Littérature québécoise





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Mercury de Québec disait, le 19 mars 1810 : « La conduite que continue de tenir envers le gouverneur un peuple conquis, porté, de l’abîme de la misère au comble de la prospérité, et auquel on accorde toute sorte d’indulgence, n’est certes point ce qu’il en devait attendre. Après le moyen de conciliation proposé par le représentant du roi à l’ouverture de la dernière session de notre parlement, nous ne pouvons voir dans la manière dont on l’en a récompensé, qu’un trait de l’ingratitude la plus invétérée. Mais il est dans le monde des gens à qui les bons procédés dont on use envers eux ne donnent que de l’insolence. »

Sans relever ces insultes, le Canadien cita les faits analogues de l’histoire de l’Angleterre pour justifier l’opinion de la Chambre sur l’indépendance des juges. Rapin, Blackstone, Locke, plusieurs autres publicistes anglais, lui fournissaient de nombreuses citations sur ce sujet et sur l’étendue des pouvoirs constitutionnels des trois branches de la législature. « Le représentant du roi, disait-il, a le pouvoir de dissoudre le parlement quand il le juge à propos, mais il ne lui est pas libre de faire des remarques injurieuses sur les actes de la législature, qui est absolument indépendante de son autorité. Le respect dû à l’Assemblée est aussi sacré et aussi inviolable que celui qui est dû à Son Excellence elle-même ; et ces remarques seraient d’autant plus mal placées, que c’est le gouverneur qui est chargé de faire observer le respect dû à ce corps, comme aux autres parties du gouvernement. » Toutes les questions constitutionnelles étaient traitées dans ce journal d’après les principes les mieux établis.

Pour mettre autant que possible le gouverneur à l’abri de ses coups, le Canadien feignait de croire, suivant l’opinion de Bédard, à l’existence d’une administration responsable, à laquelle on devait attribuer le dernier discours du trône. Connaissant, au surplus, l’art de ses adversaires, à qui il était beaucoup plus facile qu’aux Canadiens de se faire écouter à Londres, il appuyait avec soin sur le motif particulier que ceux-ci avaient de persister dans leurs sentiments d’attachement à l’Angleterre : ce motif, c’était la conservation de leur nationalité. Il vantait les avantages de la constitution britannique. « Elle est peut-être, disait-il, le 4 novembre 1809, la seule où les intérêts et les droits des différentes classes dont la société se compose, soient si bien ménagés, si sagement opposés, quoique liés les uns aux autres, qu’elles s’éclairent mutuellement et se soutiennent par la lutte même qui résulte de l’exercice simultané des pouvoirs qui leur sont confiés. » La veille de sa saisie, il disait encore : « Si l’on veut désapprouver une mesure du gouverneur, il faut le faire avec respect et de la manière que la constitution et la liberté britannique le permettent. »

Les élections suivantes, qui eurent lieu en octobre (1809), ne changèrent point le caractère de la Chambre. Nulle part ailleurs le suffrage populaire n’était plus indépendant et plus pur qu’en Canada, où presque tous les électeurs étaient propriétaires. Les membres de l’ancienne Assemblée qui avaient montré de l’indécision ou de la faiblesse, furent rejetés. Les nouveaux députés retournèrent à la législature avec les mêmes idées et les mêmes convictions, plutôt raffermies qu’ébranlées et avec la résolution de les défendre.

L’Angleterre crut devoir réparer un peu le mauvais effet de la vivacité de son représentant : elle lui envoya des instructions au sujet de l’éligibilité des juges, et lui ordonna de sanctionner toute loi, passée aux deux Chambres, qui aurait pour but de priver ces fonctionnaires d’un privilège qu’on leur contestait depuis si longtemps.

Le parlement s’ouvrit le 29 janvier 1810. Les relations diplomatiques entre l’Angleterre et les États-Unis continuaient à être peu amicales. Le gouverneur déclara dans son discours, qu’en cas d’hostilités, on recevrait assez de troupes pour opposer, avec les milices, une résistance heureuse. À propos des juges, il fit part de l’ordre des ministres ; et cette communication fut agréable à l’Assemblée. L’Angleterre, en effet, désapprouvait l’opposition pour ainsi dire personnelle du gouverneur. Mais la Chambre se rappelait la censure qu’il avait prononcée contre elle en la prorogeant. Elle s’empressa, et ce fut son premier acte, de déclarer, à une forte majorité, que toute tentative de la part du gouverneur, ou du Conseil législatif, soit pour lui dicter la conduite qu’elle devrait tenir, soit pour censurer ses actes, surtout en approuvant la conduite d’une partie de ses membres, et en blâmant celle des autres, était une violation de ses privilèges et une atteinte dangereuse aux libertés publiques. Après avoir ainsi protesté contre le langage du chef du gouvernement, elle porta son attention sur les officiers inférieurs, que depuis longtemps elle voulait soumettre à son influence. Les fonctionnaires publics se regardaient alors comme indépendants et au-dessus d’elle ; ils se plaisaient à la critiquer ; et les gouverneurs, sans expérience politique pour la plupart, laissaient courir contre les représentants du peuple des remarques offensantes, qui, par contrecoup, retombaient sur le Conseil exécutif lui-même. Ce mal, qui était d’autant plus grave qu’il provenait d’une antipathie de races, a puissamment contribué aux événements politiques de 1837. L’Assemblée pensa que le moyen le plus efficace d’inciter les officiers publics à respecter l’une des sources de leurs pouvoirs, était de les soumettre à son contrôle par le vote de leurs traitements, comme en Angleterre. Elle déclara que le pays était en état et en disposition de se charger de toutes les dépenses civiles, et elle vota une adresse au Parlement anglais pour l’en informer et le remercier de ce qu’il avait fait jusque là.

