L’offensive de Lorraine Août 1914 Les Dardanelles





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Mercredi 26 août 1914:

Nous sommes à Reddroback, deux kilomètres de Saint Jean d'Ormont. La nuit se passe très bien, elle était d'ailleurs fort avancée déjà quand nous sommes arrivés au cantonnement. Nous ne nous séparons pas des armes et, avant le jour, nous sommes debout. Après un stationnement sur la route, un sous-officier, je ne me souviens lequel, fait rentrer les hommes dans la grange pour qu'ils se reposent un instant encore. Il reste dehors à veiller ainsi que quelques autres, j'en étais également. Le jour commençait à pointer, aucun bruit, cela est toujours dangereux. Le capitaine Lagarde s'amène et furieusement reproche et menace le sous-officier qui n'a pas ses hommes dehors.

En un instant, bien que la plupart d'entre eux se soient endormis tout le monde est debout. L'ennemi est sur nous! L'artillerie part plus loin. Nous allons occuper des tranchées sur les crêtes dominant Reddroback, tranchées faites par le génie pour tireur debout avec bancs. Notre situation est merveilleuse pour balayer la vallée. Je suis avec l'adjudant chef Favre. Les principaux points sont mesurés, repérés. Nous avons quelques maisons éparses, des bosquets, des petits bois, ravins, mamelons, un terrain enfin propice à l'attaque. De bonne heure la lutte est engagée. Nous recevons quelques balles et bientôt une pluie d'obus. La lisière du bois est visée avec précision. Au fond des tranchées, le sac sur la tête nous attendons. Bientôt nous devons nous retirer plus avant dans le bois et une deuxième tranchée est ébauchée. Nous revenons ensuite occuper la première et pouvons ainsi suivre les progrès de l'ennemi. Plusieurs fois des feux sont commandés et ne peuvent être exécutés. Des sections voisines tirent par intermittence. Nous voyons des nôtres, à gauche se replier. Nous formons l'aile droite de la défense. Nous pouvons bientôt tirer aussi mais pas trop loin. Ceux qui sont à quelques centaines de mètres de nous sont bien cachés et nous ne leur pouvons rien. Soudain, à notre droite, à sept cents mètres des hommes isolés, une patrouille s'avance. Ce sont des chasseurs dit-on, d'autres disent que ce sont des Boches. Nous ne tirons pas. Après, cette patrouille est suivie d'une colonne, On hésite encore, on voit mal. Si c'était des nôtres! Et si ce sont des Boches, ils vont nous prendre de flanc ou de derrière. Je regarde moi-même avec la jumelle de l'adjudant et crois voir l'ennemi. D'autres hommes sont affirmatifs. L'adjudant lui-même est convaincu et commande un feu par slaves. Le champ investi est noir en ce moment. « En joue feu! » Trois ou quatre slaves sont ainsi envoyées et quel travail! Nous entendions leurs cris malgré la fusillade et la canonnade qui nous arrivait toujours. Puis on ne voyait plus rien à par quelques points noirs: les morts. Nous tirons sur le bois dans lequel les premiers sont rentrés, sur le bosquet d'où ils sont sortis et qui doit abriter ceux qui se sont prudemment cachés lors de la première décharge. A notre gauche, les nôtres se replient. Une section placée en avant sur un coude de la route arrive vers nous. D'autres la suivent. Le commandant Lau, à ce moment, reçoit l'ordre de se replier. Nous rentrons plus avant dans le bois et nous nous arrêtons aux tranchées commencées tout à l'heure. Le commandant hésite et au bout d'un moment nous descendons de nouveau dans nos premières tranchées. Notre position est très bonne ici. Nos tranchées, bien faites, nous sont un abri de premier ordre et rien ne peut arriver sur nous sans que nous puissions lui infliger de sérieuses pertes. Le bois en cas de retraite nous est précieux. Un seul danger: nous pouvons être tournés à droite et nous savons que des forces ennemies s'y sont déjà glissées. Une section est donc placée en observation face à notre droite. D'autre part nous aurions besoin pour nous refaire un peu le moral que tous ces reculs joints à tant de souffrances physiques ont considérablement altéré, nous aurions donc besoin de rester là où forcément nous aurons des occasions de faire du mal à l'ennemi s'il continue d'avancer. Chacun fait cette même réflexion: comme ils sont nombreux! De tous côtés, dans le lointain, on aperçoit ces masses noires. Des files qui se meuvent vers nous mais ils sont trop loin pour que nous puissions les atteindre. On se convainc alors que cette retraite est nécessaire. Il nous faudra reculer encore, toujours reculer et c'est l'invasion de notre France maintenant qui s'opère. Malgré tout je refuse de croire à la défaite de nos armées et reste des rares gardant confiance au succès final et, cherchant à expliquer, à convaincre les démoralisés que nos échecs ne sont que momentanés et que puisque nous sommes si inférieurs en nombre par ici nous devons leur être supérieurs plus au nord et avoir l'avantage. Il n'en était rien.

