La bouillie de la comtesse Berthe Préface





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Le pain de munition et l’eau claire


Mais aux premiers rayons du jour le charme s’évanouit. Dominik sauta en has de son lit, et d’autant plus furieux, qu’il ne pouvait se dissimuler la terreur qu’il avait éprouvée, il ordonna qu’on fît venir les sentinelles qui, à minuit, étaient de garde dans les corridors et aux portes. Les malheureux arrivèrent tout tremblants, car, au moment où minuit allait sonner, ils s’étaient sentis pris par un invincible sommeil, et quelque temps après ils s’étaient réveillés sans pouvoir calculer pendant combien de temps ils avaient dormi. Mais heureusement s’étant rencontrés à la porte, ils convinrent entre eux qu’ils avaient fait bonne garde ; et comme ils étaient parfaitement éveillés quand on était venu les relever de faction, ils espérèrent que personne ne s’était aperçu de leur oubli de la discipline. En effet, à toutes les interrogations de leur général, ils répondirent qu’ils ne savaient pas de quelle femme il voulait parler, et qu’ils n’avaient rien vu ; mais alors l’intendant, qui assistait à l’interrogatoire, déclara à Dominik que ce n’était pas une femme, mais une ombre qui était venue le visiter, et que cette ombre était celle de la comtesse Berthe. Dominik fronça le sourcil ; mais cependant, frappé de ce que lui disait Fritz, il demeura avec lui, et ayant appris de lui que cette coutume avait été rendue obligatoire pour la comtesse Berthe, ses successeurs et les propriétaires du château quels qu’ils fussent, par un acte passé devant notaire, et que cet acte était dans les archives, il ordonna à Fritz d’aller chercher cet acte, et à la première vue il reconnut le parchemin que lui avait montré l’ombre. Jusque-là, Dominik n’avait eu aucune connaissance de ce parchemin ; car s’il s’était fait représenter avec une grande exactitude les actes qui obligeaient les autres envers lui, il s’était très peu inquiété de ceux qui l’obligeaient envers les autres.

Cependant, si positif que fût l’acte, si attentivement qu’il le fût, et quelque instance que lui eût faite Fritz pour qu’il ne négligeât point l’avertissement reçu, Dominik ne voulut tenir aucun compte de ce qui s’était passé, et convoqua le jour même tout son état-major à un grand repas. Ce repas devait être un des plus splendides qu’il eût encore donnés.

En effet, la terreur qu’inspirait Dominik était si grande, qu’à l’heure indiquée, quoique les ordres n’eussent été donnés que le matin, la table était servie avec une somptuosité merveilleuse. Les mets les plus délicats, les vins les plus excellents du Rhin, de France et de Hongrie, attendaient les convives, qui se mirent à table en louant fort la magnificence de leur général. Mais en prenant sa place, celui-ci pâlit de colère, et s’écria avec un effroyable jurement :

« Quel est l’âne bâté qui a mis près de moi ce pain de munition ? »

En effet, près du général, était un pain pareil à celui que l’on distribue aux soldats, et comme il en avait lui-même tant mangé dans sa jeunesse.

Tout le monde se regarda avec étonnement, ne comprenant pas qu’il y eût au monde une personne assez hardie pour faire une pareille plaisanterie à un homme si fier, si vindicatif et si emporté que l’était le général.

« Approche, drôle, dit le général au valet qui se trouvait derrière lui, et emporte ce pain. »

Le valet obéit avec tout l’empressement qu’inspire la crainte ; mais ce fut vainement qu’il essaya d’enlever le pain de la table.

« Monseigneur, dit-il après avoir fait des efforts inutiles, il faut que ce pain soit cloué à votre place, car je ne puis l’emporter. »

Alors le général, dont la force était reconnue pour égaler celle de quatre hommes, prit le pain à deux mains, et essaya à son tour de l’enlever ; mais il soulevait la table avec le pain, et, au bout de cinq minutes, il tomba sur sa chaise, épuisé de fatigue et la sueur sur le front.

« À boire, drôle ! à boire, et du meilleur ! dit-il d’une voix irritée et en tendant son verre. Je saurai, je vous en réponds, qui a pris ce singulier passe-temps ; et soyez tranquille, il sera récompensé selon ses mérites. Dînez donc, messieurs, dînez donc ; je bois à votre bon appétit. »

Et il porta le verre à ses lèvres ; mais aussitôt il cracha ce qu’il avait dans la bouche en s’écriant :

« Quel est le coquin qui m’a versé cet infâme breuvage ?

– C’est moi, monseigneur, dit en tremblant le valet, qui tenait encore la bouteille à la main.

