AIntroduction François Dupont





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EConclusion




  1. les "troubles dys"


Edgar Morin ne cesse, dans son œuvre, de vilipender les réductionismes de tous bords. Nous avons évoqué le risque de réduction du psychique au mental.

Prenons un exemple de ce risque réductioniste en matière de neuropsychologie : la façon dont sont parfois perçus les « troubles dys ». Pour L’OMS, depuis 1991, la dyslexie est classée parmi les « troubles de la fonction symbolique » et consiste en un retard dans l’acquisition du langage écrit d’origine développementale. Les définitions des troubles « dys » reprises par les différents recommandations ministérielles, celles de l’INSERM, de l’ANAES 42 confirment leur champ nosographique étroit et recommandent, plutôt que ce préfixe « dys », d’utiliser l’expression complète « trouble spécifique du langage écrit ». « Spécifique » veut dire ici que la cause en est inconnue. Jean-François Démonet, neurologue, praticien-attaché au pôle de neurosciences du CHU de Toulouse, directeur de recherche de l’INSERM, pense, conformément à une hypothèse de la communauté scientifique, que l’origine de la dyslexie tient d’une mutation génétique qui désoriente in utero la migration de corps neuronaux à destinée de la région occipito-temporale ventrale gauche43. Ces troubles concernerait de 6 à 8% de la population enfantine44.

Poser scientifiquement le diagnostic de trouble « dys » est une démarche d’exclusion. L’enfant dyslexique n’est pas déficient, ni porteur d’une lésion neurologique macroscopique, ni de déficit sensoriel, ni de trouble psychologique. Le retard de l’acquisition du langage écrit doit au moins être de deux ans (fin du CE1 donc). Il convient donc, en théorie, de pratiquer en préalable à ce diagnostic un Wisc, une IRM cérébrale, un EEG, des bilans sensoriels, auditif et visuel, un bilan de personnalité. La totalité de ce bilan, on s’en doute, est difficile à réaliser, de sorte qu’on aboutit souvent, par facilité ambiante ou positionnement idéologique, à un diagnostic faux mais rassurant où le mot « dyslexie » (origine développementale) est utilisé à la place de « trouble lexicographique » (origine environnementale). C’est la faute au cerveau.

    1. Le cognitivisme n'est pas l'ennemi de la psychanalyse


Si les choses sont ainsi théoriquement claires au niveau scientifique, pourquoi sur le terrain sont-elles si complexes ? Il y a, à mon avis, une raison structurelle, d’évolution générale, et une raison conjoncturelle, de contexte local. Du côté structurel et historique d’une part, cette évolution scientifique importante que représente la neuropsychologie dans le domaine du cognitivisme va de pair avec un retour du soma dans le domaine de la psychanalyse, en France en tous cas. Par Pierre Marty45 (psychosomatique psychanalytique) et André Green46, l’affect, et par voie de conséquence le soma, donc le biologique, ont fait un retour certain en psychanalyse. Or, comme l’a dit André Green en 200647 dans un article écrit dans le contexte polémique de l’amendement Accoyer, écrit à méditer par ceux qui souhaitent comprendre où en est la psychanalyse française en 2010, certaines écoles de psychanalyse semblent mieux préparées que d’autres à collaborer avec le cognitivisme, c’est-à-dire à pouvoir méthodologiquement considérer le cerveau humain, comme un appareil (« Apparat »48), une machine, un computer, un ensemble de réseaux, paradoxalement, désaffectés. Pourvu qu’on en revienne toujours à le situer, ce cerveau (« l’objet de plus complexe de l’univers » pour Marc Jeannerod49), comme un des supports, probablement l’essentiel, de « l’appareil psychique » qui, seul, et c’est le processus d’hominisation, lie affect et représentation mentale (concepts). Pour ces différentes écoles de psychanalyse, il y a là une césure qui se vit parfois douloureusement au quotidien dans les établissements médico-sociaux.