Nous recevions toujours leurs marmites, des 77 et des 105, non seulement la lisière mais tout le bois maintenant était arrosé. Ils savaient bien que notre retraite était inévitable. Le commandant Lanusse a dit-on reçu une deuxième fois l'ordre de se retirer, c'est trop tôt, chacun le sait mais le signal de la retraite est donné. Nous partons. Nous marchions à travers bois depuis un long moment déjà quand arrive une estafette porteuse d'un ordre pour le commandant. Nous nous arrêtons, c'est paraît-il le contre-ordre.

Il faut aller réoccuper nos emplacements ainsi que le sommet du bois à droite. C'est trop tard, déjà les Boches s'en sont emparés. Le commandant se rend bien compte de la folie d'une réoccupation et hésite longuement. A ce moment arrive le 53e bataillon de chasseurs. Le commandant se concerte avec le commandant ou capitaine et ils décident l'assaut du bois, fort en pente à cet endroit. Je suis des premiers en tête de la deuxième section. Un ravin me protège pendant dix mètres puis c'est la charge véritable. Nous grimpons en s'accrochant aux arbres. Là-haut, nous apercevons le jour. Mais soudain voici une décharge, beaucoup d'hommes sont atteints. La crête est occupée ainsi que les tranchées que nous avions tout à l'heure. L'ennemi nous canarde. Un arrêt! Nous nous aplatissons un instant. « En avant! » En hurlant nous grimpons mais à chaque instant il y a de nouveaux blessés. Nous sommes à quatre vingt mètres d'eux. On n'entend pas le sifflement des balles: c'est trop près mais elles font toc, tic dans les arbres. Aouh! Je chancelle, une douleur aiguë dans l'épaule! « Je crois que j'y ai » dis-je à mes voisins. A cet instant la charge s'arrête, les hommes se tapissent. Je reste debout à regarder à travers les arbres. Je vois bouger à cinquante mètres. Les balles au même instant criblent l'arbre qui me couvre à moitié. « Baisse-toi donc et va-t-en, maintenant tu as ton compte » me crie Chevillard. Est-ce que c'est grave? Je ne sais même pas si je suis blessé. L'épaule me fait mal, me brûle mais je la bouge bien. « Je reste » dis-je. « Tes souliers sont frais » me dit-on.  Je constate que mes bretelles de suspension, mes courroies de sac et ma capote sont percées, coupées. Je dois être blessé mais ce n'est pas grave et je me mets à tirer comme mes camarades. A ce même instant, un homme, à ma droite, reçoit une balle au menton comme il tournait la tête. Sans pousser un cri, le menton simplement arraché, il tombe à la renverse, agite les bras légèrement et reste là: il est mort. Les balles crépitent de plus belle. Nous essayons de reprendre le mouvement en avant. L'adjudant Favre commande : «  En avant, en avant. » Il se lève et, au même instant, reçoit une balle dans le bras ou l'épaule. Le chef Grain est également blessé. L'adjudant se retire. Le mouvement en avant, à peine dessiné, est marqué par des cris d'une quantité de nouveaux blessés. C'est fou de tenter une telle attaque. « Au talus » commande-t-on. En deux secondes, nous sommes dix mètres plus bas dans un ravin. De là nous tirons beaucoup, mon épaule me fait moins mal, mon bras manœuvre et je peux tirer. « Va-t-en donc » me dit Chevillard. « Je ne crois même pas être blessé », lui dis-je. « Si tu voyais ton sac! » me fait-il. Une tentative est encore faite à droite pour faire une brèche à l'ennemi et arriver à la cime mais en vain. C'est trop tard, nous ne pourrons leur reprendre cette position. Nous voyons la nécessité d'abandonner l'attaque. Par fraction nous nous retirons après avoir laissé dans cette tentative téméraire et inutile un grand nombre d'hommes. La 9e compagnie n'a plus que des sergents pour la diriger. Les chasseurs ont autant souffert que nous dans cette affaire. Nous restions longtemps encore dans le bois à recevoir des balles mais que faire ici? Encore une fois il faut nous en aller. Cette position que les Allemands viennent d'avoir à si bon compte est formidable. De cette crête, ils commandent la vallée qui aboutit à Saint Dié. Cela ne fait plus de doute. Ce n'est qu'à Epinal que nous pourrons avec l'aide des forts arrêter cette avalanche. Pendant cette attaque malheureuse et désespérée ainsi que la retraite qui en est la conséquence les unités s'étaient fractionnées et mélangées et je me trouvais avec dix à seize hommes au milieu des chasseurs. Nous descendons jusqu'à la lisière et prenons un chemin forestier qui la longe et va dans la direction de Saint Dié. Les balles de l'ennemi nous suivent mais nous ne nous en inquiétons même pas. Ce ne serait pas aussi triste de mourir que de se voir ainsi sans cesse contraint sous le nombre à reculer. Nous trouvons aussi un certain nombre de morts et de blessés sur le chemin, faits parmi ceux qui nous précèdent. Nous nous arrêtons. Je voudrais rejoindre ma compagnie. Où est-elle? Je laisse filer les chasseurs mais ne vois pas trace du 30e. La fusillade derrière nous s'est à peu près arrêté ce qui prouve que les nôtres ont abandonné la partie, par contre, à droite, la lutte est furieusement engagée. Suivons les chasseurs puisque nous ne voyons pas les nôtres.

