La bouillie de la comtesse Berthe Préface





télécharger 0.56 Mb.
titreLa bouillie de la comtesse Berthe Préface
page6/26
date de publication29.10.2016
taille0.56 Mb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   26

Waldemar de Rosemberg


Le comte Waldemar n’avait point hérité de l’esprit bienveillant de ses ancêtres ; peut-être un long exil sur le sol étranger avait-il aigri son caractère ; heureusement, il avait une femme qui corrigeait, par sa douceur et par sa bonté, ce que l’esprit de son époux avait d’acerbe et de mordant ; de sorte qu’à tout prendre, les pauvres paysans, désolés par vingt-cinq ans de guerre, regardèrent comme un bonheur le retour du petit-fils du comte d’Osmond.

Il y eut plus : comme malgré l’exil, la tradition du vœu de la comtesse Berthe s’était perpétuée dans la famille, lorsque arriva le 1er mai, cette époque que les paysans, à chaque changement nouveau, attendaient avec impatience pour juger leurs nouveaux maîtres, la comtesse Wilhelmine obtint de son mari de diriger toute la fête. Et comme c’était une charmante personne, tout se passa pour le mieux, et les paysans crurent qu’ils étaient revenus à cet âge d’or du comte Osmond et de la comtesse Berthe, dont leur parlaient si souvent leurs pères.

L’année suivante, la fête eut lieu comme d’habitude, mais cette fois le comte Waldemar n’y assista point, déclarant qu’il regardait comme indigne d’un gentilhomme de s’asseoir à la même table que ses vassaux. Ce fut donc Wilhelmine seule qui fit les honneurs de la bouillie au miel, et nous devons dire que, pour être privé de la présence de l’illustre propriétaire du château, le repas n’en fut pas plus triste ; les paysans ayant déjà pu apprécier que c’était au bon cœur de la comtesse et à l’influence qu’elle avait prise sur son époux qu’ils devaient le bonheur dont ils jouissaient.

Deux ou trois ans s’écoulèrent ainsi pendant lesquels les paysans s’aperçurent de plus en plus qu’il fallait toute la pieuse bonté de Wilhelmine, pour leur adoucir sans cesse les éclats de colère de son époux. Son énergique douceur était sans cesse étendue comme un bouclier entre lui et ses vassaux ; mais, malheureusement pour eux, le ciel leur enleva bientôt leur protectrice, elle mourut en donnant le jour à un charmant petit garçon que l’on appela Hermann.

Il eût fallu avoir un cœur de pierre pour ne pas regretter cet ange du ciel, que les habitants de la terre avaient baptisé du nom de Wilhelmine ; aussi, le comte Waldemar pleura-t-il réellement pendant quelques jours la digne compagne qu’il avait perdue. Mais le cœur du comte n’était pas habitué aux sentiments tendres, et lorsque, par hasard, il en éprouvait, il ne savait pas les garder longtemps. L’oubli pousse sur les tombes encore plus vite que le gazon ; au bout de six mois, le comte Waldemar avait oublié Wilhelmine et pris une seconde femme.

Qui fut la victime de ce second mariage ? Hélas ! ce fut le pauvre petit Hermann : il était entré dans la vie par une porte tendue de deuil ; et, avant de savoir ce que c’est qu’une mère, il put sentir qu’il était orphelin. Sa marâtre, reculant devant les soins qu’il lui faudrait donner à un enfant qui n’était pas le sien, et qui, en qualité d’aîné, hériterait des biens de la famille, le remit aux mains d’une nourrice négligente, qui laissait le petit Hermann des heures entières tout seul et pleurant dans son berceau, tandis qu’elle allait courir les fêtes, les bals ou les veillées.

La berçeuse


Un soir, que, croyant sans doute la nuit moins avancée, elle était restée au jardin à se promener au bras du jardinier, elle entendit tout à coup sonner minuit ; et se rappelant que, depuis sept heures du soir, elle avait abandonné le petit Hermann, elle rentra précipitamment, et se glissant à l’aide de l’obscurité, elle traversa la cour sans être vue, atteignit l’escalier, monta, regardant avec inquiétude autour d’elle, assourdissant le bruit de ses pas, et retenant son haleine, car, à défaut des reproches que lui épargnaient l’insouciance du comte et la haine de la comtesse, sa conscience lui disait que ce qu’elle faisait là était affreux. Cependant elle se rassura, lorsqu’en approchant de la porte de sa chambre, elle n’entendit point les cris de l’enfant ; sans doute, à force de pleurer, le pauvre enfant s’était endormi ; elle tira donc avec un peu plus de tranquillité la clef de sa poche, l’introduisit avec précaution dans la serrure, et, la faisant tourner le plus doucement possible, elle poussa lentement la porte.

