L’offensive de Lorraine Août 1914 Les Dardanelles





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Samedi 22 août 1914:

Je ne me souviens pas de quelle façon nous avons commencé la journée mais dès les premières heures nous étions postés sur le versant au sud de Bourg Bruche face à l'est. Nous creusons immédiatement des tranchées, allons-nous combattre? On n'entend pas de bruit ce matin ce qui n'est jamais de bon augure. Mais comme toujours, nous sommes près à tout. La pluie s'amène, nous confectionnons rapidement des abris avec des genets. Des obus arrivent, nous nous terrons. A peine nos tranchées sont-elles finies et bien faites pour lutter contre l'artillerie que nous recevons l'ordre d'avancer. Nous sommes presque au sommet de la crête et il faut recommencer nos travaux.

Notre artillerie s'amène, un commissaire d'abord puis quelques officiers. Rapidement ils inspectent la vallée de Rothau. Ils doivent avoir des renseignements sur les positions ennemies. Je suis tout heureux, je vais pouvoir les regarder travailler. Aussitôt les pièces s'amènent, au galop elles escaladent tout: talus, haies, fossés. De quelques coups de pioches les artilleurs abattent légèrement des talus et, à grands coups de fouet, ils y lancent leurs chevaux, pauvres bêtes qui déjà n'ont que les os et la peau et toutes écorchées! Ils font appel à des hommes du 30e avec leurs outils pour mettre en place les pièces ce qui est l'affaire d'un instant. Le capitaine donne ses instructions, les voilà prêts à tirer. Ils déplacent certaines pièces: angle de site trop élevé, hausse minimum trop grande. Les chevaux sont déjà cachés à l'arrière. Je m'approche d'une pièce et me fais expliquer par un sous-officier la manipulation de notre 75. Nous attendons toujours sous un soleil de plomb, la pluie ayant cessé. Des officiers et sous-officiers d'artillerie arrivent au galop: ce sont des ordres. Bientôt, sans avoir tiré, ils emmènent tout et, au galop, les deux batteries dégringolent, traversent Bourg Bruche et se portent vers le bois au-delà.

Dans la plaine, c'est un fourmillement d'artillerie, de fourgons régimentaires, de chasseurs. Nos tranchées sont très rudimentaires, elles nous abritent mal mais nous sommes contre un talus très en pente et non loin de la crête. Vers onze heures et demie les premiers obus arrivent. Ce sont leurs 108 au bruit formidable. Les premiers sont mal repérés puis rapidement le tir se rectifie. Cela dure une demi-heure puis le calme revient. Chacun en profite pour s'arranger un peu, creuser, entasser des mottes. Quand la canonnade reprend, nous sommes un peu mieux protégés. Nous regrettons les tranchées que nous avons laissées ce matin et que d'autres occupent. Le 30e est là, contre ce coteau, immobilisé. De plus en plus précipités et ajustés les obus nous pleuvent sur la tête avec un bruit effrayant. Les percutants font de ces trous! Et les éclats de terre jaillissent de tous côtés. Les shrapnells sont admirablement ajustés. Il tombe bien 50 obus à la minute, c'est un sifflement continu et le bruit de l'éclatement terrorise. Cependant pas de cris encore, c'est très étonnant. Très repérés, les obus tombent tous dans la zone occupée. Notre position en arrière de cette crête abrupte est très bonne, les obus qui ne sont pas arrêtés vont, par la loi de la trajectoire, tomber bien plus loin. Des percutants, en grand nombre, touchent le sol au fait de la crête et nous couvrent de terre et d'éclats. Par moment nous recevons tout, ensuite c'est un autre point qui est arrosé et quelques obus seulement sont pour nous. Cela dure depuis plusieurs heures déjà et la grêle des projectiles qui, par moment, semble diminuer un peu reprend plus forte encore. Nous nous y habituons et, avec des camarades, nous nous amusons à suivre le sifflement, la trajectoire de chaque obus lorsqu'il était destiné à d'autres mais quand nous le sentions arriver sur nous comme chacun se faisait petit! Quoique par un fait vraiment providentiel nous n'ayons pas de pertes connues notre situation n'est plus tenable. Il faut se déplacer. Nous nous portons par file plus en arrière sur le village mais quelques minutes après, leur tir rectifié nous arrose. Comment donc nous repèrent-ils? Après un arrêt assez long nous descendons dans le village, adossés au talus ou abrités derrière les maisons. Bientôt c'est le village qui reçoit tout. Le jour commence à tomber, nous sommes accrochés à un talus près de la route. Un mouvement se dessine sur Saales sur le cimetière. Le général arrive, il paraît content et sûr de lui sans doute à cause de l'inutilité de ce bombardement. Il dit : «Ils nous ont envoyé des obus pour plus de cent mille francs pour ne rien faire. » A ce moment un obus tombe dans la haie du cimetière derrière laquelle des hommes sont abrités: deux morts et quelques blessés. Sur la route balayée également la circulation n'est pas intense, quelques cycles et les autos de l'Etat Major circulent. Un peu plus loin, je vois deux hommes qui tombent.

