Table des matières Introduction livre premier





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II
Pourquoi le moyen âge désespéra




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« Soyez des enfants nouveau-nés » (quasi modo geniti infantes) ; soyez tout petits, tout jeunes par l’innocence du cœur, par la paix, l’oubli des disputes, sereins, sous la main de Jésus.

C’est l’aimable conseil que donne l’Église à ce monde si orageux, le lendemain de la grande chute. Autrement dit : « Volcans, débris, cendres, lave, verdissez. Champs brûlés, couvrez-vous de fleurs. »

Une chose promettait, il est vrai, la paix qui renouvelle : toutes les écoles étaient finies, la voie logique abandonnée. Une méthode infiniment simple dispensait du raisonnement, donnait à tous la pente aisée qu’il ne fallait plus que descendre. Si le credo était obscur, la vie était toute tracée dans le sentier de la légende. Le premier mot, le dernier, fut le même : Imitation.

« Imitez, tout ira bien. Répétez et copiez. » Mais est-ce bien là le chemin de la véritable enfance, qui vivifie le cœur de l’homme, qui lui fait retrouver les sources fraîches et fécondes ? Je ne vois d’abord dans ce monde, qui fait le jeune et l’enfant, que des attributs de vieillesse, subtilité, servilité, impuissance. Qu’est-ce que cette littérature devant les monuments sublimes des Grecs et des Juifs ? Même devant le génie romain ? C’est précisément la chute littéraire qui eut lieu dans l’Inde, du brahmanisme au bouddhisme ; un verbiage bavard après la haute inspiration. Les livres copient les livres, les églises copient les églises, et ne peuvent plus même copier. Elles se volent les unes les autres. Des marbres arrachés de Ravenne, on orne Aix-la-Chapelle. Telle est toute cette société. L’évêque roi d’une cité, le barbare roi d’une tribu, copient les magistrats romains. Nos moines, qu’on croit originaux, ne font dans leur monastère que renouveler la villa (dit très bien Chateaubriand). Ils n’ont nulle idée de faire une société nouvelle, ni de féconder l’ancienne. Copistes des moines d’orient, ils voudraient d’abord que leurs serviteurs fussent eux-mêmes de petits moines laboureurs, un peuple stérile. C’est malgré eux que la famille se refait, refait le monde.

Quand on voit que ces vieillards vont si vite vieillissant, quand, en un siècle, on tombe du sage moine saint Benoît au pédantesque Benoît d’Aniane, on sent bien que ces gens-là furent parfaitement innocents de la grande création populaire qui fleurit sur les ruines : je parle des Vies des Saints. Les moines les écrivirent, mais le peuple les faisait. Cette jeune végétation peut jeter des feuilles et des fleurs par les lézardes de la vieille masure romaine convertie en monastère, mais elle n’en vient pas à coup sûr. Elle a sa racine profonde dans le sol ; le peuple l’y sème, et la famille l’y cultive, et tous y mettent la main, les hommes, les femmes et les enfants. La vie précaire, inquiète, de ces temps de violence, rendait ces pauvres tribus imaginatives, crédules pour leurs propres rêves, qui les rassuraient. Rêves étranges, riches de miracles, de folies absurdes et charmantes.

Ces familles, isolées dans la forêt, dans la montagne (comme on vit encore au Tyrol, aux Hautes-Alpes), descendant un jour par semaine, ne manquaient pas au désert d’hallucinations. Un enfant avait vu ceci, une femme avait rêvé cela. Un saint tout nouveau surgissait. L’histoire courait dans la campagne, comme en complainte, rimée grossièrement. On la chantait et la dansait le soir au chêne de la fontaine. Le prêtre qui le dimanche venait officier dans la chapelle des bois trouvait ce chant légendaire déjà dans toutes les bouches. Il se disait : « Après tout, l’histoire est belle, édifiante... Elle fait honneur à l’Église. Vox populi, vox Dei !... Mais comment l’ont-ils trouvée ? » On lui montrait des témoins véridiques, irrécusables l’arbre, la pierre, qui ont vu l’apparition, le miracle. Que dire à cela ?

