La bouillie de la comtesse Berthe Préface





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Hilda


Wilbold, comme tous les caractères faibles, était facile à s’entêter sur certains points ; puis, il faut le dire, il avait été encouragé par l’impunité ; car ce n’était pas une bien grande punition que de ne pas dormir de toute la nuit. Et si l’on gagnait à cette occasion un millier de florins, c’était encore une bonne affaire faite.

Ainsi donc, encouragé par les exhortations de Hans et ne voulant pas avoir l’air de détruire une si religieuse coutume tout d’un seul coup, le 1er mai suivant il convoqua les paysans comme d’habitude ; mais cette fois, se tenant aux termes du contrat qui fondait une bouillie, et qui ne disait pas un mot du dîner qui le précédait, il fit servir une pure et simple bouillie, sans aucun accompagnement de viande, ni vin, et encore ceux qui avaient le palais exercé crurent-ils remarquer qu’elle était moins sucrée que l’année dernière. Aussi, cette fois, non seulement le baron Wilbold avait supprimé tous les accessoires du festin, mais encore il avait économisé sur le miel.

Aussi cette fois les visiteurs nocturnes se fâchèrent-ils tout de bon : non seulement pendant la nuit qui suivit on entendit un vacarme épouvantable dans toute la maison, mais encore le lendemain on trouva les carreaux, les lustres et la porcelaine cassés. L’intendant fit le relevé du dommage causé par cet accident, et il se trouva qu’il montait juste à la somme que, dans les temps ordinaires, les châtelains de Wittsgaw dépensaient pour le repas du 1er mai.

L’intendant comprit l’allusion et ne manqua pas de mettre sous les yeux de Wilbold, son compte établi avec une balance égale.

Mais cette fois Wilbold s’était fâché tout de bon. D’ailleurs, quoiqu’il eût entendu l’affreux sabbat, qui pendant toute une nuit avait mis le château sens dessus dessous, il n’avait encore vu personne. Il espérait donc que la comtesse, qui n’avait pas reparu depuis la nuit où elle était revenue bercer le petit Hermann, était maintenant morte depuis trop longtemps pour sortir de son tombeau ; et puisqu’il fallait, au bout du compte, qu’il lui en coûtât chaque année une somme fixe, il aimait autant que ce fût à renouveler son mobilier qu’à donner à manger à ses paysans. L’année suivante, il se résolut donc à ne rien donner du tout, pas même la bouillie ; seulement, comme il comprenait que cette infraction totale aux anciennes coutumes mettrait la comtesse Berthe dans une colère proportionnée à l’offense, il se décida à quitter le château le 28 avril, et à n’y revenir que le 5 mai.

Mais à cette résolution funeste, il trouva une douce opposition : quinze ans s’étaient écoulés depuis que le baron Wilbold de Einsenfeld avait pris possession du château, et pendant ces quinze ans, cette jolie petite enfant, que nous y avons vue entrer dans son berceau, avait grandi et avait embelli ; c’était donc maintenant une charmante jeune fille, douce, pieuse et compatissante, qui, toujours renfermée dans sa chambre, avait pris à ses habitudes solitaires une douce et continuelle mélancolie qui allait admirablement à l’air de son visage et qui s’harmoniait à merveille avec son doux nom de Hilda. Aussi, rien qu’à la voir le jour se promener dans son jardin, en écoutant le chant des oiseaux qu’elle semblait comprendre, ou la nuit assise à la fenêtre, suivant dans les nuages, qui de temps en temps l’obscurcissaient, la lune avec laquelle elle semblait parler, les cœurs les plus rebelles sentaient qu’ils pourraient aimer un jour, tandis que les cœurs sensibles sentaient qu’ils aimaient déjà.

Or, quand Hilda apprit que son père était décidé à supprimer cette année la bouillie au miel, elle lui fit, toujours contenues cependant dans les bornes du respect filial, toutes les observations possibles ; mais, ni sa douce voix, ni ses doux regards, ne purent rien sur le cœur du baron, qu’avaient endurci les mauvais conseils de son ami Hans.

Au jour fixé par lui, il quitta donc le château, déclarant à son intendant que cette sotte coutume de la bouillie au miel durait depuis d’assez longues années, et qu’à partir du 1er mai suivant, il était décidé à abolir cette coutume, non seulement onéreuse pour lui, mais encore d’un mauvais exemple pour les autres.

Alors Hilda, voyant qu’elle ne pouvait faire revenir son père à de meilleurs sentiments, réunit toutes ses petites épargnes, et, comme elles montaient justement à la somme qu’aurait dû dépenser le baron, elle prit à pied le chemin des villages qui dépendaient de la baronnie, disant tout haut que son père, forcé de s’absenter, n’avait pu donner cette année la bouillie au miel, mais l’avait chargée de distribuer la somme que coûtait annuellement le repas, aux pauvres, aux malades et aux vieillards.

Les paysans la crurent ou firent semblant de la croire ; et, comme le dernier repas ne leur avait pas laissé de bien agréables souvenirs, ils furent enchantés de voir se changer un maigre festin en une grande aumône, et bénirent la main par laquelle il plaisait au baron Wilbold d’étendre ses bienfaits sur eux.

Il n’y avait que les esprits du château qu’on ne pouvait pas tromper, et qui ne se laissaient aucunement prendre au pieux mensonge de la belle Hilda.

La main de feu


Le 4 mai Wilbold revint au château. Son premier soin fut de demander s’il s’était passé quelque chose en son absence ; mais comme il apprit que tout avait été tranquille, que ses vassaux ne s’étaient pas plaints, que les esprits n’avaient point fait tapage, il demeura convaincu que sa persistance les avait lassés et qu’il en était débarrassé à jamais. En conséquence, après avoir embrassé sa fille, et donné les ordres pour le lendemain, il alla se coucher tranquillement.

