La bouillie de la comtesse Berthe Préface





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Tiny la vaniteuse


Tiny était la plus petite créature qu’il fût possible de voir ; c’est pourquoi elle avait été nommée Tiny, ce qui signifie, en réalité, le superlatif de la petitesse. Vous auriez eu grand-peine à introduire votre pouce dans son soulier, et son fourreau était une vraie merveille. En vérité, une poupée de cire, de dimension ordinaire, l’aurait prise en pitié. Sa mère lui tricotait elle-même des bas, car aucun bonnetier n’aurait voulu se charger de confectionner de si petits objets ; vous voyez bien qu’on était parfaitement en droit de l’appeler Tiny, et il en arriva qu’on finit par oublier tout à fait son véritable nom ; pour ma part, je ne l’ai jamais su. Cette ignorance, d’ailleurs, est sans portée, puisque mon histoire traitera de son caractère, et n’a rien à démêler avec son nom, lesquels étaient diamétralement opposés l’un à l’autre, car si son nom était petit, en revanche, sa vanité était immense ; ce défaut, du reste, était la faute de sa mère, qui perdait beaucoup de temps à parer la petite personne de la pauvre Tiny.

Dès qu’elle était habillée, elle se promenait, de long en large, devant les chaumières les plus proches, afin de provoquer les louanges des voisins, lesquels, par bienveillance, ne manquaient pas de s’écrier :

– Oh ! voilà qui est vraiment beau ! quels superbes yeux ! quels ravissants cheveux ! elle est réellement une petite perfection de beauté !

Tiny prenait tout cela pour argent comptant, et sa vanité en augmentait d’une façon alarmante.

Non contente de ces compliments et de beaucoup d’autres, elle s’imagina, un beau matin, qu’il fallait qu’elle s’admirât elle-même ; et, n’ayant point de miroir à la maison, elle alla se contempler sur la surface claire et limpide d’une source voisine.

Comme elle demeurait charmée de l’image qui se réfléchissait dans l’onde, elle tressaillit, en entendant une voix qui lui criait :

– Bonjour, grande vanité !

Elle leva les yeux, et aperçut, sur l’autre rive, une belle dame avec des ailes éclatantes, accompagnée d’un horrible petit nain ; tous deux se riaient et se moquaient d’elle.

– Il n’est pas douteux que vous vous trouviez parfaite, reprit la dame, après avoir triomphé de son envie de rire ; n’est-ce pas ? et peut-être même surprenante par la beauté de vos formes ; mais, petite créature, vous foulez sous votre petit pied des choses bien plus belles et bien plus parfaites que vous ; si vous continuez toute votre vie à être aussi orgueilleuse de vous-même, vous ne serez jamais heureuse, et vous servirez de plastron à tout le monde. Je veux pourtant essayer de vous donner une leçon, qui pourra avoir une influence matérielle qui vous corrigera : je vais vous offrir une paire d’ailes, qui vous aideront à rechercher la vérité. Elles ne dureront que quelques heures, mais, par leur moyen, vous serez à même de juger combien l’amour-propre est malséant, en le voyant chez les autres.

Tiny tressaillit, car elle sentit des ailes lui pousser aux épaules et l’enlever de terre. Quoique assez effrayée d’abord de leur vitesse, elle commença bientôt à jouir de la nouvelle et agréable sensation de se trouver transportée dans les airs ; elle ferma ses ailes, et descendit au milieu d’une touffe superbe de fleurs sauvages, tout auprès d’un gros hibou qui, probablement, s’était égaré au grand jour.

– Qui êtes-vous ? dit-il d’une voix enrouée, en essayant de la distinguer, malgré le soleil qui l’aveuglait.

– S’il vous plaît, monsieur, répondit-elle, je suis une petite fille.

– Oh ciel ! quoi ! seulement une petite fille ? dit-il ; je pensais que vous étiez un oiseau. Cependant vous avez des ailes ?

– Oui, monsieur, j’ai des ailes, dit-elle humblement, en découvrant combien le hibou faisait peu de cas d’une petite fille ; une bonne fée me les a données, afin que je puisse voir le monde.