Le capitaine du premier bataillon dit à ses hommes: «Vous avez été braves aujourd'hui nous allons vous récompenser. Je vous offre une promenade en auto de nuit. » En effet, bientôt tout le bataillon est transporté à l'aide des autos du ravitaillement au col de Sainte Marie que les Boches viennent de reprendre. Ils enlèvent la position et viennent nous rejoindre quelques jours après. Ce bombardement intensif a beaucoup déprimé les hommes et la faim vient encore s'y ajouter. Où allons-nous passer la nuit? Que sont devenus tous les régiments? Nous ne voyons plus personne! Quelques chasseurs seulement. Après quelques atermoiements on nous informe que nous allons réoccuper les positions que nous venons de quitter. Cela ne nous sourit pas beaucoup. Il fait noir. Nous ne sommes pas couverts. L'ennemi a dû se rapprocher à la faveur de son bombardement. Nous allons nous jeter peut-être dans la gueule du loup. Nous y retournons avec précautions. Une section du 75e nous crie: « France! Nous sommes du 75e , ne tirez pas.»

Nous avançons encore, il fait noir! Je suis en patrouille de couverture, nos hommes ne me suivent qu'à regret. Nous trouvons à droite des chasseurs qui vont passer la nuit par ici. Cela me donne un peu confiance mais nous avançons toujours. Nous marchons en tâtonnant, nous n'y voyons qu'à deux mètres. Nous tombons à chaque instant dans un trou d'obus. Nous avons beaucoup de peine à amener tous les hommes. Où est l'ennemi? On l'a signalé dans le bois en face du ravin. Enfin nous voici à la ligne de tranchées la plus avancée. Nous devons y passer la nuit. Les instructions sont données en cas d'attaque. Les chasseurs sont sur notre droite. En silence chacun prend ses dispositions. Le sergent Long est envoyé avec quelques hommes en poste d'écoute un peu en avant. La fatigue, la faim, le bombardement surtout ont altéré considérablement le moral.

Dimanche 23 août 1914:

Nous dormons mal, il fait froid, nos escouades sont un peu mélangées, nous nous attendons à une surprise. Chaque bruit est interprété de toutes sortes de façons. La nuit froide est interminable. Comme il allait faire jour les sous-officiers secouent les hommes: aux armes! Nous croyons à une attaque, en un instant tout est prêt. Girard est envoyé en patrouille et revient de suite sans s'être assez écarté. A mon tour j'y suis envoyé. Je prends quatre hommes, je devais reconnaître le bois qu'on disait hier soir occupé par l'ennemi. Sans penser au danger d'une telle mission je pars. Bientôt mes hommes se resserrent contre moi et je ne peux les tenir à leur place, ils ont la frousse. Je suis obligé de marcher en tête. Les fougères et les genets nous cachent mais cachent aussi toute notre vue. N'allons-nous pas tomber dans une embuscade. Nous voici, l'arme à la main, prêts à faire feu à la lisière du fourré. Il nous faudra maintenant traverser un grand espace découvert. Je dois y envoyer un homme, le premier, mais aucun ne veut y aller. Je les rassure sur le danger qui cependant était réel si, comme on le supposait, l'ennemi était dans le bois. Je leur donne alors les instructions et m'élance, à la grâce de dieu, dans la ravine. Je suis de l'autre côté: rien! Je fais signe à mes hommes qui n'osent venir. Je reste ainsi un long moment seul et les vois enfin qui partent tous d'un bond. Toujours rien. Ils sont un peu rassurés, je leur donne à chacun, d'un geste, leur direction. Dix minutes après nous arrivons vers nos tranchées. Le commandant Lanusse s'y trouvait, c'est à lui que je rends compte de ma tournée. Il me félicite et nous voici de nouveau dans nos tranchées sommaires que nous arrangeons un peu. Le jour est venu et quand mangerons-nous? Dans la matinée, n'ayant pas été attaqués, une corvée est envoyée à l'eau. On la distribue le long de la tranchée. Nous avons faim. Un homme a une glace de poche, je me regarde et me fais tellement peur ! J'étais noir, sale, aussi à la première distribution d'eau je me lave la figure. La journée passe ainsi sans combat bien qu'on sente l'ennemi sur nous. Quelques coups de feu épars et ne portant pas, quelques obus mais c'est un qui vive continuel et fort pénible. Nous ne mangeons toujours pas. On dit que nous devons tenir le plus longtemps possible et nous replier sur Saales. Pourquoi toujours nous replier? Et que sont devenus tous les régiments qui étaient à nos côtés? Nous aurions pu avancer si on ne nous avait dégarnis ainsi. Notre état moral est de plus en plus mauvais. Ils sont trop nombreux! Ils ont des obusiers contre des 75.

Bourg Bruche, soudain une nouvelle, l'ordinaire est arrivé à B.B. Je m'offre comme chef de corvée avec quatre ou cinq hommes. Je descends rapidement au village. Nous touchons des vivres quelle chance! Nous allons peut-être pouvoir faire la soupe: du café, du sucre en abondance. Le lieutenant me donne une poignée de tabac. Du pain! Chaque homme de corvée en a une boule de rabiot que nous entamons joyeusement tout de suite. Nous trouvons une carriole et en route! Mais nous avons trop de matériel et il faut aller chercher des renforts. Des hommes du 10e nous donnent un morceau de cochon. Ah! Que c'était bon! Nous partons enfin tous. La viande est laissée dans une maison à mi-côte où sont installées les cuisines. Et là, oh surprise! On vient d'apporter un cochon. C'est le capitaine Long qui l'a découvert dans une maison abandonnée et, comme on ne parlait pas encore de l'arrivée des vivres, avec quelques hommes, huit poules de la même manière sont apportées.

Je reste jusqu'à minuit vers les feux pour la répartition des denrées. Le café est monté aux hommes. Je mange un morceau de lard tout rouge et d'un bon goût! Le cochon n'ayant pas été saigné, le lard tout meurtri à coup de bâton est rouge de sang. Ah! C’est bon quand même. Je remonte aux tranchées. L'ennemi est signalé à quelques centaines de mètres. Nous veillons. Nous avons du courage, nous avons du pain, nous aurons de la viande.

Lundi 24 août 1914:

Le jour n'est pas loin lorsque les cuisiniers amènent la bidoche. Chaque homme a un morceau de poule, ô ! Si peu, une tranche de cochon et la portion de lard, le tout à moitié cru, bien entendu, mais personne ne se plaint. Dans la vallée, la fusillade déjà crépite. A notre droite, des chasseurs semblent engagés, notre tour ne doit pas tarder mais, malgré cela, la journée ne fut pas très mouvementée. Je ne me rappelle pas si quelque fait saillant l'a marquée. Le soir nous allons passer la nuit à X. Nous sommes dégarnis et nous avons l'air encore de nous retirer. Cela, sans même être poursuivi, de nous-même, pourquoi? On dit que c'est une embuscade que nous tendons à l'ennemi pour l'attirer sur Saales. Nous nous efforçons d'y croire mais nous sommes de plus en plus déprimés par ce recul volontaire. La nuit arrive et nous partons dans la direction de Saales c'est à dire de la frontière. Où sont nos camarades des jours précédents? Que se passe-t-il ailleurs? Autant de questions que l'on se pose mutuellement. Par des chemins masqués vers le bois nous arrivons à Saales puis ce sera la frontière. Nous sommes tellement affaiblis par les privations de ces derniers jours que, déjà, nous demandons une pose après deux heures de marche seulement. Les gens du pays nous regardent passer, nous en sommes honteux et souffrons de cet état de chose auquel nous ne comprenons rien. Nous prenons de petits chemins au nord. Nous marchons ainsi longtemps dans la nuit. Nous trouvons d'autres troupes et la nuit était déjà avancée quand on nous arrête près de deux ou trois maisons dont nous nous emparons. Nous nous préparons à y passer les deux ou trois heures qui nous séparent du jour.

