Littérature québécoise





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[Fencibles, formée pour moitié de Canadiens français.] Salaberry prit la direction de tous ces corps, et remonta la rive gauche du Châteauguay jusqu’à la tête d’un bois peu pénétrable ; il y avait en cet endroit une excellente position défensive, le terrain étant coupé de ravins profonds. Il y établit quatre lignes d’abatis, les trois premières à deux cents verges l’une de l’autre, et la quatrième à un demi-mille plus bas, devant un gué. Toute la journée fut employée à fortifier ces lignes, dont la première avait la forme d’un angle allongé, sur la droite de la route, et suivait les sinuosités d’un ravin.

Pour marcher sur cette position, l’ennemi devait traverser un pays inhabité et s’éloigner de ses vivres, tandis que les troupes chargées de la défendre étaient munies de tout ce qu’il fallait, et se trouvaient fortement appuyées par le régiment de Watteville, qui occupait en deçà de la forêt une seconde ligne de défense.

La rive droite du Châteauguay était couverte d’un bois épais. Il y fut mis un fort piquet pour défendre l’approche du gué. Salaberry fit ensuite détruire tous les ponts à une lieue et demie en amont, et renverser tous les arbres entre la rivière et un marais situé au delà de la plaine qui était devant lui, afin d’empêcher le passage de l’artillerie dont il savait l’ennemi pourvu. Les travaux exécutés permettaient de lutter contre des forces bien supérieures. On n’avait que trois cents Canadiens et quelques Écossais et sauvages à opposer sur ce point aux sept mille Américains qui arrivaient avec Hampton. Mais Salaberry était un officier expérimenté et doué d’un courage à toute épreuve.

[Cet officier canadien-français était né à Beauport le 19 novembre 1778]. Entré très jeune dans l’armée, il avait servi onze ans sous le général Prescott aux Antilles ; il avait assisté au fameux siège du fort Mathilde dans l’île de la Guadeloupe (1794) ; et quoiqu’il fût à peine âgé de seize ans à cette époque, il avait été chargé de couvrir l’évacuation de la place ; il avait commandé aussi avec distinction une compagnie de grenadiers dans l’expédition de la Martinique (1795). [Il est nommé capitaine en 1799 et neuf ans plus tard promu major de brigade en Irlande]. Notons encore que dans l’offensive dirigée contre l’île de Walcheren, en Hollande, Salaberry était aide de camp du major-général Rottenburg, et qu’il fut placé aux postes avancés pendant toute la durée du siège de Flessingue. Revenu en Canada comme officier de l’état-major de Rottenburg, peu de temps avant la guerre avec les États-Unis, il avait été choisi par sir George Prevost pour lever un corps de voltigeurs canadiens, ce qu’il avait fait avec un plein succès. Ce beau corps, organisé et discipliné en très peu de temps, se signala par des succès constants sur l’ennemi, qui excitèrent l’émulation des autres milices.

Le mardi matin, 26 octobre (1813), Hampton divisa son armée en deux corps. Le premier, formé de cavalerie et d’infanterie, se présenta dans la plaine pour attaquer de front la position des Canadiens sur la rive gauche de la rivière. Le second corps, composé de quinze cents hommes, sous le colonel Purdy, fut chargé d’opérer par la rive droite, de manière à tourner cette position après avoir franchi le gué dont nous avons parlé tout à l’heure. Deux compagnies de voltigeurs, commandées par les capitaines Jean-Baptiste et Michel-Louis Juchereau Duchesnay, une compagnie de Fencibles sous le capitaine Ferguson, avec quelques miliciens et sauvages, défendaient le front de bataille de Salaberry, en avant des abatis, qui s’appuyaient à la rivière. Trois autres compagnies, avec les Écossais, se tenaient dans les lignes, derrière les abatis.