Bientôt, dans la boue, je ramasse un morceau de la grosseur d'une demi-gamelle que j'avais déplacé avec le pied. C'est du pain peut-être. Je le racle et trouve avec joie, dans ce morceau de boue, une jolie tranche de jambon. A quelques mètres, dans le fossé, un morceau de pain. Comment cette manne se trouve-t-elle là? L'explication est dans le buisson et consiste en une voiturette d'enfant dans laquelle se trouvent encore une bouteille vide et des hordes de vieille femme. La propriétaire, fuyant devant l'invasion, avait tout abandonné pour aller plus vite, sans doute. Jamais je n'ai mangé une aussi bonne tranche de jambon malgré la boue qui craquait sous la dent car j'avais raclé et non coupé la saleté pour avoir moins de déchets. Nous étions restés trois seulement, les autres ayant poursuivi leur route sans s'apercevoir de cela. Nous nous partageons cet envoi de Lucullus et rejoignions les camarades qui venaient de se joindre au 30e. Plus loin, à droite, un village, nous y allons. Les obus y arrivent mais c'est néanmoins un lieu de ralliement où nos troupes dispersées tentent de se regrouper. Je vois arriver l'adjudant Favre avec Grain qui, tous deux blessés, s'aident mutuellement à marcher et se dirigent sur Saint Dié. Je vais leur demander l'état de leurs blessures:

« Pas graves, et vous? » me demande l'adjudant me croyant également atteint. « Je ne crois pas être blessé ou tout au moins ce n'est pas grave, lui dis-je. Je n'ai pas eu le temps de me défaire mais l'épaule ne m'inquiète plus. » Ô! Bonheur, une voiture de pain dans le village. Nous nous y précipitons mais ce pain à des taches, peut-être a-t-il reçu la pluie? Il est tout moisi, pourri, immangeable. J'en prends néanmoins une boule parmi les moins mauvaises et suis le mouvement de retraite, sur la grande route qui emmène entre les hauteurs que nous n'avons pas la chance d'occuper et qui descend à Saint Dié. Nous nous arrêtons. Il pouvait être cinq ou six heures du soir. Des artilleurs font le jus, nous sommes environ quinze de la 9e, quelques-uns ont du café, nous le faisons au fond du ravin. C'est sur la route un défilé ininterrompu de blessés dont certains sont horriblement atteints. Ils vont sur Saint Dié en se tenant le ventre avec les mains, la tête en sang, les bras brisés, d'autres plus gravement atteints sont transportés sur des brancards, le sang parfois coule sans interruption. D'autres, semblables à des cadavres, blancs, livides, sont plus tristes encore. On a déjà tant vu de ces choses là, on n'en est presque plus touché, ce qu'on craint c'est de trouver parmi ceux-là un ami et cette crainte m'éloigne de la route. Je reste au fond du ravin vers un ruisseau et là, fébrilement, un foyer est installé. Le café est broyé entre deux cailloux et, à peine l'eau est-elle chaude que vite nous l'y jetons de crainte de ne pouvoir le finir. Le jus nous remet un peu. D'une ferme sous le bois je vois une femme descendre deux grands bidons de lait. Déjà des artilleurs courent à sa rencontre, je saute le ruisseau et y cours également, j'arrive pour avoir le dernier quart. Elle ne veut pas qu'on la paie, elle en a encore un peu là-haut. Vite, je saute appeler mes hommes et peut-être avons-nous le temps de faire la soupe. Des hommes vont rester faire chauffer l'eau et nous trouverons bien là-haut des pommes de terre et des légumes. Le sergent Bugnon s'amène avec quelques hommes et reste avec nous. La pluie est venue et tombe maintenant serrée. Avec trois hommes j'arrive à la ferme, trempé. Nous y buvons chacun un quart de lait, on nous donne de quoi faire la soupe et nous descendons comme il commençait à faire nuit. Mais il nous a fallu tout abandonner. Cela eut été trop beau la soupe en un tel moment. Le sergent Bugon n'est plus là, il est parti avec la quinzaine d'hommes chercher un abri pour la nuit. Et nous, où allons-nous aller? La ferme est à cinquante mètres du bois que les Allemands occupent. N'importe retournons-y, peut-être aurons-nous encore quelque chose à manger. Il pleut toujours mais nous avons tellement l'habitude d'être mouillé et d'avoir faim. Nous inspectons d'abord la lisière du bois mais nous réfléchissons. Il ne faut pas passer la nuit là, nous nous exposons à nous faire prendre comme des lapins dans un piège et nous exposons les habitants de la ferme aux représailles des Boches. Nous allons donc partir. Ils nous offrent des pois en salade, c'est tout ce qu'ils ont, pas de pain, rien autre. Le fils et le gendre sont à la guerre. Il reste deux femmes et la mère ainsi qu'un jeune homme.

Une alerte! Je ne mange pas, retirons-nous pour ne pas faire assassiner ces gens. Le jeune homme a aidé à emmener des blessés, il veut retourner dans le bois en chercher. Nous l'en dissuadons, ce serait fou, ce serait sa mort. Il fait nuit maintenant, nous redescendons toujours le ventre vide. Le deuxième bataillon est en bas. Nous trouvons également une fraction de la 9e. Où allons-nous? Longue station! Après avoir descendu quelques centaines de mètres sur la grande route, nous nous engageons dans un petit chemin à droite et nous grimpons un petit coteau, un talus plutôt, au sommet duquel nous trouvons de grands bâtiments en construction, des casernes, dit-on. Le toit est placé, pas de fenêtre, des ouvertures avec courant d'air, des tas de briques, des sacs de chaux. C'est là que nous allons passer le reste de la nuit. La compagnie avec laquelle nous sommes, a touché l'ordinaire et fait la soupe qu'elle a apportée ici dans de grandes marmites. La faim me tenaille le ventre. A la distribution je me présente et, sans remarquer que je n'étais pas des leurs, on me donne une portion que j'avale gloutonnement. J'avais honte de recourir à de tels procédés et en voyant mes camarades qui n'avaient rien à manger, je vais demander aux hommes de cette compagnie s'ils veulent leur donner un peu de leur ration. C'est un oui général d'autant mieux que chacun ayant eu une portion il restait du rabiot à distribuer et qui me fut remis. Comme nous leur étions reconnaissant! Enfin nous nous allongeons sur les pavés, toutes les lumières sont éteintes, pas d'allumettes, pas de bruit. Nous craignons les obus, nous sommes brisés, nous sommes levés sans regret le lendemain avant le jour.

