Littérature québécoise





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Livre quatorzième



Chapitre premier

La guerre de 1812


Les discordes qui avaient marqué l’administration de sir James Craig, et les manifestations populaires avaient enhardi le parti de la guerre aux États-Unis et accru ses espérances de conquête. En Angleterre, les dispositions de la République avaient porté le Bureau des colonies à travailler à adoucir l’âpreté qui régnait en Canada dans les relations entre le gouvernement et les représentants du peuple.

L’incapacité et la violence de Craig avaient été la cause des troubles récents. Une conduite contraire pouvait ramener le calme dans les esprits. Le gouverneur de la Nouvelle-Écosse, sir George Prevost, ancien militaire d’origine suisse, [comme Haldimand], choisi pour succéder à Craig, offrait toutes les qualités désirables dans les circonstances. C’était un homme sage et modéré. Il possédait ce bon sens, cette impartialité si rares à cette époque chez les agents métropolitains, qui, voyant la puissance de leur mère-patrie personnifiée en eux, se persuadaient ou affectaient de croire que toutes les contradictions qu’éprouvaient leurs volontés étaient des oppositions malveillantes et factieuses dirigées contre la suprématie britannique.

Dès son arrivée à Québec (13 septembre 1811), sir George Prevost s’appliqua à calmer les esprits et à apaiser l’animosité dans les cœurs. Il montra la plus entière confiance en la fidélité des Canadiens ; il s’étudia à prouver que les accusations de trahison portées contre eux n’avaient laissé aucune impression dans l’esprit des ministres anglais. Il nomma juge aux Trois-Rivières Pierre Bédard, le prisonnier de sir James Craig ; il fit lieutenant-colonel de milice Louis Bourdages, adversaire non moins ardent de ce gouverneur. Bientôt la plus vive sympathie s’établit entre sir George Prevost et le peuple.

Le choix et les instructions du roi (22 octobre 1811), avaient été dictés par les circonstances : la guerre avec les États-Unis était imminente. On a vu au chapitre précédent les causes des difficultés qui avaient surgi entre les deux nations, et ce qui s’était passé jusqu’en 1809. À ce moment (4 mars), James Madison devint président des États-Unis en remplacement de Jefferson, ancien ami et disciple de Washington. On crut un instant dans la République à une réconciliation avec l’Angleterre. L’ambassadeur de Londres à Washington annonça que les ordonnances qui défendaient tout commerce avec la France et ses alliés allaient être révoquées en ce qui regardait la république ; mais ce fonctionnaire fut ensuite désavoué, et les ordonnances n’ayant été que très légèrement modifiées, les rapports entre les deux puissances s’étaient envenimés de plus en plus.

« Napoléon, dit Thiers, se conduisant ici avec une habile modération avait renoncé, quant aux Américains, à ses décrets de Berlin et de Milan et avait agi de la sorte dans l’espérance de voir les Américains défendre leur pavillon contre ceux qui l’outrageaient. En réponse à cette sage conduite, les Américains avaient levé leur interdit à l’égard de la France, l’avaient maintenu à l’égard de l’Angleterre (2 mars 1811), et se trouvaient à ce sujet en contestation ouverte avec celle-ci...

« L’opposition anglaise avait là de nombreux et justes griefs contre le cabinet de Londres, et l’un des plus grands orateurs de l’Angleterre, lord Brougham, dans tout l’éclat de la jeunesse et du talent, avait accablé les ministres en montrant à quel point leur système était devenu insensé. En effet, tandis qu’ils s’obstinaient dans leurs ordres du conseil à l’égard des Américains sous prétexte d’empêcher les communications avec la France, ils avaient, par le système des licences, autorisé une quantité de petits pavillons, suédois, norvégiens, prussiens, à communiquer avec la France, de façon que la marine marchande anglaise avait été remplacée par de petits neutres, auxquels ils permettaient par exception ce qu’ils refusaient aux grands neutres, c’est-à-dire aux Américains, qui pouvaient invoquer en leur faveur le droit des nations... La cité de Londres, irritée au plus haut point, présenta (en 1812) une pétition au prince de Galles, régent depuis un an, pour demander le renvoi des ministres, et une grande partie du commerce avait appuyé de ses vœux cette pétition audacieuse. Le prince de Galles, au pouvoir duquel on avait mis des restrictions pour la durée d’une année, venait d’entrer en pleine possession des prérogatives de la royauté, et tout annonçait qu’il en jouirait définitivement, la santé de son père George III (tombé en démence) ne laissant plus aucune espérance d’amélioration. Quoiqu’il se fût habitué aux anciens ministres de son père, et à demi brouillé avec les hommes d’État qu’il destinait d’abord à être les siens, cependant il aurait voulu réunir les uns et les autres dans un ministère de coalition afin de donner quelque satisfaction à l’opinion publique violemment excitée. » Mais Spencer Perceval, disciple de Pitt et chef du ministère, ne pouvait avoir aucune sympathie pour Grenville et Grey, chefs de l’opposition whig. D’ailleurs la grande question de l’émancipation irlandaise les divisait absolument. De sorte que toutes les représentations populaires n’eurent aucun résultat.

« Napoléon comprit que, l’Angleterre s’obstinant à faire essuyer aux Américains toute sorte de vexations, il fallait les attirer à lui par des traitements tout contraires. » Les adoucissements qu’il avait apportés à son système laissaient encore subsister beaucoup de restrictions. Il fit promettre aux Américains « la plus large admission en France, s’ils rompaient définitivement avec l’Angleterre. Il se flattait donc, et la suite prouva qu’il ne se trompait point, d’avoir sous peu de mois l’alliance de l’Amérique. » (Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire, Paris, 1845-1862, tome XIII).