Du côté conjoncturel, il y a bien sûr les contingences humaines dans ce rapport au nouveau savoir, et le réductionnisme ambiant. Localement la collaboration avec l’approche cognitiviste est rendue difficile du fait de deux problèmes spécifiques. Il y a d’abord ce réductionnisme hospitalo-universitaire (la guerre au pansexualisme freudien, c’est-à-dire à l’idée même de sexualité infantile). Le « Centre d’Evaluation des Troubles du Langage et des Difficultés d’Apprentissage chez l’Enfant » ne se donne pas les moyens d’une véritable investigation psychopathologique et aboutit de ce fait à des faux diagnostics de troubles « dys ». Les soignants locaux que nous sommes ne doivent jamais se départir de leur esprit clinique et doivent savoir soumettre à leur propre regard critique ces diagnostics, n’en déplaise aux instances administratives que ces remises en cause désorientent. L'expérience clinique montre que, parfois, la composante psychopathologique, n’a rien de « secondaire au trouble dys », mais garde son caractère « primaire », à l’origine des difficultés cognitives. Il ne s’agit pas de comorbidité ici. Il y a là une vigilance particulière à avoir pour les personnels de formation analytique. S’adapter au nouveau savoir qu’est le cognitivisme ne signifie en rien renoncer à sa conviction analytique, à la spécialisation extrême que constitue une formation psychanalytique validée. En ceci je rejoins l’appel de Gérard Pirlot qui dénonce ce réductionnisme ambiant : « Non à l’uniforme mental ! »50. En définitive, pour les personnels des établissement médico-sociaux, intégrer une dose de cognitivisme dans une pratique exclusivement analytique, qui était la tradition depuis leur création au lendemain de la Libération, signifie :

  • qu’il n’existe plus un « bilan psychologique », mais trois aspects distincts et complémentaires : « psychodynamique », « psychométrique » et « neuropsychologique ».

  • que le nouveau vocabulaire issu du cognitivisme soit progressivement accepté et intégré aux échanges cliniques

  • que tous, médecins compris, se familiarisent à ces nouvelles arborescences diagnostiques que constituent les tests normés utilisés par les neuropsychologues.

  • que les projets thérapeutiques tiennent compte du profil cognitif de l’enfant tel qu’un état des lieux fait par ces tests le définit.

  • que les moyens d’échange avec les partenaires rompus à l'approche neuropsychologique soient renforcés (Centre Référent, MDPH, divers instances) par un traitement renforcé des écrits (appliquer les deux nomenclatures : CFTMEA, CIM).

Encore une fois, le cognitivisme n’est pas l’ennemi de la psychanalyse. Il s’agit d’une nouveau paradigme scientifique à intégrer à la pratique clinique, sans reniement aucun des convictions et filiations issues de la formation initiale reçue.

« Le problème des troubles des apprentissages se pose le plus souvent au psychiatre d’enfant dans un contexte psychopathologique et psychiatrique avéré, et non sous la forme d’un « trouble spécifique » … La réponse doit être nuancée selon le contexte clinique psychiatrique des « troubles des apprentissages ». Tous n’impliquent probablement pas en effet des anomalies intrinsèques des mécanismes cognitifs de la lecture, de l’écriture ou du calcul ». Pr N. Georgieff, commentaire du rapport de l’INSERM 2006.

Laissons le dernier mot à Edgar Morin :

« Ainsi, le problème n’est pas seulement de reconnaître l’autonomie phénoménale des êtres vivants. Le problème est surtout de penser cette autonomie dans le paradoxe de sa dépendance à l’égard de l’empire des Gènes et de l’empire du Milieu, qui, non seulement écrasent de leur causalité dominatrice l’auto-causalité, mais la permettent et la co-produisent … L’autonomie vivante, qu’on la considère du point de vue de l’individu ou de celui de l’autos dans son ensemble, a besoin de la double dépendance » (Méthode 3, p. 139)
Morin plaide pour un "plein-emploi de la causalité complexe" qui renvoie à l’idée de « causalité mutuelle inter-relationnée ». Il plaide enfin pour la prise en compte du principe d’incertitude. La pensée complexe doit pouvoir reconnaître et travailler avec l’incertitude.