– Ah ! ah ! ah ! fit en riant le hibou ; voir le monde ! en vérité, à quoi cela sert-il ? Voyez-moi, je passe ma vie presque tout entière dans le creux d’un arbre, et pourtant je suis le plus sage des oiseaux.

– Serait-il vrai, monsieur ? demanda avidement Tiny ; alors, peut-être voudrez-vous consentir à me communiquer votre science ?

– Bon ! dit le hibou en fermant les yeux, comme s’il voulait chercher sa sagesse en dedans de sa tête. Je ne sais pas trop, je n’ai pas grande envie de devenir maître d’école ; toutefois, je puis facilement vous dire une chose que je sais, c’est-à-dire que je suis sûr d’être fort sage, car tout le monde en convient ; et je le crois, puisque les gens les plus habiles me proclament l’emblème de la sagesse ; ainsi donc, demeurez-en convaincue comme les autres, et continuez votre chemin, tandis que je vais faire mes efforts pour retrouver mon trou.

À ces mots, prenant l’air plus capable que jamais, il se mit à pouffer de rire de sa propre plaisanterie.

– Quelle vieille bête stupide et vaniteuse ! dit Tiny pendant que le hibou s’éloignait en sautillant ; je n’ai rien appris de bon avec lui.

Comme elle voltigeait dans un bois voisin, elle fut très surprise d’apercevoir un kangourou gigantesque, qui faisait de fort grands sauts à l’aide de son énorme queue. Elle le suivit attentivement des yeux.

Tout à coup, une grande cigogne bleue sortit d’un coin humide rempli de roseaux, et s’approcha du kangourou.

– Oh ! oh ! vous voilà donc, monsieur le sauteur, dit la cigogne. Quelle énorme queue vous avez ! pourquoi ne la portez-vous pas coquettement, au lieu de vous en servir comme d’une jambe ? Au fait, est-ce que ces misérables petites choses que je vois là, sont vos pattes de devant ? je veux parler de ces deux petits bouts qui pendent par devant.

– Impudent oiseau ! répliqua le kangourou d’un ton de mépris, auriez-vous la prétention de critiquer la perfection et la beauté de mes formes, supérieures de toutes façons à celles de tous les autres animaux ? ma queue magnifique, qui, à elle seule, est une merveille ; mes charmantes petites pattes de devant, si admirablement adaptées pour l’usage qu’elles me font ? Retourne, ô le plus sot des oiseaux, dans le marais où tu seras le mieux caché, et dérobe à tous les yeux ces longues perches que tu appelles des pattes, et qui, en t’élevant dans le monde d’une manière ridicule, mettent davantage ta laideur en évidence. Si tu trouves assez d’eau dans les alentours, va contempler tes membres maigres et disproportionnés, et rougis, si tu peux, au travers de tes plumes, en reconnaissant la différence incommensurable qui existe entre toi et une créature aussi parfaite que moi. Et, sans attendre la réponse de la cigogne, il poussa un cri sauvage, et d’un bond s’élança dans le bois.

– Bien, dit Tiny, quand la cigogne se fut envolée à son tour ; voilà qui va bien des deux côtés. Ils sont également clairvoyants pour exalter leurs propres avantages et pour se mépriser l’un l’autre.

Tiny s’envola et se posa près du tronc d’un grand arbre aux branches étendues, sur une desquelles était perché un superbe écureuil du Malabar, qui se chauffait au soleil en croquant des noix.

– Je serais curieuse de savoir s’il sait parler, pensa Tiny ; je suis sûre qu’il parle, car il a l’air très avisé.

Elle avait à peine formulé mentalement cette pensée, qu’elle vit sortir des broussailles, à ses pieds, un petit cochon d’Inde le plus drôle du monde, qui trottait en reniflant et marchait avec beaucoup de précaution.

L’écureuil cessa de casser ses noix ; il en jeta plusieurs coquilles sur le cochon d’Inde en l’appelant à haute voix :

– Holà ! hé ! ridicule petit être, où vas-tu ? comment t’appelles-tu ? et aussi, sans t’offenser, permets-moi de te demander avec une affectueuse sympathie ce qu’est devenue ta queue ?

