Les Chinois peints par eux-mêmes





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TCHENG Ki-Tong

LE THÉÂTRE

DES CHINOIS




à partir de :

Les Chinois peints par eux-mêmes.

LE THÉÂTRE DES CHINOIS

Étude de mœurs comparées

par le général TCHENG Ki-Tong (1851-1907)

Calmann Lévy, Paris, 1886, XII+326 pages.

Mise en format texte par

Pierre Palpant

www.chineancienne.fr

TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos

PREMIÈRE PARTIE : AU THÉATRE

I. — Sous le péristyle

II. — Coulisses et décors

III. — Les Comédiens

IV. — La Représentation

DEUXIÈME PARTIE : CHEZ L'AUTEUR

I. — Le Génie

II — L'Art dramatique

III. — Les Passions

TROISIÈME PARTIE : LES PIÈCES

I. — Les Personnages et les Pièces

II. — Le Bouddhisme au théâtre

III. — La Secte du Tao

IV. — Une Première à la Porte-Saint-Denis

QUATRIÈME PARTIE : LES GENRES

I. — Les Drames historiques

II. — Les Comédies de caractère

III. — Une Fable de La Fontaine

CINQUIÈME PARTIE : LES RÔLES ET LES MŒURS

I. — Scapin et Figaro

II. — L'Épouse et la Maîtresse

III. — La Soubrette

ENTR'ACTE

IV. — Entr'acte

V. — L'Esprit de Paris ou la parisine

VI. — C'est très drôle

VII. — La Critique

VIII. — Confiance et défiance

IX. — Conclusion.

A MADAME MARIE TALABOT

Chère Madame,

En vous dédiant ces essais de littérature franco-chinoise, j'ai pensé que je devais les placer sous votre gracieuse recommandation — par reconnaissance, si vous voulez.

Votre souvenir, évoqué à la première page, invitera le lecteur à lire la seconde. Voilà certes une opinion « nature » d'un auteur déjà endurci. Mais je fais peu de cas du qu'en dira-t-on. J'adore les contes de grand'mère Perrault ; vous savez, ces jolis poèmes où l'on voit des fées charmantes auprès des berceaux... et c'est pourquoi j'inscris fièrement et respectueusement sur cette page, qui sera la plus belle du livre :

Hommage de l'auteur

TCHENG-KI-TONG.

AVANT-PROPOS

UN REVENANT

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Molière, le plus grand des hommes, est le patron de tous les audacieux, lui qui a fait monter la honte au front de tous les pédants : précieuses et ignorants, marquis et beaux esprits, et dont les satires ont conquis plus de progrès que les révolutions. Qu'a-t-il fait, lui comédien, dans un temps où cette profession déshonorait, pour battre en brèche la cour et renverser les préjugés de la fausse science ?

Dire son mépris de ce qu'il méprisait : rien de plus ! — pardon : c'était signé Molière. Ah ! la magnifique et virile comédie ! Cet homme qui n'est rien socialement et qui se grandit au-dessus de tous, à une hauteur où n'arriveront jamais ni l'argent, ni la noblesse, ni le pouvoir royal : les couronnes et les sacs d'écus n'élèvent pas aussi haut !

La première fois que j'ai pu lire Molière, je n'ai su ce qu'il fallait le plus admirer de son courage ou de son génie ; mais j'ai imaginé qu'il avait dû éprouver une sorte d'effroi à la pensée de livrer seul un tel combat. Vit-on jamais un pareil spectacle : une troupe de comédiens osant attaquer de front les courtisans de Louis XIV ! Toutes les vanités reléguées à leur rang ! Tous les faux savants coiffés du bonnet d'âne ! Tous les dévots hypocrites marqués au fer rouge et confondus pour toujours avec Tartufe ! N'avais-je pas raison de dire de Molière qu'il était le patron des audacieux ?