Les fonctionnaires tremblèrent de tomber sous le contrôle de la Chambre qu’ils avaient insultée tant de fois. Ils s’agitèrent pour faire repousser la mesure, et communiquèrent leur zèle à leurs amis, qui s’efforcèrent de gagner le gouverneur à leurs vues. Celui-ci fut surpris de la démarche des députés dans laquelle on chercha à lui faire voir une embûche. Il répondit que cette adresse lui paraissait d’une nature si nouvelle qu’il avait besoin d’y réfléchir. L’usage du Parlement anglais voulait que les octrois d’argent fussent proposés par le gouvernement avant d’être votés par la Chambre basse ; et il était sans exemple, à sa connaissance, qu’une branche d’une législature coloniale eût présenté seule une adresse à la Chambre des lords ou aux Communes. Ainsi, il croyait que l’adresse était sans précédent, imparfaite dans sa forme et fondée sur une résolution qui devait être approuvée par le Conseil législatif pour avoir son effet ; il ne pouvait donc pas la transmettre aux ministres ; mais il la transmettrait au roi comme un témoignage de la gratitude et des dispositions généreuses du Bas-Canada. Sa réponse fort longue, mêlée de louanges et de reproches, trahissait son embarras. L’offre inattendue de la Chambre ne pouvait manquer d’être bien accueillie par l’Angleterre ; elle déroutait toutes les prévisions de l’oligarchie coloniale. L’Assemblée demanda ensuite à voter le budget de toute la dépense civile, et nomma, sur la proposition de Bédard, un comité de sept membres, chargé d’étudier les usages parlementaires cités dans la réponse du trône. Ces mesures annonçaient l’intention de montrer que les prétentions du Conseil exécutif étaient sans fondement. Elles auraient peut-être été frivoles en d’autres circonstances ; elles ne l’étaient pas alors. Les ennemis de la Chambre, en effet, avaient seuls l’oreille des ministres anglais, et par conséquent, de l’influence sur les gouverneurs, qui les craignaient bien plus que nos députés, inconnus ou regardés comme des étrangers au Bureau des colonies.

La Chambre voulut prendre une autre mesure de précaution. Depuis trop longtemps, on sentait les graves inconvénients qu’il y avait pour l’Angleterre et pour le Canada à s’ignorer mutuellement. L’Angleterre ne connaissait les Canadiens que par les rapports calomnieux qu’on lui en faisait journellement ; les Canadiens jugeaient l’Angleterre d’après les émigrants qui venaient chercher fortune au milieu d’eux, et qui, s’emparant de tous les emplois de l’administration, s’y conduisaient de manière à aliéner les esprits. Il fallait tâcher d’établir entre la colonie et la métropole des relations qui les fissent connaître l’une à l’autre plus intimement et plus avantageusement. La nomination d’un agent à Londres parut le meilleur moyen pour atteindre ce but, et l’Assemblée préparait une loi à cet effet quand un de ses votes amena une prorogation subite. Le Conseil législatif avait amendé le bill qui excluait les juges de l’Assemblée. L’amendement portait que la loi ne deviendrait exécutoire qu’au parlement suivant. La Chambre en fut offensée et déclara le siège du juge de Bonne vacant, à la majorité de dix-huit voix contre six.

Le gouverneur, qui s’était contenu avec peine jusque là, montra sa colère à cette dernière hardiesse. Il se rend au Conseil et mande les députés (26 février 1810). « Je viens, dit-il, proroger le parlement. Après avoir mûrement considéré ce qui a eu lieu, je me suis résolu à dissoudre la Chambre qui a pris sur elle, sans le concours des autres branches de la législature, de décider qu’un juge ne peut ni siéger ni voter dans son enceinte...

« Il m’est impossible de ne pas regarder votre acte comme une violation d’un statut du Parlement impérial, de ce Parlement qui vous a donné la constitution à laquelle vous devez, de votre propre aveu, votre prospérité présente. Vous privez inconstitutionnellement un corps considérable de citoyens de la « franchise électorale » (il faisait allusion aux électeurs du comté de Québec, qui avaient envoyé le juge de Bonne à l’Assemblée), et vous décrétez, par une véritable usurpation de pouvoir, contre une autre classe importante de la société...

« Je me sens étroitement obligé d’éviter toute participation à de tels actes.... et je n’en connais pas d’autre moyen que celui que je prends. »

Ses adhérents lui présentèrent aussitôt de nouvelles adresses de félicitation.

Craig était décidé alors à employer tous les moyens pour neutraliser l’influence des partisans de la Chambre, et à intimider les électeurs, pour faire élire des députés qu’il pût mener à sa guise. Il porta ses coups d’abord contre le journal qui avait défendu l’Assemblée, et ensuite contre les principaux représentants du peuple.

Le Conseil exécutif s’assembla et scruta le Canadien pour trouver matière ou prétexte à quelque mesure de rigueur propre à produire une grande impression dans le public. Le gouverneur lui-même demanda l’emprisonnement de l’imprimeur. Deux aubergistes, nommés Stilling et Stiles, s’étant procuré les numéros parus les 3, 10 et 14 mars (1810), allèrent les dénoncer, le 17, au juge en chef Sewell, qui donna ordre de saisir le journal. Une escouade de soldats, conduite par un juge de paix, s’empara des presses et arrêta l’imprimeur, Lefrançois, qui fut jeté en prison, après avoir subi mystérieusement un interrogatoire devant le Conseil exécutif. Les gardes de la ville furent augmentées ; des patrouilles parcoururent les rues, comme si l’on était menacé d’un soulèvement. La malle fut détenue pour saisir, disait-on, tous les fils de la conspiration avant que la nouvelle de ce qui venait d’avoir lieu se fût répandue. On passa trois jours à examiner les papiers saisis à l’imprimerie du Canadien ; puis le Conseil se réunit de nouveau. Il se composait du gouverneur, du juge Sewell, de l’évêque protestant et de Dunn, François Baby, Young, Williams et Irvine. On y lut la déposition de Lefrançois, inculpé de haute trahison, et les dépositions de quatre autres personnes, qui avaient des rapports avec l’imprimerie. La presse fut transportée ensuite au bureau des juges de paix (Procès-verbaux du Conseil exécutif, 19 mars 1810).