Le cochon d’Inde, fort interdit, regarda de tous côtés afin de découvrir où le questionneur si poli s’était caché ; à la fin, il aperçut l’écureuil, et lui dit d’un ton fort humble :

– En vérité, mon très cher monsieur, je ne me rappelle pas d’avoir jamais été importuné d’une queue.

– Que voulez-vous dire par là ? dit l’écureuil fanfaron ; puis il sauta à terre et vint regarder en face le cochon surpris.

– Ce que je veux dire, répliqua le cochon, qui ne s’intimida nullement ; je veux dire que si j’avais, comme vous, une longue et lourde brosse, je m’en trouverais excessivement ennuyé et incommodé ; j’ajouterai même que je la trouverais, selon ma manière de voir, très dangereuse ; car vous, imbécile casse-noisettes, vous seriez bien plus à l’abri du danger, si à cause de votre intolérable amour-propre, vous n’agitiez pas sans cesse cette queue autour de vous, inconvénient qui vous signale au chasseur ; et qui est, je le répète, une grande calamité pour vous. Vous vivriez bien plus longtemps, si vous aviez la queue plus courte. Ainsi donc, je vous souhaite bien le bonjour et moins d’orgueil.

Le cochon disparut dans la terre, et l’écureuil retourna d’un saut sur son arbre afin de s’y cacher.

Tiny voltigea plus loin ; la subtile réponse du cochon, en apparence si stupide, l’avait fort amusée. Bientôt, un magnifique papillon passa tout près d’elle ; il ralentit sa course à son aspect extraordinaire, et en conséquence vint se poser tout auprès de l’endroit où elle mit pied à terre.

– Bonjour, ma chère, dit-il poliment ; sur mon honneur, vous m’avez d’abord tout à fait embarrassé. Je vous prenais pour un papillon de ma connaissance, mais j’ai été promptement détrompé en voyant combien vos jambes sont grosses, et comme en général votre tournure est empêtrée ; toutefois, malgré ces disgracieuses imperfections, je suis content de vous voir ; ainsi donc, causons, mais prenez garde de marcher sur moi avec vos gros pieds.

Tiny, rien moins que flattée de cette impertinente invitation, allait répondre lorsqu’un escargot se traîna sur le lieu de la scène.

– Ciel ! s’écria le papillon, voici une horrible chose ! Pauvre créature ! quelle destinée ! ramper éternellement sur la terre, en portant sur son dos cette affreuse coquille !

– Qui plaignez-vous de la sorte, petit badin ? dit l’escargot. Est-ce à vous à insulter un individu de ma sorte, parce que vous avez sur le dos une couverture aux couleurs éclatantes ; mais vous n’étiez hier qu’un misérable objet informe, infiniment plus laid que quoi que ce soit dont je puisse me souvenir en ce moment. Vous qui avez une si courte vie, assez longue, du reste pour un être inutile, vous osez parler de pitié ! vous, un paria, sans logis que vous puissiez appeler le vôtre, puisque vous demeurez çà et là, et n’importe où, vous osez même adresser la parole à un propriétaire comme moi, qui porte sa maison partout avec lui ? Allez, allez, continuez vos larcins chez les fleurs qui sont assez imprévoyantes pour vous accueillir !

– Vile créature, répliqua le papillon, je souillerais mes ailes en restant plus longtemps près de vous, pour être couvert de votre bave impure.

À ces mots, après quelques jolies évolutions pour faire valoir les brillantes couleurs de ses ailes, le papillon prit son vol et se dirigea vers un endroit où le soleil donnait en plein.

– Oh ! oh ! dit Tiny en s’envolant de son côté, il me semble qu’ici la vanité a reçu une bonne leçon.

Le soleil devint bientôt dévorant, et Tiny se trouva sur des sables brûlants, où elle vit étendue une énorme tortue noire. Elle était si immobile, qu’elle crut d’abord que c’était une grosse pierre noire ; mais un imperceptible mouvement de la tête lui prouva qu’elle vivait. Tandis qu’elle restait debout à la considérer, elle la vit tout à coup enveloppée d’une ombre interminable ; elle leva les yeux, et s’aperçut que cette ombre était causée par l’approche d’une immense girafe.

