La bouillie de la comtesse Berthe Préface





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L’apparition


Pendant vingt années, Berthe présida elle-même avec la même bonté et la même magnificence au repas qu’elle avait fondé ; mais enfin, dans le courant de la vingt et unième année, elle mourut en odeur de sainteté, et descendit dans le caveau de ses ancêtres au milieu des larmes de son mari et des regrets de toute la contrée. Deux ans après, le comte Osmond lui-même, après avoir religieusement observé la coutume fondée par sa femme, mourut à son tour, et l’unique successeur de la famille fut son fils, le comte Ulrick de Rosemberg, lequel, héritant du courage d’Osmond et des vertus de Berthe, ne changea rien au sort des paysans, et fit au contraire tout ce qu’il lui fut possible pour l’améliorer.

Mais tout à coup une grande guerre fut déclarée, et de nombreux bataillons ennemis, remontant le Rhin, s’emparèrent successivement des châteaux bâtis sur les rives du fleuve ; ils venaient du fond de l’Allemagne, et c’était l’Empereur qui faisait la guerre aux Burgraves.

Ulrick n’était pas de force à résister ; cependant, comme c’était un chevalier extrêmement brave, il se fût volontiers enseveli sous les ruines de son château, s’il n’eût songé aux malheurs que cette résistance désespérée allait attirer sur le pays. Dans l’intérêt de ses vassaux, il se retira en Alsace, laissant le vieux Fritz, son intendant, pour veiller aux domaines et aux terres qui allaient demeurer aux mains de l’ennemi.

Le général qui commandait les troupes qui marchaient sur ce point se nommait Dominik ; il se logea au château. qu’il trouva fort à sa convenance, et cantonna ses soldats dans les environs.

Ce général était un homme de basse extraction, qui avait commencé par être simple soldat, et que la faveur du prince, bien plus que son courage et son mérite, avait porté au grade de général.

Je vous dis cela, mes chers enfants, pour que vous ne croyiez pas que j’attaque ceux qui de rien deviennent quelque chose ; au contraire, de ceux-ci j’en fais le plus grand cas lorsqu’ils ont mérité le changement qui s’est fait dans leur destinée ; il y a deux genres d’officiers de fortune : ceux qui arrivent et ceux qui parviennent.

Or, le général n’était qu’un grossier et brutal parvenu : élevé au pain du bivac et à l’eau de la source, comme pour rattraper le temps perdu, il se faisait servir avec profusion les mets les plus délicats et les vins les plus recherchés, donnant le reste de ses repas à ses chiens, au lieu d’en faire profiter ceux qui l’entouraient.

Aussi, dès le premier jour de son arrivée au château, fit-il venir le vieux Fritz et lui donna-t-il une liste des contributions qu’il comptait lever sur le pays, liste tellement exagérée, que l’intendant tomba à ses pieds, le suppliant de ne pas peser d’une façon si dure sur les pauvres paysans.

Mais pour toute réponse le général lui dit que, comme la chose qui lui était la plus désagréable au monde, c’était d’entendre les gens se plaindre, à la première réclamation qui arriverait jusqu’à lui, il doublerait ses demandes. Le général était le plus fort, il avait le droit du vainqueur, il fallut se soumettre.

On devine qu’avec le caractère connu de M. Dominik, Fritz fut assez mal reçu quand il vint lui parler de la fondation de la comtesse Berthe : le général se prit à rire dédaigneusement, et répondit que c’étaient les vassaux qui étaient faits pour nourrir leurs seigneurs, et non les seigneurs qui devaient nourrir les vassaux ; qu’en conséquence, il invitait les conviés ordinaires de la comtesse Berthe à aller dîner le premier mai où bon leur semblerait, leur annonçant en tout cas que ce ne serait pas chez lui.

Cette journée solennelle s’écoula donc pour la première fois depuis vingt-cinq ans, sans avoir vu se rassembler autour de la table hospitalière les joyeux vassaux du domaine de Rosemberg ; mais la terreur qu’inspirait Dominik était si grande, que nul n’osa réclamer. D’ailleurs, Fritz avait accompli les ordres reçus, et les paysans étaient prévenus que les intentions de leur nouveau maître n’étaient pas de suivre les anciennes traditions.

Quant à Dominik, il soupa avec son intempérance habituelle, et, s’étant retiré dans sa chambre, après avoir posé comme d’habitude des sentinelles dans les corridors et aux portes du château, il se coucha et s’endormit.

Contre la coutume, le général se réveilla au milieu de la nuit ; il avait si bien l’habitude de dormir tout d’un somme, qu’il crut d’abord être arrivé au lendemain matin, mais il se trompait, il ne faisait pas encore jour, et, à travers l’ouverture faite au contrevent, il voyait briller les étoiles au ciel.

D’ailleurs quelque chose d’extraordinaire se passait dans son âme : c’était comme une vague terreur, c’était comme le pressentiment d’une chose surhumaine qui allait arriver. Il lui semblait que l’air frissonnait tout autour de lui comme battu par l’aile des esprits de la nuit ; son chien favori, qui était attaché dans la cour juste au-dessous de ses fenêtres, hurla tristement ; et à ce cri plaintif le nouveau propriétaire du château sentit perler sur son front une sueur glacée. En ce moment, minuit commença de sonner lentement, sourdement, à l’horloge du château ; et à chaque coup la terreur de cet homme, qui passait cependant pour un brave, croissait tellement, qu’au dixième coup il ne put supporter l’angoisse qui s’était emparée de lui ; et, se soulevant sur son coude, il se prépara a ouvrir la porte et à aller appeler la sentinelle. Mais au dernier tintement, et comme son pied allait toucher le parquet, il entendit la porte, qu’il se rappelait cependant à merveille avoir lui-même fermée en dedans, s’ouvrir toute seule et rouler sur ses gonds comme si elle n’avait ni serrures ni verrous ; puis une lumière pâle se répandit dans l’appartement, et un pas léger, et qui cependant le fit frissonner jusqu’à la moelle des os, parut s’avancer de son côté. Enfin, au pied du lit apparut une femme enveloppée d’un grand linceul blanc, tenant d’une main une de ces lampes de cuivre comme on a l’habitude d’en allumer auprès des tombeaux, et de l’autre un parchemin écrit, signé et scellé. Elle approcha lentement, les yeux fixes, les traits immobiles, ses longs cheveux pendant sur les épaules, et quand elle fut près de celui qu’elle venait chercher, rapprochant la lampe du parchemin, de manière à ce que toute la lumière portât dessus :

« Fais ce qui est écrit là », dit-elle.

Et elle tint la lampe ainsi rapprochée du parchemin tout le temps nécessaire pour que, de ses yeux hagards, Dominik pût lire l’acte qui constituait d’une manière irréfragable la fondation à laquelle il avait refusé de se soumettre.

Puis, lorsque cette lecture terrible fut terminée, le fantôme, morne, silencieux et glacé, se retira comme il était venu ; la porte se referma derrière lui, la lumière disparut, et le rebelle successeur du comte Osmond retomba sur son lit, où il demeura cloué jusqu’au lendemain matin dans une angoisse dont il avait honte, mais que cependant il essaya vainement de surmonter.
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