Mardi 25 août 1914:

Réveil! Accablés, nous faisons le jus. Du pain! Demi-ration, du tabac. Le café était prêt à boire mais il faut le balancer et vite partir. Nous allons bientôt nous trouver en France, cela ne nous réjouit pas. Nous trouvons bientôt une grande route toujours dans les montagnes. Nous ne connaissons rien de la situation. Le canon comme toujours tonne sans cesse mais nous sommes à l'abri. Des officiers de l'Etat Major nous arrêtent et nous font dissimuler rapidement. Eh! Quoi! Les Boches seraient là! D'où sortent-ils? Mais oui ce sont eux, notre route est coupée. Ils sont dans les montagnes tout près, à droite et en avant. Cela ne nous paraît pas possible. Les officiers, craignant que nous ne soyons déjà repérés, nous font masser contre un talus. J'entends le capitaine de l'Etat Major causer et j'en conclus ceci. Les Boches sont là, tout près, notre situation est critique, ils nous ont vus et n'ont rien fait, ils n'ont pas tiré, c'est une embuscade. Nous en sommes informés, il faut agir comme si nous ne savions pas qu'ils sont là, les tromper et tâcher de nous en tirer. Nous ne les voyons pas mais les officiers de l'Etat Major nous montrent où ils sont. Pas un coup de feu, c'est la caractéristique des situations graves des attaques par surprise. J'essaie de m'expliquer la cause de notre retraite volontaire de la vallée de la Bruche et pourquoi les Allemands nous pressaient si peu ces derniers jours. Une colonne allemande s'avançait par un passage plus au nord et il n'y avait personne pour les y recevoir. Nous allions ainsi être coupés. La vérité était plus triste encore. Une unité du 15e corps a flanché lâchement, les Allemands se sont rués dans cette trouée et, en avalanche, arrivaient à la frontière qu'ils avaient déjà atteinte et dépassée lorsque nous y sommes arrivés. Notre adversaire de la vallée de la Bruche, au lieu de nous presser nous terrait et avançait sur chaque aile.

Après un arrêt assez long, pendant lequel, insensiblement des factions se détachaient et prenaient une nouvelle formation nous rebroussons chemin et nous nous dirigeons vers le sud ou sud-ouest. Nous allons tacher de nous porter face à notre nouvel adversaire, c'est du moins ce que, non sans peine, j'ai conclu et ce qui, je le crois encore, doit être la vérité.