Trois articles du journal servirent de prétexte à ce coup d’État, celui surtout qui portait ce titre singulier : « Prenez-vous par le bout du nez. » C’était une courte exposition d’événements arrivés dans le pays depuis la conquête ; elle se terminait par des observations qui n’avaient que le défaut de respirer un amour excessif de la constitution anglaise. Il n’y avait rien dans ces écrits qu’on pût tourner en trahison. Après avoir fait insérer dans son procès-verbal l’article dont nous venons de donner le titre, le Conseil ordonna l’arrestation de Pierre Bédard, Jean-Thomas Taschereau et François Blanchet, membres de l’Assemblée dissoute et propriétaires ou correspondants du journal.

En même temps l’ordre fut expédié à Montréal d’arrêter Laforce, Pierre Papineau (de Chambly), Corbeil (de l’île Jésus) ; et des mandats furent décernés ou projetés contre D.-B. Viger, J. Blanchet et plusieurs autres citoyens notables de Montréal, sans être mis cependant à exécution.

Le 21 mars, le gouverneur adressa au peuple une proclamation, dressée avec une exagération de langage propre à effrayer les gens paisibles et crédules. Il est probable qu’en tout cela Craig était de bonne foi. L’état précaire de sa santé, qui dépérissait de jour en jour, faisait que son imagination voyait partout mille dangers chimériques. Il déclarait dans ce manifeste que, comme il avait couru des écrits séditieux et pleins des faussetés les plus noires, à dessein de remplir les esprits de défiance, et de détourner le peuple de son affection pour le roi, il lui avait été impossible de souffrir plus longtemps des pratiques qui tendaient si directement à renverser le gouvernement, et qu’il avait pris en conséquence les mesures nécessaires pour y mettre fin. Il disait ensuite quelle avait été sa bienveillance pour les Canadiens ; il les mettait en garde contre les embûches tendues à leur fidélité, leur rappelait les progrès qu’avait faits le pays, et la liberté sans bornes dont il jouissait. « Avez-vous vu, demandait-il, depuis cinquante ans, un seul acte d’oppression ? un emprisonnement arbitraire ? une violation du droit de propriété ou du libre exercice de votre religion ? Comment donc peut-on espérer faire perdre au prince l’affection d’un peuple brave et loyal ? » Il démentait les faux bruits qu’il avait dissous la Chambre parce que, disait-on, il n’avait pu en obtenir la permission de lever un corps de douze mille hommes et qu’elle avait refusé d’imposer une taxe sur les terres. « Vils et téméraires fabricateurs de mensonges, continuait-il, sur quelle partie ou sur quelle action de ma vie fondez-vous l’assertion que je cherche à opprimer vos compatriotes ? Que savez-vous de mes intentions ? Canadiens, questionnez sur moi ceux que vous consultiez autrefois avec attention et respect ; questionnez les chefs de votre Église, qui ont occasion de me connaître. Voilà des hommes d’honneur et de lumières. Voilà les hommes dont vous devriez aller prendre les avis. Les chefs de faction, les démagogues ne me voient point et ne peuvent me connaître.

« Pourquoi vous opprimerais-je ? Serait-ce pour servir le roi ? Depuis qu’il règne, ce monarque bien-aimé n’a pas donné à votre égard un seul ordre qui n’ait eu votre bonheur pour objet... Serait-ce par ambition ?... Serait-ce pour acquérir de la puissance ? Hélas, mes bons amis, avec une vie qui décline rapidement vers la tombe sous le poids de maladies contractées au service de mon pays, je n’ai pas d’autre désir que de passer ce qu’il plaira à Dieu de m’en laisser, dans les douceurs de la retraite, au milieu de mes amis. Je ne reste parmi vous que pour obéir aux ordres de mon roi. »

Il terminait en priant les curés d’employer leur pouvoir sur les esprits pour empêcher les mauvais effets de toutes ces menées, de tous ces actes incendiaires ; et les magistrats et les officiers de milice, d’user de diligence pour en découvrir les auteurs et les faire punir.

Cette proclamation, sur la demande du gouverneur, fut lue au prône de la cathédrale et dans plusieurs autres églises catholiques. Mgr Plessis adressa de la chaire une allocution aux fidèles, dans laquelle, tout en protestant de la fidélité des Canadiens à la Couronne, il rappelait l’obligation qui leur était imposée d’être soumis aux lois et à l’autorité constituée (21 mars 1810).

À l’ouverture de la Cour criminelle (mars 1810), le juge Sewell, juge en chef, l’un des instigateurs de ce système d’intimidation, lut la proclamation et fit un discours politique sur la tendance pernicieuse des principes proclamés par les agitateurs. Le grand jury, choisi par le pouvoir et formé en majorité de ses partisans, déclara que le Canadien avait compromis la paix et la sûreté publique ; il ajouta qu’il n’avait pas vu sans déplaisir certains articles du Mercury qui pouvaient éveiller la jalousie et la défiance dans l’esprit des Canadiens, subterfuge adopté sans doute pour couvrir sa conduite d’un semblant d’impartialité. Toutes les mesures avaient été prises pour produire de l’effet. Des courriers, dépêchés dans toutes les directions, allèrent répandre la proclamation parmi les habitants étonnés, qui entendaient dire pour la première fois qu’une conspiration avait été ourdie contre le gouvernement.