« On ne peut séparer clairement autos et oïkos ». (p. 376). « Nous ne saurons jamais ni le fin du fin, ni la fin des fins, et il nous faudra rester sur notre faim ... Il nous faut reconnaître que la certitude généralisée est un mythe, que l’incertitude grouille de richesses » (p. 380).


___________


1 BORCH-JACOBSEN, M., Le dossier Freud : Enquête sur l’histoire de la psychanalyse, Mikkel Borch-Jacobsen et Sonu Shamdasani, Les empêcheurs de penser en rond/Seuil, Paris, 2006.

2 BRICMONT, J. (1997), Impostures intellectuelles, Odile Jacob, Paris, 1997.

3 BENESTEAU, J. (2002), Mensonges freudiens, Mardaga, Liège, 2002.

4 ONFRAY, M., Le crépuscule d’une idole, Grasset, 2010.

5 MARTY, P., Les mouvements individuels de vie et de mort, Payot, 1979

6 ALTOUNIAN, J., Les héritiers des génocides, Le traumatisme psychique, Monographie, PUF, 2007, direction T. BOKANOWSKI.

7 FREUD, S., 1924, Le déclin du complexe d’Œdipe, in RFP 1934, 7, n°3, pp. 394, 399.

8 COURNUT, J. 1992, L’ordinaire de la passion, RFP 1992, 1, p. 283.

9 DAMASIO, A., Spinoza avait raison, joie et tristesse, le cerveau des émotions, Odile Jacob, 2002, p. 190.

10 PUYUELO, R., L’enfant du jour, l’enfant de la nuit, 2002, PUF.

11 HOUDÉ, O., MAZOYER, B., TZOURIO-MAZOYER, N., Cerveau et psychologie, PUF, 2002.

12 NACCACHE, L. Le nouvel inconscient, Odile Jacob, 2006

13 DEHAENE, S., Les neurones de la lecture, Odile Jacob, 2008.

14 FREUD, S., (1912), Totem et tabou, Gallimard, Paris, 1993, p. 170.

15 FREUD, S., 1932, Nouvelles conférences, Paris, Gallimard, 1936.

16 FERENCZI, S., Confusion de langues entre les adultes et les enfants, in Psychanalyse IV, Œuvres complètes, Payot, p.125-135

17 Joyce Mc Dougall, Théâtres du Je, 2004, Folio Essais.

18 FREUD, S., 1910, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Paris, Gallimard, 1927.

19 FREUD, S., Au-delà du principe de plaisir (1920), Paris, Payot

20 TOUZÉ, J, Le cerveau et l’inconscient (1994), Césura, p. 210.

21 LAZORTHES, G., L’histoire du cerveau (1999), Ellipses, p. 52.

22 DAVID, C., L’état amoureux, 1979, Payot.

23 FREUD, S., (1909), Analyse d’une phobie d’un petit garçon de conq ans : le petit Hans, in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 96

24 FREUD, S., (1905), Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1991, p. 123.

25 PUYUÉLO, R., Les empêchés de latence, Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, juillet 2009.

26 LE GUEN, C., (1974), L’œdipe originaire, Coll. Sciences de l’homme, Paris, Payot, 1974.

27 DJENATI, G., Moa, Basile, garçon manqué, 10 ans et demi, in Le Carnet Psy, N° 137, juillet/août 2009.

28 MAZEAU, M., Le bilan neuropsychologique chez l’enfant, Ed. Masson, mars 2008.

29 RESNIK, S., Temps des glaciations-Voyage dans le monde de la folie, Eres, 1999.

30 FREUD, S., (1925), Note sur le Bloc-notes magique, trad. J. Laplanche et J. B. Pontalis, in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985, 3.