En effet, après nous être sortis de dessous leurs griffes car ils nous tenaient, nous allons par de longs détours et très rapidement nous porter sur un point où nous pouvons, avec plus de chance, les bousculer, les arrêter un peu et passer. Nous y voici. Déjà, à notre gauche, c'est à dire au nord, nord-ouest, le combat est engagé, acharné. Sans perdre de temps les dispositions de combat sont prises. Nous faisons face au nord-ouest et nous avançons en échelons. La 9e compagnie s'arrête un instant derrière un petit bois. Je suis envoyé en patrouille de couverture avec quatre hommes. Le lieutenant qui était à la lisière du bois du côté de l'ennemi m'envoie plus loin pour trouver les traces de la 4e compagnie et établir la liaison, la 9e doit suivre. Une fraction se trouve massée derrière une maison plus loin, à droite. En utilisant le terrain très difficile je m'y porte rapidement. J'ai laissé un homme pour la liaison avec la 9e, j'en laisse un autre. Cette fraction quitte son emplacement: c'est la 11e. Un officier me dit que la 4e est en avant, que lui-même marche sur ses traces. Vite, j'envoie un de mes hommes pour que la 9e suive. J'attends un bon quart d'heure, couché dans un pré derrière un arbuste. A quelques cent mètres, à gauche, c'est la lutte acharnée et les balles m'arrivent plus ou moins serrées. Je m'aplatis en suivant d'après le bruit les positions ennemies. De tous côtés ils fourmillent, d'où sortent-ils? Je pourrai fournir de précieux renseignements tout à l'heure. Enfin mon homme arrive avec mon premier agent de liaison. Presque aussitôt après notre départ la compagnie a reçu un ordre et est partie vers la gauche. Mes quatre hommes sont là et hésitent à s'avancer, la zone étant balayée par les balles. Il ne faut pas songer rejoindre la compagnie. Je me porte en avant pour rejoindre la 11e et combattre avec eux. Notre passage au pas de course dans un espace découvert est salué par une rafale mais personne n'est atteint. Nous voici à l'abri, je regroupe mes hommes. Le capitaine est là-bas ainsi que le sergent de mitrailleuses et la 11e un peu plus loin. Je vais raconter au capitaine ce que j'ai vu. Cela concorde, dit-il, avec ce que l'on vient de me dire. « En avant, commande-t-il, rapidement à la côte 10 pour les prendre de flanc. » L'adjudant commandant les mitrailleuses me demande si je peux rester avec lui pour effectuer des tirs dans le cas où, surpris, il ne pourrait se retirer. « Nous voulons faire du bon travail, me dit-il, il faut que nous en démolitions. » Cela me plaît énormément, si je reste à sa disposition cela fait cinq fusils pour le soutenir. Après avoir traversé un ravin, des ruisseaux à gué, nous escaladons des rochers. Les mulets des mitrailleuses ont été laissés près du lieu où la 9e stationnait. Les hommes portent les pièces à dos. Au petit village les gens sont affolés, nous y faisons un moment d'arrêt. Les maisons sont assaillies. Je bois un litre de lait, achète six oeufs et en gobe quatre tout cela en un instant. En route, l'adjudant me dit à nouveau de ne pas le perdre: il aura besoin de moi. Dans la montagne légèrement boisée nous grimpons difficilement. Le combat est violent à gauche et presque derrière nous. Nous devons être repérés car sans interruption des balles nous arrivent. Nous voici en terrain à peu près plat et couvert de sapins. D'ici nous ne pouvons rien faire, point de champ de tir. Nous allons un peu plus loin à 600, 800 mètres et nous nous trouvons dans un petit bois de la lisière duquel nous comptons pouvoir travailler. La 11e compagnie y arrive également. Nous avons reçu des tirs de flanc et pas encore pu envoyé un coup de fusil. On s'impatiente, on enrage. Nous comptions pouvoir travailler d'ici mais nous ne voyons rien. Des observateurs guettent. Dans toutes les directions sont envoyés des hommes à la recherche d'un objectif mais toujours rien. Nous ne pouvons rester ainsi isolés. Nous nous mettons en route pour rejoindre le reste du régiment, la 11e compagnie part également. Les mitrailleurs emportant leur chargement, mes hommes les aident. En route, je prends deux trousses de cartouches d'un mitrailleur qui n'en peut plus. Vingt quatre kilos pour regrimper les rochers c'est éreintant.
zbruyères
Bruyères : Des blessés ramenés du front
Nous dégringolons ensuite avec des à pic de deux à trois mètres. Sous leur chargement les hommes n'en peuvent plus. Un de mes hommes n'ayant rien pris au passage dans le village je lui donne un oeuf. Les autres nous ont bien devancés. Un peu de pas de gymnastique et nous sommes dans le village où, ce matin, je me suis un peu ravitaillé. Nous le traversons rapidement et plus loin, bientôt, nous voyons nos mulets qui nous attendent avec leurs gardiens. Nous leur faisons signe de descendre. Les voici. Rapidement nous les chargeons et nous reprenons la route.

