La bouillie de la comtesse Berthe Préface





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La bouillie au miel


Cependant le château avançait rapidement, car les maçons y travaillaient le jour, et les petits nains y travaillaient la nuit. D’abord les ouvriers avaient été fort épouvantés en voyant que chaque matin ils trouvaient, en revenant à la besogne, le château grandi de quelques assises. Ils en parlèrent à l’architecte, qui en parla au comte, lequel lui avoua que, sans en être complètement sûr, cependant tout le portait à croire que c’étaient ses petits amis les nains qui, sachant combien il était pressé d’entrer dans son nouveau manoir, se livraient à ce travail nocturne. En effet, un jour, on trouva sur les échafaudages une petite brouette pas plus grande que la main, mais si admirablement faite en bois d’ébène cerclé d’argent, qu’on eût dit quelque joujou fait pour l’enfant d’un roi. Le maçon qui avait trouvé la brouette la montra à ses compagnons, et le soir l’emporta chez lui pour la donner à son petit garçon ; mais au moment où celui-ci allait mettre la main dessus, la brouette se mit à rouler toute seule, et se sauva par la porte avec une telle rapidité, que, quoique le pauvre maçon courût après elle de toute la force de ses jambes, elle disparut en une seconde. Au même moment il entendit de petits éclats de rire aigus, stridents et prolongés : c’étaient les cobolds qui se moquaient de lui.

Au reste, il était bien heureux que les petits nains se lussent chargés de la besogne ; car s’ils n’en eussent pas fait leur bonne part, au bout de six ans le château n’eût pas encore été fini. Il est vrai que cela faisait juste le compte de l’architecte, ces honorables remueurs de pierres ayant l’habitude, Dieu vous garde, mes chers petits bons hommes, de l’apprendre un jour à vos dépens, de mentir ordinairement de moitié.

Donc, vers la fin de la troisième année, au moment où l’hirondelle, après avoir pris congé de nos fenêtres, prenait congé de nos climats ; à cette époque où les autres oiseaux qui sont forcés de rester dans nos froides contrées devenaient eux-mêmes plus tristes et plus rares, le nouveau château commençait à prendre une certaine figure, mais était cependant bien loin encore d’être fini. Ce que voyant la comtesse Berthe, un jour qu’elle présidait au travail des ouvriers, elle leur dit avec sa douce voix :

« Eh bien, mes bons travailleurs, est-ce que l’ouvrage avance autant que vous pouvez le faire avancer ? Voici l’hiver qui frappe à la porte, et le comte et moi sommes si mal logés dans cette petite métairie, que nous voudrions la quitter pour le beau château que vous nous bâtissez. Voyons, mes enfants, voulez-vous bien vous dépêcher et tâcher que nous y entrions dans un mois, et je vous promets, moi, le jour où vous aurez posé le bouquet sur la plus haute tour, de vous régaler d’une bouillie au miel, que jamais vous n’aurez mangé la pareille ; et, il y a plus, je fais le serment qu’au jour anniversaire de ce grand jour, vous, vos enfants et vos petits-enfants, recevrez même politesse de moi d’abord, puis ensuite de mes enfants et de mes petits-enfants.

L’invitation à manger une bouillie au miel n’était pas, dans le moyen âge, si mince que parut le cadeau au premier abord, une invitation à dédaigner, car c’était une manière de vous convier à un bon et copieux dîner. On disait donc : Venez manger demain une bouillie au miel avec moi, comme on dit aujourd’hui : Venez manger ma soupe ; dans l’un et l’autre cas le dîner était sous-entendu, avec cette différence seulement, que la bouillie se mangeait à la fin du repas, tandis que la soupe, au contraire, se mange au commencement.

Aussi, à cette promesse, l’eau vint-elle à la bouche des travailleurs ; ils redoublèrent donc de courage, et avancèrent si rapidement, que le 1er octobre le château de Wistgaw se trouva terminé.

De son côté, la comtesse Berthe, fidèle à sa promesse, fit préparer pour tous ceux qui avaient mis la main à l’ouvrage un splendide repas, qu’il fallut, à cause de la quantité des convives, servir en plein air.

Au potage, le temps paraissait on ne peut plus favorable, et personne n’avait songé à cet inconvénient de dîner ainsi sans abri ; mais au moment où l’on apportait dans cinquante énormes saladiers la bouillie au miel toute fumante, des flocons de neige tombèrent épais et glacés dans tous les plats.

Cet incident, qui dérangea la fin du dîner, contraria si fort la comtesse Berthe, qu’elle décida qu’à l’avenir on choisirait le mois des roses pour continuer cette fête, et que l’anniversaire du repas où devait être servie la fameuse bouillie au miel fut fixé au 1er mai.

De plus, Berthe assura la fondation de cette pieuse et solennelle coutume par un acte dans lequel elle s’obligeait et obligeait ses descendants et ses successeurs, à quelque titre que leur vînt le château, à donner, à cette même époque du 1er mai, une bouillie au miel à ses vassaux, déclarant qu’elle n’aurait pas de repos dans sa tombe si l’on n’observait pas ponctuellement cette religieuse institution.

Cet acte, écrit par un notaire sur parchemin, fut signé par Berthe, scellé du sceau du comte, et déposé dans les archives de la famille.
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