Hampton poussa en avant une colonne d’infanterie, forte de trois mille cinq cents hommes, à la tête de laquelle marchait un officier de haute stature, qui se détacha et cria en français aux voltigeurs : « Braves Canadiens, rendez-vous ; nous ne voulons pas vous faire de mal ! » Pour réponse il reçut un coup de fusil qui le coucha par terre. Ce fut le signal du combat. Les trompettes sonnèrent, et la fusillade s’engagea sur toute la ligne. Comme elle se prolongeait sans aucun résultat, le général américain changea ses dispositions pour essayer de percer la ligne anglaise par des charges vigoureuses. Il concentra ses forces et se mit à attaquer tantôt le centre des Canadiens, tantôt une aile et tantôt l’autre. Partout repoussé, il quitta enfin le champ de bataille.

Le bruit du combat avait attiré l’attention de la division du colonel Purdy, qui était entrée dans le bois, de l’autre côté de la rivière, et qui s’y était égarée. Aussitôt qu’elle se fut reconnue, elle marcha aux détachements postés en avant du gué, et les fit reculer d’abord devant la trop grande supériorité de son feu. C’était au moment où la fusillade sur la rive nord avait presque cessé par la retraite d’Hampton. Salaberry, voyant que l’action à sa gauche devenait sérieuse, alla se mettre à la tête des troupes placées en potence le long de la rivière, et dirigea de la voix les mouvements de celles qui étaient au delà. Il fit faire dans le moment sur le flanc de la colonne ennemie un feu si vif, qu’il la contraignit de retraiter avec précipitation. Telle était l’ardeur de ses gens, qu’on vit des voltigeurs traverser la rivière à la nage, sous les balles, pour aller forcer des Américains à se rendre. Hampton, dont toutes les mesures étaient dérangées et qui croyait les Canadiens beaucoup plus nombreux qu’ils ne l’étaient, prit alors la résolution d’abandonner la lutte. Ainsi trois à quatre cents hommes à peine en avaient vaincu sept mille après une lutte opiniâtre de quatre heures. Le gouverneur Prevost, accompagné du colonel Watteville, arriva vers la fin de l’action ; il complimenta les Canadiens sur leur courage, et leur commandant sur ses dispositions judicieuses. Les Américains perdirent près de cent hommes, outre vingt prisonniers ; Salaberry n’eut que vingt et un tués ou blessés].

Après sa défaite, Hampton, poursuivi, harcelé, regagna Four Corners, d’où il alla ensuite prendre ses quartiers d’hiver à Plattsburg. La victoire de Châteauguay, sans être bien sanglante, à cause du petit nombre des combattants, presque tous des Canadiens, eut toutes les suites d’une grande bataille.

À la nouvelle de la retraite de Hampton, Wilkinson, dont l’armée était à Cornwall et à Saint-Régis, sur le Saint-Laurent, convoqua aussitôt un conseil de guerre. Il y fut décidé que l’attaque de Montréal serait abandonnée, et que les troupes s’en retourneraient pour entrer en quartiers d’hiver. Ainsi la résistance heureuse de quelques compagnies de milice détermina la retraite d’une armée de quinze à vingt mille hommes, et fit manquer le plan d’invasion le mieux combiné que la république des États-Unis eût encore formé pour la conquête du Canada. Salaberry fut remercié par le général en chef et les deux Chambres et décoré par le prince régent. Les milices reçurent des drapeaux en témoignage de leur bonne conduite.

