Littérature québécoise





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(townships) ; et que les séminaires de Québec et de Montréal, ainsi que les communautés religieuses de femmes, pourraient se perpétuer suivant les règles de leurs institutions. Elles autorisaient le gouverneur à nommer un nouveau Conseil exécutif : il le composa de neuf membres, dont quatre Canadiens. [Il est à noter que, dès le début du régime britannique, le nom de « Canadiens » s’appliqua exclusivement aux Canadiens français ; tandis que les Anglo-canadiens et les émigrants de langue anglaise s’appelaient « Anglais » tout court. Aujourd’hui encore, les nôtres continuent d’employer ces dénominations comme pour mieux affirmer la persistance de leurs traditions, l’ancienneté de leur patriotisme et aussi bien leur « fidélité à eux-mêmes », suivant l’expression de notre historien dans la conclusion de son livre].

Lorsque Dorchester ouvrit les Chambres (11 novembre 1793), il les invita à porter leur attention sur l’organisation de la milice et l’administration de la justice, et les informa que les revenus étaient encore insuffisants pour toutes les dépenses.

Cette session fut plus longue que la première : elle dura depuis novembre jusqu’au 31 mai suivant. Six lois seulement furent votées, une, entre autres, sur la milice, et une seconde qui autorisait le gouverneur à suspendre l’habeas corpus à l’égard des étrangers suspects de menées séditieuses. Les intrigues de Charles-Édouard Genet, ambassadeur de la République française auprès du gouvernement des États-Unis, et celles de ses émissaires en Canada, nécessitaient, disait-on, ces mesures de précaution dont l’abus sous l’administration de sir James Craig devait tant troubler le pays. L’harmonie régna durant toute la session. Panet, fait juge de la Cour des plaids communs, fut remplacé à la présidence de la Chambre par Chartier de Lotbinière, après un vote unanime. L’influence pacifique de lord Dorchester se faisait déjà sentir sur l’opposition.

Les comptes du revenu public furent mis alors pour la première fois sous les yeux des contribuables (29 avril 1794). Dans le message qui les accompagnait, le gouverneur recommanda de donner des traitements fixes au fonctionnaires et d’abolir le système des émoluments, afin de prévenir tout abus, et que les taxes imposées pour les besoins de l’État fussent exactement connues. Le revenu annuel n’atteignait pas encore le tiers des dépenses de l’administration civile, qui étaient de vingt-cinq mille livres sterling ; la différence (plus de dix-sept mille livres) était comblée par le budget de la métropole. Les recettes provenaient d’un droit léger sur les vins, sur les spiritueux et sur la mélasse, d’une taxe sur les aubergistes, des amendes et des confiscations. On pouvait réellement dire que l’impôt était inconnu en Canada. (État du 10 janvier 1794).

Le gouverneur, sans demander expressément un vote de subsides pour toutes les dépenses, avait appelé l’attention de l’Assemblée sur les moyens d’augmenter les ressources ; elle fit la faute de négliger cet avis. Plus tard, lorsqu’elle voulut y revenir pour mieux contrôler l’administration, on lui fit un crime de son offre, tant les intérêts et les passions peuvent mettre les hommes en contradiction avec eux-mêmes.

Sur ces entrefaites, on crut découvrir que les idées révolutionnaires commençaient à se couler dans quelques esprits. Le gouverneur ne paraissait pas fort rassuré, malgré la tranquillité qui existait dans le pays. Lord Dorchester se surprenait quelquefois tout agité par des frayeurs subites. Il saisit l’occasion que lui offrit la prorogation de la législature (31 mai 1794) pour recommander la soumission à l’ordre établi. « Je ne doute point, dit-il aux députés, qu’en retournant dans vos foyers, vous ne répandiez avec zèle parmi les habitants ces principes de justice, de patriotisme et de loyalisme qui ont marqué vos délibérations. Vous ferez tous vos efforts pour découvrir et amener devant les tribunaux les personnes mal intentionnées, qui, par des paroles incendiaires ou par la distribution d’écrits séditieux, chercheraient à tromper ceux qui ne sont pas sur leurs gardes, et à troubler la paix et le bon ordre de la société ; vous saisirez enfin toutes les occasions de persuader à vos compatriotes que les bienfaits dont ils jouissent sous l’heureux empire d’une constitution vraiment libre, ne peuvent être conservés que par une sincère obéissance aux lois. »