Mais à peine fut-il dans son lit, qu’il se fit dans le château et autour du château un tapage comme jamais oreilles humaines n’en avaient entendu. Autour du château, les chiens hurlaient, les chouettes piaillaient, les hiboux roucoulaient, les chats miaulaient, la foudre grondait ; au dedans du château on traînait des chaînes, on renversait des meubles, on roulait des pierres ; c’était un bruit, un vacarme, un remue-ménage, à croire que toutes les sorcières de la contrée, convoquées par le grand diable d’enfer, avaient changé le lieu ordinaire de leurs séances, et au lieu de se réunir comme d’habitude au Broken, se tenaient dans le manoir de Wittsgaw.

À minuit tout bruit cessa, et le silence le plus profond se répandit si bien, que chacun put entendre sonner les douze heures les unes après les autres. À la dernière, Wilbold, un peu rassuré, sortit la tête de dessous sa couverture et se hasarda à regarder autour de lui. Tout à coup ses cheveux se hérissèrent sur son front, une sueur glacée coula sur son visage, une main de feu sortait de la muraille en face de son lit, et du bout du doigt, comme avec une plume, traçait sur les sombres parois de la chambre les paroles suivantes :
Pour obéir au vœu de la comtesse Berthe,

Dieu, baron de Wilbold, te donnera sept jours,

Ou sinon, tu verras, artisan de ta perte,

Le manoir de Wittsgaw t’échapper pour toujours.

Puis la main disparut ; puis, l’une après l’autre, dans l’ordre où elle avait été tracée, chaque lettre s’effaça ; puis enfin, la dernière lettre éteinte, la chambre, qui un instant avait été éclairée par ce quatrain de flamme, retomba dans la plus profonde obscurité.

Le lendemain, tous les serviteurs du baron, depuis le premier jusqu’au dernier, vinrent lui demander leur congé, lui déclarant qu’ils ne voulaient plus rester dans le château.

Le comte, qui au fond du cœur avait aussi bonne envie qu’eux de le quitter, leur déclara que, ne voulant pas se séparer de si bons serviteurs, il était décidé à aller habiter un autre domaine, et à abandonner le manoir de Wittsgaw aux esprits qui paraissaient vouloir en réclamer la possession.

Le même jour, malgré les pleurs de Hilda, on quitta donc le vieux donjon pour aller habiter le château de Einsenfeld, qui venait au baron de la succession paternelle, et qui était situé à une demi-journée de celui de Wittsgaw.

Le chevalier Torald


Il y avait dans ce moment-là deux nouvelles qui faisaient grand bruit dans le domaine de Rosemberg ; la première, c’était le départ du baron Wilbold de Einsenfeld ; la seconde, c’était l’arrivée du chevalier Torald.

Le chevalier Torald était un beau jeune homme de vingt et un à vingt-deux ans, qui avait déjà, quoique bien jeune encore, comme on le voit, parcouru les principales cours d’Europe, où il avait acquis une grande réputation de courage et de courtoisie.

En effet, c’était un cavalier des plus accomplis, et l’on racontait sur son éducation des choses merveilleuses : on disait que, tout enfant, il avait été confié au roi des nains, qui lui-même, étant un prince très savant en toutes choses, avait juré d’en faire un seigneur accompli. Il lui avait donc appris à lire les manuscrits les plus anciens, à parler toutes les langues vivantes et même les langues mortes, à peindre, à jouer du luth, à chanter, à monter à cheval, à faire des armes et à jouter ; puis, lorsqu’il eut atteint l’âge de dix-huit ans, et que le roi son tuteur le vit arriver au point de perfection en toute chose auquel il avait désiré l’amener, il lui avait donné le fameux cheval Bucéphale, qui ne se lassait jamais ; la fameuse lame du chevalier Astolphe, qui renversait de leurs arçons tous ceux qu’elle touchait avec sa pointe de diamant ; et enfin, la fameuse épée Durandal, qui brisait comme verre les armures les plus fortes et les mieux conditionnées. Puis, à ces présents déjà fort précieux, il avait ajouté un don plus recommandable encore : c’était celui d’une bourse dans laquelle il y avait toujours vingt-cinq écus d’or.

On comprend le bruit que l’arrivée d’un si pieux chevalier fit dans la contrée ; mais presque aussitôt après avoir traversé le village de Rosemberg, monté sur son bon cheval, armé de sa bonne lance et ceint de sa bonne épée, il avait disparu, et personne n’en avait plus entendu parler.

Il va sans dire que ce mystère n’avait fait qu’augmenter dans les environs la curiosité qui s’attachait au chevalier.

On disait bien qu’on l’avait vu le soir se balancer devant le château de Wittsgaw, sur une barque qui, malgré le cours rapide du Rhin, se tenait immobile comme si elle eût été à l’ancre. On disait bien qu’on l’avait aperçu, un luth à la main sur la pointe d’un haut rocher, qui s’élevait en face des fenêtres de Hilda, et sur lequel jusque-là les faucons, les gerfauts et les aigles avaient seuls posé leurs serres. Mais tous ces récits n’étaient que de vagues rumeurs, et personne ne pouvait dire positivement avoir rencontré le chevalier Torald depuis le jour où, armé de toutes pièces et monté sur son cheval, il avait traversé le village de Rosemberg.