Ainsi tout préparait la rupture de la paix entre l’Angleterre et les États-Unis. Les vaisseaux de guerre anglais, en faisant la police, entravaient de plus en plus le commerce. La frégate républicaine, le President, commandée par le commodore Rodgers, prit un sloop anglais, Little Belt, en croisière sur la côte américaine (13 mai 1812). Vers le même temps, les sauvages de l’Ouest remuèrent. Le général Harrison ne put les intimider qu’en leur infligeant une sanglante défaite sur les bords de la Tippe-canoe, un affluent de la Wabash, dans l’Indiana (8 novembre 1811). Les ennemis de l’Angleterre aux États-Unis attribuèrent les hostilités des sauvages aux intrigues de ses agents, et demandèrent la guerre à grands cris.

Ce parti travaillait depuis longtemps à augmenter ses forces pour parvenir au pouvoir. Il allait voir enfin, semblait-il, la réalisation de ses espérances. L’Angleterre était au fort de la guerre d’Espagne. Napoléon s’élançait vers la Russie, où il devait gagner ou perdre la domination de l’Europe. Animés par ces événements, une ardeur belliqueuse s’empara des Américains, et le cri : Aux armes ! retentit dans une grande partie de la République. Le Congrès s’émut : le Capitole fit entendre des plaintes contre la Grande-Bretagne. Des discours véhéments pressèrent la lenteur craintive des agriculteurs et des marchands ; des orateurs et des journaux annoncèrent que, la guerre proclamée, le gouvernement américain n’aurait qu’à ouvrir les bras pour recevoir le Canada, retenu contre son gré sous le joug d’une métropole européenne, et que les habitants attendaient avec impatience l’heure de la délivrance. « Malgré la justice scrupuleuse, disait au Congrès le message du président Madison, le 1er juin 1811, malgré la grande modération des États-Unis, et tous leurs efforts pour maintenir la paix entre les deux pays, le cabinet anglais non seulement persiste à nous refuser toute satisfaction des torts que nous avons soufferts, mais veut encore faire exécuter jusqu’à nos portes des mesures (telles que le prétendu droit de visite) qui, dans les circonstances actuelles, ont le caractère et l’effet de la guerre au préjudice de notre commerce légitime. En présence de cette volonté évidente et inflexible de fouler aux pieds des droits qu’aucune nation indépendante ne peut abandonner, le Congrès sentira la nécessité d’armer les États-Unis, pour en élever la force et répondre aux espérances de la nation. »

Après avoir frappé d’arrêt les navires anglais qui se trouvaient dans les ports de l’Union, le Congrès autorisa le président à déclarer la guerre à la Grande-Bretagne. Tous les préparatifs étaient, pour ainsi dire, à faire. La République n’avait ni armée, ni généraux, ni matériel. Elle fut obligée de tout former et de tout organiser avec hâte et précipitation. Malgré leur enthousiasme apparent, les Américains n’avaient point soif de combats et de gloire militaire. Ce puissant excitateur des peuples européens manque presque totalement aux peuples de l’Amérique du Nord. Leurs souvenirs historiques ne consistent ni en croisades, ni en actions de chevalerie, ni en conquêtes brillantes. Tout ce mouvement, toute cette pompe guerrière et poétique qui a caractérisé la naissance et la formation des nations modernes de l’Europe, est inconnue à l’Amérique. Le Nouveau Monde fut découvert et colonisé au moment où les formes de la société de l’Ancien allaient changer, où l’homme qui travaille et qui souffre, l’homme du peuple, allait commencer à s’agiter pour obtenir un gouvernement fondé sur ses besoins.

Le mobile des hommes d’aujourd’hui est surtout un intérêt froid et calculateur. C’est le seul des citoyens de la République américaine. La guerre du Canada, après la première ardeur passée, parut une spéculation hasardeuse. Aussi, craignant de trop s’aventurer, ce peuple marcha-t-il avec précaution ; par suite la guerre de 1812 fut un ensemble d’escarmouches, où il se cueillit peu de lauriers des deux côtés. Engagée comme elle l’était en Europe, l’Angleterre résolut de se tenir d’abord sur la défensive en Amérique. Ce plan était le seul du reste qu’elle pût suivre avec les forces dont elle disposait. L’immensité de la frontière colonial rendait sa situation d’autant plus difficile que le Saint-Laurent est fermé l’hiver par les glaces, et que la partie de son territoire que baigne l’Océan était séparée du Canada par des forêts et de vastes régions inhabitées. Le courage des colons et le peu de secours qu’elle pourrait leur envoyer devaient former la principale barrière.

Le Congrès américain ordonna la levée d’une armée régulière de vingt-cinq mille hommes, outre cinquante mille volontaires, et convoqua cent mille hommes de milice pour la garde des côtes et des frontières (1811-1812). Le général Dearborn, vieil officier de la révolution, fut nommé commandant en chef des armées de la République. Mais ces masses d’hommes étaient plus formidables sur le papier que sur le champ de bataille. Les chefs n’avaient pas l’expérience ni les grands talents qui y suppléent quelquefois. Le Canada n’aurait pu résister à de pareilles forces, si elles avaient été mises en mouvement avec la science stratégique européenne. Les cent soixante-quinze mille hommes armés des États-Unis étaient supérieurs à toute la population mâle capable de porter les armes dans les colonies anglaises de l’Amérique du Nord. [Le Canada comptait à cette époque une population de cinq cent mille âmes tandis que celle de la République s’élevait à six millions].

Cependant le Canada se préparait à faire tête à l’orage, avec une activité et une confiance qui étaient de bon augure. Sir George Prevost alla visiter le district de Montréal et la frontière du lac Champlain. Il examina les postes fortifiés et les positions militaires de la rive droite du Saint-Laurent. Partout la population était animée du meilleur esprit. Il y avait bien eu un instant de dissidence parmi les jeunes membres de la Chambre d’assemblée, encore outrés de la conduite de Craig. Même une réunion secrète s’était tenue à Québec chez Lee, où Louis-Joseph Papineau, Borgia et plusieurs autres députés avaient délibéré s’il ne conviendrait pas de rester neutres ; mais Pierre Bédard et ses amis s’étaient opposés à cette attitude et elle avait été abandonnée.