Mais à mesure que la porte s’ouvrait et que son regard plongeait dans la chambre, la méchante nourrice devenait plus pâle et plus tremblante, car elle voyait une chose incompréhensible. Quoiqu’elle eût, comme nous l’avons dit, la clef de sa chambre dans sa poche, et qu’elle fût bien certaine qu’il n’en existait point d’autre, une femme était entrée dans la chambre en son absence, et cette femme pâle, morne et sombre se tenait debout près du petit Hermann, remuant doucement son berceau, tandis que ses lèvres blanches comme le marbre laissaient échapper un chant qui ne semblait pas composé de paroles humaines.

Cependant, quelle que fût la terreur de la nourrice, comme elle croyait avoir affaire à une créature appartenant comme elle à la race des vivants, elle fit quelques pas vers l’étrange berceuse qui semblait ne pas la voir, et qui, toujours immobile, continuait sa monotone et terrible modulation.

« Qui êtes-vous ? demanda la nourrice ; d’où venez-vous ? et comment avez-vous pu pénétrer dans cet appartement, dont j’avais la clef dans ma poche ? »

Alors l’inconnue étendit solennellement le bras et répondit :

Je suis de ceux pour qui nulle porte n’est close :

Dans la tombe où depuis cinquante ans je repose

Les cris de cet enfant sont venus m’assaillir,

Et j’ai senti soudain sur ma couche de pierre

Dans ce cadavre éteint et tombant en poussière,

Mon cœur revivre et tressaillir.

Pauvre enfant qu’en ce monde un sort fatal apporte,

Dont le père est mauvais et dont la mère est morte,

Qu’on remet en des mains qui blessent en touchant,

Qui ne peux opposer au mal que ta faiblesse,

Et qui t’es endormi ce soir dans ta tristesse

Ainsi que l’oiseau dans son chant.

Ici-bas, cette nuit, tu dormiras encore ;

Mais à l’heure où demain se lèvera l’aurore,

T’arrachant pour jamais à cette dure loi,

À ma voix descendu de la sphère éternelle,

Un ange radieux te prendra sur son aile

Et t’apportera près de moi.

Et, à ces mots, le fantôme de l’aïeule, car c’était lui, se pencha sur le berceau et embrassa son petit-fils avec une tendresse suprême. L’enfant s’était endormi le sourire sur les lèvres et les joues rosées ; mais le premier rayon du matin, en glissant à travers les vitraux de la fenêtre, le trouvèrent pâle et froid comme un cadavre.

Le lendemain, il fut descendu dans le caveau de la famille, et enterré près de l’aïeule.

Mais, rassurez-vous, mes chers petits enfants, le pauvre Hermann n’était pas mort : la nuit suivante, l’aïeule se leva de nouveau, et, le prenant dans ses bras, elle alla le porter au roi des Cobolds, qui était un petit génie très brave et très instruit, lequel habitait une grande caverne qui s’étendait jusque sous le Rhin, et qui, sur la recommandation de la comtesse Berthe, voulut bien se charger de son éducation.
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   26

similaire:

La bouillie de la comtesse Berthe Préface iconDe la bouillie au pain

La bouillie de la comtesse Berthe Préface iconSi on prenait le temps … Du Big Bang à Berthe Sylva

La bouillie de la comtesse Berthe Préface iconMarie-Maurille comtesse de Villelume

La bouillie de la comtesse Berthe Préface iconLa comtesse de Ricotta– Milena agus (r agu)

La bouillie de la comtesse Berthe Préface iconPreface

La bouillie de la comtesse Berthe Préface iconPRÉface

La bouillie de la comtesse Berthe Préface iconPréface

La bouillie de la comtesse Berthe Préface iconSteven Zdatny, Les artisans en France au xxe siècle, Paris, Belin,...
«Histoire et société», 1999, 367 p., préface de Michelle Perrot, traduit de l'américain par Claudine Marenco

La bouillie de la comtesse Berthe Préface icon2008 Préface par le Docteur xavier emmanuelli

La bouillie de la comtesse Berthe Préface iconPréface à la deuxième édition (1859) L’amour impossible, jugé par Barbey






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com