Les conjureurs d’esprit


La main de feu, comme vous l’avez vu, mes chers petits amis, avait donné au baron de Wilbold sept jours pour se repentir ; mais celui-ci, toujours poussé par les mauvais conseils du chevalier Hans de Warburg, était bien résolu de ne pas revenir sur ses pas, et, pour s’affermir dans cette résolution, il avait décidé qu’il passerait les trois derniers jours en fêtes et en orgies. Ce qui lui donnait d’ailleurs un prétexte, c’était la célébration du jour anniversaire de la naissance de sa fille, qui tombait justement le 8 de mai : Hilda était née dans le mois des roses.

Au reste, le chevalier Hans avait un motif pour venir plus souvent qu’il ne l’avait jamais fait chez son ami, le baron de Wilbold ; il était devenu fort amoureux de la belle Hilda, et, quoiqu’il eût quarante-cinq ans au moins, c’est-à-dire trois fois l’âge de la jeune fille, il ne s’ouvrit pas moins à son ami de ses projets d’alliance.

Celui-ci n’avait jamais trop compris toutes les délicatesses de cœur sur lesquelles ordinairement les jeunes filles établissent leurs rêves de tristesse ou de joie, de douleur ou de félicité ; il avait pris sa femme sans l’aimer, ce qui ne l’avait pas empêché de se trouver parfaitement heureux en ménage, car la comtesse était une sainte femme. Il ne pensait donc pas que Hilda eût besoin d’adorer son mari pour être heureuse à son tour avec lui. À ces réflexions, venaient se joindre la grande admiration qu’il avait pour le courage de Hans, la connaissance parfaite qu’il avait de sa fortune, qui était au moins égale à la sienne ; et, enfin, l’habitude qu’il avait prise d’avoir pour convive le joyeux et bavard chevalier, lequel l’amusait beaucoup avec ses éternels récits de combats, de tournois et de duels dans lesquels, bien entendu, il avait toujours obtenu l’avantage.

Il n’avait donc ni accepté ni refusé l’offre du chevalier : mais cependant il lui avait laissé comprendre qu’il lui ferait plaisir en essayant de plaire à Hilda, ce qui ne serait probablement pas difficile à un brave, galant et spirituel chevalier comme lui.

À partir de ce moment, le chevalier Hans avait donc redoublé de soins et d’attention pour la gracieuse dame de ses pensées, laquelle avait reçu toutes ses démonstrations d’amour avec sa retenue et sa modestie habituelle, et comme si elle ignorait complètement dans quel but les compliments de Hans lui étaient adressés.

Le cinquième jour après l’apparition de la main de feu était donc le jour anniversaire de la naissance de Hilda, et, selon les projets de passer les trois jours suivants en fête, le baron Wilbold avait invité tous ses amis à un grand dîner ; et, comme on le pense bien, il n’avait pas oublié dans ses invitations son bon et inséparable compagnon, le chevalier Hans de Warburg.

Les convives étaient réunis, on venait de passer dans la salle à manger, et chacun allait prendre à la table la place qui lui était destinée, lorsqu’on entendit le bruit du cor, et que le majordome annonça qu’un chevalier venait de se présenter à la porte du château de Einsenfeld, demandant l’hospitalité.

« Pardieu ! dit le baron, voilà un gaillard qui a bon nez. Allez lui dire qu’il est le bienvenu, et que nous l’attendons pour nous mettre à table. »

Cinq minutes après, le chevalier entra.

C’était un beau jeune homme de vingt à vingt-deux ans, aux cheveux noirs et aux yeux bleus, se présentant avec une aisance qui indiquait que dans ses voyages il avait l’habitude de recevoir l’hospitalité des plus hauts seigneurs.

Sa haute mine frappa à l’instant même tous les convives, et le baron Wilbold, voyant à qui il avait affaire, voulut, comme à son hôte, lui offrir sa propre place. Mais l’inconnu dénia cet honneur, et, après avoir répondu à l’invitation du baron Wilbold par un compliment plein de courtoisie, il prit à la table une des places secondaires.

Personne ne connaissait le chevalier, et chacun l’étudiait avec curiosité. Hilda seule tenait ses yeux baissés, et quelqu’un qui l’eût regardée au moment où le chevalier apparaissait sur le seuil de la porte aurait pu remarquer qu’elle rougissait.

Le repas était somptueux et bruyant ; les vins surtout n’étaient point ménagés. Le baron Wilbold et Hans se faisaient remarquer à la courtoisie avec laquelle ils se portaient et se rendaient les santés.

Il était bien difficile que le dîner se passât sans qu’il fût question des apparitions du château de Wittsgaw.

Le chevalier Hans se mit à railler le baron sur les terreurs que lui inspiraient les apparitions, terreur qu’il avouait avec toute la franchise d’un homme courageux.

« Pardieu ! mon cher chevalier, dit le baron, j’aurais bien voulu vous voir à ma place, quand cette terrible main de feu écrivait sur la muraille ce fameux quatrain, dont je n’ai point oublié une seule syllabe.

– Illusions ! reprit Hans. Rêves d’un esprit frappé. Je ne crois pas aux fantômes, moi.

– Vous n’y croyez pas, parce que vous n’en avez pas encore vu ; mais si vous en voyez quelqu’un, que direz-vous ?

– Je le conjurerais, dit Hans en frappant bruyamment sur sa grande épée, de manière à ce qu’il ne reparût jamais en ma présence ; je vous en réponds.

– Eh bien, dit le baron Wilbold, une proposition, Hans ?

– Laquelle ?

– Conjure l’esprit de madame la comtesse Berthe, de manière à ce qu’elle ne revienne jamais dans le château de Wittsgaw, et demande-moi ce que tu voudras.