Le parlement se réunit deux fois en 1812. La première session commença le 21 février ; la seconde, le 16 juillet. Le gouverneur pria les Chambres de renouveler les lois nécessaires à la sûreté du gouvernement. C’était demander la remise en vigueur de l’odieuse loi des suspects, dont la dernière administration avait tant abusé. L’Assemblée répondit qu’elle s’en occuperait. Toute disposée qu’elle fût à satisfaire au désir de sir George Prevost, elle devait se mettre en garde contre l’avenir. Pour cela, elle fit à la loi plusieurs amendements : elle voulut confier au gouverneur seul le pouvoir conféré jusque-là, au Conseil exécutif, d’emprisonner les personnes soupçonnées de trahison ; et décréter qu’aucun membre des deux Chambres ne pourrait être arrêté. Ces amendements montrent assez dans quel discrédit étaient tombés les conseillers, puisque l’Assemblée préférait s’en remettre à la discrétion d’un seul homme, étranger au pays.

Le Conseil législatif rejeta les amendements, qui portaient une censure trop directe de sa conduite ; et, malgré une conférence entre les deux Chambres, la loi tomba à la satisfaction de tout le monde. La preuve qu’elle n’avait été qu’un moyen d’oppression, c’est qu’elle disparaissait des statuts au moment où elle aurait eu, il semble, le plus raison d’y être.

L’Assemblée vota une loi pour organiser la défense du pays et armer la milice. Elle autorisa le gouverneur à lever deux mille hommes, et, en cas de guerre ou d’insurrection, à mettre sur pied toute la milice de la province ; elle vota en outre soixante-deux mille livres sterling pour les nécessités publiques. En même temps elle protesta contre l’insulte qui avait été faite à son loyalisme par Craig. Lee proposa une enquête sur les événements qui avaient marqué l’administration de ce gouverneur, afin que le roi pût prendre les précautions nécessaires pour empêcher le retour de pareils abus. Cette proposition fut appuyée par L.-J. Papineau, qui déployait déjà les talents oratoires de son père ; elle passa presque à l’unanimité, deux députés seulement votant contre. Lee, Papineau, père et fils, Pierre Bédard et Denis Viger furent chargés de l’enquête ; il n’y eut point de rapport.

À la session de juillet, le gouverneur annonça qu’il était nécessaire d’émettre des billets d’armée (Army bills), portant intérêt, parce que le trésor public ne pourrait suffire aux dépenses de la guerre. Ces billets seraient remboursables soit en espèces, soit en lettres de change du gouvernement sur Londres. Il pria la législature de prendre des moyens propres à en encourager la circulation et à en soutenir le crédit. L’Assemblée, approuvant sur-le-champ une émission de deux cent cinquante mille livres sterling de billets d’armée, accorda une subvention annuelle de quinze mille livres pendant cinq ans, pour payer l’intérêt, et donna au papier le cours légal de monnaie dans le commerce.

Le Congrès américain avait déclaré la guerre à l’Angleterre le 18 juin (1812). Partout dans les villes et dans les campagnes du Canada retentit le bruit des armes ; les milices s’exercèrent sous la direction de leurs officiers. Les Canadiens étaient déjà animés de cette ardeur belliqueuse qui distingue leur race.

Prevost voulut aussi regagner les bonnes grâces du clergé, qu’il croyait perdues après les tentatives imprudentes de Craig. Il eut des communications avec Mgr Plessis, qui saisit l’occasion pour faire reconnaître pleinement l’existence légale et l’autorité d’un évêque catholique en Canada. Le gouverneur lui témoigna le désir de savoir sur quel plan il serait convenable de mettre l’épiscopat. Mgr Plessis lui présenta un mémoire dans lequel il exposait la situation des évêques canadiens avant et depuis la conquête, et l’état où il était désirable qu’ils fussent à l’avenir pour l’avantage du gouvernement et de la religion.

« Avant la conquête, les évêques canadiens, disait le prélat, gouvernaient leur diocèse à l’instar de ceux de France, selon les canons de l’Église et les ordonnances du royaume. Ils avaient un chapitre, composé de cinq dignités et de douze chanoines, qui était sous leur entière juridiction, ainsi que tout le clergé séculier et les communautés religieuses de filles. Ils tenaient leur synode, érigeaient les paroisses, y proposaient les desservants, les révoquaient, visitaient les églises, les monastères et les lieux de piété ; rendaient des ordonnances touchant la discipline et la corruption des mœurs, auxquelles les ecclésiastiques et les laïcs étaient obligés de se soumettre ; se faisaient rendre les comptes des fabriques ; ordonnaient sur le recouvrement et l’emploi de leurs deniers ; enfin ils avaient la direction absolue de toute l’administration ecclésiastique et religieuse, et rien ne se pouvait faire dans le clergé séculier, dans les fabriques et dans les monastères, sans leur ordre ou leur approbation. Leur surveillance s’étendait jusque sur les écoles.

« Depuis la conquête, le gouvernement britannique ayant refusé au Canada de recevoir des évêques de France, le chapitre chargé de l’administration du diocèse pendant la vacance du siège épiscopal, s’était considéré comme revenu aux temps qui avaient précédé les Concordats, et où l’évêque était élu par le clergé de son Église, confirmé par le métropolitain ou par le pape et reconnu par le souverain. Par un acte capitulaire de l’année 1764, M. Briand, membre du chapitre et l’un des vicaires généraux, avait été élu évêque de Québec. Malgré la recommandation du gouverneur Murray, dont il avait mérité la confiance, le ministère anglais avait refusé d’approuver sa nomination, mais il lui avait fait dire qu’il ne serait point troublé. La Cour de Rome lui avait accordé des bulles, et il avait été sacré à Paris en 1766. Revenu en Canada, il y avait exercé ses fonctions avec autant de liberté qu’il en aurait pu avoir sous l’Ancien Régime. » (15 mai 1812).