Saint Dié. Rue d’Alsace

Maisons incendiées lors des combats du 27 août 1914
Jeudi 27 août 1914:

Cette journée devait être une des plus tristes. Ces bâtiments qui nous abritaient, étant facilement repérables pour l'artillerie ennemie, nous sommes debout avant le jour et, chose excellente, nous faisons le jus avant de partir. J'en bois à trois ou quatre endroits. J'avais ainsi près d'un litre de café dans le ventre pour commencer la journée. C'est d'ailleurs tout ce que je possédais comme vivre à part encore un peu de pain moisi et immangeable dans ma musette. Nous partons bientôt dans la direction du village que j'avais traversé la veille: Provenchère je crois, allant ainsi à la rencontre de l'ennemi. Nous trouvons en route le sergent Bugnon qui avait recueilli 15 à 20 hommes y compris les miens de la veille. Nous nous joignons à lui, une voiture de pain moins mauvaise que celle de la veille est dévalisée. Le combat est commencé et leur artillerie fait rage. Très rapidement nous arrivons au village et occupons une crête. En avant la fusillade est nourrie, nous recevons des balles de toutes les directions, les obus tombent partout. L'offensive ennemie est irréversible et c'est toujours la même réflexion: comme ils sont nombreux! Notre artillerie ne peut les arrêter. Hier soir, d'ailleurs, un certain nombre de pièces ont dû être abandonnées, les artilleurs n'ayant pas eu le temps d'atteler et leur infanterie de soutien (99e ou 140e) étant partie trop vite. Pendant la nuit une tentative a été faite pour en reprendre car elles n'avaient pas été emmenées par l'ennemi et une partie a été reconquise. Le capitaine d'artillerie, de sa personne, y est allé. Il a été, je crois, cité à l'ordre du jour pour cela.

De plus en plus leurs obus nous arrivent serrés, leur infanterie apparaît de tous côtés, enveloppante. De toutes les lisières de bois, de toutes les hauteurs partent des coups de feu. Les balles sifflent à nos oreilles sans discontinuer. Leur attaque prend d'instant en instant plus de forme, se précise, nous enveloppe. De notre côté c'est un flottement affreux. On ne voit plus d'officiers, ils sont presque tous morts. On ne reçoit point d'ordres, point d'indications. Notre artillerie (ce qui en reste) est là leur crachant désespérément mais en vain, tous ses obus. Le bois, à droite, dominant la route de Saint Dié est en leur possession et, de plus en plus, ils avancent, nous enveloppent. En face nous les voyons innombrables et se rabattant de plus en plus vers la gauche. Toutes les hauteurs sont en leur possession et nous sommes acculés dans ce ravin où toutes leurs balles se croisent, où leurs obus, bien repérés, font pleuvoir une grêle de shrapnells. Chez nous plus de commandement, la rage de l'impuissance nous étreint.

On ne plaint plus ceux qui tombent, on les envie. Le village dans lequel nous nous sommes retirés est en partie détruit. Les habitants, en pleurant, partent hâtivement dans la direction de Saint Dié emportant un panier ou une voiturette de vivres. Ce sont des vieillards, des femmes avec des enfants. Cela me fait mal encore plus que la défaite que nous subissons. De tous côtés les nôtres reculent, les Allemands nous resserrent de plus en plus. L'artillerie est obligée de partir. Quelques batteries, plus en arrière, protègent un peu notre retraite mais d'une façon insuffisante, inefficace. Malgré le danger toujours croissant nous sommes maintenus là et sommes réduits à ne plus pouvoir tirer ayant dû abandonner notre position devenue intenable. Très peu de blessés sont relevés, on n'a ni le temps ni les moyens de les transporter.