Qu’allait-il résulter de tant de bruit ? Il fallait prouver à l’opinion publique que le gouvernement avait eu raison dans tout ce qu’il avait fait et appeler sur les têtes des coupables le châtiment mérité. Mais le public attendit vainement. Que pouvait avoir le château Saint-Louis contre les accusés ? Si les lois avaient été violées, c’était par le pouvoir exécutif. Les prisonniers demandèrent un procès, et l’on recula ; ils demandèrent leur élargissement, et les cours, soumises à la volonté du Conseil exécutif, refusèrent. La maladie de quelques-uns des accusés fournit enfin un prétexte pour les mettre en liberté les uns après les autres, au bout de quelque temps. Corbeil ne fut libéré que pour aller mourir dans sa famille d’une maladie qu’il avait contractée au cachot.

Pierre Bédard, le chef du parti, refusa de quitter sa prison avant d’avoir subi le jugement d’un jury et mis sa réputation au-dessus de toute atteinte. Il demeura inflexible dans sa résolution, protestant sans cesse de la droiture de ses vues politiques, et de sa fidélité au gouvernement. Cette persistance devint un grave embarras pour le Conseil exécutif. Craig lui-même ne put s’empêcher de reconnaître la fermeté et l’indépendance de sa victime. Le pays n’avait pas été longtemps sans découvrir la raison de ce qui venait de se passer ; et, quand les élections eurent lieu (avril 1810), presque tous les anciens députés furent réélus sans opposition ou à de fortes majorités. M. de Bonne, une des causes premières de ces difficultés, ne se présenta point aux suffrages des électeurs. On rapporte qu’il avait reçu la promesse d’être nommé au Conseil législatif : cette promesse ne fut pas tenue. Quelque temps après, il se démit de sa charge de juge.

Il restait au gouverneur à rendre compte de ces événements au ministre des colonies, lord Liverpool. Il s’était fait donner par le juge Sewell un mémoire sur la conduite à tenir envers les Canadiens. Sewell pensait qu’on ne pouvait les angliciser et les décatholiciser qu’en les noyant dans une majorité anglaise ; qu’il fallait pour cela attirer des émigrés des États-Unis, s’il n’en venait pas assez d’Angleterre ; que l’on devait réunir les deux provinces du Canada en une seule, et donner plus de représentants à la population anglaise ; qu’il fallait enfin attribuer la nomination des curés au gouvernement, et s’emparer des biens du séminaire de Montréal pour en employer les revenus à encourager l’enseignement de l’anglais. (Craig to Liverpool, June, 1810).

Sous ces inspirations, le gouverneur écrivit à lord Liverpool qu’un parti démocratique nombreux et violent répandait ses dangereux principes dans toutes les parties du Canada, et excitait la haine du peuple contre les Anglais ; que sa conduite était devenue si intolérable qu’il s’était vu contraint de prendre des mesures énergiques ; et qu’il avait en conséquence fait saisir le journal de ce parti, après avoir consulté le Conseil exécutif et reçu son approbation. Il disait, dans une autre dépêche du 1er mai, que les Français et les Anglais ne se fréquentaient point ; que pour les bases classes le nom d’Anglais était l’équivalent de méprisable : que les Canadiens étaient plongés dans une ignorance extrême ; qu’ils étaient ivrognes, insolents envers leurs supérieurs et lâches sur le champ de bataille. Leur religion, par l’Acte de Québec (article 5), devait être soumise à la suprématie du roi ; mais le roi ne nommait ni les évêques, ni les curés, ce qui était une grande imprudence, car on ne pouvait guère se fier à eux ; leur foi catholique les rendait les ennemis secrets de l’Angleterre et les amis de la France, et même de Napoléon depuis le Concordat avec Rome. Le Conseil législatif, composé des hommes les plus honorables de la province, était animé des meilleures intentions pour le service du roi et le bien public ; la Chambre d’assemblée, tout au contraire, était formée d’ennemis de l’Angleterre, ignorants et incapables de discuter logiquement une question sérieuse. Il ajoutait que le parti dirigeant comprenait principalement des avocats et des notaires sans principes, qui ne connaissaient ni la constitution anglaise ni les usages du Parlement impérial, quoiqu’ils prétendissent les prendre pour modèles ; qu’ils devenaient d’autant plus audacieux que Napoléon remportait de grandes victoires sur l’Europe ; et qu’ils préméditaient de rétablir le drapeau français en Canada.

Après cette peinture étrange des Canadiens, Craig passait aux moyens de prévenir les événements funestes qu’il redoutait. Il proposait soit d’abolir ou au moins de suspendre la constitution pour priver les Canadiens de cette Assemblée représentative qui leur avait été donnée trop tôt, suivant lui ; soit de réunir les deux Canadas ; mais il n’approuvait point cette réunion. Enfin, si l’on maintenait la constitution, il recommandait de faire une nouvelle division en comtés de manière à augmenter le nombre des représentants anglais dans la Chambre du Bas-Canada. Ce dernier plan, qui leur permettrait de contrepeser le parti canadien, lui paraissait plus praticable que la réunion des deux provinces. Il conseillait d’élever le cens d’éligibilité et d’exercer sur l’Assemblée un droit de surveillance propre à l’intimider. En déclarant de sa seule autorité les juges inéligibles, elle avait clairement violé la constitution ; le Parlement impérial devait autoriser le gouverneur à empêcher la Chambre de s’occuper des affaires publiques, tant qu’elle n’aurait pas révoqué cette décision. Puis Craig parlait des affaires religieuses. Il était d’avis que le roi nommât les curés. Ce pouvoir lui paraissait nécessaire si l’on voulait conserver la colonie, et le moment de le prendre était arrivé : le danger pressait, il serait trop tard dans vingt ans. Tout le monde croyait, comme lui, qu’une influence mystérieuse s’exerçait contre les Anglais. Il fallait se méfier des prêtres français qui s’étaient réfugiés en grand nombre au Canada pendant la Révolution française. Mgr Plessis n’avait pas l’esprit bien turbulent ; mais c’était un homme artificieux et d’une grande ambition. Il serait bon aussi de s’emparer des biens du séminaire de Montréal.