– Et qu’y a-t-il dans cette bouteille, misérable ?

– Du tokai, monseigneur.

– Tu mens, drôle, car tu m’as versé de l’eau.

– Il faut que le vin se soit changé en eau en passant de la bouteille dans le verre de monseigneur, dit le valet, car j’en ai versé aux deux voisins de monseigneur de la même bouteille que lui, et ces messieurs pourront attester que c’est bien du tokai. »

Le général se retourna vers ses deux voisins qui confirmèrent ce que venait de dire le domestique.

Alors, Dominik fronça le sourcil : il commençait à comprendre que la plaisanterie était peut-être plus terrible encore qu’il ne l’avait cru au premier instant, car il avait pensé que cette plaisanterie venait des vivants, tandis que, selon toutes les probabilités, elle lui venait des morts.

Alors, voulant s’assurer par lui-même de la vérité, il prit la bouteille de la main du laquais, et versa un verre de vin de Tokai à son voisin. Le vin avait sa couleur ordinaire, et semblait de la topaze liquide ; alors, de la même bouteille il versa dans son verre ; mais, dans son verre, à mesure qu’il y tombait, le vin prenait la couleur, la transparence et le goût de l’eau.

Dominik sourit amèrement à cette double allusion qui venait d’être faite à la bassesse de son extraction, et ne voulant pas rester près de ce pain noir, qui semblait cloué là pour l’humilier, il fit signe à son aide de camp, qui était un jeune homme de la première noblesse d’Allemagne, de changer de place avec lui. Le jeune homme obéit, et le général alla s’asseoir de l’autre côté de la table.

Mais il ne fut pas plus heureux à ce nouveau poste qu’à l’ancien ; tandis que sous la main de l’aide de camp le pain se détachait sans difficulté de la table et redevenait du pain ordinaire, tous les morceaux de pain que prenait Dominik se changeaient à l’instant même en pain de munition, tandis que, tout au contraire du miracle opéré aux noces de Cana, le vin continuait de se changer en eau.

Alors, Dominik, impatienté, voulut au moins manger quelque chose ; il étendit le bras vers une grande brochée d’alouettes rôties, mais au moment où il la touchait de la main, les alouettes reprirent leurs ailes, s’envolèrent et s’en allèrent tomber dans la bouche des paysans qui regardaient de loin ce magnifique repas.

Vous jugez si leur étonnement fut grand, en voyant l’aubaine qui leur arrivait. Pareil miracle était chose rare ; aussi fit-il si grand bruit de par le monde, qu’on dit encore aujourd’hui d’un homme qui a de folles espérances :

« Il croit que les alouettes vont lui tomber toutes rôties dans le bec. »

Quant à Dominik, lequel avait eu l’honneur de donner naissance à ce proverbe, il était furieux ; mais comme il comprit que ce serait vainement qu’il essaierait de lutter contre un pouvoir surnaturel, il déclara qu’il n’avait ni faim ni soif, et qu’il ferait les honneurs du repas, qui, malgré sa splendeur, fut fort maussade, attendu que les convives ne savaient trop quelle figure y faire.

Le soir même, Dominik annonça qu’il venait de recevoir une lettre de l’empereur qui lui ordonnait de transporter son quartier général dans un autre endroit. Or, comme selon lui la lettre était très pressée, il partit à l’instant.

Je n’ai pas besoin de vous dire, mes chers enfants, que la lettre de l’empereur était un prétexte, et que ce qui faisait que l’illustre vainqueur décampait en si grande hâte, ce n’était pas son respect pour les ordres de Sa Majesté, mais bien la crainte, non seulement de recevoir, la nuit suivante, une visite de la comtesse Berthe, mais encore pendant tout le temps qu’il resterait dans ce château maudit, d’être condamné à l’eau claire et au pain de munition.

À peine fut-il parti, que l’intendant trouva dans une armoire, où la veille il n’y avait rien, un sac d’argent très lourd, sur lequel était collé un papier où était écrit ce peu de mots :

« Pour la bouillie au miel. »

Le vieillard fut bien effrayé ; mais reconnaissant l’écriture de la comtesse Berthe, il s’empressa d’employer cet argent béni pour le dîner annuel, qui, pour avoir été retardé de quelques jours cette année, n’en fut que plus somptueux.

Et la même chose se renouvela tous les 1er mai, l’argent était toujours fourni par la comtesse Berthe ; jusqu’à ce que les soldats de l’empire s’étant retirés, Waldemar de Rosemberg, fils d’Ulric, revint habiter le château vingt-cinq ans après l’époque où son père l’avait quitté.
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