– Eh bien ! ma belle petite, dit la girafe, êtes-vous donc occupée à contempler cette misérable créature, qui en vérité pourrait tout aussi bien être une pierre, à laquelle elle ressemble à s’y méprendre. Je ne crois pas qu’elle ait bougé de place depuis des mois, pauvre paquet presque insensible ! On ne saurait certes exiger, continua-t-elle en rengorgeant orgueilleusement son long cou, que tout le monde soit créé aussi beau et aussi gracieux que moi. Non, non ! sans doute. Toutefois il est impossible de s’abstenir de plaindre une créature aussi complètement déshéritée que celle qui est à nos pieds, qui semble avoir été jetée sur le sable sans pieds pour la porter ailleurs.

La tortue remua la tête, leva les yeux, et dit à la girafe d’une voix lente et solennelle :

– Animal disgracieux et inutile, avec tes longues jambes et ton long cou ! il est vraiment triste d’entendre un être, qui n’existe que quelques années, parler de sa supériorité ! Mes jambes ne sont pas très longues, mais je puis les ranger à l’abri, de sorte que personne ne me marche sur les orteils. Mon cou est assez long pour me permettre de regarder en dehors de ma porte, et pourtant assez court pour que je puisse rentrer ma tête à l’approche du danger, et ma vie est si longue, que je me rappelle fort bien avoir vu dix ou douze générations de votre famille, dont les os blanchissent sur les sables du désert. Ainsi donc, que vos longues jambes vous emportent loin de moi, afin que votre vanité n’offense plus mes regards.

Comme les distances n’effrayaient plus Tiny depuis qu’elle avait des ailes, elle vola vers une autre partie du monde où l’air était plus frais. Elle se posa sur des rochers, où se tenait un vieux pingouin, en admiration devant les vagues écumantes qui venaient se briser à ses pieds.

– Voici un petit vent bien frais, dit Tiny.

– Et très fortifiant, répliqua le pingouin. – Et comme preuve de ce qu’il avançait, il battit des ailes, de petites ailes qui ressemblaient à du cuir. – Cet endroit, continua-t-il, est le plus sain et le plus agréable qui soit au monde.

– Vraiment ! fit Tiny, ne sachant que dire.

– Ne perdez pas votre temps, petite fille, cria un aigle du haut d’une colline escarpée ; ne perdez pas votre temps en mauvaise compagnie ; cet animal, moitié oiseau, moitié poisson, a une insupportable conversation qui sent l’eau salée. Il est l’opprobre de la grande famille des oiseaux. D’abord, il marche tout debout comme un homme ; secondement, en dépit de ses prétentions, il n’a pas ce qui s’appelle une aile ; moi, par exemple, je suis le roi des oiseaux, et je puis causer royalement avec vous. Volez donc jusqu’à moi, afin que je vous fasse l’honneur de vous accorder quelques minutes d’entretien.

– Restez où vous êtes, mon enfant, dit le pingouin, je puis être humble et sans grâce, ainsi que l’observe très peu royalement ce roi des oiseaux ; mais après tout j’ai de la probité, tandis que lui, qui déshonore son titre de roi, est un pillard et un voleur ; un oiseau de proie sans remords, qui se souille de sang innocent, et prend plaisir à commettre toutes sortes de cruautés.

– Oses-tu dire cela, oiseau plus poisson qu’oiseau, hurla l’aigle, qui fit un prodigieux effort pour saisir le pingouin entre ses griffes. Mais le pingouin, qui connaissait son caractère vindicatif, chercha un refuge sous les vagues de la mer ; l’aigle se soutint au-dessus de l’eau, décrivant de larges cercles, dans l’espoir de parvenir à assouvir sa vengeance ; mais le pingouin ne parut pas, et l’aigle furieux se vit obligé de retourner chez lui sans avoir puni l’insulte qui, selon lui, portait atteinte à sa dignité royale.

Tiny frémissait en entendant les cris de l’aigle impérieux ; elle s’enfuit et vola au loin, jusqu’à ce qu’elle pût prendre terre dans une ravissante vallée fleurie, où ses yeux furent charmés par des myriades de fleurs qui embaumaient l’air autour d’elle. Un magnifique lis odoriférant portait bien haut au-dessus de sa tête son cornet de neige et son calice doré ; elle contemplait avec admiration sa forme gracieuse et son port de reine. En s’approchant davantage, elle aperçut de brillantes gouttes d’eau que distillaient ses feuilles, et qui scintillaient comme des joyaux avant de tomber.