Craig confia ses dépêches à son secrétaire Ryland, qui se rendait en Angleterre, et le chargea de donner aux ministres les renseignements supplémentaires dont ils pourraient avoir besoin. Ryland vit plusieurs fois à Londres lord Liverpool et le sous-secrétaire des colonies, Peel, depuis sir Robert Peel. Celui-ci pensait que Craig avait rempli sa tâche avec habileté ; mais que les Canadiens étant beaucoup plus nombreux que les Anglais, il vaudrait mieux réunir les deux provinces que de suspendre la constitution. Dans un entretien que Ryland eut avec lord Liverpool, le 9 août (1810), le ministre lui dit que le Parlement s’opposerait à la suspension de la constitution. Il jugeait que la réunion des deux provinces, ou bien une nouvelle division du Bas-Canada, éprouverait moins de difficultés ; il parla aussi de fixer le siège du gouvernement à Montréal. Quelques jours après, Ryland commença à douter du succès de sa mission et à craindre que, comme les ministres n’étaient pas sûrs de garder leurs places, ils ne se réservassent la liberté de s’opposer plus tard à des mesures « qu’ils proposeraient eux-mêmes aujourd’hui, disait-il, s’ils étaient certains de se maintenir aux affaires. » (Ryland to Craig, August 21, 1810).

Le ministère redoutait l’opposition du Parlement sur la question canadienne. Peel et le procureur général sir Vicary Gibbs reconnaissaient bien que la division du Canada en deux provinces avait été très impolitique ; mais ils craignaient que si le gouvernement voulait revenir sur cette mesure, l’opposition de Whitbread et Tierney, deux chefs whigs, ne leur causât beaucoup d’embarras. Liverpool pensait que lord Grenville, auteur de la constitution de 1791, élèverait la voix en faveur « des Canadiens opprimés ». Au reste, les ministres ne pouvaient s’empêcher d’admettre que Craig n’avait pas toujours su respecter la loi. Ainsi sir Vicary Gibbs avoua à Ryland, en parlant de l’arrestation de Bédard, qu’il n’aurait pas osé agir en Angleterre comme on avait fait en Canada ; et plus tard, dans la consultation qu’il donna comme procureur général, il déclara que l’écrit attribué à Bédard était un libelle, mais non pas un acte de trahison.

Ryland fut appelé à une séance du cabinet le 22 août (1810). Liverpool le fit asseoir près de lui, et lui demanda s’il fallait prendre en Canada un ton impérieux ou un ton doux et conciliant. Ryland répondit qu’on ne pouvait le prendre trop haut. Le ministre lui demanda encore si les principaux membres de l’opposition ne pourraient pas être gagnés par la promesse d’honneurs et d’emplois. Ryland fit observer qu’il y avait peu de places à donner. Presque tous les membres du cabinet l’interrogèrent les uns après les autres ; l’agent de Craig finit par dire qu’il regardait les membres de l’Assemblée comme « une bande de démagogues méprisables ». Craig écrivait, à peu près dans le même temps, que les prêtres faisaient tous leurs efforts pour éloigner le peuple des Anglais (Ryland to Craig, August, 15 and 23, 1810).

Le 11 septembre, Liverpool donna communication à Ryland de la dépêche qu’il se proposait d’envoyer au gouverneur ; cette lettre portait les raisons qui empêchaient les ministres de soumettre les affaires du Canada au Parlement. Ryland s’attendait à ce résultat et cherchait à faire agir auprès du pouvoir l’influence des marchands de Londres qui commerçaient avec les colonies d’Amérique. Il eut plusieurs conférences avec eux. Il les amena à prier Liverpool de soutenir la politique du gouverneur et de proposer des changements dans la constitution. Craig écrivit de son côté que les marchands anglais du Canada se proposaient de demander la suspension de la constitution pour la durée de la guerre et les cinq années d’ensuite, ainsi que le rétablissement de la forme de gouvernement qui existait avant 1791. « Cette demande, ajoutait-il, s’accorde parfaitement avec mes vues. »

Ces nouvelles tentatives contre les droits et la nationalité des Canadiens, auraient probablement triomphé, comme elles ont triomphé depuis, sans l’attitude de plus en plus hostile des États-Unis. L’Angleterre était profondément engagée dans la coalition contre Napoléon ; une rupture entre elle et les États-Unis devait l’obliger à de plus grands efforts. Les Canadiens pouvaient lui être d’un puissant secours en temps de guerre, et ce n’était pas en exposant leurs institutions et en les mettant eux-mêmes à la merci d’une population étrangère, qu’elle les rendait bien zélés pour la défense de ses intérêts. Elle s’empressa donc de donner de nouvelles instructions à ses agents, afin de ne pas éloigner d’elle tout à fait l’affection de ce peuple. Ce sont ces instructions qui expliquent le changement qu’on observe de ce moment dans la conduite de Craig.