Le chapitre de la cathédrale, réduit à un petit nombre de membres, n’ayant plus de revenus suffisants pour subsister, s’était éteint insensiblement. Sa dernière assemblée capitulaire avait eu lieu le 10 septembre 1773 ; le dernier chanoine était mort en 1796. Du consentement de la Cour de Rome et de sir Guy Carleton, un coadjuteur avait été nommé à l’évêque en 1772, pour le remplacer après sa mort ou sa démission.

Mgr Plessis disait ensuite que les évêques avaient fait et faisaient encore profession de la fidélité la plus scrupuleuse envers le gouvernement, et avaient cherché en toute occasion à la graver profondément dans l’esprit du clergé et du peuple confié à leurs soins. Comme on savait très bien qu’ils ne prétendaient exercer d’autorité qu’au spirituel et seulement sur les sujets catholiques de leur diocèse, on ne leur avait contesté ni leur juridiction, ni leur titre d’évêque de Québec jusqu’à ces dernières années ; depuis lors des esprits jaloux, se couvrant du spécieux prétexte d’un grand zèle pour les intérêts et les prérogatives de la Couronne, avaient commencé à élever des doutes sur l’exercice et même sur l’existence d’une autorité toute canonique et très inoffensive de sa nature. En 1806, un fonctionnaire de la Couronne avait déposé devant une de nos cours une requête tendant à troubler cette jouissance, et à faire appliquer certains statuts de l’Angleterre, fruits malheureux des animosités religieuses du XVIe siècle, et dont l’effet aurait été d’anéantir l’autorité et le titre de l’évêque catholique du Canada.

« Il est vrai, ajoutait l’évêque de Québec, que nonobstant ces entreprises, dont les premiers essais ne remontent pas à dix ans..., aujourd’hui, pour les évêques catholiques, il n’y a aucune différence sensible entre leur état et celui où ils étaient avant la conquête, excepté qu’ils n’ont plus de chapitre, ni d’officialité, ni d’entrée au Conseil, et que leurs appointements se trouvent être fort au-dessous de ce que sembleraient exiger les circonstances du temps et leur dignité. (Leur revenu total, en 1812, était de 350 livres sterling seulement.) Mais on ne peut se dissimuler qu’ils sont exposés à rencontrer des obstacles, soit dans leurs transactions privées, soit dans l’exercice de leurs fonctions publiques, et qu’il est difficile que cet ordre de choses subsiste longtemps sans se détériorer encore si l’on n’y apporte un prompt remède... »

Mgr Plessis concluait par demander que lui et ses successeurs fussent reconnus civilement pour évêques catholiques romains de Québec, ayant sous leur juridiction épiscopale tous les catholiques des colonies de l’Amérique britannique du Nord (en attendant qu’il fût établi par un accord entre Rome et l’Angleterre d’autres évêchés catholiques dans ces colonies), avec tous les droits et prérogatives exercés jusque-là par ses prédécesseurs ; qu’aucune paroisse catholique ne pût être érigée sans l’intervention de l’évêque ; que l’évêque fût maintenu dans le droit qu’il avait de proposer aux cures et aux missions ; que la propriété du palais épiscopal lui fût confirmée et qu’il fût autorisé à acquérir et à transmettre ses acquisitions à ses successeurs. « Quant à l’influence que pourrait donner à sa place, disait Mgr Plessis en terminant, une assignation de revenus qui lui permît de servir plus efficacement le gouvernement de Sa Majesté, ainsi qu’à l’utilité qu’il pourrait y avoir, dans un pays dont au moins les trente-neuf quarantièmes sont catholiques, que le clergé de cette communion fût représenté par son chef dans les Conseils exécutif et législatif, ce sont des objets dont le soussigné sent le prix, qu’il recevrait avec reconnaissance s’ils lui étaient offerts, et sur lesquels néanmoins il s’abstiendra de faire aucune demande particulière, s’en rapportant pleinement à la bienveillance et à la sagesse reconnue de Votre Excellence. »

Ces demandes, appuyées du zèle que Mgr Plessis avait montré dans tous les temps et qu’il inspirait sans cesse à son clergé, furent accordées peu après. En 1813, Prevost suggéra de donner mille livres sterling par année au prélat canadien, et le prince régent y consentit ; l’évêque protestant eut beau témoigner son mécontentement du pouvoir et du rang de l’évêque catholique, et se plaindre que l’on reconnaissait deux titulaires du même diocèse, lord Bathurst, ministre des colonies, se contenta de lui répondre que ce n’était pas quand les Canadiens se battaient pour l’Angleterre qu’on devait agiter une pareille question (27 décembre 1813).

Jusqu’à cette année-là, le gouvernement britannique avait qualifié le prélat catholique « surintendant de l’Église romaine ». En 1813, au milieu de la guerre américaine, lord Bathurst jugea bon de lui restituer le nom d’évêque catholique de Québec.

La nécessité où l’Angleterre se trouvait alors de prêter une oreille favorable aux Canadiens et d’être juste à leur égard, ne devrait pas être oubliée d’elle ; car sa situation devient de jour en jour plus difficile, à mesure que ses colonies américaines et les États-Unis s’accroissent en population, en puissance et en richesse. L’Océan qui sépare les deux mondes est une barrière naturelle autrement redoutable que la limite qui divise le Canada d’avec la République voisine. La nationalité des Canadiens donne de la force toutefois à cette barrière conventionnelle, et la guerre qu’on va raconter le prouva.