Rapportée à l’abbaye, la légende trouvera un moine, propre à rien, qui ne sait qu’écrire, qui est curieux, qui croit tout, toutes les choses merveilleuses. Il écrit celle-ci, la brode de sa plate rhétorique, gâte un peu. Mais la voici consignée et consacrée, qui se lit au réfectoire, bientôt à l’église. Copiée, chargée, surchargée d’ornements souvent grotesques, elle ira de siècle en siècle, jusqu’à ce que honorablement elle prenne rang à la fin dans la Légende dorée.

Lorsqu’on lit encore aujourd’hui ces belles histoires, quand on entend les simples, naïves et graves mélodies où ces populations rurales ont mis tout leur jeune cœur, on ne peut y méconnaître un grand souffle, et l’on s’attendrit en songeant quel fut leur sort.

Ils avaient pris à la lettre le conseil touchant de l’Église : « Soyez des enfants nouveau-nés. » Mais ils en firent l’application à laquelle on songeait le moins dans la pensée primitive. Autant le christianisme avait craint, haï la Nature, autant ceux-ci l’aimèrent, la crurent innocente, la sanctifièrent même en la mêlant à la légende.

Les animaux que la Bible si durement nomme les velus, dont le moine se défie, craignant d’y trouver des démons, ils entrent dans ces belles histoires de la manière la plus touchante (exemple, la biche qui réchauffe, console Geneviève de Brabant).

Même hors de la vie légendaire dans l’existence commune, les humbles amis du foyer, les aides courageux du travail, remontent dans l’estime de l’homme. Ils ont leur droit 1. Ils ont leurs fêtes. Si, dans l’immense bonté de Dieu, il y a place pour les plus petits, s’il semble avoir pour eux une préférence de pitié, pourquoi, dit le peuple des champs, pourquoi mon âne n’aurait-il pas entrée à l’église ? Il a des défauts, sans doute, et ne me ressemble que plus. Il est rude travailleur, mais il a la tête dure ; il est indocile, obstiné, enfin c’est tout comme moi.

De là les fêtes admirables, les plus belles du moyen âge, des Innocents, des Fous, de l’Ane. C’est le peuple même d’alors, qui, dans l’âne, traîne son image, se présente devant l’autel, laid, risible, humilié ! Touchant spectacle ! Amené par Balaam, il entre solennellement entre la Sibylle et Virgile 2, il entre pour témoigner. S’il regimba jadis contre Balaam, c’est qu’il voyait devant lui le glaive de l’ancienne loi. Mais ici la Loi est finie, et le monde de la Grâce semble s’ouvrir à deux battants pour les moindres, pour les simples. Le peuple innocemment le croit. De là, la chanson sublime où il disait à l’âne, comme il se fût dit à lui-même :

A genoux, et dis Amen !
Assez mangé d’herbe et de foin !
Laisse les vieilles choses, et va !

…………
Le neuf emporte le vieux !
La vérité fait fuir l’ombre !
La lumière chasse la nuit
 1 !

Rude audace ! Est-ce bien là ce qu’on vous demandait, enfants emportés, indociles, quand on vous disait d’être enfants ? On offrait le lait. Vous buvez le vin. On vous conduisait doucement bride en main par l’étroit sentier. Doux, timides, vous hésitiez d’avancer. Et tout à coup la bride est cassée... La carrière, vous la franchissez d’un seul bond.

Oh ! quelle imprudence ce fut de vous laisser faire vos saints, dresser l’autel, le parer, le charger, l’enterrer de fleurs ! Voilà qu’on le distingue à peine. Et ce qu’on voit, c’est l’hérésie antique condamnée de l’Église, l’innocence de la nature ; que dis-je ! une hérésie nouvelle qui ne finira pas demain : l’indépendance de l’homme.