C'est la retraite! A peine le signal en est-il donné ou plutôt, à peine les chefs ne tiennent-ils plus leurs hommes que sur la route criblée d'obus, dans les prés qui la bordent, à gauche et jusqu'au bois qui est un peu plus haut occupé par l'ennemi, c'est un sauve qui peut lamentable. Sans ordre aucun, pêle-mêle, infanterie, artillerie, voitures se sauvent, s'écrasant mutuellement. Tous les régiments mélangés: infanterie, chasseurs, batterie de montagne, artillerie de campagne, chevaux, mulets, cavaliers, fantassins sont lancés de toute la vitesse de la débâcle dans ce ravin formé par la route adossée au talus et une bande de pré bordée, à gauche, par le coteau boisé. Du talus au bois c'est un mélange de toutes les armes, de tous les régiments. Les obus ennemis tombent sans discontinuer et avec précision sur notre voie de retraite. Heureusement leurs shrapnells éclatant trop haut n'ont pas causé tous les dégâts que l'ennemi pouvait en attendre. Parmi ce chaos épouvantable arrivent des blessés, les uns s'appuyant sur des camarades plus valides, d'autres portés à dos ou sur un brancard fait de fusils ou de branchages, d'autres encore accrochés sur les fourgons d'artillerie et dont les secousses cruelles leur arrachaient des cris. C'est ainsi que nous arrivâmes à Saint Dié, les obus nous avaient suivis et c'est la ville, maintenant, qui recevait tout. Sans pénétrer au cœur de la ville, nous prenons une petite rue à droite. Les canons, fourgons, voitures tiennent le milieu, par un ou deux les fantassins marchent sur les bords. Bientôt, les gendarmes, barrant la route, nous font prendre une rue transversale, à gauche. Nous traversons la Meurthe sur une passerelle visée par les obus. Nous traversons une grande place et nous voici, bientôt, en dehors de la ville. En traversant Saint Dié, les habitants, affolés, nous versaient à boire, nous donnaient: tabac, cigarettes, pain etc. Des gendarmes encore barrent la route et nous indiquent la direction: à gauche. Ils sont là pour canaliser la retraite, empêcher que des fuyards puissent se cacher ou s'égarer. Les obus nous suivent mais moins serrés, les faubourgs ainsi que les ponts de la gare sont particulièrement visés. On ne pense plus à la résistance. La force morale n'existe plus: c'est la débâcle, l'écrasement pense chacun. Il nous faudrait vite arriver à Epinal. On parle de défendre Saint Dié, à quoi bon! Nous ne pouvons pas les arrêter dans ce trou, ils le dominent.
Saint Dié sera occupé du 27 août au 11 septembre.
Cependant des troupes y sont et se préparent à livrer à l'ennemi un combat de rues, des barricades sont faites hâtivement, c'est ce que nous dit un cavalier. Nous ne devrions pas rester là, pensai-je, notre place est là-bas mais nous sommes là par la volonté du haut commandement qui, par la gendarmerie, nous y a dirigé. Il pleut, je me mets à l'abri contre la porte close d'une maison. Bientôt passe une section, je m'y joins. Nous nous arrêtons vers un groupe de maisons, le 30e est en partie par-là avec des officiers. Dans un café nous achetons du vin, je ne peux en avoir, l'entrée est bientôt interdite. Nous envoyons un jeune homme chercher du vin ou du rhum, il m'apporte un demi de rhum. A ce moment nous partons vers une ferme à travers champs. Il pleut toujours. Aussitôt arrivés nous nous reposons un peu, les sergents Rossi et Bugnon sont là, nous leur offrons à boire. Nous nous installons pour être à l'abri. Le capitaine Lan...se fait son possible pour arrêter la débandade, il a déjà recueilli un certain nombre d'égarés de tous les régiments et les joint à nous. Un chasseur qui se retire seul, à travers pré, à 200 mètres, ne s'arrête pas à son ordre et continue de marcher en tournant le dos à l'ennemi. Le capitaine prend un fusil, le met en joue et fait feu. Fut-il touché? Je ne sais mais le capitaine s'amène vers nous et nous dit: « Je viens de tirer sur un homme qui se sauvait, je crois l'avoir touché et tirerai sur tous ceux qui se sauveront. »