– Petit enfant, dit le lis d’un ton fier et hautain, approche ; je ne suis point timide, je suis né pour être admiré : il est dans ma destinée de faire les délices de tous ceux qui me contemplent.

Tiny s’approcha, et elle essaya avec beaucoup de timidité de savourer le parfum de la fleur superbe ; mais elle se retira vivement, car elle ne sentit qu’une odeur acre et désagréable, dont elle ne put se débarrasser qu’à l’aide de quelques violettes qu’elle cueillit à ses pieds.

– Merci, chère enfant, dirent les violettes, de nous avoir mises dans votre sein, sans que nous ayons eu besoin de chanter nous-mêmes nos louanges. Qu’il en soit toujours ainsi avec vous. Ne méprisez jamais les humbles, lorsque vous êtes en compagnie des grands et des hautains. Regardez bien ce lis imposant, son extérieur attire notre attention et nos égards, mais il ne possède aucune qualité réelle qui puisse rendre durable la première impression. On l’évite dès qu’on le connaît de près. Ces diamants étincelants, qui pendent après ses feuilles comme autant de gouttes de rosée, ne sont, en réalité, que les pleurs qu’il verse sur sa complète indignité. Une grande apparence, sans valeur réelle, est un don inutile, impuissant à procurer l’estime ou à assurer le bonheur.

Tiny pressa les violettes sur son cœur pour les remercier de leur douce leçon, et continua sa route, qui la conduisit dans un jardin admirablement cultivé, où un très beau chat se récréait à l’aise, accroupi sur une terrasse au bord d’une allée.

– Matou ! matou ! dit Tiny, qui s’approcha de la jolie bête endormie, bonjour !

– Oh ! bonjour, comment vous portez-vous ? répliqua le chat ; en vérité, je ne vous voyais pas, car j’étais à moitié assoupi, ayant veillé une partie de la nuit à une soirée de souris.

– Vraiment ! dit Tiny ; était-ce amusant ?

– Pour moi, oui, dit le chat malicieusement en clignant de l’œil légèrement, mais pas pour elles.

– Ah ! je comprends ! fit Tiny ; oh ! matou, matou !

– M’avez-vous appelé ? dit un jeune lièvre fort éveillé, qui se montra soudain sous les larges feuilles d’une plante.

– Vous ! dit le chat en lui jetant un regard méprisant ; vous, matou !

– Oui, on m’appelle matou dans les cercles les plus distingués, répondit sèchement le lièvre.

– Vous êtes un bohémien, un aventurier campagnard, répliqua le chat. Vous ne possédez pas un seul attribut de la race féline. Où est votre queue, l’ami ? Vous, un chat ! en vérité !...

– Une queue ? fi donc ! dit le lièvre ; à quoi cela me servirait-il ? Mais, regardez mes superbes oreilles ; montrez-moi donc les vôtres, je vous en prie ?

Le chat ne daigna pas répondre, mais il se mit à se frotter le nez avec sa patte.

– Vous osez me parler, à moi ! poursuivit le lièvre, moi qui suis recherché par les personnages les plus distingués du voisinage, et qui suis l’ornement de la plupart de leurs tables ! Je vis grandement sur mes propres domaines, absolument comme le meilleur gentilhomme campagnard de la contrée ; tandis que vous, valet à courtes oreilles et à longue queue, vous vivez de souris et de tout ce que vous pouvez attraper, et vous n’êtes bon, après votre mort, à confectionner aucun mets connu. Ah ! ah ! ah ! un matou, en vérité ! Vous êtes une trappe à souris.

À ces mots, il frappa la terre de son pied et s’éloigna au trot. Le chat se parlant à lui-même, murmura : – Une espèce !

– Croa ! croa ! fit une grenouille non loin delà ; Tiny fut à sa recherche et la trouva assise sur un petit monticule et se chauffant au soleil. Tandis qu’elle l’examinait, un poisson aux yeux brillants et aux écailles d’argent sortit son nez de l’eau, et adressa la parole au gros crapaud en ces termes :

– Pour l’amour du ciel, vous, vilaine bête, finissez ce tintamarre ; l’horrible bruit que vous faites empêche mes petits de s’endormir.