Le clergé catholique, dans le dessein de rassurer le gouvernement, exhorta le peuple à demeurer dans l’obéissance. Voici ce que disait le curé de Québec, l’abbé Plessis, le 29 juin, en prononçant dans la cathédrale l’oraison funèbre de Mgr Briand, évêque de Québec, qui était décédé le 25 juin 1794.

« Nos conquérants, regardés d’un œil ombrageux et jaloux, n’inspiraient que de l’horreur ; on ne pouvait se persuader que des hommes étrangers à notre sol, à notre langage, à nos lois, à nos usages et à notre culte, fussent jamais capables de rendre au Canada ce qu’il venait de perdre en changeant de maîtres. Nation généreuse, qui nous fait voir avec tant d’évidence combien ces préjugés étaient faux ; nation industrieuse, qui avez fait germer les richesses que cette terre renfermait dans son sein ; nation exemplaire, qui, dans ce moment de crise, enseignez à l’univers attentif en quoi consiste cette liberté après laquelle tous les hommes soupirent et dont si peu connaissent les justes bornes ; nation compatissante, qui venez de recueillir avec tant d’humanité les sujets les plus fidèles et les plus maltraités de ce royaume auquel nous appartînmes autrefois ; nation bienfaisante, qui donnez chaque jour au Canada de nouvelles preuves de votre libéralité ; non, non, vous n’êtes pas nos ennemis, ni ceux de nos propriétés, que vos lois protègent, ni ceux de notre sainte religion, que vous respectez ! Pardonnez donc ces premières défiances à un peuple qui n’avait pas encore le bonheur de vous connaître ; et si après avoir appris le bouleversement de l’État et la destruction du vrai culte en France, et après avoir goûté pendant trente-cinq ans les douceurs de votre empire, il se trouve encore parmi nous quelques esprits assez aveugles ou assez mal intentionnés pour entretenir les mêmes ombrages et inspirer au peuple des désirs criminels de retourner à ses anciens maîtres, n’imputez pas à la totalité ce qui n’est que le vice d’un petit nombre...

« Mgr Briand avait pour maxime qu’il n’y a de vrais chrétiens, de catholiques sincères, que les sujets soumis à leur souverain légitime. Il avait appris de Jésus-Christ qu’il faut rendre à César ce qui appartient à César ; de saint Paul, que toute âme doit être soumise aux autorités établies, que celui qui résiste à leur puissance résiste à Dieu même, et que par cette résistance il mérite la damnation ; du chef des apôtres, que le roi ne porte pas le glaive sans raison, qu’il faut l’honorer par obéissance pour Dieu, propter Deum, tant en sa personne qu’en celle des officiers et magistrats qu’il députe, sive ducibus tanquam ab eo missis. Tels sont, chrétiens, sur cette matière, les principes de notre sainte religion ; principes que nous ne saurions trop vous inculquer, ni vous remettre trop souvent devant les yeux, puisqu’ils font partie de cette morale évangélique à l’observance de laquelle est attaché votre salut. Néanmoins, lorsque nous vous exposons quelquefois vos obligations sur cet article, vous murmurez contre nous, vous vous plaignez avec amertume, vous nous accusez de vues intéressées et politiques, et croyez que nous passons les bornes de notre ministère ! Ah ! mes frères, quelle injustice ! » (Archives de l’archevêché de Québec).

On ne pouvait faire paraître un dévouement plus entier et une soumission plus rassurante. Le prêtre, oubliant tout le reste, remerciait presque la Providence d’avoir arraché le Canada à la nation impie qui brisait alors ses autels.