L’invasion du Bas-Canada ayant été repoussée, nos soldats reprirent l’offensive dans le Haut, que les Américains se préparèrent à évacuer. Le général Gordon Drummond, qui remplaça en décembre Rottenburg, monta à la tête du lac Ontario. À son approche, le général McClure évacua le fort George et brûla le florissant village de Newark (10 décembre 1813), avant de rentrer dans son pays. Drummond résolut de tirer vengeance de cet acte inutile de barbarie. Le colonel Murray, avec cinq cent cinquante hommes, surprit le fort de Niagara, [tua soixante-cinq Américains et en prit trois cent quarante-quatre (19 décembre)]. Le major-général Phineas Riall le suivait, pour le soutenir, avec deux régiments composés de cinq cents hommes en outre de cinq cents sauvages de l’Ouest. Riall, par représailles de l’incendie de Newark, lâcha la bride à ses troupes et aux sauvages. Lewiston, (Youngstown,) Manchester, (le fort Schlosser,) furent brûlés ou dévastés. Les petites villes de Black-Rock et de Buffalo furent enlevées après un combat livré dans les rues, et abandonnées aux flammes (19-31 décembre). Cette expédition dévastatrice termina les opérations de la campagne de 1813, qui avait été défavorable en définitive aux Américains sur terre et sur mer.

Sur l’océan, après plusieurs glorieux engagements de vaisseau à vaisseau, la République, n’ayant pas assez d’effectifs pour lutter contre son adversaire en bataille rangée, voyait succomber ses principaux capitaines, tels que le brave Lawrence, tué dans le célèbre combat du Chesapeake et de la frégate anglaise Shannon, qui se rendit maître de son adversaire en vue de Boston (1er juin 1813). Les flottes anglaises détruisirent les bâtiments dans la baie de Delaware, pillèrent et incendièrent les bords de la rivière Chesapeake, et étendirent leurs déprédations jusque sur les côtes de la Virginie, dont les habitants subirent toutes sortes d’outrages.

Les armées sur la frontière du Canada s’étant cantonnées, le gouverneur Prevost descendit à Québec pour ouvrir les Chambres. Elles se réunirent le 13 janvier (1814). Les dissensions entre l’Assemblée et le Conseil législatif, que la guerre avait d’abord paru éteindre, renaissaient petit à petit. Elles furent plus vives à cette session qu’à la précédente, malgré les efforts du gouverneur pour calmer les esprits. Un bill excluant les juges du Conseil législatif fut adopté par l’Assemblée et rejeté par le Conseil, qui repoussa aussi deux autres projets, dont l’un imposait une taxe sur les fonctionnaires publics pendant la guerre, et l’autre autorisait la nomination de Pierre Bédard comme agent du Bas-Canada, auprès du gouvernement impérial. James Stuart accusa cette fois formellement le juge Jonathan Sewell d’avoir agi contre la constitution et usurpé sur l’autorité du pouvoir législatif en imposant ses règles de pratique ; d’avoir poussé le gouverneur Craig, en envenimant son esprit, à dissoudre la législature en 1809, et à prononcer un discours insultant pour les députés ; d’avoir violé la liberté des élections en faisant emprisonner Bédard, Blanchet, Taschereau, trois membres de l’Assemblée dissoute, et Corbeil, sous l’inculpation de trahison ; d’avoir employé l’aventurier John Henry pour engager une partie des États-Unis à se soulever contre le gouvernement de la République et à former alliance avec le Canada ; enfin de l’avoir fait destituer lui-même de la charge de solliciteur général, pour en faire revêtir son propre frère, Stephen Sewell.

Le juge Monk, de Montréal, fut accusé en même temps de diverses malversations (Journal de la Chambre d’assemblée, 1814).

Ces griefs, fondés pour la plupart, furent développés dans une adresse au roi adoptée par la Chambre à une grande majorité ; et Stuart fut choisi pour aller la soutenir à Londres. Le gouverneur promit de transmettre l’adresse, tout en déclarant aux représentants qu’il ne pouvait suspendre les juges Sewell et Monk, parce qu’ils n’étaient accusés que par une seule Chambre. Une requête, accompagnée d’un mémoire où étaient exposés tous les faits qui excitaient depuis si longtemps des plaintes contre le gouvernement, fut envoyée alors par le peuple au prince régent. [Au reste, la Chambre d’assemblée maintint sa demande et vota des résolutions en ce sens].