– Ce que je voudrai ?

– Oui, répondit le baron.

– Prends garde ! dit en riant le chevalier.

– Conjure l’esprit de la comtesse Berthe, et demande hardiment.

– Et quelque chose que je te demande tu me l’accorderas ?

– Foi de chevalier.

– Même la main de la belle Hilda ?

– Même la main de ma fille.

– Mon père ! dit la jeune châtelaine avec l’accent d’un léger reproche.

– Ma foi ! ma chère Hilda, reprit le baron que quelques verres de tokai et de braunberger avaient échauffé ; ma foi ! j’ai dit ce que j’ai dit. Chevalier Hans, je n’ai qu’une parole : conjure l’esprit de la comtesse Berthe, et ma fille est à toi.

– Et accorderez-vous pareille récompense, sire baron, demanda le jeune étranger, à celui qui accomplira l’entreprise lorsque le chevalier Hans aura échoué.

– Lorsque j’aurai échoué ! s’écria Hans. Ah çà ! vous supposez donc que j’échouerai.

– Je ne le suppose pas, chevalier, répondit l’inconnu avec un accent de voix si parfaitement doux, qu’on eût dit que ses paroles sortaient de la bouche d’une femme.

– Vous en êtes sûr, voulez-vous dire alors ! Corbleu ! monsieur l’inconnu, dit le chevalier en grossissant sa voix, savez-vous que c’est fort impertinent ce que vous me dites là ?

– En tout cas, la question que j’adresse à messire Wilbold de Einsenfeld ne peut porter aucun préjudice à vos projets de mariage, seigneur chevalier, puisque ce n’est qu’après que vous aurez échoué qu’un autre se présentera.

– Et quel est cet autre qui se présentera pour accomplir une entreprise où le chevalier Hans aura échoué ?

– Moi ! dit l’inconnu.

– Mais, dit le baron, pour que j’acceptasse votre offre toute courtoise qu’elle est, mon cher hôte, il faudrait d’abord que je susse qui vous êtes.

– Je suis le chevalier Torald », dit le jeune homme.

Le nom s’était répandu dans toute la contrée d’une façon si avantageuse, qu’à ce nom tous les convives se levèrent pour saluer celui qui venait de se faire connaître ; Wilbold ne crut même pouvoir se dispenser de faire un compliment courtois au jeune homme.

« Chevalier, dit-il, si jeune que vous soyez, votre nom est déjà si avantageusement connu, qu’une alliance avec vous serait un honneur pour les plus fières maisons. Mais je connais le chevalier Hans depuis vingt ans, tandis que j’ai l’honneur de vous voir pour la première fois. Je ne pourrais donc, en tous cas, accepter l’offre que vous me faites, qu’en soumettant votre proposition à l’approbation de ma fille. »

Hilda rougit jusqu’au blanc des yeux.

« Je me suis toujours promis, dit Torald, de ne prendre pour épouse qu’une femme dont j’aurais la certitude d’être aimé. »

Depuis que le chevalier s’était nommé, Hans gardait le plus profond silence.

« Eh bien, chevalier, dit le baron, puisque vous soumettez la chose à l’approbation de ma fille, et puisque vous laissez la priorité de l’épreuve à mon ami Hans, je ne vois pas pourquoi, sauf plus profond examen de votre famille, je ne vous donnerais pas même parole qu’à lui.

– Ma famille marche de pair avec les premières familles d’Allemagne, messire baron ; il y a même plus, ajouta le chevalier Torald en souriant, et je vais vous annoncer une nouvelle dont vous ne vous doutez pas, c’est que nous sommes quelque peu parents.

– Nous, parents ! s’écria Wilbold avec étonnement.

– Oui, messire, répondit Torald, et nous éclaircirons tout cela plus tard. Pour le moment, il n’est question que d’une chose, c’est de conjurer l’esprit de la comtesse Berthe.

– Oui, reprit Wilbold ; j’avoue que c’est l’affaire que je suis le plus pressé de voir terminer.

– Eh bien, dit Torald, que le chevalier Hans tente l’épreuve cette nuit, et moi je la tenterai la nuit prochaine.

– Parbleu, dit Wilbold, voici ce qui s’appelle parler, et j’aime qu’on mène les affaires avec cette rondeur. Chevalier Torald, vous êtes un brave jeune homme, touchez là. »

Et Wilbold tendit au chevalier une main que celui-ci serra en s’inclinant.

Hans gardait toujours le plus morne silence.

Wilbold se retourna de son côté, et vit avec étonnement qu’il était très pâle.

« Eh bien, camarade Hans, lui dit-il, voilà une proposition faite pour te plaire ; et puisque tout a l’heure tu avais tant de hâte de te trouver en face des esprits, tu dois remercier le chevalier Torald qui t’offre l’occasion de les voir cette nuit même.

– Oui, certainement, dit le chevalier, certainement ; mais ce sera inutile et j’aurai perdu mon temps, les esprits ne viendront pas.

– Vous vous trompez, chevalier Hans, répondit Torald du ton d’un homme qui est sûr de son fait, ils viendront. »

Hans devint livide.

« Après cela, dit Torald, si vous voulez me céder votre tour, chevalier Hans, j’accepterai avec reconnaissance, et j’essuierai le premier feu des fantômes ; peut-être seront-ils moins terribles à une seconde épreuve qu’à une première.

– Ma foi ! chevalier, dit Hans, passer le premier ou le second, cela m’est absolument égal, et si vous tenez à passer le premier...