Le gouverneur convoqua les Chambres pour le 12 décembre (1810). On avait hâte de voir comment il allait parler des derniers événements ; son discours trompa tout le monde, il n’en dit rien. Il déclara même qu’il n’avait jamais douté du loyalisme et du zèle des différents parlements qu’il avait convoqués ; qu’il espérait trouver les mêmes dispositions dans celui-ci ; qu’il serait heureux de voir régner l’harmonie et qu’il voulait maintenir dans leur juste équilibre les droits et les privilèges des pouvoirs législatifs. Il invita ensuite les Chambres à renouveler les lois établies pour la sûreté du gouvernement.

Ce discours parut étrange après tout ce qui s’était passé. Il n’y avait pas un mot sur les dangers que le gouvernement avait courus, ni sur les mesures qu’il avait prises pour les éviter.

L’Assemblée répondit que la situation des affaires extérieures ne permettait pas d’abolir les lois de sûreté, mais que les craintes qu’inspirait aux citoyens l’application de ces lois lui faisaient un devoir de s’assurer s’il n’était pas opportun d’en modifier les dispositions de manière à raffermir la confiance entre le gouvernement et le peuple. « Nous concourrons volontiers, ajouta la Chambre, à toutes les mesures qui tendront à la paix, but d’autant plus malaisé à atteindre que ceux qui habitent ce pays ont des idées, des habitudes et des préjugés difficiles à concilier. Aussi voyons-nous avec peine les efforts qui se font pour représenter sous le jour le plus faux les opinions et les sentiments d’une partie de la population. »

On ne saurait dire si Craig s’attendait à une allusion aussi légère aux derniers événements. Quoi qu’il en soit, il se crut obligé de justifier les violences qui avaient été commises. Il répliqua que les craintes au sujet de l’exécution de la loi pour la conservation du gouvernement, étaient loin d’être générales. Il n’y avait que ceux que la loi menaçait qui en redoutassent la rigueur, et leurs clameurs pouvaient avoir trompé la Chambre sur leur nombre. Cette loi avait calmé l’agitation chez le peuple. Tout simple et dépourvu de lumières que fût celui-ci, il se rassurait en voyant le gouvernement armé de l’autorité nécessaire, et prêt à s’en servir, s’il le fallait, pour écraser les artifices des factieux et combattre les intrigues de la trahison. Il ajouta que l’Assemblée avait mal compris son discours ; l’harmonie dont il avait parlé était celle qui devait régner entre lui et les deux autres branches de la législature, et non pas celle qu’il fallait entretenir entre les divers éléments de la société.

Cependant Pierre Bédard était toujours en prison. La Chambre vota une adresse (24 décembre 1810) par laquelle elle priait le gouverneur de le faire remettre en liberté. Papineau se présenta au château Saint-Louis et eut une longue conférence avec Craig. Ce dernier crut peut-être que le prisonnier commençait à chanceler dans sa résolution. « Aucune considération, répondit-il à Papineau, ne me fera consentir à l’élargissement de Bédard pendant la présente session. Je n’hésite pas à vous dire pourquoi. Par leurs discours et leurs propos, les membres de l’Assemblée ont répandu partout l’idée qu’elle fera ouvrir les portes de la prison de Bédard ; et cette idée est si bien établie maintenant que l’on ne la met plus en doute. Je crois le temps venu où la sécurité et la dignité du gouvernement commandent qu’on apprenne au peuple quelles sont les véritables limites du pouvoir des divers corps de l’État, et que ce n’est pas à la Chambre de gouverner le pays. » (Procès-verbaux du Conseil exécutif, 1811).

Le gouverneur, qui espérait forcer Bédard à faire des aveux et à justifier à la fois par là toutes les autres arrestations, lui avait envoyé son secrétaire, Foy, en l’absence de Ryland, qui eut avec lui une entrevue. Au même temps, Craig, apprenant que l’abbé Bédard, curé de Charlesbourg, était en ville, l’avait mandé au château Saint-Louis pour le charger d’informer son frère que s’il voulait reconnaître sa faute, on le laisserait aller sur parole. Le prisonnier répondit en termes respectueux, mais positifs, qu’il ne pouvait demeurer d’accord d’une faute dont il ne se croyait pas coupable.

Malgré le langage décidé du gouverneur, Papineau avait pu découvrir que Bédard serait libéré après la session. Comme il ne pouvait plus résulter aucun bien de la persistance de la Chambre dans les démarches qu’elle avait commencées, l’affaire fut ajournée après quelques discussions.

Le reste de la session se passa avec assez d’unanimité. La loi pour exclure les juges de l’Assemblée fut votée par les deux Chambres. En prorogeant le parlement (21 mars 1811), le gouverneur lui dit : « Parmi les lois auxquelles je viens de donner la sanction royale, il y en a une que j’ai vue avec une satisfaction particulière, c’est celle qui rend les juges inéligibles. Non seulement je crois la mesure bonne en soi, mais j’en regarde l’adoption comme une entière renonciation à un principe erroné, qui m’a mis, pour le suivre, dans la nécessité de dissoudre le dernier parlement. » Ces observations parurent si peu conformes à l’esprit du gouvernement de Craig, que l’on crut dans le temps qu’elles venaient du ministre des colonies.

Peu après, Bédard fut remis en liberté sans condition. Afin qu’on ne pût attribuer sa délivrance à l’intervention de l’Assemblée, le gouverneur avait attendu pour agir que tous les membres fussent rendus chez eux. En faisant part de ce motif à son Conseil, il l’avait prié de voir s’il n’était pas temps de mettre fin à la détention du prisonnier. Cette prière était un ordre. Tout cela démontre évidemment l’esprit arbitraire de son administration et condamne sa politique. Le Conseil exécutif, qui persista dans un acte injuste de peur de paraître céder aux représentants du peuple, fit preuve d’une ignorance complète des premiers principes du gouvernement constitutionnel.