Le juge Sewell passa en Angleterre pour se défendre. Stuart ne put y aller, parce que le vote d’un crédit pour les frais de sa mission fut rejeté par le Conseil. Les accusations portées contre les deux principaux juges du pays n’eurent aucune suite. Sewell, aidé de l’influence du prince Edouard, conquit les bonnes grâces de lord Bathurst, à tel point que ce ministre non seulement l’excusa, mais le recommanda fortement à sir John Sherbrooke, lorsque ce gouverneur vint en Canada en 1816. (Bathurst to Sherbrooke, May 6, 1816).

Sewell, au surplus, était un homme poli, grave, souple, capable de jouer le rôle que voulaient lui confier les ministres. Quoiqu’il fût l’ennemi le plus dangereux des Canadiens, il se montrait toujours très gracieux envers eux. Il fallait à la politique de l’Angleterre, ou plutôt de son gouvernement, un homme qui, tout en conduisant le parti hostile aux représentants du peuple, sût la dissimuler. Il dirigea ce parti jusqu’à la fin de sa vie dans les deux Conseils, surtout au Conseil législatif, où vinrent échouer presque toutes les mesures réclamées par les Canadiens.

Pendant son séjour en Angleterre, il n’avait pas trouvé de meilleur moyen de se venger des accusations portées contre lui, que de reprendre sous œuvre les projets de Craig pour la destruction de la nationalité canadienne-française. Voyant qu’ils n’étaient pas bien accueillis, il conseilla l’union de toutes les provinces anglaise de l’Amérique du Nord sous un seul gouvernement. Il pressa le prince Edouard d’engager les ministres à adopter sa suggestion. On trouve à la fin du rapport de lord Durham (1839) sur les affaires du Canada, la lettre du prince par laquelle il informe Sewell qu’il en parlera aux ministres à la première occasion. Sewell conseillait d’établir une assemblée représentative de trente membres pour les cinq ou six provinces ; et, en transmettant son mémoire au prince, il l’avait prié de le communiquer à lord Bathurst sans lui dire d’où il venait. Lorsque l’union des deux Canadas s’est consommée, la vengeance du vieillard a dû être satisfaite (le juge Sewell était alors septuagénaire) : il voyait enfin ce peuple qu’il haïssait tant, condamné à périr sous la race anglaise.

L’Assemblée législative, sur un message de sir George Prevost, avec qui elle était en bonne intelligence, avait autorisé une nouvelle création de billets d’armée jusqu’à concurrence d’un million de livres sterling. Dès que la session fut finie (17 mars 1814), le gouverneur se hâta de pourvoir aux préparatifs de la campagne près de s’ouvrir. Au milieu de ces apprêts, il reçut avec grande pompe au château Saint-Louis une ambassade envoyée par neuf ou dix nations sauvages des pays de l’Ouest (15 mars). Les ambassadeurs demandèrent des armes pour combattre, et des vêtements pour les femmes et les enfants de leurs tribus. « Les Américains, dirent-ils, prennent peu à peu nos terres. Ils n’ont aucune pitié : ils veulent nous chasser par delà le soleil couchant. » Le gouverneur les exhorta à persévérer dans la lutte, et exprima tous ses regrets de la mort de Tecumseh et de leurs autres chefs tombés dans les combats. Ces députés furent comblés de présents.

Sur la fin de l’hiver, les Américains firent une autre et courte apparition dans le Bas-Canada. Le général Macomb, avec une division, partit de Plattsburg, le 17 mars, traversa le lac Champlain sur la glace, et s’avança jusqu’à Saint-Armand, au bord oriental de la baie de Missisquoi, où il attendit les troupes du général Wilkinson pour marcher contre le petit village d’Odelltown, à l’ouest du Richelieu, et un moulin fortifié, situé sur la rivière Lacolle. Les deux corps réunis, au nombre de quatre mille hommes, entrèrent dans Odelltown sans coup férir. Le 30 mars (1814) ils attaquèrent le moulin de Lacolle, défendu par deux cent soixante hommes, sous le major Handcock. Après plusieurs heures de canonnade et de mousqueterie, épuisés de fatigue, souffrant du froid, ils s’en retournèrent à Plattsburg.