– Non pas, non pas, dit Wilbold ; je maintiens les choses comme il a été convenu. Gardez vos rangs, messieurs. Hans, ce soir ; le chevalier Torald, demain, et ainsi donc... »

Il remplit son verre et le leva.

« À la santé des conjureurs d’esprits ! » dit-il.

Chacun fit raison au baron. Mais celui-ci s’aperçut, à son grand étonnement, que la main du chevalier Hans tremblait en portant son verre à sa bouche.

« C’est bien, dit Wilbold ; après le dîner nous partirons. »

Le pauvre chevalier Hans était pris comme une souris dans une souricière.

Il avait d’abord, en s’engageant à entreprendre l’affaire, cru s’en tirer par une de ses fanfaronnades habituelles : il comptait faire semblant d’entrer dans le château et passer la nuit aux environs, puis le lendemain raconter tout à loisir le combat terrible qu’il avait livré aux esprits. Mais il n’en était plus ainsi, l’affaire avait pris, grâce au défi porté par le chevalier Torald, un caractère de gravité qui indiquait à Hans que, soit par son ami, soit par son rival, il ne serait plus perdu de vue. En effet, après le dîner, le baron Wilbold se leva, annonçant qu’il allait accompagner lui-même le chevalier Hans, et que, pour qu’il n’y eût, ni de sa part, ni de celle du chevalier de Torald, lieu à aucune réclamation, il l’enfermerait à la clef dans la chambre à coucher, et mettrait son cachet sur la porte.

Il n’y avait pas à reculer. Hans demanda seulement la permission d’aller prendre sa cuirasse et son casque, afin d’être en état de résister à l’ennemi, si l’ennemi se présentait : cette permission lui fut accordée.

Hans passa donc chez lui, et s’arma de pied en cap, puis on s’achemina vers le château désert de Wittsgaw.

La cavalcade se composait du baron Wilbold de Einsenfeld, du chevalier Hans, du chevalier Torald et de trois ou quatre autres convives qui, se faisant un plaisir de cet événement, de quelque façon qu’il tournât, devaient en attendre le résultat dans une métairie appartenant au baron de Wilbold, et située à une demi-lieue du château.

On arriva à Wittsgaw vers les neuf heures du soir : c’était le moment favorable pour entreprendre l’affaire.

Hans était fort inquiet au dedans de lui-même, mais il faisait contre fortune bon cœur, et se conservait d’assez ferme apparence. Tout, au château, était plongé dans l’obscurité la plus profonde, et, comme le silence n’en était pas troublé par le moindre bruit, il semblait un spectre lui-même.

On entra dans le vestibule désert, on traversa les grandes salles tendues de sombres tapisseries et les corridors sans fin ; enfin la porte de la fatale chambre à coucher s’ouvrit. Cette chambre était froide, calme et silencieuse comme le reste du château.

On fit un grand feu dans la cheminée, on alluma le lustre et les candélabres, puis on souhaita le bonsoir au chevalier Hans, et le baron Wilbold, ayant fermé la porte à la clef, mit les scellés dessus avec une bande de papier et deux cachets à ses armes.

Après quoi chacun cria une dernière fois bonne nuit au prisonnier, et s’en alla coucher dans la métairie.

Hans, resté seul, pensa d’abord à s’en aller par la fenêtre ; mais il n’y avait pas moyen, la fenêtre donnait sur un précipice que l’obscurité de la nuit faisait paraître plus profond encore.

Il sonda les murs : les murs rendirent partout un son mat et sourd, indiquant qu’il n’y avait aucune porte cachée dans les murailles.

Bon gré, mal gré, il fallait rester. Le chevalier Hans tâta si toutes les pièces de son armure étaient solidement attachées, si son épée était bien à son côté, si son poignard sortait bien du fourreau, et si la visière de son casque jouait à loisir ; après quoi, voyant que de ce côté tout était pour le mieux, il s’assit dans le grand fauteuil en face de la cheminée.

Cependant les heures s’écoulaient sans que rien apparût, et le chevalier Hans commençait à se rassurer. D’abord il avait réfléchi que, puisque la muraille ne présentait aucune porte secrète ; que, puisque la porte principale était fermée, les revenants auraient autant de peine à entrer qu’il en avait, lui, à sortir. Il est vrai qu’il avait entendu dire que les revenants s’occupaient peu de ces sortes de clôtures, et passaient très bien sans dire gare à travers les murailles et les trous des serrures ; mais enfin c’était toujours pour lui une sécurité.

Nous devons dire pour l’honneur du chevalier Hans qu’il commençait même à s’endormir, lorsqu’il lui sembla entendre un grand bruit dans le tuyau de la cheminée ; il jeta aussitôt un fagot sur le feu qui commençait à s’éteindre, pensant rôtir les jambes des revenants, s’ils se décidaient à descendre par cette route. Le feu, en effet, flamba de nouveau, et montait contre la plaque tout en chantant et en pétillant, lorsque tout à coup le chevalier Hans vit sortir de la cheminée le bout d’une planche large d’un pied à peu près, qui se mouvait et s’allongeait sans qu’on pût distinguer ceux qui la faisaient mouvoir. La planche descendait toujours lentement et de biais, et, arrivant à toucher le sol, se trouva placée comme une espèce de pont au-dessus des flammes. Au même instant, sur ce pont se mirent à glisser, comme sur une montagne russe, une multitude de petits nains, conduits par leur roi qui, armé de toutes pièces comme le chevalier Hans, semblait les conduire à la bataille.