Des sentinelles sont placées au sommet de la maison et bientôt nous quittons cet emplacement pour nous porter plus au sud. Nous ne sommes plus en contact mais il faut veiller, l'ennemi a pu s'infiltrer vers notre droite. Nous nous mettons encore à l'abri dans une grange car il pleuvait toujours. Un vieil homme nous donne des prunes blanches. Nous quittons encore cet abri. Où allons-nous? Nos chefs n'en savent rien, nous marchons à travers champs, sur la route. Là-bas, des gendarmes semblent donner des renseignements, transmettre des ordres. Nous nous dirigeons vers eux et ils nous font reprendre la direction de Saint Dié.

Où et comment avons-nous passé la nuit? Je ne m'en souviens pas.

Vendredi 28 août 1914:

Le lendemain, à la première heure, nous nous trouvions à Rougiville, à quatre ou cinq kilomètres de Saint Dié. De bonne heure, le combat est engagé. Notre artillerie ouvre le feu mais la leur lui est supérieure en nombre.

Cette journée n'a laissé, dans ma mémoire, que très peu de souvenirs. Je ne vois que très vaguement son début, peut-être, par la suite, les souvenirs se préciseront. Seuls, les faits suivants qui auraient pu coûter la vie à beaucoup des nôtres sont nets dans mon esprit. C'était l'après-midi, les unités s'étaient à peu près reformées, regroupées, une fraction de la 9e, la mienne, est envoyée en observation sur une crête, face à une vallée où la lutte était très vive. Nous avions les sergents Rossi et Bugnon et une trentaine d'hommes. Je pars en patouille de couverture et atteins la crête sans incident. Là, nous dûmes, pour avoir un champ de tir dégagé, nous avancer à travers les genets et fougères qui, très heureusement, garnissaient le sommet, nous masquant admirablement jusqu'au bord de la pente. A quelques centaines de mères, en face de nous, c'est la lutte acharnée et bientôt, sans doute, nous allons y être mêlés. Quelques balles égarées ou non nous arrivent. A l'aide de deux jumelles nous sondons le terrain à la recherche d'objectifs mais nous ne pouvons toujours pas tirer. Le sergent Rossi m'appelle et me dit de prendre quatre hommes et de me porter en avant, à droite, à la lisière du bois. Je lui réponds: « Juste le temps de raccrocher ma molletière et j'y pars. » Cela me demande deux minutes. En rampant, ensuite, je me dirige vers la droite mais le sergent m'arrête: « Restez là, j'y ai envoyé Ducret, couvrez-nous alors à gauche. » Ne croyant pas le danger immédiat, nous avions quitté le sac. Le soleil était de plomb et, ainsi étendus sur le ventre, on grillait. En face de nous le combat se déroulait et nous allions incessamment pouvoir tirer. A gauche, une grande hauteur boisée nous domine et rend notre position dangereuse si l'ennemi est maître du bois. J'observe et place mes hommes, les yeux braqués de ce côté là. Toujours des balles nous arrivent mais peu nombreuses et venant de loin. Nous ne pouvons déterminer leur point de départ. Une partie des hommes s'était accroupie sous le feu du soleil et le bruit du combat. Soudain, du bois, à notre droite et de derrière part une rafale qui nous crible de projectiles, le sol est labouré, cailloux, terre, branchages sont projetés dans tous les sens. Les balles sifflent, on nous fusille presque à bout portant, dans le dos. En quelques secondes la position est évacuée. Nous sautons à gauche plusieurs talus de deux mètres qui nous protègent. Comment les Boches sont-ils là, derrière nous? Est-ce bien des Boches? Si c'est eux notre situation est très grave. Nous dégringolons la pente, encore deux ou trois cents mètres et c'est la route. Nous nous portons rapidement derrière la première maison, nous nous rassemblons pour partir plus loin. Les espaces découverts, entre chaque maison, sont traversés au pas de gymnastique et nous nous étonnons que l'ennemi ne nous tire plus dessus. Cette fusillade dans le dos nous avait tellement surpris que la plupart des hommes qui avaient quitté leur sac l'abandonnèrent. Nous sentions l'ennemi tellement près que cela aurait été fou de rester en vue quelques instants de plus pour emporter son sac. J'étais de ceux qui s'en étaient séparés et qui l'avaient totalement oublié quand survint la décharge. Ce n'est qu'en bas, sur la route, que je me suis aperçu que je ne l'avais pas. Nous étions un certain nombre dans ces conditions, deux hommes, même, n'avaient pas leur fusil. Ils l'ont lâché parce que des balles l'avaient brisé. Où allons-nous?