Ce nouvel échec décida l’ennemi à modifier son plan d’opérations. Il abandonna tout à fait l’attaque du Bas-Canada pour diriger tous ses efforts contre le Haut, dont l’invasion était plus facile. Si ce plan avait moins de dangers, il offrait aussi moins de résultats. Les entreprises des Américains n’avaient encore abouti pour eux qu’à des défaites ou à des succès éphémères, qui avaient coûté parfois beaucoup de sang, entraîné beaucoup de ravages, sans les rapprocher du but de la guerre.

Ayant retiré leurs principales forces de la frontière du lac Champlain, ils les portèrent sur le bord du lac Ontario, en attendant que la flotte de Sackett’s Harbour fût prête à agir conjointement avec elles. Les magasins de cette flotte étaient à Oswégo ; le général Drummond, qui commandait dans le Haut-Canada, résolut d’aller les détruire pour retarder le départ des vaisseaux. Il partit de Kingston [avec sir James Yeo et mille hommes de] troupes de toutes armes, et arriva, le 5 mai (1814), devant Oswégo. Le lendemain, après un combat, on incendia le fort, avec les magasins qui se trouvaient à peu près vides ; car la garnison, avant le débarquement des Anglais, avait transporté la plupart des objets de marine à quelques milles plus haut sur la rivière.

Drummond alla ensuite prendre le commandement des soldats qui défendaient la ligne de la rivière Niagara. Il commit la faute de les trop disperser, de manière qu’il fallait plusieurs heures pour en ramasser sur un point un nombre capable d’une résistance sérieuse. Le général américain Brown, placé sur la rive opposée, [et ayant sous lui les généraux Ripley et Winfield Scott,] voulut en profiter. Ils passèrent la rivière avec [quatre mille cent hommes dont six cents Iroquois,] et surprirent le fort Érié (3 juillet). Le 5, ils poussèrent contre le camp fortifié du général Riall à Chippewa, un peu au-dessus de la chute de Niagara. Les Anglais, [au nombre de deux mille cent, dont quinze cents réguliers et trois cents sauvages], sortirent de leurs lignes pour leur présenter la bataille en rase campagne. La lutte fut acharnée : n’ayant pu rompre l’ennemi, Riall fut ramené en arrière avec de grandes pertes [cinq cents onze hommes furent tués, et du côté américain trois cent trente et un]. Riall se retira vers le fort George et Twenty-Mile Creek. Les Américains le suivirent jusqu’à Queenston Heights, puis reprirent le chemin de Chippewa. Riall, [qui avait avec lui huit cents hommes] voulut à son tour les suivre mais les ennemis, le voyant revenir, s’arrêtèrent à Lundy’s Lane, [à deux milles et demi de leur camp,] et se retournèrent. Comme il s’apprêtait à se replier de nouveau, il fut rejoint par Drummond, à la tête de huit cents réguliers et miliciens. À peine celui-ci avait-il contremandé la retraite, qu’il fut attaqué à l’improviste, à six heures du soir, avant d’avoir pu faire toutes ses dispositions (25 juillet 1814). Sa gauche fut forcée de plier ; elle recula en bon ordre et alla appuyer le centre, placé sur une éminence. Le centre tint ferme contre les ennemis, qui déployèrent les plus grands efforts pour s’emparer des batteries qui couronnaient cette hauteur. Les artilleurs anglais se faisaient tuer sur leurs pièces plutôt que de céder. Les Américains traînèrent leurs canons à bras jusqu’à quelques pas seulement des canons anglais. L’obscurité de la nuit, qui était venue, occasionna plusieurs méprises singulières. Ainsi les deux partis échangèrent quelques pièces d’artillerie au milieu de la confusion, dans les charges qu’ils exécutaient alternativement l’un contre l’autre. À neuf heures, le feu cessa un instant. Le reste des forces américaines entra en action au moment même où un surcroît de douze cents hommes, sous le colonel Hercules Scott, arrivait à marche forcée au secours du général anglais. Les deux armées, ainsi renforcées, recommencèrent leur combat nocturne avec plus d’acharnement que jamais. Vers minuit les Américains, désespérant d’emporter la hauteur, se retirèrent enfin dans leur camp, au delà du Chippewa. Le lendemain, ils jetèrent dans les rapides de la rivière la plus grande partie de leurs bagages et de leurs vivres, et rétrogradèrent vers le fort Érié.