Les recommandations du gouverneur et du clergé n’étaient pas absolument sans raison. Quelques habitants de Montréal, blessés des discours et des prétentions des Anglais ; d’autres personnes, par esprit d’opposition et pour exciter les frayeurs de l’autorité, tenaient des propos qui les firent accuser devant les tribunaux et condamner à de fortes amendes. À Québec, la même chose eut lieu : trois habitants de Charlesbourg furent accusés de haute trahison, quelques autres de menées séditieuses ; mais leur crime était si peu grave que les poursuites furent abandonnées (mai 1794). [Une brochure intitulée Les Français libres à leurs frères les Canadiens, fut même répandue en Canada]. Le gouverneur avait voulu frapper l’imagination du peuple et le mettre en garde contre les agitateurs. Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt eut permission de voyager dans le Haut-Canada, mais l’entrée du Bas-Canada lui fut interdite. Il publia à son retour : Voyage dans les États-Unis de l’Amérique (1799). « À nulle époque, peut-être, dit Bibaud, les dangers que s’exagérait le gouverneur ne mirent les Canadiens dans un isolement aussi complet... Faire venir des journaux, ou même des livres directement de France, était une chose à laquelle il ne fallait pas penser » (Histoire du Canada sous la domination anglaise, tome 2, p. 124. – Voir aussi Dorchester to Portland, July 25, 1795).

Pendant l’été de 1794, il se forma à Québec une association contre les propagandistes révolutionnaires et pour la défense des lois et du gouvernement : elle couvrit bientôt le pays. Cet état de choses dura plusieurs années. À chaque session, le gouvernement demandait et obtenait de nouveaux pouvoirs pour former une milice soumise, maintenir la tranquillité intérieure, et continuer la suspension de l’habeas corpus à l’égard des étrangers. La plus grande concorde existait entre les trois branches de la législature. Plusieurs députés canadiens des plus marquants, comme M. de Bonne, reçurent des charges importantes. Chacun se félicitait du repos dont jouissait le pays.

Le roi érigea, en 1793, le Canada en évêché protestant sous le titre de Québec, tout en gardant le silence sur l’évêché catholique. Après l’arrivée (1793) du Dr Jacob Mountain, premier évêque de l’Église anglicane au Canada, le prélat catholique continua de prendre, dans ses mandements, comme c’était son droit, le titre d’évêque de Québec. D’autre part le ministère chargea lord Dorchester de nommer l’évêque protestant au Conseil législatif des deux provinces canadiennes. Le gouverneur écrivit aussitôt au duc de Portland que cette nomination exciterait la jalousie des Canadiens. Le ministre lui ayant répondu de prier lui-même le roi d’accorder le même honneur à l’évêque catholique, il recommanda Mgr Hubert ; mais le duc de Portland avait changé d’avis, et ne voulut point porter ce prélat au Conseil.

En matière de religion comme en politique, l’Angleterre attendait toujours l’impulsion des circonstances. Tantôt elle paraît vouloir laisser les Canadiens jouir de tous leurs droits, tantôt elle cherche à les assujettir aux protestants. C’est cette dernière pensée, la plus constante, qui s’étend à tout son système colonial politique et religieux ; elle explique aussi les oscillations causées par les obstacles qu’éprouve sans cesse la tendance vers l’anglicisation et le protestantisme.

Mgr Hubert mourut en 1797. Il eut pour successeur le grand vicaire Pierre Denaut, né à Montréal en 1743. Nommé titulaire de Canathe en Palestine, et coadjuteur de Québec par le Souverain Pontife Pie VI en 1794. Mgr Denaut avait été consacré à Montréal l’année suivante.