Écoutez et obéissez :
Défense d’inventer, de créer. Plus de légendes, plus de nouveaux saints. On en a assez. Défense d’innover dans le culte par de nouveaux chants ; l’inspiration est interdite. Les martyrs qu’on découvrirait doivent se tenir dans le tombeau, modestement, et attendre qu’ils soient reconnus de l’Église. Défense au clergé, aux moines, de donner aux colons, aux serfs, la tonsure qui les affranchit. Voilà l’esprit étroit, tremblant de l’Église carlovingienne 1. Elle se dédit, se dément, elle dit aux enfants : « Soyez vieux ! »
Quelle chute ! Mais est-ce sérieux ? On nous avait dit d’être jeunes. — Oh ! le prêtre n’est plus le peuple. Un divorce infini commence, un abîme de séparation. Le prêtre, seigneur et prince, chantera sous une chape d’or, dans la langue souveraine du grand empire qui n’est plus. Nous, triste troupeau, ayant perdu la langue de l’homme, la seule que veuille entendre Dieu, que nous reste-t-il, sinon de mugir et de bêler, avec l’innocent compagnon qui ne nous dédaigne pas, qui l’hiver nous réchauffe à l’étable et nous couvre de sa toison ? Nous vivrons avec les muets et serons muets nous-mêmes.

En vérité, l’on a moins le besoin d’aller à l’église. Mais elle ne nous tient pas quittes. Elle exige que l’on revienne écouter ce qu’on n’entend plus.

Dès lors un immense brouillard, un pesant brouillard gris-de-plomb, a enveloppé ce monde. Pour combien de temps, s’il vous plaît ? Dans une effroyable durée de mille ans ! Pendant dix siècles entiers, une langueur inconnue à tous les âges antérieurs a tenu le moyen age, même en partie les derniers temps, dans un état mitoyen entre la veille et le sommeil, sous l’empire d’un phénomène désolant, intolérable ; la convulsion d’ennui qu’on appelle : le bâillement.

Que l’infatigable cloche sonne aux heures accoutumées, l’on bâille ; qu’un chant nasillard continue dans le vieux latin, l’on bâille. Tout est prévu ; on n’espère rien de ce monde. Ces choses reviendront les mêmes. L’ennui certain de demain fait bâiller dès aujourd’hui, et la perspective des jours, des années d’ennui qui suivront, pèse d’avance, dégoûte de vivre. Du cerveau à l’estomac, de l’estomac à la bouche, l’automatique et fatale convulsion va distendant les mâchoires sans fin ni remède. Véritable maladie que la dévote Bretagne avoue, l’imputant, il est vrai, à la malice du diable. Il se tient tapi dans les bois, disent les paysans bretons ; à celui qui passe et garde les bêtes il chante vêpres et tous les offices, et le fait bâiller à mort 1.

Être vieux, c’est être faible. Quand les Sarrasins, les Northmans, nous menacent, que deviendrons-nous si le peuple reste vieux ? Charlemagne pleure, l’Église pleure. Elle avoue que les reliques, contre ces démons barbares, ne protègent plus l’autel 2. Ne faudrait-il pas appeler le bras de l’enfant indocile qu’on allait lier, le bras du jeune géant qu’on voulait paralyser ? Mouvement contradictoire qui remplit le neuvième siècle. On retient le peuple, on le lance. On le craint et on l’appelle. Avec lui, par lui, à la hâte, on fait des barrières, des abris qui arrêteront les barbares, couvriront les prêtres et les saints, échappés de leurs églises.

Malgré le Chauve empereur, qui défend que l’on bâtisse, sur la montagne s’élève une tour. Le fugitif y arrive. « Recevez-moi au nom de Dieu, au moins ma femme et mes enfants. Je camperai avec mes bêtes dans votre enceinte extérieure. » La tour lui rend confiance et il sent qu’il est un homme. Elle l’ombrage. Il la défend, protège son protecteur.

Les petits jadis, par famine, se donnaient aux grands comme serfs. Mais ici, grande différence. Il se donne comme vassal, qui veut dire brave et vaillant 3.

Il se donne et il se garde, se réserve de renoncer. « J’irai plus loin. La terre est grande. Moi aussi, tout comme un autre, je puis là-bas dresser ma tour... Si j’ai défendu le dehors, je saurai me garder dedans. »

C’est la grande, la noble origine du monde féodal. L’homme de la tour recevait des vassaux, mais en leur disant : « Tu t’en iras quand tu voudras, et je t’y aiderai, s’il le faut ; à ce point que, si tu t’embourbes, moi je descendrai de cheval. » C’est exactement la formule antique 1.
Mais un matin, qu’ai-je vu ? Est-ce que j’ai la vue trouble ? Le seigneur de la vallée fait sa chevauchée autour, pose les bornes infranchissables, et même d’invisibles limites. « Qu’est cela ?... Je ne comprends point. » — Cela dit que la seigneurie est fermée : « Le seigneur, sous porte et gonds, la tient close, du ciel à la terre. »

Horreur ! en vertu de quel droit ce vassus (c’est-à-dire vaillant) est-il désormais retenu ? — On soutiendra que vassus peut aussi vouloir dire esclave.