La transition est violente : c'est un Chinois qui rend cet hommage à Molière, et qui voudrait se dire de ses disciples pour faire excuser la hardiesse de ses pensées. N'ai-je pas entrepris de défendre nos antiques institutions et nos mœurs contre le mépris par trop despotique de l'Européen. (Je laisse de côté les choses de la politique qui n'ont jamais créé que des malentendus, et ont excité les divisions.) N'ai-je pas imaginé de détruire un préjugé ? Tel a été, en effet, le but que je cherchais à atteindre ; mais mon sujet m'a entraîné plus loin, et je me surprends moi-même prenant goût à écrire. C'était chose prévue : quiconque tient une plume met une voile à sa pensée, et le vent qui passe entraîne le frêle esquif jusqu'aux rives où se construisent les châteaux en Espagne. C'est ainsi que de simples notes sont devenues un volume :

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs.

Cela était trop « cœur humain » pour que j'aie pu résister à la tentation : elle était au-dessus de mes forces.

J'ai vu les choses d'Occident comme pourrait les voir un revenant d'un autre âge, qui se serait trompé de date, et, se croyant à la fin du monde, se serait ressuscité. On dit quelquefois sous forme de plaisanterie : « Si nos ancêtres sortaient de leurs tombes, que d'étonnements ils éprouveraient ! » Sans doute ! — Je suis un peu semblable à ce revenant ; mes ancêtres n'ont pas été aux croisades et, si je devais remonter le cours des siècles, je crois que, même chez les Celtes, il me serait difficile de découvrir un cousin.

J'étais donc un sujet excellent pour recevoir une impression. On comprend ma pensée. Celui qui entre peu à peu dans la connaissance de son siècle par la méthode lente et progressive de l'éducation ne peut être assimilé à celui qui pénètre tout d'un coup clans le même domaine. D'un côté, il y a l'initiation par degrés, et, de l'autre, un éblouissement subit, une violente secousse, une sorte de tremblement de terre... dans l'esprit.

Lorsque j'ai su la langue française, j'ai voulu tout lire avant d'aller voir. Ayant une confusion de toute chose et n'ayant pas fait grande attention aux dates, je m'imaginais rencontrer et Montaigne et Pascal, et Molière et Corneille.

Je croyais, poursuivant mon espérance, arriver à temps et entendre Mirabeau !

J'avais l'illusion d'un lettré français qui viendrait à apprendre qu'il n'a qu'à s'embarquer pour aller applaudir Démosthène à la tribune, ou assister à la première de Philoctète, de monsieur Sophocle, de l'Académie hellénique. Se représente-t-on un savant de l'Institut recevant une lettre affranchie d'Euclide demandant des nouvelles de son postulatum ? Et Rome ! Quel ravissement d'aller ruraliser avec le bon Horace, ou de venir consoler Ovide dans son exil, pour lui reprocher son solus eris ! J'ai eu toutes ces imaginations, et, pareil au fou d'Athènes qui suppliait qu'on lui rendit sa démence, j'aimais mes fantômes. Ils se sont dissipés : ainsi les brumes, le matin, dans un ciel d'Orient. On en aime les arabesques étranges, ombres projetées d'un monde idéal ; puis la vision s'évanouit, le soleil ardent a mis en déroute toutes ces armées de nébuleuses et de rêves.

Il est certain que, au point de vue psychologique, mon cas est assez extraordinaire.

J'ai entendu une fois un très charmant esprit envier mon sort, mais avec un enthousiasme émouvant ! Savez-vous pourquoi ? parce que je n'avais pas lu Balzac : « Que vous êtes heureux, me disait-il, vous allez lire Balzac pour la première fois ! » Et c'était vrai, ce qu'on me disait là. Quelles sont donc les joies de la vie comparables à celles-là ? Je me rappelle avoir lu un fragment de Bernardin de Saint-Pierre, où l'auteur de Paul et Virginie décrit, avec le ton d'un homme heureux, qu'il a vu moissonner deux fois dans le cours de la même année, au Cap et à son retour en France. Voilà un impressionniste qui m'a tout à fait plu ; c'est d'une philosophie peu compliquée, mais comme le sentiment est pur au fond de cette pensée !