Le gouverneur en appela à leurs lois et à leur religion pour exciter leur ardeur, et cet appel du représentant de l’Angleterre était un engagement d’honneur d’autant plus sacré qu’il était pris au moment du péril. Le peuple interpréta de la manière la plus généreuse ce que sir George Prevost promit à ses députés et à son clergé. Il ne se demanda point si, le danger passé, l’Angleterre n’enverrait pas un autre Craig recommencer sa politique spoliatrice. Chacun songea à faire son devoir, et l’ennemi put se convaincre que la défection qu’il attendait ne se réaliserait point.

Le gouverneur dirigea ses troupes réglées vers les frontières, et confia la garde de Québec, la clef du pays, à ces milices représentées naguère encore comme animées de dispositions suspectes. Pierre Bédard et plusieurs autres citoyens, qui avaient été accusés faussement de trahison, furent rétablis avec éclat dans leurs grades militaires par un ordre du jour.

Le 9 mars (1812), le président des États-Unis, Madison, avait informé le Congrès que, pendant que le gouvernement américain était en paix avec la Grande-Bretagne, cette dernière puissance avait employé un agent secret dans plusieurs États de la République, pour y souffler la révolte et les détacher de la confédération. Cette communication extraordinaire fit sensation. L’espion était un Irlandais nommé John Henry, qui avait été capitaine dans la milice américaine. Depuis 1806, il résidait à Montréal. Henry, qui avait déjà agi dans quelque affaire secrète à la satisfaction du secrétaire d’État à Londres, avait été prié par une lettre du secrétaire de Craig, Ryland, de se charger d’une mission confidentielle, pour laquelle le gouverneur lui fournirait un chiffre de correspondance. Cette mission était de retourner aux États-Unis ; de tâcher d’y obtenir les renseignements les plus exacts sur la disposition des esprits, surtout dans le Massachusetts, l’État qui exerçait alors le plus d’influence dans l’Est ; de s’insinuer dans l’intimité de quelques chefs des mécontents ; de leur faire entendre, en usant de beaucoup de réserve, que s’ils voulaient se mettre en rapport avec le gouvernement britannique par le canal du gouverneur canadien, il était autorisé à servir secrètement d’intermédiaire, et de leur montrer, s’ils l’exigeaient, ses lettres de créance. Henry avait ordre d’écrire souvent à Québec, et, pour ne pas exciter de soupçon, il devait adresser ses lettres au juge Sewell et à un autre citoyen qui lui avait été désigné, quelquefois à Ryland lui-même, mais très rarement (Prevost to Liverpool, April 3, 1812).

On pensait que les conséquences de l’embargo établi par le Congrès, ruineuses pour les États de l’Est, pourraient amener leur séparation du reste de la confédération. Henry se rendit à Boston pendant l’hiver de 1809 et écrivit une foule de lettres jusqu’à son retour à Montréal dans la même année. Sa mission n’avait eu aucun bon résultat. Lorsqu’il fut question de son salaire, on refusa de lui accorder [les trente-deux mille livres sterling] qu’il demandait. En 1811, Henry s’adressa à lord Liverpool, qui lui fit répondre par son secrétaire que sir James Craig ne s’était pas engagé à lui faire avoir sa récompense en Angleterre. Se voyant rebuté dans la colonie et dans la métropole, il alla tout dévoiler au pays qu’il avait voulu trahir. Cette affaire, dont on fit grand bruit aux États-Unis pour exciter le peuple à la guerre, est une nouvelle preuve, après tant d’autres, du peu de jugement de Craig.

Les dispositions militaires prises en Canada furent entièrement des moyens de défensive. La tâche paraissait plus difficile qu’elle ne l’était en réalité, car le gouvernement de Washington allait conduire toute cette guerre avec l’inexpérience et la timidité d’un état-major bourgeois. Les efforts de la République, durant la guerre de 1812, se perdirent dans une multitude de petits chocs, sur une frontière de trois à quatre cents lieues, et il est difficile de dire ce qu’elle attendait de cette tactique.

Lorsque la guerre éclata, le général William Hull, gouverneur du territoire du Michigan, partit de l’Ohio pour le Détroit avec deux mille hommes. Il était chargé de garantir la frontière nord-ouest des insultes et de tâcher de gagner les sauvages à la cause américaine. Ses instructions l’autorisaient à envahir le Canada, s’il pouvait le faire sans mettre en danger les postes qui lui étaient confiés. Le 12 juillet (1812), il traversa la rivière du Détroit et campa à Sandwich, dans le Haut-Canada, avec l’intention d’aller prendre le fort Malden, à Amherstburg, situé à six lieues de là. De son camp, il adressa une proclamation aux habitants du Canada [à laquelle le général Brock, commandant de l’armée du Haut-Canada, répondit par une autre proclamation].

« L’armée que je commande, disait le général américain, est entrée dans votre pays, et l’étendard de l’Union flotte maintenant sur la terre canadienne. Il n’amène aux habitants paisibles et inoffensifs ni dangers ni inconvénients. Je viens trouver des ennemis, je ne viens pas en faire ; je viens vous protéger, et non vous faire du mal.

« Séparés de l’Angleterre par un océan immense et un vaste désert, vous n’êtes pas admis dans ses conseils, et elle ne consulte pas vos intérêts. Vous avez éprouvé sa tyrannie, vous avez connu son injustice ; mais je ne vous demande pas de vous armer contre elle. Les États-Unis sont assez puissants pour vous protéger... Je vous offre les avantages inestimables de la liberté civile, politique et religieuse... C’est cette liberté qui nous a fait triompher dans les orages de la révolution ; c’est elle qui nous a portés au rang élevé que nous occupons parmi les nations de la terre ; c’est elle qui nous a procuré plus de calme, plus de sécurité, plus de richesses que n’en a jamais possédé aucun autre pays...