– Fadaise ! dit la grenouille qui jouait négligemment avec un bull-rush, si vous me rompez la tête au sujet de vos petits, je vous chasserai de mon étang,

– Votre étang ! en vérité, reptile ! repartit l’orgueilleux poisson ; pourquoi n’en prenez-vous pas possession, s’il est à vous ? Mais non ! vous ne sauriez y demeurer longtemps, l’eau en est trop pure pour vous, monstre immonde !

– Ne vous mettez pas en colère, mon brave poisson, répondit la grenouille ; si vous étiez un homme comme il faut, vous sortiriez de l’eau pour venir causer ; mais vous n’avez pas sur quoi vous tenir, aussi je vous prends en pitié. Vous êtes une création incomplète, et par conséquent indigne qu’une personne qui se trouve sur son propre terrain s’occupe de vous. Je vous permets de dire que l’étang est à vous, car je ne m’en sers que pour me laver.

Le poisson disparut sans riposter à cette impertinence.

Le vol de Tiny la conduisit de nouveau au bord de la mer, où elle fut un peu interdite par l’apparition d’un crabe énorme qui paraissait se hâter, comme s’il était préoccupé de quelque importante affaire ; néanmoins un obstacle imprévu rencontra une de ses pattes, et il fut renversé sur le dos ; en se relevant, il vit que c’était une huître que le flux avait déposée sur la rive.

– Ô le plus stupide des poissons ! s’écria le crabe irrité, ne pouviez-vous vous ranger de côté lorsque vous m’avez vu venir ? Je vous proteste que vous êtes cause qu’une de mes griffes a été cruellement blessée.

L’huître, s’entrouvrant avec lenteur pour répondre, dit :

– Qui donc êtes-vous, monsieur, je vous prie ?

– Ne voyez-vous pas que je suis un crabe magnifique ? répliqua-t-il.

– Ah ! oui ! je vois ? fit l’huître, un coquillage ! un des nôtres !

– Un des nôtres ! reprit le crabe avec dédain. Un des nôtres ! prétendez-vous vous mettre sur le même rang que moi ? Une superbe création, ornée de griffes de rechange, avec des yeux qui voient clair, et une armure de la construction la plus admirable ; un être tout à fait exceptionnel et hors ligne dans la grande famille des coquillages. Se trouver classé, après tout, avec une espèce comme vous, un paquet, une pierre ! ballottée par la mer sans pouvoir se diriger elle-même ! rien de plus enfin, la plupart du temps, qu’une parcelle de rocher attachée à un autre rocher !

– Ah ! ah ! ah ! fit l’huître en éclatant de rire ; imbécile et vaniteuse créature, je ne puis en vérité m’empêcher de rire de vous. Voyez donc, en dépit de toutes vos perfections, vous vous traînez toujours de travers, et il vous est impossible de marcher droit devant vous. Ah ! ah ! ah ! fit encore l’huître, qui referma sa coquille en continuant de rire.

Le crabe plongea dans l’eau sans ajouter un mot.

Tiny s’éloigna de la mer et s’envola vers les champs, où elle se trouva presque aussitôt en compagnie d’une belle sauterelle dont les yeux d’or reluisaient dans le gazon.

– Comment vous portez-vous, ma chère ? gazouilla-t-elle. Je suis ravie de vous voir, car voici une sotte taupe qui m’ennuie à la mort. – Tout en parlant, elle désignait à Tiny le nez d’une taupe, qui pointait précisément en dehors d’un petit monticule qu’elle avait soulevé. – Vous voyez, continua la sauterelle, au lieu de porter comme moi la verte livrée des champs, et d’être magnifiquement dorée, elle est pauvre, elle vit sous terre, ne connaît rien, et n’est pour cette raison qu’une très maussade société, une vraie motte.