Ces opinions donnent la mesure des plaisirs que procurent les lettres ; mais qui les comprend dans la foule ?

Aujourd'hui, n'est-ce pas le petit nombre qui s'adonne aux lettres ? et, parmi ceux-là, combien font la guerre aux théories pour avoir l'honneur d'avoir renversé quelque chose ! L'école d'Érostrate a toujours des disciples. Les grands siècles littéraires sont devenus des naïfs ; on ne lit plus le XVIIIe siècle, sous prétexte qu'il n'est pas assez instruit. Il enseigne le goût, la précision, les tours harmonieux et délicats qui donnent de la grâce à la pensée ; il est distingué et spirituel ; ce n'est pas suffisant, il n'est pas instruit.

Les lettres seront-elles plus florissantes parce que l'esprit aura plus de science ? Il y a, à mon humble avis, plus de ressources dans la pensée nue que dans les encyclopédies les plus volumineuses, où l'on apprend tout, mais rien de plus. Le temps que l'on emploie à entasser des formules et des principes est perdu pour les lettres, parce que le lettré qui comprend la dignité de son talent n'est pas autant attaché à ce que le vulgaire peut savoir qu'à ce qui est inconnu. C'est la pensée qui découvre ; elle découvre avant l'expérience. Le Odi profanum vulgus m'a toujours paru être le mépris de ce qui est connu. Une chose découverte n'a plus qu'un intérêt de second ordre. Elle pourra passionner un conservateur de musée ; mais un lettré ne s'intéresse que dans la découverte : c'est le coup de feu du chasseur, après de longs détours patients.

Un érudit n'est pas autre chose qu'un collectionneur ; il vous donnera de bons renseignements. Un savant est un penseur, il vous éclairera.

A quoi bon ces mépris des grands siècles littéraires, qui sont la gloire la plus pure d'un peuple ? savent-ils moins, parce qu'ils sont moins instruits ? Un ancien a dit qu'il ne savait qu'une chose, c'est qu'il ne savait rien. Il fallait être très fort pour dire cela.

J'en reviens à ma proposition, que la pensée seule fait valoir l'homme. Apprendre ne vaut pas chercher ; et, parmi les grands hommes qui ont fait faire un pas en avant à leur siècle, parmi ceux qui ont laissé dans un immortel souvenir l'empreinte de leur âme, combien qui n'étaient pas des érudits ! Croyez-vous que celui qui a écrit cette pensée : « Si vous avez quelque passion qui élève vos sentiments, qui vous rend plus généreux, plus compatissant, plus humain, qu'elle vous soit chère ! 1 » croyez-vous qu'il l'eût mieux exprimée, s'il eût été un érudit ? Je crois plutôt qu'il ne l'aurait peut-être pas exprimée ; car les sciences ont généralement le don de dessécher l'âme, de la rendre antipathique aux misères humaines, comme les richesses étouffent dans le cœur tous les germes d'où pouvait sortir la fleur de charité. C'est une sorte de justice : un instruit n'est qu'un plagiaire. Écoutez un savant ; sa conversation vous charme ; il a un ton naturel et simple qui séduit ; il parait réfléchir avec vous, il cherche, il approfondit. Un instruit vous assourdira de théories ; vous lui demandez son avis, il vous répétera celui des autres : c'est un phonographe.

J'ai observé toutes ces nuances avec la curiosité d'un ancien qui, sans transition, se serait vu transporté en pleine société moderne. Les étrangers, dit-on, jugent mieux des ressemblances ; et, à ce point de vue, mes impressions n'ont peut-être pas été celles de tout le monde.

Il y aura de même bien des faits qui paraîtront fabuleux à mes compatriotes lorsque je leur en ferai la relation, et qui cependant n'excitent dans l'esprit des Européens que des sentiments ordinaires.