À mesure qu’ils descendaient, Hans reculait avec son fauteuil à roulettes, de sorte que, lorsque le roi et son armée furent rangés en bataille devant la cheminée, Hans était arrivé à l’autre bout de la chambre, empêché par la muraille seule d’aller plus loin, et qu’il se trouvait entre eux un grand espace libre.

Alors le roi des nains, après avoir conféré à voix basse avec ses officiers généraux, s’avança seul dans l’espace.

« Chevalier Hans, dit-il alors d’un ton de voix ironique, j’ai entendu plus d’une fois vanter ton grand courage, il est vrai que c’est par toi-même ; mais comme un vrai chevalier ne doit pas mentir, j’ai dû être convaincu que tu disais la vérité. En conséquence, il m’est venu dans l’esprit de te défier en combat singulier, et ayant appris que tu avais vaillamment offert au baron de Wilbold de conjurer l’esprit qui revient dans son château, j’ai obtenu de cet esprit, qui est de mes amis intimes, de me laisser prendre sa place cette nuit. Si tu es vainqueur, l’esprit par ma voix s’engage à abandonner le château et à ne plus reparaître ; si tu es vaincu, tu avoueras franchement ta défaite, et tu céderas la place au chevalier Torald, que je n’aurai sans doute pas grand-peine à vaincre, car je ne l’ai jamais entendu se vanter d’avoir pourfendu personne. En conséquence, et comme je ne doute pas que tu n’acceptes le défi, voici mon gant. »

Et, à ces mots, le roi des nains jeta fièrement son gant aux pieds du chevalier.

Pendant que le roi des nains faisait son discours d’une petite voix claire, le chevalier Hans l’avait regardé attentivement, et s’étant assuré qu’il n’avait guère plus de six pouces et demi de haut, il commençait à se rassurer, car un pareil adversaire ne lui paraissait pas fort à craindre ; il ramassa donc le gant avec une certaine confiance, et le mit sur le bout de son petit doigt pour l’examiner.

C’était un gant à la Crispin, taillé dans une peau de rat musqué, et sur lequel avaient été cousues avec une grande habileté de petites écailles d’acier.

Le roi des nains laissa Hans examiner le gant tout à son aise ; puis, après un instant de silence : « Eh bien, chevalier, dit-il, j’attends la réponse. Acceptes-tu ou refuses-tu le défi ? »

Le chevalier Hans jeta de nouveau les yeux sur le champion qui se présentait pour le combattre et qui n’atteignait pas à la moitié de sa jambe, et, rassuré par sa petite taille :

« Et à quoi nous battrons-nous, mon petit bonhomme ? dit le chevalier.

– Nous nous battrons chacun avec nos armes, toi avec ton épée, et moi, dit-il, avec mon fouet.

– Comment ! vous avec votre fouet ?

– Oui, c’est mon arme ordinaire ; comme je suis petit, il faut que j’atteigne de loin. »

Hans éclata de rire.

« Et vous vous battrez contre moi, dit-il, avec votre fouet ?

– Sans doute. N’avez-vous pas entendu que je vous ai dit que c’était mon arme ?

– Et vous n’en prendrez pas d’autre ?

– Non.

– Vous vous y engagez ?

– Foi de chevalier et de roi.

– Alors, dit Hans, j’accepte le combat. »

Et il jeta à son tour son gant aux pieds du roi.

« C’est bien, dit le roi, qui fit un bond en arrière pour ne pas être écrasé. Sonnez, trompettes ! »

En même temps, douze trompettes, qui étaient montés sur un petit tabouret, sonnèrent une fanfare belliqueuse, pendant laquelle on apporta au roi des nains l’arme avec laquelle il devait combattre.

C’était un petit fouet dont le manche était formé d’une seule émeraude. Au bout de ce manche s’attachaient cinq chaînes d’acier longues de trois pieds, au bout desquelles brillaient des diamants de la grosseur d’un pois : sauf la valeur de la matière, l’arme du roi des nains ressemblait donc fort à un de ces martinets avec lesquels on bat les habits.

Le chevalier Hans, de son côté, plein de confiance dans sa force, tira son épée.

« Quand vous voudrez ! dit le roi au chevalier.

– À vos ordres, sire », dit Hans.

Aussitôt les trompettes firent entendre un air plus guerrier encore que le premier, et le combat commença.

Mais aux premiers coups qu’il reçut, le chevalier comprit qu’il avait eu tort de mépriser l’arme de son adversaire. Tout couvert d’une cuirasse qu’il était, il ressentait les coups de fouet comme s’il eût été nu, car partout où frappaient les cinq diamants, ils enfonçaient le fer comme ils eussent fait d’une pâte molle. Hans, au lieu de se défendre, se mit donc à crier, à hurler, à courir autour de la chambre, à sauter sur les meubles et à monter sur le lit, poursuivi de tous côtés par le fouet de l’implacable roi des nains, tandis que l’air guerrier que sonnaient les trompettes, s’appropriant à la circonstance, avait changé de mesure et de caractère pour devenir un galop.

C’est ce même galop, mes chers enfants, que notre grand musicien Aubert a retrouvé et a placé, sans rien dire, dans le cinquième acte de Gustave.

Après cinq minutes de cet exercice, le chevalier Hans tomba à genoux et demanda grâce.

Alors le roi des nains remit le fouet aux mains de son écuyer, et prenant son sceptre :

« Chevalier Hans, lui dit-il, tu n’es qu’une véritable femme ; ce n’est donc point une épée et un poignard qui te conviennent, c’est une quenouille et un fuseau. »

Et, à ces mots, il le toucha de son sceptre. Hans sentit qu’il se faisait un grand changement sur sa personne ; les nains éclatèrent de rire, et tout disparut comme une vision.