Des espaces découverts sont traversés au pas de gymnastique. Le jour descend. Nous marchons vers l'ouest ou le sud-ouest en retraite quoi. Nous traversons un village dans le contrebas, des pruniers dépouillés, les gens effrayés. Nous sommes en France maintenant et l'ennemi entre chez nous et ce n'est guère encourageant. Nous grimpons un coteau, la pluie s'amène en averse, il fait presque nuit. Nous voilà groupés sous d'épais châtaigniers, mulets et hommes. L'adjudant s'assure que je suis avec lui. Nous partons en colonne par un sentier dans le bois ma patrouille en arrière garde. Bientôt nous sommes espacés et tenons une distance trop grande de la tête à la queue mais il ne doit pas y avoir de danger par-là. Cependant dans un pré, à droite, un cheval se débat avec une balle dans le ventre. Le chevalier tourne autour de lui et ne semble pas vouloir s'en séparer. Il y a des Boches par-là? Ce n'est pas possible. Où avaient-ils passés? Une balle française égarée sans doute. Il pleut de plus belle, nous sommes dans le bois. J'ai des coliques qui m'obligent à m'arrêter. Me voilà seul devant plusieurs sentiers. Je surveille ma gauche où l'ennemi est signalé. Je rattrape les autres. Nous marchons, je suis avec mes quatre hommes. Soudain des coups de feu nourris suivis de cris! Des hommes sont atteints. Les balles sifflent, nous ne voyons encore personne. En retraite! Chacun s'élance du côté de la lisière du bois. C'est un bruit indescriptible, cris, fusillade. Mes hommes se serrent autour de moi. Les mitrailleurs plus loin ont pris la même direction, nous faisons des bonds dans le bois! Sentant des cris sur nous, je me retourne dans ma course et vois à quinze mètres les Boches qui nous poursuivent en criant. Peut-être disent-ils: « Rendez-vous » mais nous ne pensions pas à nous rendre. Je ne saurais décrire mes impressions de ce moment là. Les balles nous sifflaient aux oreilles et venaient de très près puisque des leurs étaient sur nous à une dizaine de mètres. Ils devaient avoir la baïonnette mais je ne l'ai pas vue. Je vois seulement ces sales gris arrivant à grandes enjambées en poussant des cris sauvages. Mes forces sont décuplées, je fais des bonds prodigieux passant entre les balles qui sifflent et font toc, toc contre les arbres. Un talus de deux mètres de hauteur, je le saute sans hésitation. Mes hommes me suivent de près à droite et à gauche. Nous voici dans les broussailles, nous avançons plus lentement. D'autres talus de deux à trois mètres se succèdent, cela nous sauve. Nous avançons plus lentement. Je fonce la tête la première dans les broussailles pour m'ouvrir un passage en même temps je m'assure que mon fusil fonctionne. Je prends quelques cartouches à la main et cours toujours. Ceux qui nous poursuivaient se sont arrêtés mais les balles sifflent de plus belle dans le bois. Ils ne nous voient plus: c'est déjà un grand avantage. Enfin voici la lisière du bois, une descente puis la plaine et là-bas, à huit cents mètres, le village que nous avons traversé tout à l'heure. Sans hésitation nous nous lançons dans le découvert. Je n'ai plus que trois hommes, un y est resté. A notre gauche, les mitrailleurs sont également sortis du bois et bondissent vers le village. En quelques bonds nous voilà au bas de la pente mais là c'est un marais et notre élan nous est fatal. Je m'enfonce jusqu'au-dessus des genoux, impossible de m'en sortir. Les balles nous arrivent plus serrées et mieux ajustées. Un homme encore est atteint, il se sauve quand même. Je m'en sors avec peine et après cinquante mètres de marécages c'est la terre ferme mais je suis à bout de forces et de souffle. Je regarde de tous les côtés, les nôtres, surpris, se retirent avec précipitation. Des chasseurs sont à gauche après les mitrailleurs vers le village. Ce sont des fractions du 30e. Je cours encore un peu en obliquant à droite vers la route. Là, à bout de souffle, je me mets au pas tenant mon sac sur le côté gauche pour me protéger un peu des balles. Je m'achemine vers le village.