Pendant la session de 1795, qui dura plus de quatre mois, le gouverneur communiqua à l’Assemblée l’état des revenus de l’année et les comptes d’une partie des dépenses du gouvernement civil. Des impôts sur les eaux-de-vie étrangères, les mélasses, les sirops, les sucres, le café, le tabac, le sel, furent votés par l’Assemblée pour couvrir l’excédent des dépenses sur les revenus. Cette augmentation ne répondit pas au besoin qui l’avait fait décréter. La plupart des lois passées à cette session en prorogeaient d’anciennes pour un temps limité, car l’Assemblée avait déjà pris pour règle de donner aux lois la plus courte durée possible, afin que le gouvernement fût moins indépendant d’elle.

La discussion d’un bill sur les chemins publics agita beaucoup les esprits. Cette mesure importante pour les campagnes fut d’abord mal interprétée par l’imprudence de certaines gens, qui crièrent au fardeau des corvées, détestées par le peuple depuis Haldimand. On croyait qu’elle voilait un retour au système de ce gouverneur décrié ; mais peu à peu l’esprit mieux éclairé des cultivateurs se calma, et la loi prit, après des amendements nombreux, à peu près la forme qu’elle a gardée jusqu’à nos jours.

L’Assemblée était encore dans la chaleur des débats sur cette loi lorsqu’une question incidente, pleine d’intérêt, attira un instant son attention. Les charges seigneuriales et les taux des redevances étaient assez modérés sous l’ancien régime. Après la conquête, plusieurs Anglais qui avaient acheté des seigneuries à des Canadiens émigrant en France, haussèrent ces taux et furent imités par quelques-uns des anciens seigneurs. Bientôt l’abus fut poussé par eux, au point qu’il arracha des plaintes aux censitaires, pour qui l’usage, la coutume était la loi. [Ils disaient notamment n’être pas protégés contre les seigneurs comme ils l’avaient été au temps du régime français par l’intendant et le gouverneur]. Les nouveaux propriétaires attendaient depuis longtemps l’occasion de changer la tenure de leurs seigneuries afin d’en retirer de plus grands revenus ; ils crurent que le moment était venu d’accomplir leur dessein. Ils se montrèrent fort alarmés de la diffusion des idées révolutionnaires en Amérique, et parurent redouter l’abolition de la tenure féodale sans indemnité comme en France. Ils accusèrent les Canadiens de révolte en qualifiant l’opposition de ceux-ci à la loi des chemins de pure rébellion politique. Par là, ils s’imaginaient qu’au milieu du trouble et de la frayeur qui se manifestaient dans le pays, ils réussiraient à engager la Chambre d’assemblée à modifier, pour satisfaire les mécontents, la tenure surannée et oppressive, déclaraient-ils, qui existait dans le pays malgré les progrès du siècle. Ils s’étaient déjà entendus avec des émigrants américains pour la concession de leurs terres après l’abolition de la tenure, préférant ces derniers aux Canadiens, parce qu’ils étaient disposés à payer des rentes plus élevées. Mais leur plan, mis à jour, fut aussitôt déjoué. Leur proposition, dont les motifs étaient étrangers à toute idée de réforme réelle et salutaire, fut porté par M. de Rocheblave devant la Chambre, qui la discuta durant plusieurs séances, et finit par l’abandonner.

On souleva une autre question non moins importante, celle du numéraire ayant cours dans le pays. Il circulait en Canada des monnaies de toutes les nations en rapports avec l’Amérique. Une portion de ces espèces, dépréciée par l’usure, entraînait dans les échanges des pertes considérables. Un remède devenait nécessaire. Richardson comme négociant prit l’initiative. On vota une loi qui donnait une valeur légale fixe aux monnaies d’or et d’argent frappées aux coins et aux titres du Portugal, de l’Espagne, de la France, des États-Unis, et qui convertit la valeur des monnaies anglaises du sterling en cours du pays. De tout temps, le système financier a été vicieux ou imparfait en Canada, et il fut toujours difficile de débrouiller le chaos des comptes publics ; de là une partie des abus, des erreurs, des malversations des comptables. Toutes les lois d’impôt furent fondues en une seule, pour simplifier les opérations de ces agents, et des mesures furent prises pour diminuer les frais de perception. La loi, passée pour deux ans, fut réservée à la sanction royale. Par une de ces anomalies dont on a eu beaucoup d’exemples dans la suite, elle resta si longtemps en Angleterre, que lorsqu’elle revint, les deux années étaient écoulées.