Le chevalier à la quenouille


Hans regarda d’abord autour de lui, il était seul.

Alors il regarda sur lui, et son étonnement fut grand.

Il était vêtu en vieille femme : sa cuirasse était devenue un jupon de molleton à raies ; son casque, une cornette : son épée, une quenouille ; et son poignard, un fuseau.

Vous comprenez, mes chers enfants, que, comme sous ce nouveau costume, le chevalier Hans avait conservé sa barbe et ses moustaches, le chevalier Hans était fort grotesque et fort laid.

Lorsqu’il se vit accoutré ainsi, le chevalier Hans fit une grimace qui le rendit plus grotesque et plus laid encore ; mais il lui vint dans l’idée de se déshabiller et de se mettre au lit, de cette façon il ne resterait aucune trace de ce qui s’était passé. Il posa donc sa quenouille sur le fauteuil, et voulut se mettre à dénouer sa cornette ; mais aussitôt la quenouille s’élança du fauteuil où elle était placée, et lui donna de si bons coups sur les doigts, qu’il fut obligé de faire face à ce nouvel adversaire.

Hans voulut d’abord se défendre ; mais la quenouille s’escrima si bien, qu’il fut obligé, au bout d’un instant, de fourrer ses mains dans ses poches.

Alors la quenouille reprit tranquillement sa place à son côté, et le chevalier Hans eut un moment de répit.

Il en profita pour examiner son ennemi.

C’était une honnête quenouille, ressemblant à toutes les quenouilles de la terre, si ce n’est que, plus élégante que les autres, elle était terminée à son extrémité supérieure par une petite tête grimaçante et moqueuse, qui semblait tirer la langue au chevalier.

Le chevalier fit semblant de sourire à la quenouille, tout en se rapprochant de la cheminée, et, prenant son temps, il saisit la quenouille par le milieu du corps et la jeta au feu.

Mais la quenouille ne fut pas plutôt dans le foyer, qu’elle se redressa toute en flamme, et se mit à courir après le chevalier, qui, cette fois, fut non seulement battu, mais encore allait être brûlé, lorsqu’il demanda grâce.

Aussitôt la flamme s’éteignit, et la quenouille se replaça modestement à sa ceinture.

La situation était grave, le jour commençait à paraître, et le baron Wilbold, le chevalier Torald et les autres ne pouvaient tarder à venir. Hans ruminait dans son esprit comment il pourrait se débarrasser de la quenouille maudite, lorsque l’idée lui vint de la jeter par la fenêtre.

Il s’approcha donc de la croisée tout en chantonnant, pour ne donner aucun soupçon à la quenouille, et l’ayant ouverte comme pour regarder le paysage et respirer l’air frais du matin, il saisit tout à coup son étrange adversaire, le jeta dans le précipice et referma la fenêtre ; tout à coup il entendit le bruit d’une vitre cassée, et se retourna vers la seconde croisée ; la quenouille, précipitée par une fenêtre, était rentrée par l’autre.

Mais cette fois la quenouille, qui deux fois avait été prise en traître, était furieuse ; elle tomba sur Hans, et à grands coups de tête elle lui meurtrit tout le corps. Hans poussait de véritables hurlements.

Enfin, Hans étant tombé anéanti dans le fauteuil, la quenouille eut pitié de lui, et revint se replacer à sa ceinture.

Alors Hans pensa qu’il désarmerait peut-être la colère de son ennemie en faisant quelque chose pour elle, et il se mit à filer.

La quenouille aussitôt parut fort satisfaite ; sa petite tête s’anima, elle cligna des yeux de plaisir, et elle se mit de son côté à murmurer une petite chanson.

En ce moment Hans entendit du bruit dans le corridor et voulut cesser de filer ; mais ce n’était pas l’affaire de la quenouille, qui lui donna de tels coups sur les doigts, que force lui fut de continuer sa besogne.

Cependant les pas se rapprochaient et s’arrêtaient devant la porte ; Hans était furieux d’être surpris sous un pareil costume et dans une pareille occupation, mais il n’y avait pas moyen de faire autrement.

Au bout d’un instant, en effet, la porte s’ouvrit, et le baron Wilbold, le chevalier Torald, et les trois ou quatre autres personnes qui les accompagnaient, restèrent stupéfaits du singulier spectacle qu’ils avaient sous les yeux.

Hans, qu’ils avaient quitté vêtu d’une armure de chevalier, était habillé en vieille femme avec une quenouille et un fuseau.

Les nouveaux arrivants éclatèrent de rire. Hans ne savait où se fourrer.

« Pardieu ! dit le baron de Wilbold, il paraît que les esprits qui t’ont apparu avaient l’esprit jovial, camarade Hans, et tu vas nous raconter ce qui t’est arrivé.

– Voilà ce que c’est, répondit Hans qui espérait s’en tirer à l’aide d’une gasconnade, voilà ce que c’est ; c’est un pari. »

Mais à ce moment la quenouille, qui voyait qu’il allait mentir, lui donna un si violent coup sur les ongles, qu’il poussa un cri.

« Quenouille maudite ! » murmura-t-il ; puis il reprit :

« C’est un pari que j’ai fait » ; pensant que comme le revenant était une femme, il était inutile de l’attendre avec d’autres armes qu’une quenouille et un fuseau.

Mais en ce moment, malgré le regard suppliant que Hans jetait à la quenouille, celle-ci se rebiffa et recommença à lui taper sur les ongles de telle façon, que Wilbold lui dit :

« Tiens, camarade Hans, je vois que tu mens, et que voilà pourquoi la quenouille te bat. Dis nous la vérité, et la quenouille te laissera tranquille. »

Et, comme si elle avait compris ce que venait de dire le baron, la quenouille lui fit une grande révérence, accompagnée d’un signe de tête qui voulait dire qu’il était dans la vérité.