Bédard, aussitôt élargi, s’adressa à ses électeurs du comté de Surrey : « Le passé ne doit pas nous décourager, leur dit-il, ni diminuer notre admiration pour notre constitution. Toute autre forme de gouvernement serait sujette aux mêmes inconvénients et à de bien plus grands encore ; ce que celle-ci a de particulier, c’est qu’elle fournit les moyens d’y remédier. Toutes les difficultés que nous avons déjà éprouvées n’ont servi qu’à nous montrer les avantages de notre constitution. Ce chef-d’œuvre ne peut être connu que par l’expérience. Il faut sentir une bonne fois les inconvénients qui peuvent résulter du défaut d’emploi de chacun de ses ressorts, pour être bien en état d’en sentir l’utilité. Il faut d’ailleurs acheter de si grands avantages par quelques sacrifices. »

Craig n’avait pas seulement cherché à dominer le parlement, il avait voulu aussi asservir le clergé à ses volontés. En proposant aux ministres de suspendre la Constitution, il leur avait fortement conseillé de s’emparer du patronage de l’Église catholique, de la nomination des curés, de l’érection des paroisses, des biens des Jésuites et de ceux du séminaire de Montréal. Il s’entretint trois fois au château Saint-Louis avec Mgr Plessis, en 1811, et il put se convaincre que le prélat serait aussi ferme, pour défendre ses droits, que la Chambre d’assemblée.

On a exposé les efforts qui furent tentés à diverses reprises depuis la conquête, pour ruiner l’Église catholique en Canada, et pour élever le protestantisme à la place. On a fait remarquer que la Révolution américaine désarma la persécution, qui n’avait osé encore employer que les menaces. La dispersion du clergé de France par le régime de la terreur en 1793, contribua aussi à apaiser les préjugés de l’Angleterre contre l’Église romaine, au point que les portes du Canada furent alors ouvertes aux prêtres français, exclus de ce pays avant la Révolution. À ce propos, il est intéressant de citer une lettre que Mgr Hubert, évêque de Québec, écrivait alors à l’évêque de Léon, réfugié à Londres : « La Révolution française, si déplorable en elle-même, assure en ce moment trois grands avantages au Canada, celui de donner retraite à d’illustres exilés, celui de se procurer de nouveaux colons et celui d’avoir de zélés ministres... Les émigrés français ont éprouvé d’une manière bien consolante les effets de la générosité anglaise. Ceux qui viendront en Canada ne doivent pas naturellement s’attendre à de puissants secours pécuniaires. Mais les deux provinces leur offrent de toutes parts des ressources. Par rapport aux ecclésiastiques, dont il paraît que le gouvernement veut bien favoriser la transmigration en ce pays, voici ce que je puis avoir l’honneur de vous répondre pour le moment... Il n’y a dans toute l’étendue du diocèse de Québec qu’environ 140 prêtres. Ce nombre est évidemment trop petit pour faire face à près de 150 000 catholiques, que l’on y compte... Le clergé de ce diocèse secondera ma manière de penser en tout ce qui dépendra de lui ; et, du côté du gouvernement, j’aperçois les intentions les plus favorables. » (Archives de l’archevêché de Québec).

Au début de ce siècle, le gouvernement britannique chercha à revenir sur ses pas, ou du moins à soumettre l’Église à son influence. Il fit connaître à l’évêque, en 1805, qu’il avait l’intention de revendiquer auprès de la Cour de Rome les privilèges accordés aux souverains de France par les Concordats. Il devait offrir un établissement solide à l’évêque canadien et une complète reconnaissance de son siège, en retour du droit de nommer aux cures.

Le prélat s’opposa à cette entreprise qui aurait asservi l’Église du Canada à un gouvernement protestant comme nous l’avons vu plus haut. Il était résolu de faire d’abord des représentations au roi, avec le clergé et le peuple, puis d’avoir recours au Saint-Siège, si ce moyen ne réussissait pas. Le changement qui survint alors dans le cabinet fit suspendre la poursuite de cette affaire. Mgr Plessis avait eu de longues discussions avec sir Robert Shore Milnes, le procureur général Sewell et Grant.

En 1811, le gouverneur Craig disait à Mgr Plessis : « Votre situation est fâcheuse, je désirais qu’elle pût s’améliorer. Vous ne tenez pas le rang qui conviendrait à votre dignité, et je ne puis vous reconnaître en votre qualité d’évêque ; mais il ne dépend que de vous d’être reconnu et autorisé par une commission royale. » Craig soutenait que la nomination des curés était une prérogative de la Couronne, et que le roi n’y renoncerait jamais. Mgr Plessis essaya de lui faire entendre que l’institution canonique, par laquelle le prêtre reçoit le pouvoir de conduire spirituellement son troupeau, de lui annoncer la parole de Dieu, de lui administrer les sacrements, ne pouvait venir que de l’Église ; et que l’établissement dans la province du régime qu’on avait proposé serait capable de la mettre en feu. « Une personne, lui dit le gouverneur, qui connaît bien et depuis longtemps le pays, m’assure que votre religion s’y perd insensiblement. » L’évêque répondit aussitôt : « Je ne crains pas d’affirmer que je connais mieux le peuple canadien. Ce peuple est généralement très attaché à sa religion et très peu disposé à souffrir qu’on y porte atteinte. Il n’y a pas de bien dont il soit aussi jaloux. » – « Ce qu’il y a de très certain, reprit Craig, c’est que, jusqu’à présent, ce pays n’a pas été gouverné selon l’esprit de la constitution d’Angleterre. Que de choses sont tolérées ici que l’on ne souffrirait dans aucune autre partie des domaines britanniques ! Tant que la province a été peu importante, on a laissé subsister cet abus. Mais voilà que sa population, ses productions, son commerce lui donnent une importance qu’elle n’a jamais eue. Il est temps qu’elle soit mise sur le même pied que les autres parties de l’Empire. Il est de la gloire du roi que sa prérogative s’exerce partout... Un curé mal choisi peut nuire beaucoup au gouvernement. » (Mandement des évêques de Québec, tome III).