Les pertes des deux armées étaient considérables. Drummond avait reçu une balle dans le cou ; il avait caché sa blessure à ses troupes et était demeuré dans leurs rangs jusqu’à la fin du combat. Riall, blessé grièvement aussi, avait été pris en allant se faire panser. Le nombre des morts et des blessés s’élevait à [huit cent soixante-dix-huit du côté anglais et à huit cent cinquante-quatre chez les Américains ; ceux-ci] laissèrent en outre entre les mains du vainqueur plusieurs centaines d’hommes. Les Anglais, après avoir reçu tous leurs renforts, n’étaient pas plus de deux mille huit cents, tandis que les ennemis comptaient au moins quatre mille cinq cents combattants. La milice du Haut-Canada avait montré le courage le plus intrépide (Drummond to Prevost, July 27, 1814).

Les généraux Brown et Scott étaient blessés ; le commandement de l’armée américaine échut au général Ripley, qui se retrancha au fort Érié [avec trois mille hommes (26 juillet 1814). Peu après (4 août), Ripley était remplacé à son tour par le général Gaines.]

Drummond marcha rapidement sur cette place. [En y comprenant les renforts, il pouvait avoir sous lui trois mille cent cinquante combattants]. Drummond fit d’abord tirer avec son canon contre les retranchements extérieurs, et lorsqu’il crut la brèche praticable, il forma, dans la nuit du 14 août, ses soldats en colonnes, pour aborder ces ouvrages par trois endroits à la fois. Une colonne atteignit son poste deux heures avant le jour, et enleva les batteries opposées. Au bruit de l’attaque, les deux autres colonnes montèrent à l’assaut, franchirent tous les obstacles, et, après une lutte très vive, réussirent à pénétrer par les embrasures dans le fort, qui était au centre des retranchements. L’ennemi s’était jeté dans un bâtiment de pierre, où il continuait à se défendre avec vigueur contre le feu de ses propres canons tournés contre lui, lorsque le magasin des poudres sauta, enveloppant dans une ruine commune les soldats qui remplissaient le fort. Une terreur subite s’empara des assaillants ; les uns mirent bas les armes, les autres s’enfuirent, poursuivis par les Américains. [Neuf cent cinq soldats anglais y furent tués, blessés ou faits prisonniers, tandis que l’ennemi ne perdit que quatre-vingt-quatre hommes (15 août)].

Après ce rude échec, Drummond se borna à investir la place. Le 17 septembre, les assiégés firent une sortie à la faveur d’un orage, et surprirent les Anglais, dont ils détruisirent les ouvrages avancés. La perte fut de [six cent neuf de notre côté et de cinq cent dix au moins chez l’ennemi,] la plus grande partie en prisonniers. La maladie, qui commençait à sévir parmi les troupes, et l’approche du général américain George Izard, qui venait de Plattsburg avec des renforts, obligèrent Drummond à lever son camp pour retourner à Chippewa (1er août-21 septembre 1814).

C’était au moment où la malheureuse issue d’une irruption dans New-York servait de prétexte aux accusations les plus graves contre Prevost. Le parti anglais, qui détestait le gouverneur parce qu’il paraissait avoir plus d’égards pour les Canadiens que son prédécesseur, lui imputait la disgrâce de la retraite par laquelle avait fini cette campagne. Forcé d’abord de se taire dans le bruit des armes et devant le zèle et le courage militaire des Canadiens, ce parti ne put se contenir longtemps, et saisit, pour recommencer ses clameurs, l’occasion d’un événement dont Prevost n’était pas la cause.