« Ne levez pas la main contre nous. Plusieurs de vos pères ont combattu pour notre liberté et notre indépendance. Nous sommes enfants de la même famille et héritiers du même héritage. »

Cette adresse n’était pas rédigée sans habileté ; mais les opérations militaires n’y répondirent point. Le général Hull fut écrasé sous le poids de son commandement. Après être resté dans une inaction absolue durant près d’un mois, il rentra dans son pays. Plusieurs de ses détachements avaient été défaits par des partis de nos soldats et par les sauvages. Le lieutenant Rolette, commandant d’un brigantin armé, sur le lac Érié, avait, en plein jour, dans une chaloupe avec six hommes seulement, abordé et pris une goélette américaine chargée de troupes et de bagages (3 juillet 1812). [Le 10 août, Rolette prit encore aux Américains onze bateaux et embarcations]. D’autre part, le capitaine Tallon, détaché par le colonel Procter, avait rencontré [près du village de Browston, à dix-huit milles] de Détroit, le major Van Horne, l’avait battu et lui avait enlevé d’importantes dépêches du général Hull (5 août). Dans les autres parties du pays, la campagne ne fut guère plus favorable aux Américains. Le capitaine Roberts, qui commandait un blockhaus sur une petite île du lac Huron, s’était saisi de Mackinac (Michillimackinac) sans éprouver de résistance, à la tête d’une trentaine de soldats, secondés par Pothier et deux cents voyageurs canadiens : c’était l’un des postes de traite les plus importants de ces contrées. Cette conquête eut un grand retentissement chez les tribus indigènes, et les gagna presque toutes à la cause de l’Angleterre ; elle fut aussi le prélude des revers de Hull.

L’administrateur du Haut-Canada, le major-général Isaac Brock, ayant traversé la rivière de Détroit, parut inopinément, avec treize cents hommes dont six cents sauvages, devant le fort de Détroit, où s’était retiré le général américain. Hull, déconcerté et saisi de frayeur, se rendit le 16 août sans combat avec son armée [de deux mille cinq cents hommes,] à la réserve des milices et des volontaires de l’Ohio et du Michigan, qui furent renvoyés, après s’être engagés à ne plus servir pendant cette guerre. Le Michigan tomba ainsi au pouvoir des Anglais.

Les troupes américaines furent conduites dans le Bas-Canada. Le général Hull fut échangé à Montréal contre trente prisonniers anglais. En rentrant dans son pays, il fut traduit devant un conseil de guerre. Le tribunal refusa de se prononcer sur l’accusation de trahison ; mais il le trouva coupable de lâcheté et le condamna à mort. Le président Madison lui accorda ensuite son pardon, par égard aux services qu’il avait rendus dans les guerres de la révolution.

L’anéantissement de l’armée américaine du Nord-Ouest dissipa un instant les craintes des habitants du Haut-Canada occidental.

Pendant que ces événements se passaient à la tête du lac Érié, se rassemblaient les forces ennemies qui devaient agir sur le lac Ontario et le lac Champlain. Elles se rattachaient ensemble au moyen de petits corps intermédiaires, destinés à troubler la frontière canadienne. L’une de ces armées portait le nom d’armée du Centre ; l’autre, le nom d’armée du Nord. La première, commandée par le major-général Stephen Van Rensselaer, était composée principalement de milices de New-York ; elle devait envahir le Canada entre le lac Érié et le lac Ontario. L’armée du Nord, forte de dix mille hommes, sous les ordres du général Henry Dearborn, était chargée de pénétrer dans le district de Montréal par le lac Champlain.

Van Rensselaer ne fut prêt à prendre l’offensive qu’à la fin de l’été. Après avoir longtemps inquiété Brock, il assembla ses troupes à Lewiston, village situé sur la rivière Niagara, vis-à-vis de Queenston Heights. Le 13 octobre, au point du jour, il franchit la rivière et gagna les hauteurs de Queenston, malgré le feu de l’artillerie anglaise, qui brisa plusieurs de ses berges, et malgré les attaques de la milice et d’une compagnie d’infanterie, qui voulurent s’opposer à sa descente. [Son neveu, le colonel Solomon Van Rensselaer, auquel il avait confié les milices, fut chargé de donner l’attaque.] Brock était à Niagara, quelques milles au-dessous ; il accourut au bruit de la canonnade, rallia les grenadiers et les conduisit lui-même contre les hauteurs. Il aurait peut-être repris le terrain perdu, si, en ce moment, il n’avait pas été atteint par une balle, qui lui perça la poitrine et le fit mourir presque aussitôt. [Le lieutenant-colonel Macdonell, qui avait pris ensuite le commandement, tomba à son tour mortellement blessé]. Les soldats néanmoins se remirent de leur désordre ; mais ils ne purent forcer l’ennemi, protégé par des arbres, à abandonner le terrain, ni l’empêcher d’achever le débarquement de la première division.

Les Anglais suspendirent alors leur feu jusqu’à l’arrivée des renforts. Le major-général Roger Sheaffe, commandant en second, qui les amenait, parut au commencement de l’après-midi. En voyant l’état des choses, il résolut de prendre l’offensive. Il laissa quelques hommes avec deux canons pour couvrir le village de Queenston, et, suivi du reste de ses forces, il alla faire un détour pour gravir les hauteurs voisines et attaquer les Américains par derrière. Les sauvages, plus agiles, en vinrent aux mains les premiers, et furent repoussés ; mais lorsque donna le corps principal, les Américains, assaillis avec vigueur, lâchèrent pied et se mirent à fuir de tous côtés, les uns cherchant à se cacher dans le plus épais des broussailles, et les autres se précipitant aveuglément de la falaise dans la rivière. Les sauvages en massacrèrent beaucoup. Le gros des Américains, voyant la retraite coupée, posa les armes au nombre d’environ mille hommes, sur douze à quinze cents qui étaient entrés en Canada.