Le gouverneur se rendit en Europe dans l’été (9 juillet 1796). Il organisa ou donna ordre avant son départ d’organiser un régiment canadien à deux bataillons comme l’avait suggéré Du Calvet en 1784. Ce corps fut licencié plus tard, peut-être par un motif politique. La métropole jugea qu’il n’était pas prudent d’enseigner l’usage des armes aux colons, se rappelant que les États-Unis avaient préludé à la guerre de l’indépendance par celle du Canada, où ils avaient fait leur apprentissage.

Avant de remettre le pouvoir en d’autres mains, lord Dorchester avait convoqué les collèges électoraux à l’effet de procéder à de nouvelles élections générales. Elles eurent lieu aux mois de juin et juillet 1796. Le scrutin du peuple fut sévère. Plus de la moitié des représentants furent changés ; beaucoup d’anciens députés connurent la défaite parce qu’ils avaient voulu faire proscrire la langue française. [Le nouveau gouverneur n’hésitait pas à dire que la grande majorité de la Chambre d’assemblée se composait de Canadiens peu faits pour y siéger, et qu’il fallait donner au Conseil législatif deux Anglais de plus. (Prescott to Portland, Sept. 3, 1796)].

Le général Robert Prescott, qui remplaça lord Dorchester, était lieutenant-gouverneur depuis 1795. Il réunit la législature le 24 janvier (1797). L’élection du président de la Chambre amena, comme au début du premier parlement, la scission des deux partis. Elle révéla plusieurs défections soupçonnées depuis longtemps. Le juge de Bonne et Charles de Lanaudière passèrent dans l’autre camp. Le premier, qui était fils de ce capitaine de Bonne de Miselle attiré en Canada par le marquis de La Jonquière, descendait de l’illustre race des ducs de Lesdiguières. Il ne fut plus qu’un partisan hostile à ses compatriotes. Il proposa Young pour président de l’Assemblée, et s’opposa à la nomination de Panet, qui fut réélu à une forte majorité. Cette fois encore pas un Anglais ne vota pour ce dernier, tandis que quatre Canadiens se levèrent contre lui, outre ceux revêtus de charges publiques, entre autres le solliciteur général, [Louis-Charles Foucher,] qui ne vota plus que comme un homme vendu. On n’eut plus de doute sur les nouvelles dispositions du gouvernement, auquel le traité d’amitié et de commerce signé entre l’Angleterre et les États-Unis, et promulgué le 29 février 1796, allait permettre plus de hardiesse.

Le gouverneur Prescott, en communiquant ce traité à la Chambre, lui demanda néanmoins de renouveler la loi contre les étrangers. Il fallait, disait-il, « neutraliser les efforts de ces émissaires que la Révolution française avait répandus partout pour troubler l’ordre social ». C’était redonner des craintes au public, sans motif sérieux, car le Canada était hors de l’atteinte de la République française par la distance et encore plus par les idées.

Au reste cette session ne fut remarquable que par l’autorité presque absolue dont se fit revêtir le gouverneur. La résistance opposée à la loi des chemins parut l’avoir alarmé. Non content de la loi contre les étrangers, il obtint encore de la complaisance des deux Chambres le pouvoir de déférer au Conseil exécutif, ou à trois de ses membres, le droit de faire arrêter toute personne sur le simple soupçon de pratiques séditieuses. Les dispositions de loi de l’habeas corpus incompatibles avec ce pouvoir inquisitorial furent suspendues.