Force fut donc à Hans de raconter ce qui s’était passé dans tous ses détails. Il voulait bien, de temps en temps encore, s’écarter de la vérité et broder quelque épisode en faveur de son courage ; mais alors la quenouille, qui se tenait tranquille tant qu’il ne mentait pas, lui tombait dessus dès qu’il mentait, et cela de telle façon, qu’il était obligé de rentrer à l’instant même dans le sentier de la vérité dont il s’était momentanément écarté.

Le récit achevé d’un bout jusqu’à l’autre, la quenouille fit une révérence moqueuse à Hans et un salut parfaitement poli au reste de la société et s’en alla par la porte, en sautillant sur sa queue, et emmenant son fuseau qui la suivait comme un enfant suit sa mère.

Quant au chevalier Hans, lorsqu’il fut bien certain que la quenouille s’était éloignée, il s’enfuit par la même porte et alla, au milieu des huées de tous les polissons qui le prenaient pour un masque, se cacher dans son château.

Le trésor


La nuit suivante, c’était au chevalier Torald de veiller ; mais celui-ci se prépara à cette entreprise nocturne avec autant d’humilité et de recueillement que Hans avait mis de fanfaronnade et de légèreté.

Comme le chevalier Hans, il fut conduit, enfermé et scellé dans la chambre ; mais il n’avait voulu prendre aucune arme, disant que contre les esprits toute résistance humaine était inutile, les esprits venant de Dieu.

Donc aussitôt qu’il fut seul, il fit dévotement sa prière, et attendit assis dans le fauteuil que l’esprit voulût bien lui apparaître.

Il attendait depuis quelques heures ainsi les yeux fixés vers la porte et sans qu’il vît rien d’extraordinaire, lorsque tout à coup, derrière lui, il entendit un léger bruit et sentit qu’on lui touchait légèrement l’épaule.

Il se retourna : c’était l’ombre de la comtesse Berthe.

Mais loin que le jeune homme parût effrayé, il lui sourit comme à une ancienne amie.

« Torald, lui dit-elle, tu es devenu ce que j’espérais, c’est-à-dire un bon, un brave, un pieux jeune homme ; sois donc récompensé comme tu le mérites. »

Et à ces mots, lui faisant signe de la suivre, elle s’avança du côté de la muraille, et l’ayant touchée du doigt, la muraille s’ouvrit et découvrit un grand trésor que le comte Osmond avait autrefois caché là, lorsqu’il avait été forcé par la guerre de quitter le château.

« Ce trésor est à toi, mon fils, dit la comtesse ; et pour qu’on ne te le conteste pas, personne que toi ne pourra ouvrir la muraille, et le mot avec lequel tu l’ouvriras est le nom de ta bien-aimée Hilda. »

Et, à ces mots, la muraille se referma si hermétiquement, qu’il était impossible d’en voir la soudure.

Après quoi, l’ombre ayant adressé au chevalier un dernier sourire et un gracieux signe de tête, elle disparut comme une vapeur qui se serait évanouie.

Le lendemain Wilbold et ses compagnons entrèrent dans la chambre, et trouvèrent le chevalier Torald paisiblement endormi dans le grand fauteuil.

Le baron réveilla le jeune homme, qui ouvrit les yeux en souriant.

« Ami Torald, dit Wilbold, j’ai fait un rêve cette nuit.

– Lequel ? demanda Torald.

– J’ai rêvé que tu ne t’appelais point Torald, mais Hermann ; que tu étais le petit-fils du comte Osmond, qu’on t’avait cru mort, quoique tu ne le fusses pas, et que ta grand-mère Berthe t’était apparue cette nuit pour te découvrir un trésor. »

Torald comprit que ce rêve était une révélation du ciel pour que le baron Wilbold de Einsenfeld ne conservât aucun doute.

Il se leva donc sans rien répondre, et, faisant à son tour signe au baron de le suivre, il s’arrêta devant la muraille.

« Votre rêve ne vous a point trompé, messire Wilbold : je suis bien cet Hermann que l’on a cru mort. Ma grand-mère Berthe m’est bien apparue cette nuit, et m’a effectivement découvert le trésor ; et la preuve : la voilà. »

Et à ces mots, Hermann, car c’était effectivement le pauvre enfant que la comtesse Berthe avait repris dans son tombeau, et confié au roi des nains, Hermann prononça le nom de Hilda, et, comme l’avait promis le fantôme, la muraille s’ouvrit.

Wilbold resta ébloui à la vue de ce trésor qui se composait, non seulement d’or monnayé, mais encore de rubis, d’émeraudes et de diamants.

« Allons, dit-il, cousin Hermann, je vois bien que tu as dit la vérité. Le château de Wittsgaw et ma fille Hilda sont à toi ; mais à une condition.

– Laquelle ? demanda Hermann avec anxiété.

– C’est que tu te chargeras, tous les 1er de mai, de donner aux paysans de Rosemberg et des environs la bouillie de la comtesse Berthe. »

Hermann accepta, comme on le comprend bien, la condition avec reconnaissance.

Conclusion


Huit jours après, Hermann de Rosemberg épousa Hilda de Einsenfeld ; et, tant que le château resta debout, ses descendants donnèrent généreusement et sans interruptions, tous les ans au 1er mai, aux habitants de Rosemberg et des environs, la bouillie de la comtesse Berthe.
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