La route est criblée de projectiles. Enfin me voici au village tout étonné d'en avoir réchappé. On y travaille déjà à établir des barricades (fil de fer). Des fractions du 30e et du 75e sont là avec des chasseurs, rapidement nous préparons la défense. Je suis allongé à plat ventre sur la route face au bois. La nuit s'amène nous tirons sur la lisière. Les balles également nous arrivent à notre droite c'est à dire vers notre ligne de retraite. Les Allemands attaquent furieusement des chasseurs les reçoivent. Derrière nous, de l'autre côté de la route se trouve un talus et un petit mur qui dépasse de cinquante centimètres. Je fais remarquer à un capitaine qui se trouve là que nous serions mieux derrière ce mur. Rapidement il le regarde, dit oui puis, se reprenant: « Non, restez là, ce serait plus difficile à s'en sortir lorsqu'il faudra battre en retraite. » Encore en retraite! Cette perspective est de plus en plus pénible. Nous ne pouvons rester là. Nous avons l'ennemi devant nous, à notre gauche et derrière, de plus il cherche à nous couper à droite notre route pour la retraite. Combien sont-ils dans le bois? Nombreux car la fusillade est nourrie et ils tiennent un front assez étendu. Ils sont arrivés avant que nous ayons passé et qui sait si plus loin d'autres ne nous attendent pas encore.

Des mitrailleurs ont laissé des leurs également. Ils y ont perdu aussi des pièces, des mulets atteints ont dû être abandonnés. On dit que leurs conducteurs ont enlevé une pièce de mitrailleuse pour qu'ils ne puissent pas s'en servir contre nous. La nuit est venue mais nous sommes toujours à tirer sur l'ennemi qui est sorti du bois. Ils poussent des charges à droite que les chasseurs refoulent. Tout un régiment d'artillerie est encore à passer et commence seulement à défiler. Nous ne devons quitter ce point que lorsqu'il ne restera plus un camion à passer. Il fait noir maintenant, la fusillade ne s'est pas arrêtée mais peu de coups sont ajustés. Nous avons la baïonnette au canon pour repousser toute attaque. En face, le bois est à deux ou trois cents mètres mais il y a une bande de marais et un talus qui nous renforcent. Parmi les victimes de ce jour c'est le sergent Briand qui m'a le plus fait de peine. Depuis le départ d'Annecy je l'avais comme ami. Il était instituteur près de Rumilly. Combien de fois avais-je dû le remonter, il était d'un pessimisme sur cette guerre et moi trop optimiste peut-être. Le pauvre garçon a reçu une balle dans le ventre et a été laissé aux soins des habitants du village, du maire je crois. Son état était très grave. Nous nous portons plus loin, à droite, vers le point le plus dangereux, là où, sans cesse les Boches foncent, là où ils pourraient le mieux nous couper la retraite. Nous ne sommes pas nombreux mais l'obscurité nous favorise et les Allemands n'osent venir résolument vers nous. Leur coup est-il manqué? Ensuite nous quittons ce point pour nous avancer davantage sur la route de repli qui rentre alors dans la forêt. Nous attendons là que toute l'artillerie ait défilé. Il pleut, quelques coups de fusil seulement vers le village, ici plus rien. Succédant à cette tension extrême de ces heures tragiques, la réaction se produit, la fatigue nous accable et j'ai grand peine à ne pas dormir sous la pluie qui tombe de plus belle.

En route enfin! Nous marchons ainsi longtemps dans la nuit. Je ne me souviens pas de quelle façon j'ai regagné la 9e compagnie mais j'ai passé la nuit avec elle dans une grange sur le bord de la route dans un grand état d'énervement et d'accablement. Nous ne craignions pas d'attaque: ils n'oseraient pas de nuit s'aventurer si loin. Des barricades sont établies sur la route pour arrêter les Boches dont des patrouilles sont signalées.
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