Il y a lieu de croire que l’esprit de Prescott était en proie à de vives inquiétudes. Les hommes qui avaient été témoins de la Révolution américaine et de la Révolution française, pouvaient penser que rien n’était impossible après l’accablant démenti que ces événements donnaient à toutes les prévisions. Le gouverneur s’empressa d’envoyer l’ordre à tous les juges de paix, à tous les capitaines de milice, de mener en prison ceux qui chercheraient, par leurs intrigues ou par leurs discours, à troubler la tranquillité publique. Il croyait que les réfractaires à la loi des chemins avaient des chefs dont les vues s’étendaient plus loin que cette ordonnance, et qu’ils correspondaient ou se concertaient avec des émissaires étrangers.

Le procureur général Sewell s’était transporté à Montréal à la fin de l’été de 1796. Il fit rapport que l’île et le district étaient très mal disposés pour l’Angleterre ; que l’ambassadeur français aux États-Unis, Adet, avait adressé aux Canadiens un appel où il leur annonçait que la République française, ayant battu l’Espagne, l’Autriche, et l’Italie, allait attaquer l’Angleterre en commençant par ses colonies ; que la France avait l’intention de lever des troupes dans le Bas-Canada et qu’elle invitait les habitants à se rallier autour de son drapeau (12 mai 1797).

Un enthousiaste américain, du nom de David McLane, ajoutant foi aux soupçons que l’on semait contre la population, se laissa attirer à Québec par un charpentier de navire nommé Black, qui avait su acquérir assez de popularité pour se faire élire, en 1796, membre de la Chambre d’assemblée. Sitôt que Black l’eut en son pouvoir, il courut avertir l’autorité, qu’il avait prévenue d’avance. McLane, accusé de haute trahison, fut livré aux tribunaux. Le choix des jurés, les témoignages, le jugement, le supplice, tout fut extraordinaire. Il fut condamné à mort et exécuté, avec un grand appareil militaire, sur le glacis des fortifications, dans un endroit élevé et visible des campagnes environnantes. Le corps du supplicié, après être resté quelque temps suspendu au gibet, fut descendu au pied de l’échafaud ; le bourreau en trancha la tête, la prit par les cheveux et la montrant au peuple, cria : « Voila la tête d’un traître ! » Il ouvrit ensuite le cadavre, en arracha les entrailles, les brûla, et fit des incisions aux quatre membres, sans les séparer du tronc. Jamais pareil spectacle ne s’était encore vu en Canada. Le but de cet acte barbare était de frapper de terreur l’imagination populaire. Les accusateurs et les témoins à charge eurent des terres pour prix de leur complaisance ou de leur délation. Black lui-même reçut des gratifications ; elles ne lui portèrent pas bonheur, car tout le monde ne voulut plus voir en lui qu’un traître. Repoussé par ses concitoyens, couvert du mépris public, il finit par tomber dans une profonde misère. On le vit, quelques années après, rongé de vermine, mendier son pain dans la ville où il avait siégé autrefois comme législateur.

Une sage retenue caractérisait depuis un an ou deux toutes les démarches de l’Assemblée, qui était taxée de rébellion chaque fois qu’elle voulait montrer un peu d’indépendance. Quoique nous fussions loin du théâtre de la guerre, les gouverneurs représentaient constamment les ennemis comme à nos portes, comme au milieu de nous. C’était la politique que le gouvernement, aux mains de l’aristocratie, suivait en Angleterre, pour faire repousser les idées républicaines de la France. La fonction des Chambres semblait se borner à augmenter les subsides et à accroître la puissance du corps exécutif. Cependant les esprits s’agitaient alors dans le Conseil, où la concorde eût dû toujours exister. Le bureau chargé de la régie des terres publiques et qui était composé d’une section de ce Conseil, se rendait coupable de honteuses prévarications. Le juge en chef Osgoode en était le président. Les membres, sous divers prétextes et sous des noms empruntés, se faisaient donner à eux-mêmes, ou faisaient donner à leurs amis de vastes domaines. Un grand désordre régnait sans cesse dans ce département. On avait vu des membres de l’ancien Conseil législatif s’entendre avec des fonctionnaires publics à Londres, ayant l’entrée des bureaux du ministère, pour se faire accorder de larges étendues de terres sur les bords du lac Saint-François, sur la route postale entre Québec et Halifax, et en d’autres endroits du Canada. Les abus se multipliaient. Ceux qui en recueillaient le fruit, s’efforçaient en même temps d’empêcher les Canadiens d’obtenir des concessions afin qu’ils ne puissent y porter leur langue, leurs usages et leur religion. C’était un motif suffisant d’exclusion, sinon avoué, du moins tacitement admis. (Finlay to King, August 11, 1794. Prescott to Portland, June 11, 1798.)