L'épopée historique de Jeanne d'Arc leur apparaîtra comme une légende ; ses révélations qui tiennent de la magie ; le mystère qui entoure sa vocation ; ces voix qui l'appellent ; toutes ces actions impossibles qu'elle accomplit ne pourront être acceptées pour vraies qu'autant que je définirai, en tête de mon récit, le principe de l'intervention d'un Dieu personnel dans les affaires humaines. Des événements de cette nature doivent être regardés comme faux, s'ils entraînent à l'absurde ; ou bien, s'ils ont pour eux l'exactitude d'un fait historique, ils doivent être une affirmation d'un principe, quelque étrange paraisse-t-il. La logique ne fait pas de compromis.

Que de faits dans l'histoire des États de l'Europe se presseront sous mon pinceau, qui dénonceront l'acteur invisible et présent, fatalité pour les uns, providence pour d'autres ! Qu'il me sera aisé de discourir sur la fragilité des empires, en contemplant toutes les couronnes tombées, les sceptres brisés, et les sépulcres profanés d'où les rois ont été exilés !

C'est le drame de la vie universelle, mélancolique et passionnée, traînant ses doutes et ses espérances, énigme mystérieuse, dont l'homme cherche partout la solution, et que l'Occident, en dépit de ses splendeurs, n'a pas encore révélée à l'Orient, attardé dans ses contemplatives méditations.

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PREMIÈRE PARTIE

AU THÉÂTRE

I

SOUS LE PÉRISTYLE

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La pensée qui dirige notre curiosité, lorsqu'une pièce de théâtre est soumise à notre étude, est-elle le désir de trouver une représentation de mœurs qui nous sont inconnues ou l'expression d'un art dramatique indépendant ? Telle est la question que je me suis posée dans le moment même où je cherche à présenter au public des lettrés français une esquisse de notre théâtre et de nos mœurs dramatiques.

Les comparaisons sont des habitudes de l'esprit ; mais ce sont de mauvaises habitudes, et je ne m'en suis jamais mieux rendu compte qu'en étudiant ce sujet. On ne compare jamais que lorsqu'il y a avantage à le faire : c'est un moyen de démonstration qui séduit comme une sorte de sophisme. Je me garderai donc bien de comparer le théâtre français et le théâtre chinois, tentation qui serait très légitime pour un Français, parce qu'elle lui assurerait la mention : Hors concours, — ce titre que les artistes arrivés inscrivent comme un honneur sur le cadre de leurs toiles, — mais qui n'amènerait aucune conclusion. Les comparaisons se rapporteraient plutôt à la mise en scène qu'à la scène elle-même. Si vous appelez « le théâtre » la représentation que donnent dans la maison de Molière ces maîtres artistes qui ont fait de leur profession un art si élevé, qu'on ne sait lequel admirer le plus de l'auteur ou de l'acteur, je garderai le silence.

Si vous appelez « le théâtre » ces réunions somptueuses où la société la plus élégante de Paris étale dans les loges, sous l'éclat des lustres éblouissants, le luxe de la beauté féminine parée de diamants et de toilettes merveilleuses, j'effacerai le titre même de cette étude et je bannirai de ma pensée l'idée singulière d'avoir osé vouloir parler du théâtre chinois.

Je me mêle à la foule des spectateurs ; j'écoute avec respect les vers sublimes de Corneille ; je reste suspendu aux lèvres de Camille et je hais avec elle l'impitoyable Rome. La muse de Racine fait entendre à mes oreilles ravies une langue admirablement poétique, et toutes les délicatesses du sentiment parviennent droit à mon cœur, escortées de toutes les grâces du style le plus harmonieux. L'enthousiasme le plus noble et l'émotion la plus douce se communiquent tour à tour à ma pensée, qui médite en secret et sur les passions un peu théoriques des héros de Corneille et sur l'héroïsme, plus accessible et plus humain des créations de Racine.