En effet, l’expédition, dirigée principalement contre Plattsburg, avait été entreprise sur l’ordre exprès du gouvernement anglais, à qui l’abdication de Napoléon à Fontainebleau, le 11 avril, suivie d’une paix momentanée en Europe, permettait alors d’employer de plus grandes forces en Amérique et de porter la guerre sur le territoire des États-Unis. Seize mille hommes de l’armée de Wellington, embarqués en France, avaient été conduits à Québec aux mois de juillet et d’août. La plupart de ces troupes s’étaient acheminées aussitôt vers le lac Champlain, et le reste vers le Haut-Canada. La brigade envoyée dans le Haut-Canada était commandée par le major-général sir James Kempt, excellent officier de la guerre d’Espagne ; il avait ordre d’attaquer Sackett’s Harbour s’il se présentait une occasion favorable. Le commandement de la flottille du lac Champlain fut donné au capitaine Downie, rappelé du lac Ontario ; elle consistait en quatre navires et douze chaloupes canonnières. Pour compléter les équipages, un gros renfort de matelots fut tiré des vaisseaux de guerre qui étaient à Québec. L’armée anglaise destinée à agir contre Plattsburg se rassembla entre Laprairie et Chambly.

Les événements d’Europe obligèrent l’ennemi à changer de tactique et à se renfermer dans la défensive. Il prévoyait déjà qu’il lui serait bientôt nécessaire de faire la paix, afin de ne pas avoir à combattre toutes les forces de l’Angleterre.

Le général américain Wilkinson, après sa retraite de la rivière Lacolle, avait été remplacé par le major-général George Izard. Le nouveau chef partit le 1er septembre (1814) pour aller débloquer le fort Érié avec quatre mille hommes, et laissa Plattsburg à peu près dégarni de troupes réglées. C’était inviter les Anglais à précipiter leur attaque. Prevost passa la frontière le même jour [son armée était forte de dix mille hommes]. Il occupa un camp retranché abandonné par l’ennemi sur la rivière Chazy. Il marcha de là sur Plattsburg, [avec sept mille hommes,] et, repoussant devant lui de nombreux corps de miliciens et de volontaires, il atteignit cette petite ville le 6. Elle se trouva défendue par environ six mille hommes de troupes de terre, sous le général Macomb, et par une escadrille ancrée à l’entrée du port. Le colonel Bayard, avec la moitié du régiment de Meuron, se rendit maître de la partie de Plattsburg située au nord de la rivière Saranac, et la garnison et les milices américaines se concentrèrent, à la rive opposée, sur des hauteurs qui étaient hérissées de redoutes, de blockhaus, de retranchements garnis de grosse artillerie. Leur escadrille, [composée de quatre navires et de canonnières,] sous le capitaine Thomas Macdonough, se mit d’abord hors de la portée des canons. La flottille anglaise du capitaine Downie suivait à quelque distance le mouvement de Prevost. Elle profita du vent, le 11 septembre au matin, pour aller attaquer à la vue des deux armées, les vaisseaux ennemis. Malheureusement, la frégate que montait Downie s’avança trop et se trouva exposée aux coups d’une frégate et de deux batteries de terre. Le commandant et plusieurs de ses officiers furent tués ; bientôt le navire s’ensabla et la mitraille porta la mort sur ses ponts. Cette fatalité au début de l’action fut irréparable. Le reste de la flottille prolongea en vain la lutte : le capitaine Pring, commandant en second, fut obligé de se rendre. Les Anglais ne sauvèrent que sept ou huit chaloupes canonnières. [Ils eurent cent dix tués et blessés, et les Américains cinquante-sept. Cette action, qui est connue sous le nom de « bataille du lac Champlain », dura deux heures et vingt minutes (Prevost to Bathurst, Sept. 11, 1814)].

