nuit : ce sont uniquement des natures mortes et des portraits parmi lesquels il pourrait ajouter celui de Chabert : il a fait une expérience de plus. Il va être l'arbitre, le trublion, le témoin et le soutien de Chabert dans son combat avec la comtesse. Mais il est ambigu, ses raisons d'agir sont très obscures, procèdent d'une sorte de jouissance intérieure, pas d'un intérêt cartésien : est-il miséricordieux quand il accepte de défendre Chabert ou n'est-il pas cynique (il ne consacre de l'argent à sa résurrection que parce qu'il a gagné trois cents francs au jeu ; sous-entendu : si je n'avais pas gagné, je n'aurais peut-être rien fait pour vous) et même machiavélique? venge-t-il Chabert en s'instituant en justicier ou s'amuse-t-il à punir la comtesse? Est-il écœuré des bassesses dont son métier l'a rendu témoin ou a-t-il envie d'en faire une lui aussi? C'est bien à cause de cet écœurement qu'il prend sa retraite.
Le comte Ferraud
  1   2

similaire:

Résumé En 1819, à son retour en France, le colonel Chabert, homme simple et loyal, qui, blessé en participant, au cours de la bataille d\RÉsumé L’histoire pourrait se raconter du point de vue de Perroquet,...
«Pau et son frère», j'ai voulu écrire une histoire autour d’un homme qui passe par Port-Vendres à la recherche d'un travail, un homme...

Résumé En 1819, à son retour en France, le colonel Chabert, homme simple et loyal, qui, blessé en participant, au cours de la bataille d\Surtout ‘’Les Chouans’’, ‘’Le colonel Chabert’’, ‘’Le lys dans la...
«petites opérations de littérature marchande», des «cochonneries littéraires», un roman médiéval, ‘’Agathise’’ qui deviendra ‘’Falthurne’’,...

Résumé En 1819, à son retour en France, le colonel Chabert, homme simple et loyal, qui, blessé en participant, au cours de la bataille d\Cours de mme tenenbaum
«bis». IL n’y aura pas de résumé ou topo du cours présenté par le(a) chargé(e) de td au début de chaque séance. Le cours doit donc...

Résumé En 1819, à son retour en France, le colonel Chabert, homme simple et loyal, qui, blessé en participant, au cours de la bataille d\Résumé : a bezons sur les bords de Seine, les Dufour, une famille...
«vrai» corsaire. IL y découvre M. Tom, alias le capitaine S. qui va lui dérouler, par le menu, son évasion d'un ponton anglais et...

Résumé En 1819, à son retour en France, le colonel Chabert, homme simple et loyal, qui, blessé en participant, au cours de la bataille d\Par le Colonel chastel, présidant l’anccorre par intérim
«Grande Revanche», sait ce qu’il en coûte de lancer dans la bataille des hommes peu aguerris

Résumé En 1819, à son retour en France, le colonel Chabert, homme simple et loyal, qui, blessé en participant, au cours de la bataille d\L'Infâme, c'est tout ce qui manifeste l'intolérance: les vices politiques...
«Ne fera-t-on pas taire cet homme?». Et, lors de son installation en Prusse, IL perd sa charge d'historiographe. Ses relations avec...

Résumé En 1819, à son retour en France, le colonel Chabert, homme simple et loyal, qui, blessé en participant, au cours de la bataille d\L’Etat français est en charge de fonctions régaliennes, dont font...
«retour volontaire». A l’opposé de ce discours, la ferveur populaire d’une partie de la France, cette France là, anonyme et modeste,...

Résumé En 1819, à son retour en France, le colonel Chabert, homme simple et loyal, qui, blessé en participant, au cours de la bataille d\Apitaine C. Monika Stoy, Etats-Unis, a pris sa retraite et le lieutenant-colonel...

Résumé En 1819, à son retour en France, le colonel Chabert, homme simple et loyal, qui, blessé en participant, au cours de la bataille d\De la société industrielle à la société post-industrielle (des années 60 à nos jours)
...

Résumé En 1819, à son retour en France, le colonel Chabert, homme simple et loyal, qui, blessé en participant, au cours de la bataille d\La Bibliothèque électronique du Québec
«Tiens ! c’est le fils du couvreur Jacob, de la vieille ravaudeuse Marie-Anne ou du tonnelier Franz Sépel ! IL a fait son chemin...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com