Il paraît qu’après le combat du matin, le major général Van Rensselaer était retourné à Lewiston, afin de presser le passage de la seconde division de son armée, et qu’elle avait refusé de marcher malgré ses prières et ses menaces. Ces troupes, composées de milices, lui dirent qu’elles se faisaient scrupule d’envahir le territoire anglais. Le parti opposé à la guerre était nombreux dans la République. Ses opinions fournissaient des motifs vrais ou simulés aux milices pour ne point bouger. De pareils événements devaient rassurer les chefs canadiens, auxquels cette bataille n’avait coûté que cent onze hommes, tués, blessés, où disparus. [Ils avaient d’ailleurs fait neuf cent vingt-cinq prisonniers. (Return of Killed, wounded, etc... Oct. 15, 1812)].

Le général Sheaffe conclut un armistice avec le brigadier général Alexander Smyth, qui avait remplacé Van Rensselaer à Niagara. Smyth parut vouloir montrer plus de résolution que ce dernier. Il invita les jeunes Américains à venir partager les périls et la gloire de la conquête, et réussit à ranimer l’humeur guerrière de ses compatriotes et à porter son armée à quatre mille cinq cents hommes. Quand il fut prêt à agir, il dénonça la fin de l’armistice (19 novembre 1812). Le 28, de grand marin, il se mit en mouvement. Une partie de ses troupes traversa la rivière Niagara au-dessus de la cataracte, et aborda à la Grande-Île, située entre le fort Érié et Chippewa ; elle y força un poste d’artilleurs appelé « Red House ». Un second corps se dirigea vers un autre point de l’île, Frenchman’s Creek. Les troupes anglaises étaient alors sur le qui-vive. Le lieutenant-colonel Cecil Bisshopp, sorti du fort Chippewa, avait sous ses ordres onze cents hommes, tant réguliers que miliciens et sauvages, lorsque les Américains se présentèrent pour débarquer. Le feu très vif qu’il ouvrit sur eux, de la rive, fracassa deux de leurs berges, jeta les autres en désordre et les obligea de se retirer en toute hâte. Le 1er décembre, les ennemis firent mine de renouveler leur tentative de descente : ils s’embarquèrent sur leur flottille, puis ils reçurent contre-ordre, et furent remis à terre pour entrer en quartiers d’hiver. Ces échecs les humilièrent beaucoup ; ils éclatèrent en murmures contre leur chef, qui se déroba par la fuite à leur indignation. [Au vrai, les pertes anglaises avait été de quatre-vingt onze tués, blessés et pris].

Ainsi se terminèrent les opérations des armées américaines de l’Ouest et du Centre. Elles avaient échoué partout. Les tentatives de l’armée du Nord, commandée par le général Dearborn, ne furent pas plus heureuses, quoique cette armée fût la plus forte et qu’elle parût destinée à porter les plus durs coups.

Elle s’élevait à six mille hommes, répandus sur les bord du lac Champlain. Après avoir eu quelque temps son quartier général à Albany, Dearborn le rapprocha de la frontière du Bas-Canada, et menaça de marcher sur Montréal par les routes de Saint-Jean et d’Odelltown.

L’officier anglais qui gardait cette frontière établit un cordon de voltigeurs et de miliciens depuis l’Yamaska jusqu’au village de Saint-Régis, où la limite qui sépare les deux pays aboutit au fleuve Saint-Laurent. Un corps d’élite, composé de réguliers et de miliciens, sous les ordres du colonel Young, fut placé à l’Acadie ; et le chemin qui, à travers les bois, conduisait de ce village à la frontière par Burtonville et Odelltown, fut embarrassé d’abatis d’arbres pour empêcher toute surprise. Ce rude travail fut exécuté avec promptitude par les voltigeurs du major Charles-Michel d’Irumberry de Salaberry.

Cependant les Américains montraient sur cette frontière, comme sur celle du Haut-Canada, beaucoup d’hésitation dans leurs mouvements. Il n’y avait encore eu que de petites escarmouches, lorsque le général Dearborn sembla enfin vouloir s’ébranler. Salaberry, qui commandait nos avant-postes, s’était fortifié à la rivière Lacolle. Le matin du 20 novembre (1812), avant le jour, une de ses gardes avancées fut assaillie par quatorze cents fantassins et quelques cavaliers, qui avaient traversé la rivière par deux gués à la fois ; mais en voulant envelopper cette garde, les ennemis se fusillèrent entre eux dans l’obscurité, ce qui détermina aussitôt leur retraite. Dès que la nouvelle de cette attaque parvint à Montréal, le colonel Deschambault eut ordre de traverser le fleuve à Lachine et de marcher au village d’Acadie avec les milices de la Pointe-Claire, de la rivière du Chêne, de Vaudreuil et de la Longue-Pointe ; une partie de celles de la ville de Montréal était passée à Longueuil et à Laprairie ; toute la milice du district était déjà sur pied, prête à courir aux points menacés. Soit que Dearborn fût intimidé par ces mouvements, soit qu’il n’entrât point dans ses plans d’envahir alors le Canada, il se retira dans ses quartiers de Plattsburg et de Burlington, sur le lac Champlain, pour y passer l’hiver (Prevost to Bathurst, November 28, December 17, 1812).