Ces terres avaient été divisées en cantons (townships), et l’on avait donné aux nouvelles divisions des noms anglais : chose indifférente en apparence, et qui contribua pourtant à en éloigner les défricheurs canadiens. Ceux-ci, du reste, ne comprenait pas bien la tenure anglaise avec le système de quit-rents qui y était attaché. Ces entraves artificielles eurent un effet imprévu. Des Canadiens et des Américains pénétrèrent dans les forêts de la rive droite du Saint-Laurent, près de la frontière, et s’y choisirent des biens où ils s’établirent sans titre. Le gouverneur, auquel plusieurs se plaignirent de la conduite du bureau, prit leur parti avec chaleur, et dans une dépêche envoyée à Londres, il désapprouva la régie des terres, inutiles sous le rapport fiscal au point de ne rien produire. Il reçut, en 1798, des instructions pour remédier au mal qu’il avait signalé ; elles déplurent extrêmement au bureau des terres. De là vint la division qui se mit entre ce bureau et le gouverneur, puis entre le gouverneur et le Conseil exécutif, l’âme de l’oligarchie. Le Conseil se crut obligé de soutenir, en cette circonstance, un département formé de ses principaux membres. Ignorant encore l’existence de la dépêche du gouverneur, il se tint pour offensé par son silence ; il fut froid envers lui, et ensuite il fit une opposition ouverte et redoutable sous la direction de son président. Osgoode avait des talents, et ce qui valait mieux en l’occurrence, des amis puissants à la Cour. Par ses instigations, le Conseil exécutif refusa de publier les nouvelles instructions concernant les terres, et adressa deux pétitions au duc de Portland, ministre des colonies, l’une en 1798 et l’autre l’année suivante, pour se plaindre de la conduite de Prescott. Afin d’éviter les conséquences de cette division, le roi crut devoir rappeler le gouverneur. Le juge Osgoode obtint aussi la permission de résigner sa charge ; et quelque temps après il quitta le Canada. (Procès-verbaux du Conseil exécutif, Prescott to Portland, October 23, 1798 ; April 2, 1799).

Cette querelle fit peu de sensation, parce que le public n’en connaissait pas bien le sujet ni les motifs. Le gouverneur n’avait point cherché d’appui chez le peuple. Au contraire, il se montrait fort hostile à son égard. Soit qu’il interprétât mal ses instructions, soit pour toute autre raison, il fit mauvais accueil aux catholiques, lorsqu’ils lui demandèrent l’érection de nouvelles paroisses dans les établissements en formation autour de la partie habitée du pays. Ni les réclamations du peuple, ni celles du clergé, ni même celles de l’Assemblée ne purent le faire revenir sur un refus qui portait atteinte à l’Acte de 1791. Il fallut que les catholiques recourussent au régime insuffisant des missions, comme aux premiers jours de la colonie.

Le peuple vit donc la retraite de Prescott avec plaisir. Robert Shore Milnes, bientôt après nommé baronnet, prit en 1799 (31 juillet) la direction des affaires comme lieutenant-gouverneur. [Prescott, aussi bien, garda le titre et toucha les traitements de gouverneur du Bas-Canada jusqu’en août 1807]. En ouvrant les Chambres (5 mars 1800) Milnes, remercia le Bas-Canada de ses témoignages de fidélité, et loua les particuliers que leur zèle pour la cause des sociétés civilisées portait alors à souscrire des sommes considérables, par contribution volontaire, aux frais de la guerre que le roi soutenait contre la Révolution française.