31 CHABERT, C. (1998), Psychanalyse et méthodes projectives, Paris, Dunod, 1998.

32 DEHAENE, S., (2008), Les neurones de la lecture, Odile Jacob, 2008 p. 399.

33 FREUD, S., (1920), « La continuité du moi est assurée par le principe de constance » (Gleichgewicht), Au delà du principe de plaisir. Paris, Payot, 1951, pp. 5-75.

34 POMMIER G.,(2004), Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse, Flammarion, 2004.

35 LACAN, J. (1966), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 849.

36 CHOMSKY, N. (1980), Rules and Representations, Columbia Univ. Press, 1980, trad. franç., Flammarion, 1985.

37 CABANIS, PJG, (1802), Rapport du physique et du moral de l’homme, « Le cerveau digère les pensées comme l'estomac digère les aliments, et opère ainsi la sécrétion de la pensée » … « le moral n'est que le physique considéré sous certains points de vue particuliers »

38 FORTIN, R. (2008), Penser avec Edgar Morin, PUL, 2008, p. 1.

39 MORIN, E. (1969), La rumeur d’Orléans, Paris, Seuil, 1969, p. 10.

40 Ralph Vinton Lyon Hartley (30 novembre 18881er mai 1970) est un chercheur en électronique. Il inventa l'oscillateur Hartley et le transformateur Hartley, et contribua au fondement de la théorie de l'information.

41 La noosphère, concept forgé par Vladimir Vernadski, et repris par Pierre Teilhard de Chardin, serait le lieu de l'agrégation de l'ensemble des pensées, des consciences et des idées produites à chaque instant. Cette notion, qui repose généralement sur des considérations plus philosophiques que scientifiques, fut l'objet de débats assez vifs et reste associée à une forme de spiritualisme aujourd'hui assez marginale. On peut la rapprocher des notions de géosphère, de biosphère ou encore d'infosphère.

42 Circulaire n° dhos/01/2001/209 du 4 mai 2001, relative à l’organisation de la prise en charge hospitalière des troubles spécifiques d’apprentissage du langage oral et écrit. Circulaire 2002-024 du 31 janvier 2002 relative à la mise en œuvre d’un plan d’action pour les enfants atteints d’un trouble spécifique du langage oral ou écrit. Bulletin Officiel du Ministère de l’Éducation nationale n°6 du 07/02/2002, relatif à la mise en œuvre d’un plan d’action pour les enfants atteints d’un trouble spécifique du langage oral. INSERM, Dyslexie, dysorthographie, dyscalculie, bilan des données scientifiques, synthèse et recommandations, Paris, 2007. Agence Nationale d’Acréditation et d’Évaluation en Santé (ANAES, 2007) : « La dyslexie est un déficit durable et significatif du lagage écrit qui ne peut s’expliquer par une cause évidente. Les causes les plus fréquentes de troubles d’apprentissage doivent être écartées : déficience intellectuelle, trouble sensoriel, maladie neurologique, carence éducative, trouble de la personnalité ».

43 DEHAENE, S., Les neurones de la lecture, Paris, Odile Jacob, 2010, p. 93.

44 DEHAENE, S., Les neurones de la lecture, Paris, Odile Jacob, 2010, p. 312.

45 MARTY, P., L’ordre psychosomatique, Payot, 1985

46 GREEN, A., Le discours vivant, PUF, 1973

47 GREEN, A., Le mythe de la psychanalyse française, Le Monde du 06/01/2006

48 FREUD, S., Interprétation des rêves, 1900

49 JEANNEROD, M., Le Cerveau intime, Odile Jacob, Paris, 2002

50 PIRLOT, G., « Contre l’uniforme mental, Scientificité de la psychanalyse face au neurocognitivisme », Doin, 2010.



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