De même le mot servus, qui se dit pour serviteur (souvent très haut serviteur, un comte ou prince d’Empire), signifiera pour le faible un serf, un misérable dont la vie vaut un denier.

Par cet exécrable filet, ils sont pris. Là-bas, cependant, il y a dans sa terre un homme qui soutient que sa terre est libre, un aleu, un fief du soleil. Il s’assoit sur une borne, il enfonce son chapeau, regarde passer le seigneur, regarde passer l’Empereur 2. « Va ton chemin, passe, Empereur, tu es ferme sur ton cheval, et moi sur ma borne encore plus. Tu passes, et je ne passe pas... Car je suis la Liberté. »

Mais je n’ai pas le courage de dire ce que devient cet homme. L’air s’épaissit autour de lui, et il respire de moins en moins. Il semble qu’il soit enchanté. Il ne peut plus se mouvoir. Il est comme paralysé. Ses bêtes aussi maigrissent, comme si un sort était jeté. Ses serviteurs meurent de faim. Sa terre ne produit plus rien. Des esprits la rasent la nuit.

Il persiste cependant : « Povre homme en sa maison roy est. »

Mais on ne le laisse pas là. Il est cité, et il doit répondre en cour impériale. Il va, spectre du vieux monde, que personne ne connaît plus. « Qu’est-ce que c’est ? disent les jeunes. Quoi ! il n’est seigneur, ni serf ! Mais alors il n’est donc rien ? »

« Qui suis-je ? je suis celui qui bâtit la première tour, celui qui vous défendit, celui qui, laissant la tour, alla bravement au pont attendre les païens Northmans... Bien plus, je barrai la rivière, je cultivai l’alluvion, j’ai créé la terre elle-même, comme Dieu qui la tira des eaux... Cette terre, qui m’en chassera ?

« Non, mon ami, dit le voisin, on ne te chassera pas. Tu la cultiveras, cette terre... mais autrement que tu ne crois... Rappelle-toi, mon bonhomme, qu’étourdiment, jeune encore (il y a cinquante ans de cela), tu épousas Jacqueline, petite serve de mon père... Rappelle-toi la maxime : « Qui monte ma poule est mon coq. » — Tu es de mon poulailler. Déceins-toi, jette l’épée... Dès ce jour, tu es mon serf. »

Ici, rien n’est d’invention. Cette épouvantable histoire revient sans cesse au moyen âge. Oh ! de quel glaive il fut percé ! j’ai abrégé, j’ai supprimé, car chaque fois qu’on s’y reporte, le même acier, la même pointe aiguë traverse le cœur.

Il en fut un, qui, sous un outrage si grand, entra dans une telle fureur, qu’il ne trouva pas un seul mot. Ce fut comme Roland trahi. Tout son sang lui remonta, lui arriva à la gorge... Ses yeux flamboyaient, sa bouche muette, effroyablement éloquente, fit pâlir toute l’assemblée... Ils reculèrent... Il était mort... Ses veines avaient éclaté... Ses artères lançaient le sang rouge jusqu’au front de ses assassins 1.
L’incertitude de la condition, la pente horriblement glissante par laquelle l’homme libre devient vassal, — le vassal serviteur, — et le serviteur serf, c’est la terreur du moyen âge et le fonds de son désespoir. Nul moyen d’échapper. Car qui fait un pas est perdu. Il est aubain, épave, gibier sauvage, serf ou tué. La terre visqueuse retient le pied, enracine le passant. L’air contagieux le tue, c’est-à-dire le fait de main morte, un mort, un néant, une bête, une âme de cinq sous, dont cinq sous expieront le meurtre.

Voilà les deux grands traits généraux, extérieurs, de la misère du moyen âge, qui firent qu’il se donna au Diable. Voyons maintenant l’intérieur, le fonds des mœurs, et sondons le dedans.
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