L’esprit de dissension qu’on a vu s’élever entre le gouverneur Prescott et son Conseil, allait s’étendre jusqu’aux Chambres. L’Assemblée montra moins de calme et d’unanimité que de coutume. La question des biens des Jésuites et une question de privilèges, au sujet d’un député nommé Charles-Baptiste Bouc, condamné pour escroquerie à une sentence emportant flétrissure, et qu’elle exclut de son sein, excitèrent de vifs débats. Bouc néanmoins fut réélu deux fois. Il fallut que la législature le rendît inéligible par une loi en 1802.

Le P. Jean-Joseph Casot, dernier père jésuite en Canada, venait de mourir (18 mars 1800). Sa mort offrit une nouvelle occasion de réclamer les biens de son ordre pour les rendre à leur destination primitive. Lorsqu’un député, Planté, en fit la proposition, Young, conseiller exécutif, annonça que le gouverneur avait ordonné de prendre possession de ces biens au nom de la Couronne (12 mars). La proposition de Planté fut néanmoins adoptée par une majorité de dix-sept voix. Un seul Canadien catholique s’y opposa : ce fut le solliciteur général Foucher. La Chambre demanda une copie des titres de la fondation du couvent. Le lieutenant-gouverneur répondit qu’il la lui transmettrait ; il ajouta qu’il avait agi d’après les instructions du roi, et pria la Chambre de considérer s’il était compatible avec le respect qu’elle avait toujours témoigné pour le trône, de persister dans sa demande.

L’évêque protestant demandait à Milnes d’établir, dans les villes et dans les principaux villages, des maîtres d’école chargés d’enseigner aux Canadiens français la langue anglaise gratuitement, et l’écriture avec l’arithmétique à un prix modéré. Cette proposition fut soumise au Conseil exécutif qui l’adopta. Le lieutenant-gouverneur appuyait le projet. Dans une dépêche au duc de Portland (5 avril 1800) il recommandait d’affecter une partie des terres de la Couronne et ce qui restait des biens des Jésuites au service de l’éducation. Il ajoutait que cette mesure non seulement augmenterait la popularité du gouvernement, mais serait très avantageuse sous le double rapport politique et moral, en favorisant l’usage de la langue anglaise, qui avait fait si peu de progrès parmi les Canadiens que les députés anglais, sauf un ou deux, n’osaient l’employer à la Chambre, certains qu’ils ne seraient pas compris par la grande majorité des représentants. Le duc de Portland l’approuva, et demanda un rapport sur les dotations en terres ou les revenus qu’il faudrait appliquer à l’entretien de ces écoles destinées à répandre la langue anglaise en Canada.

Mais les Canadiens sortaient d’une nation trop glorieuse et trop fière pour consentir jamais à abandonner la langue de leurs aïeux.

Bibliographie


Sources. Pour ce chapitre comme pour les précédents il faut se reporter aux sources générales indiquées dans la bibliographie du Régime militaire de cette Histoire. Procès-verbaux du Conseil exécutif, Québec, 1791 à 1800. – Journal de la Chambre, d’assemblée du Bas-Canada pour la même période. – Gazette de Québec et Gazette de Montréal, également. – Rapport du comité de la Chambre d’assemblée du Bas-Canada sur l’état de l’éducation, Québec, 1824.

Ouvrages à consulter. Aux ouvrages de Christie et de sir Thomas Chapais, joindre : Bibaud, Histoire du Canada sous la domination anglaise, Montréal, 1837, 1844, 1878, tome II. – W. Kingsford, History of Canada, vol VI, Toronto. – Voir aussi les livres de Mgr Têtu, l’abbé Gosselin et du P. C. de Rochemonteix déjà cités.
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