Les Américains soutinrent mieux l’honneur de leur pavillon sur l’Océan. L’Angleterre croyait n’avoir rien à y craindre d’eux, et ce fut là précisément qu’elle se laissa enlever quelques lauriers. La frégate américaine la Constitution, de quarante-quatre canons, commandée par le capitaine Isaac Hull, prit la frégate anglaise la Guerrière, de trente-huit, après lui avoir tué ou blessé le tiers de son équipage (19 août 1812). Le Wasp, corvette de dix-huit pièces de canon, captura le Frolic, un brig de vingt-deux après un choc de trois quarts d’heure, pour tomber cependant au pouvoir d’un vaisseau de soixante-quatorze, le même jour, avec sa prise (18 octobre). Le commodore Decatur, montant la frégate United-States, força la frégate anglaise, la Macedonian, de se rendre, après une lutte acharnée de près de deux heures (25 octobre), et peu après la Constitution gagna une seconde victoire en capturant, devant San-Salvador, sur les côtes du Brésil, la frégate la Java (29 décembre). Ces petites victoires navales firent oublier aux États-Unis leurs échecs sur terre. Elles furent attribuées à la supériorité de construction et d’armement des bâtiments de la République. Ses frégates, peu élevées au-dessus de l’eau, offraient moins de prise aux coups ; leurs batteries avaient d’ordinaire moins de bouches à feu que celles des navires anglais, mais elles étaient formées de pièces d’un plus gros calibre et d’une plus grande portée ; de sorte qu’une frégate américaine de trente-deux canons lançait plus de mitraille qu’une frégate anglaise de quarante. Ainsi s’expliquent les victoires de l’ennemi, qui avait d’autant plus raison d’en être fier qu’elles étaient dues à sa sagacité. La Grande-Bretagne, trop occupée avec le reste de l’Europe à la guerre contre Napoléon, restait indifférente aux combats isolés des vaisseaux de la République. Voyant que ses armes maintenaient son empire en Canada et qu’il ne s’y était passé rien d’inquiétant, elle donna ses ordres pour nous envoyer quelques secours ; puis elle reporta ses regards vers l’Espagne et vers la Russie, dont les grands événements jetaient dans l’ombre ceux de l’Amérique.

Le résultat de la campagne et le zèle des populations canadiennes, justifiaient la politique de sir George Prevost. Ce gouverneur assembla la législature à Québec, le 29 décembre (1812). Il lui dit qu’il avait appelé les milices sous les drapeaux, en usant du pouvoir qu’elle lui avait confié et qu’il voyait, avec la plus vive satisfaction, l’empressement, l’ordre, l’assurance et cet amour de leur pays, de leur religion et de leurs lois, qu’elles montraient dans les villes et dans les campagnes. Ce patriotisme serait la sauvegarde de leurs foyers et imposerait aux ennemis.

Les délibérations furent moins orageuses que de coutume. Il se discuta pourtant plusieurs questions qui auraient pu occasionner de grands débats. James Stuart, toujours mécontent d’avoir été privé de la charge de solliciteur général, fit ouvrir une enquête sur les causes et les fâcheuses conséquences du retard qu’on apportait à la publication des lois. Dans une émeute à Lachine, les troupes avaient tiré sur le peuple. Il soutenait que cet événement devait être attribué à l’ignorance de la loi de milice, qui n’avait pas encore été promulguée. Il est probable que son but était plus d’embarrasser le Conseil exécutif que d’excuser les auteurs du sang versé. Quoi qu’il en soit, sa plainte n’était pas sans raison. Il proposa aussi de rechercher en vertu de quel droit les cours de justice établissaient des règles de pratique pour la conduite des procédures judiciaires ; ce sujet a été longtemps une cause de difficultés. Enfin ce fut encore lui qui fit déclarer par l’Assemblée, après d’assez vifs débats sur la question bien autrement grave de la loi martiale, à laquelle l’opinion publique était fortement opposée, que cette loi ne pouvait être appliquée dans la province que du consentement de la législature.

Certains changements dans la loi de la milice, demandés par le gouverneur, échouèrent faute d’accord entre les deux Chambres. Un projet de loi tendant à imposer sur les appointements des officiers publics une taxe applicable aux frais de la guerre, fut repoussé par le Conseil législatif. Sir George Prevost et les Chambres ne cessèrent point cependant d’être en bonne intelligence durant toute la session. L’Assemblée vota, pour les besoins de la guerre, des droits d’entrée de deux et demi pour cent sur toutes les marchandises, autres que les denrées, qui seraient importées par les négociants du pays, et de cinq pour cent sur celles introduites par les étrangers ; elle porta l’émission des billets d’armée à cinq cent mille livres sterling, et accorda, en outre, quarante mille livres sterling pour équiper la milice et subvenir à d’autres dépenses de guerre.

Bibliographie


Sources et ouvrages à consulter. Rapports des Archives canadiennes, 1893-1896. – E. Cruiksank, Documentary History of the Campaigns upon the Niagara Frontière in 1812-1814, Welland, 1890-1905 ; – du même, « From Isle-aux-Noix to Chateauguay » 1812-1813, Proc. Royal Society of Canada, 1914. – Mandements des évêques de Québec, tome III. – Journal de la Chambre d’assemblée 1812-1813. – Journal du Conseil législatif, 1812-1813. – R. Christie, Memoirs of the administration of the colonial government of Lower Canada by sir J. Craig and sir G. Prevost, Quebec, 1818. – Aux livres de Christie, sir T. Chapais et Kingsford ajouter Sir C. P. Lucas, The Canadian War of 1812, Oxford, 1906. – Le chapitre par C. F. Hamilton dans le tome VII de Canada and its provinces, Toronto, 1914. – A. T. Mahan, Sea Power in its Relations to the War of 1812, Boston, 1905. – K. C. Babcock, Rise of American Nationality, New-York, 1906. – B. Sulte, Histoire de la milice canadienne-française, 1760-1897, Montréal, 1897. – Lady Edgar, General Brock, Toronto, 1904. – W. Wood, The war of 1812, Toronto, 1918. – Sur Mgr Plessis, voir la bibliographie précédente.
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