– Si une robe éclatante et de la dorure, sont des choses utiles, je dirai certainement que vous êtes un objet sans prix, dit la taupe ; mais comme vous ne faites pas autre chose que de babiller, je ne puis vous accorder les louanges que vous désirez, et suis forcée tout naturellement de m’avouer que je suis la plus estimable de nous deux ; car je dévore la vermine qui mangerait le blé et détruirait le gazon qui vous abrite ; de sorte que, quoique ensevelie sous la terre, je suis très vivante lorsqu’il s’agit des intérêts des autres, et dois être appréciée en conséquence des services que je rends.

– Voici encore l’honnêteté qui combat la vanité ! pensa Tiny en s’envolant loin des deux antagonistes.

– Où volez-vous si vite ? dit une petite mésange bleue qui frétillait sur un tronc d’arbre.

– Je me dépêche pour voir autant de choses que je puis, répondit Tiny, car mes ailes doivent me quitter au coucher du soleil.

– Elles viennent justement de tomber, dit l’oiseau, et je vous ai préservée d’une chute.

Tandis qu’il parlait, Tiny fut fort étonnée de voir ses ailes par terre.

– Merci, bon petit oiseau ! dit tristement Tiny. Mais comment ferai-je pour retourner à la maison ?

– Prenez courage, dit la mésange, la bonne petite fée vous protégera, aussi marchez avec confiance.

Il dit et s’envola.

Une grande autruche à la démarche pompeuse, étalant avec un orgueil visible ses plumes magnifiques, s’approcha de l’enfant prête à pleurer et lui dit :

– Petite fille, peut-être pourrez-vous décider quel est le plus beau de moi ou de ce vilain oiseau qui est perché dans l’arbre que vous voyez là-bas ?

– Un vilain oiseau ! vraiment ? dit un singulier toucan, en faisant claquer son bec, qui était presque aussi grand que toute sa personne. Je voudrais bien savoir où on pourrait rencontrer un oiseau aussi bête que l’autruche, dont le corps est couvert en profusion d’une surabondance de plumes, tandis que ses jambes sont tout à fait dépouillées ; ses ailes, par leur beauté, servent d’appât aux ennemis qui veulent le détruire, mais elles n’ont pas le pouvoir de l’emporter loin du danger. En vérité, mon bec ravissant a plus de valeur à lui seul que toute sa personne.

– Eh bien, c’est à la petite fille à décider, répondit l’autruche.

Tiny, qui par le fait admirait beaucoup la belle autruche, et avait grand-peine à s’empêcher de rire au nez du bizarre toucan, prit enfin courage et dit :

– C’est vous, autruche, que je trouve de beaucoup le plus beau des deux.

Le toucan indigné s’envola au loin ; l’autruche, ravie de la décision de l’enfant, se tourna fièrement vers elle, et lui dit :

– Où allez-vous, ma belle petite ?

– Oh ! à bien des milles, loin, loin ! fit-elle, et je crains de ne jamais revoir ma maison, car j’ai voltigé si longtemps de côté et d’autre !

– Montez sur mon dos, dit l’autruche, qui se baissa afin qu’elle pût se blottir entre ses ailes.

Dès qu’elle y fut confortablement établie, elle prit sa course, et courut comme le vent, à travers les collines, les vallées, les sables, jusqu’à ce qu’elles se trouvassent au bord de la mer ; ici l’autruche s’arrêta, comme de juste, incapable qu’elle était d’aller plus loin avec sa petite protégée.

– Et maintenant, ma bonne autruche, que dois-je faire ? dit Tiny.

– Attendez un peu, repartit l’oiseau, voici venir un superbe coquillage qui, j’en suis sûre, vous fera traverser la mer.

Le coquillage dansa sur les vagues, jusqu’à ce qu’il touchât la grève.

– Entrez, petite fille, dit-il, et je vous transporterai saine et sauve chez vous, de l’autre côté de l’eau, car la bonne fée me l’a ordonné.

Tiny n’hésita pas un instant. Elle monta dans la coquille, qui la porta légèrement au milieu des vagues écumantes, et avant la chute du jour, elle débarqua tout près de chez elle. Tout en marchant, guidée par la lumière qui brillait à la fenêtre de sa chaumière, elle songeait que la fée avait été bien bonne, de vouloir qu’elle apprît combien il est facile de voir les défauts des autres, tandis que l’amour-propre fait croire qu’on est parfait soi-même.
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