Puis le théâtre change : voici le rire comique et profond du grand Molière, et je bats des mains, et semblable au spectateur d'autrefois, je suis tenté de m'écrier : « Bravo, Molière ! » Est-ce que ces comédies ne sont pas toujours actuelles ? que Dieu me pardonne ! elles dépeignent aussi nos travers et nos ridicules ! Ainsi le génie fait fraterniser tous les peuples, parce qu'il n'y a qu'un seul homme dans le monde : c'est vous, c'est moi, c'est nous tous ! voilà le théâtre français ! aussi, chaque fois que j'assiste à une pièce de Molière, il me vient toujours cette réflexion : Ces œuvres-là devraient réconcilier tous les hommes qui prétendent monopoliser les perfections, et graver dans leur cœur le dogme de la Fraternité. On se contente de rire ; Molière n'a-t-il donc pas eu un but plus élevé ? Que ce grand cœur aimait les hommes, malgré son masque railleur !

Si donc on ne cherche pas uniquement au théâtre la représentation de faits divers appartenant à des mœurs locales ; si l'on peut voir autre chose sur la scène que l'éclat des costumes et la splendeur des décors ; si l'on a assez de force d'esprit pour faire abstraction du cadre et ne considérer que l'œuvre nue ; si l'on veut bien isoler et ne considérer dans le théâtre que l'art, indépendamment des coutumes, des idées acquises, des préjugés ; si l'on y cherche enfin des hommes mis en scène par une volonté d'artiste, parlant et agissant pour aboutir à un but déterminé qui est comme la démonstration d'un théorème posé d'avance, alors seulement je m'enhardirai à parler de notre théâtre, sans avoir besoin de faire appel à la bienveillance de mes lecteurs. Autrement, je resterais sous le péristyle !

Il m'eût été facile de suivre une autre voie, de dire à ceux qui se plaisent à railler : « Remontons s'il vous plaît trois siècles en arrière, et voyons ce qu'est le théâtre français en 1584 ».

Si l'on se rappelle l'histoire du passé, — s'il est un passé pour les modernes, — le théâtre est alors ce lugubre drame qui s'appelle la Ligue. La scène française n'a pas encore d'histoire, et, à part les représentations des Mystères et de quelques farces où commence à pétiller l'esprit gaulois, malicieux et plaisant, on ne voit absolument rien qui fasse présager les destinées brillantes du théâtre français.

Un siècle plus tard, les chefs-d'œuvre qui l'immortaliseront seront créés ; le monde moderne a levé son étendard, et une grande lumière a paru dont les rayons deviendront des foyers. Les idées nouvelles surgiront violemment et auront le fracas des éclairs. Dans cette tourmente il paraîtra des géants : les uns, à coups de plume, tailleront de larges brèches dans les idées d'autrefois et façonneront les esprits à leur image, nouveaux dieux d'un nouveau monde ; les autres, à coups de sabre, à coups de canon, se rueront sur toutes les frontières, portant l'épouvante et le patriotisme dans toutes les âmes, animant l'univers d'une vitalité immense, et les peuples en armes apprendront le culte passionné du drapeau. Certes il m'eût été aisé, répondant à la comparaison par la comparaison, de tenir compte des dates : car, le météore qui a lui sur l'Occident est resté au-dessus de l'horizon et a rendu la partie singulièrement inégale.

J'aurais pu, grâce à ce système, montrer, non sans orgueil, de quel éclat brillait notre art dramatique alors qu'il n'existait pas en France. Mais ces sortes de rivalités n'apportent que des plaisirs personnels qu'il faut s'habituer à dédaigner quand on veut faire œuvre utile. A quoi bon me désespérer si je n'ai pas à présenter à mes lecteurs d'Occident un Molière ? Sommes-nous les seuls qui aient à regretter cette infortune, et ne la partageons-nous pas avec tous les peuples de l'univers ? Nos procédés scéniques sentent le vieux temps et n'ont pas pris les conseils de la mode élégante ; nos acteurs ne vont pas au Conservatoire se former à l'art difficile de bien dire ; et nos actrices... nous n'en avons pas. Vous voyez bien qu'il me fallait infiniment de précautions pour entreprendre un tel sujet, et lui conserver de l'intérêt, quand même.

