La bouillie de la comtesse Berthe Préface





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Wilbold de Eisenfeld


La joie de la marâtre fut grande en voyant mourir le seul héritier de la famille Rosemberg, mais Dieu la trompa dans ses espérances ; elle n’eut ni fils ni fille, et elle mourut elle-même au bout de trois ans. Waldemar lui survécut de trois ou quatre années encore, et fut tué dans une chasse ; les uns disaient par un sanglier qu’il avait blessé, les autres disaient par un paysan qu’il avait fait battre de verges.

Le château de Wistgaw et les propriétés environnantes tombèrent alors en possession d’un parent éloigné nommé Wilbold de Eisenfeld. Celui-là n’était point un méchant homme, c’était bien pis que cela ; c’était un de ces hommes insoucieux de leur âme, qui ne sont ni bons ni mauvais, qui font le bien et le mal sans amour ni haine, écoutant seulement ce qu’on leur dit, et près duquel le dernier qui parle a toujours raison. Brave, du reste, et estimant la bravoure, mais se laissant facilement prendre aux apparences du courage comme il se laissait prendre aux apparences de l’esprit et de la vertu.

Le baron Wilbold vint donc habiter le château du comte Osmond et de la comtesse Berthe, amenant avec lui une charmante petite fille au berceau, qu’on appelait Hilda. Le premier soin du régisseur actuel fut de mettre son nouveau seigneur au courant des revenus et des charges attachés à la propriété ; au nombre des charges était la bouillie au miel, dont l’usage avait tant bien que mal subsisté jusque-là.

Or, comme le régisseur dit au baron que ses prédécesseurs attachaient une grande importance à cette institution, et que lui-même croyait fermement que la bénédiction du Seigneur était attachée à cette coutume, Wilbold non seulement ne fit aucune observation contraire, mais encore donna l’ordre que, tous les 1er mai, la cérémonie eût lieu avec toute son antique solennité.

Plusieurs années s’écoulèrent, et le baron donnait chaque année une si copieuse et si bonne bouillie, que les paysans, en faveur de cette obéissance aux commandements de la comtesse Berthe, lui passaient tous ses autres défauts, et ses autres défauts étaient nombreux. Il y a plus : quelques autres seigneurs, soit par bonté, soit par calcul, adoptèrent l’usage du château de Wistgaw, et fondèrent aussi, pour l’anniversaire de leur fête ou pour celle de leur naissance, des bouillies plus ou moins sucrées. Mais au nombre de ces seigneurs, il en était un que non seulement le bon exemple ne gagna point, mais encore qui empêchait les autres de le donner ou de le suivre. Cet homme, qui était un des amis les plus intimes du baron, un de ses convives les plus assidus, un de ses conseillers les plus influents, se nommait le chevalier Hans de Warburg.

Le chevalier Hans de Warburg


Le chevalier Hans de Warburg était, au physique, une espèce de géant de six pieds deux pouces, d’une force colossale, toujours armé d’un côté d’une grande épée, qu’à chaque geste de menace qu’il faisait, il frappait sur sa cuisse ; et d’un poignard qu’il tirait à chaque moment par manière d’accompagnement à ses paroles. Au moral, c’était l’homme le plus poltron que la terre ait jamais porté ; et quand les oies de son domaine couraient après lui en sifflant, il se sauvait comme si le diable était à ses trousses.

Or, nous l’avons dit, non seulement le chevalier Hans n’avait pas adopté l’usage de la bouillie, mais encore il l’avait empêché de s’étendre chez plusieurs de ses voisins sur lesquels il avait quelque influence. Mais ce ne fut pas le tout ; enchanté de ses réussites en ce genre, il entreprit de faire renoncer Wilbold à cet antique et respectable usage.

« Pardieu, lui disait-il, mon cher Wilbold, il faut convenir que tu es bien bon de dépenser ton argent à repaître un tas de fainéants qui se moquent de toi avant même qu’ils aient digéré le repas que tu leur donnes.

– Mon cher Hans, répondait Wilbold, j’ai pensé, crois-le bien, plus d’une fois à ce que tu dis là ; car, quoique ce repas ne se représente qu’une fois par an, il ne laisse pas que de coûter à lui seul autant que cinquante repas ordinaires. Mais, que veux-tu, c’est une fondation à laquelle, dit-on, est attaché le bonheur de la maison.

– Et qui te conte ces balivernes, mon cher Wilbold ? ton vieil intendant, n’est-ce pas ? Je comprends ; comme il grappille au moins dix écus d’or sur ton festin, il a intérêt que le festin se perpétue.

– Et puis, dit le baron, il y a encore autre chose.

– Qu’y a-t-il ?

– Il y a les menaces de la comtesse.

– De quelle comtesse ?

– De la comtesse Berthe.

– Tu crois à tous ces contes de grand-mère, toi ?

– Ma foi, ils sont avérés ; et il y a dans les archives certains parchemins.

– Alors tu as peur d’une vieille femme ?

– Mon cher chevalier, dit le baron, je n’ai peur d’aucune créature vivante, ni de toi, ni d’aucun autre, mais j’avoue que j’ai grand-peur de ces êtres qui ne sont ni chair ni os, et qui se donnent la peine de quitter l’autre monde tout exprès pour nous visiter. »

Hans éclata de rire.

« Alors, à ma place, dit le baron, tu ne craindrais rien ?

– Je ne crains ni Dieu ni diable, reprit Hans en se redressant de toute sa hauteur.

– Eh bien, soit, dit le baron, au prochain anniversaire, et ce ne sera pas long, car le 1er mai arrive dans quinze jours, je ferai un essai. »

Mais comme de là au 1er mai le baron revit l’intendant, il revint sur sa première résolution, qui était de ne pas donner la bouillie du tout, et ordonna qu’au lieu de donner un festin, on donnât un repas fort ordinaire.

Les paysans, en voyant cette parcimonie à laquelle ils n’étaient point habitués, furent étonnés, mais ne se plaignirent point ; ils pensèrent que leur seigneur, ordinairement si généreux à cette occasion, avait cette année des motifs d’être économe.

Mais il n’en fut pas ainsi des êtres qui savent tout et qui présidaient, comme il faut bien le croire, aux destinées des propriétaires du château de Wittsgaw ; ils firent, pendant la nuit qui suivit ce maigre repas, un tel remue-ménage, que personne ne put dormir dans le château, et que chacun passa la nuit à aller ouvrir les portes et les fenêtres, pour savoir qui battait aux unes et qui frappait aux autres ; mais nul ne vit rien, pas même le baron. Il est vrai que le baron tira son drap par-dessus sa tête, comme vous faites quand vous avez peur, mes chers enfants, et se tint coi et couvert dans son lit.
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