Le gouverneur voulut gagner l’évêque par l’intérêt et par l’ambition. « Les curés, dit-il, n’ont pas le droit de poursuivre pour leur dîme. Et vous-même, quel maigre revenu avez-vous ? » – « Les revenus, répondit Mgr Plessis, sont la dernière chose qu’un ecclésiastique doive chercher ; le clergé catholique a souvent prouvé qu’il savait faire des sacrifices... Je consentirai volontiers à souffrir de plus grandes privations plutôt que de donner lieu à mes diocésains de dire que j’ai trahi mes devoirs et vendu mon épiscopat. » Sir James Craig s’obstinait. « La religion est l’œuvre de Dieu, continua le prélat, j’espère qu’il la soutiendra dans ce pays... Le gouvernement a laissé mes prédécesseurs, depuis la conquête, diriger leur Église en toute liberté. Ils ont trouvé dans cette conduite un motif de plus de se montrer zélés pour les intérêts de l’Angleterre. Je suis leurs traces... Le pouvoir est juste : j’espère qu’il ne voudra pas me maltraiter plus qu’il n’a maltraité ces autres évêques... Les préjugés de l’Angleterre contre les catholiques, dit-il encore, se dissipent : que de choses défendues par les statuts d’Edouard VI, d’Elisabeth, de leurs successeurs, et qui se font maintenant en toute liberté ! Que n’a-t-on pas dit dans les deux Chambres du Parlement anglais, en 1805, en faveur des catholiques d’Irlande, lorsqu’on y agita leur émancipation ? Aurait-on osé parler avec cette force et cette hardiesse il y a cent ans ?... Quant à la suprématie spirituelle, à cette qualité de chef de l’Église qu’il a plu au Parlement d’Angleterre d’attribuer au roi, aucun membre de l’Église catholique ne la peut reconnaître. » – « Et nous ne reconnaissons point d’Église catholique », répliqua le gouverneur en mettant fin à l’entretien. À ses yeux, la nomination aux cures par le roi devait être un moyen puissant de saper la foi des Canadiens, et de les amener peu à peu à l’apostasie.

Ce fut peu de jours après (19 juin 1811), que sir James Craig repartit pour l’Europe. Il était atteint depuis longtemps d’une maladie mortelle et avait subi déjà deux fois la ponction. En arrivant en Angleterre, il écrivit au ministre pour s’excuser d’avoir abandonné son gouvernement sans permission. Liverpool lui répondit que l’état de sa santé l’excusait, et que le prince régent approuvait hautement sa conduite en Canada.

Le peuple a donné au temps de son administration le nom de « Règne de la terreur ». Dans le discours étrange qu’il prononça en prorogeant les Chambres pour la dernière fois, il parla d’un ton de satisfaction, comme s’il eût laissé tous les partis dans la concorde, et confondus dans de mutuels sentiments d’estime et de bienveillance ; illusion d’une imagination que ne réglait aucun jugement. Sa faiblesse était de vouloir imiter le grand conquérant qui tenait alors un sceptre absolu dans une autre partie du monde. Il mourut quelques mois après son retour en Angleterre (janvier 1812). Malgré les adresses que ses partisans lui présentèrent à son départ, malgré le spectacle de la population anglaise de Québec, détachant les chevaux de sa voiture pour la traîner à bras jusqu’au rivage quand il allait s’embarquer, il fit des réflexions amères sur la perfidie et l’ingratitude des hommes, qu’il avait éprouvées en Canada, disait-il, plus que partout ailleurs. Pourtant, jusqu’au dernier moment, ses partisans l’avaient poursuivi de leurs approbations et de leurs adresses complimenteuses.

Bibliographie


Sources et ouvrages à consulter. Journal de la Chambre d’assemblée, Québec, 1801-1811. – Rapport des archives canadiennes, 1892-1893. – Rapport de l’Archiviste de la Province de Québec, 1927-28-29. – Mandement des évêques de Québec, tome III. – Mémoires de Philippe-Aubert de Gaspé, Montréal, 1866. – Aux ouvrages de Christie et de sir Thomas Chapais on joindra : E. Parent, « Pierre Bédard et ses deux fils », dans le Journal de l’Instruction publique, Québec, 1859. – N.-E. Dionne, Pierre Bédard et ses fils, Québec, 1909. – F.-J. Audet, « L’honorable Pierre S. Bédard », Mém. Soc. royale, Ottawa, 1926. – J.-B.-A. Allaire, Dictionnaire biographique du Clergé canadien, tome I, Montréal 1910. – Abbé Ferland, Notice biographique sur Mgr Plessis, Québec, 1863. – Abbé I. Caron, « Mgr Joseph-Octave Plessis », étude parue dans le Canada français, Québec, livraisons de novembre-décembre 1939, septembre, octobre, novembre 1940, avril, juin 1941. Mgr Têtu, Les évêques de Québec, déjà cité. – Lt-col. E. -A. Cruiksank, « The Administration of sir James Craig », Proc. of the Royal Society of Canada, Ottawa, 1909. – Abbé A. Gosselin, L’Église du Canada après la conquête, Québec, 1917, 2 vols.
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