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II

COULISSES ET DÉCORS

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J'imagine que la stupéfaction serait grande au parterre et dans les loges, si, après que les trois coups traditionnels ont fait élever dans la salle le murmure de l'impatience trop longtemps contenue, — ce murmure qui réveille le sourire des vieux abonnés et qui est le commencement du plaisir, — le régisseur s'avançait sur le devant de la scène et s'exprimait en ces termes :

Mesdames et Messieurs,

La pièce que nous allons avoir l'honneur de représenter devant vous a été composée par un des plus grands écrivains qui aient illustré notre langue.

Le premier acte se passe sur la terrasse du palais d'un prince puissant. Sur la gauche de la scène vous apercevez, au premier plan, des colonnes de marbre surmontées de chapiteaux corinthiens d'un travail artistique admirable ; sur ces planches sont étendus des tapis d'Orient dont les couleurs chatoyantes charment vos yeux. Au second plan, au delà de cette balustrade de porphyre qui borde la terrasse, vous contemplez des massifs de verdure : ce sont des bois d'orangers qui répandent dans l'air un parfum délicieux. Le palais est situé près de la mer, dont les vagues légèrement ondulées par une brise d'avril frappent harmonieusement le rivage. Au loin, se confondant avec les brunes vaporeuses du matin, la plaine immense des flots semblable à un ciel de printemps, avec des scintillements de saphir. Sur la droite de la scène, la côte forme un promontoire qui se perd dans l'horizon ; et enfin, au premier plan, des divans et des coussins sur lesquels les hôtes de cette villa somptueuse vont venir se reposer, dans un instant, pour respirer la fraîcheur de cette ravissante matinée.

Le tableau est enchanteur. Mais admettez qu'il faille se contenter de l'imagination du régisseur et qu'il n'y ait de vrai dans tout ce récit que le chef-d'œuvre annoncé ; qu'il n'y ait, en guise de théâtre, que des tréteaux mal assurés, un horizon représenté par une cloison, et quelques tabourets de bois pour tous divans. Je crois que les loges se videraient en un instant, et que, seuls, les critiques d'art, impassibles au milieu des ruines, resteraient à leur stalle pour juger la pièce.

Au théâtre, il y a la pièce, les décors et les coulisses : ce sont les trois unités. Ainsi défini, c'est bien le monument le plus parfait de la curiosité ; une vraie lanterne magique où tout est spectacle. D'abord, la pièce, dont il ne faudrait pas médire, puisque, grâce à elle, les décors développent leurs perspectives trompeuses, et que les coulisses entretiennent les seuls plaisirs capables encore de distraire les vétérans de la cravate blanche ; et puis la salle, devant laquelle la pièce se joue de temps en temps.

On dit des Chinois qu'ils ont un goût excessif pour le théâtre, et cela peut en effet se constater. Est-il possible de dire de même que l'Européen a une ardente passion pour le théâtre ? Le théâtre tout seul, cela existe-t-il en France ? Les planches de Tabarin ! il faudrait aller jusqu'en Chine pour les retrouver et voir en même temps un public assez impressionnable pour se représenter en imagination les scènes les plus grandioses, les palais des empereurs, les sites les plus pittoresques, les vallées où coulent nos grands fleuves et les montagnes sauvages dont les sommets sont couverts de neiges éternelles. Ce public entre instantanément en communication intime avec la fiction du poète ; l'idéal devient le réel, sans plus d'efforts qu'il n'en coûte à la volonté pour créer une illusion. Ce n'est pas le théâtre qui se transforme, c'est l'esprit de celui qui écoute ; il ne subit pas une action, il la conduit lui-même ; il est le créateur de ses sensations, et, pour exciter cette faculté, il suffit de quelques lignes du prologue. C'est dans cette facilité, cette aptitude à se laisser
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