Notre mission était de tenir de façon à dégager la ligne de retraite de Bruyère-Epinal mais l'ennemi peut nous prendre dans le dos. Peut-être ne sont-ils pas nombreux et, à tout prix, il faut dégager cette route qui, en cet endroit, rentre dans la montagne boisée. Nous nous portons rapidement dans le bois pour le mettre en état de défense. Des tranchées sommaires sont construites mais pourrons-nous, si peu nombreux, tenir ouverte cette voie jusqu'à ce que toutes nos troupes aient pu passer? Nous ne voyons plus personnes. Ne serait-ce pas plutôt des nôtres qui nous auraient pris pour des Boches? Et je regrette mon sac qui contient mon livret militaire et beaucoup de choses: linge, mouchoirs, papier à lettre etc. Ne pourrais-je pas le retrouver? La confiance revient, je décide quelques camarades. Nous allons tenter de les aller chercher.

En route ! Avec cinq ou six hommes et un gamin de quatorze ou quinze ans. Celui-ci nous avait suivis et se trouvait avec nous lors de la décharge. Je vois des hommes du 75e et leur demande des renseignements, espérant que ce sont des éléments de chez eux qui nous ont tirés dessus. Je ne peux rien savoir. Enfin, nous approchons de l'endroit fatal avec mille précautions. Comment savoir si ce sont des Boches? On écoute, regarde, cherche. Chtt! fait un homme, rampant à côté de moi. Chacun s'arrête, qu'y a-t-il? Il venait de trouver une balle boche qu'il me montre. Ce sont donc bien eux! Deux ou trois hommes ne veulent plus avancer et sautent derrière un talus puis se retirent. Pourtant nous ne sommes plus qu'à une vingtaine de mètres de nos sacs. Tant pis, allons-y! Le gamin est toujours là, il quitte son fusil et son képi et marche à trois mètres devant nous, à gauche. Nous arrivons ainsi au sommet du talus, sans bruit, quand, soudain, le vaillant gamin, effrayé, se jette en arrière affreusement pâle. Nous sautons derrière un talus à quelques mètres en arrière et là nous lui demandons ce qu'il avait vu. Il nous assure que les Boches sont là. Il a vu quelque chose de gris ramper dans les broussailles, nous n'en étions plus qu'à quelques mètres pourtant. Enfin nous partons par la même ligne de retraite que la première fois et avons bientôt rejoint les camarades dans le bois. Là, nous nous faisons encore à l'idée que ce ne sont pas les Boches, c'est peut-être le 75e, si nous allions aux renseignements! Des hommes de ce régiment sont là et d'autres partent dans la direction où nous avons reçu la décharge. Voici ce que l’un d’eux nous dit: « Nous avons tiré sur les Boches, nous étions à la lisière du bois, le lieutenant nous fait ouvrir le feu puis, un instant après il commande: « Cessez le feu! » et disparaît en nous entraînant dans le bois. » Cette conduite du lieutenant paraît bizarre à ses hommes. Voici l'explication: le lieutenant croyant voir des Boches fait ouvrir le feu et, lorsque nous nous retirons, s'apercevant de sa méprise il quitte précipitamment sa position.

Fin du récit relatif au mois d'août 1914
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