Pendant qu’on se battait sur le lac, on en faisait autant sur le rivage. Prevost avait disposé ses troupes pour l’escalade : une colonne devait forcer le pont jeté sur la Saranac, qui traverse Plattsburg, et attaquer les retranchements de front ; une autre devait défiler par derrière le camp pour cacher sa marche, passer la rivière à gué au-dessus, et prendre les ouvrages à revers. Les colonnes s’ébranlèrent ; mais les obstacles qu’elles avaient à vaincre étaient nombreux ; la première fut bientôt sous le feu des ennemis. Il fallut y répondre. Les assaillants furent repoussés ou contenus. En ce moment, l’armée américaine qui, du sommet de ses ouvrages, avait vu la victoire de Macdonough, poussa des cris de triomphe qui parvinrent jusqu’aux troupes anglaises en marche vers le gué du Saranac. Cette colonne s’était égarée. Le général Robinson, qui la commandait, inquiet de ces acclamations, envoya vers le commandant en chef demander des ordres. Prevost, voyant l’issue du combat naval et l’inutilité d’un plus long sacrifice d’hommes pour s’emparer d’une position qu’il faudrait abandonner presque aussitôt à cause de la perte de la flottille, lui fit dire de revenir. Sans la possession du lac, en effet, le but de la campagne était manqué. Il fit donc cesser le feu, et retirer partout les colonnes d’attaque. Il leva ensuite le siège pour ramener en Canada toute son armée, avant que Macomb, qui recevait à chaque instant de nombreux renforts, fût en état de lui couper la retraite. On disait déjà que les milices du Vermont allaient traverser le lac. Si Prevost s’était avancé davantage, il aurait subi probablement le sort de Burgoyne.

Après avoir fait démonter ses batteries, il ordonna la retraite. Les troupes, précédées de leurs blessés, se mirent en marche dans la nuit, sous une pluie incessante depuis le début de la campagne. La confusion sur des routes rompues était inévitable. Beaucoup de traînards tombèrent entre les mains de l’ennemi, qui prit aussi la caisse, presque toutes les munitions de guerre et de bouche, et les équipages. La perte fut énorme, parce qu’on avait fait des préparatifs pour passer l’hiver à Plattsburg. Elle eût été bien plus élevée si toute l’armée américaine avait voulu poursuivre les Anglais. [Plus de huit cents] soldats désertèrent durant ce mouvement rétrograde. [Il y eut deux cent trente-cinq Anglais de tués, à part les déserteurs ; les Américains avaient perdu cent dix-neuf hommes, sans compter les disparus].

L’expédition de Plattsburg, dictée par le cabinet de Londres, eut le succès ordinaire des plans formés à mille lieues de distance. L’arme de Prevost n’était pas assez forte pour pénétrer bien avant dans les États-Unis et enchaîner la victoire ; elle l’était trop pour une simple excursion. Au reste, la flotte qui devait l’appuyer et sans laquelle elle ne pouvait agir, était très faible : c’était une base que le moindre choc pouvait briser, et c’est ce qui arriva. Le reste s’affaissa sous son propre poids. Prevost, qui fut la victime de l’expédition de Plattsburg, n’en était que l’instrument ; son malheur fut d’avoir trop obéi à des ordres téméraires.

Tandis que les Anglais perdaient la suprématie sur le lac Champlain, ils la reprenaient sur l’Ontario. Un vaisseau de cent canons venait d’être construit à Kingston. Sir James Yeo y arbora son pavillon et mit à la voile avec une escadrille et des troupes. La flotte américaine à son approche se renferma à Sackett’s Harbour, et lui laissa libre carrière sur le lac.

Tant que l’événement de la guerre contre Napoléon avait été douteux, l’Angleterre s’était bornée à la défensive en Amérique, afin de fournir à la coalition européenne de plus grandes forces. Le duc de Wellington, que le ministère consultait sur toutes les opérations militaires de l’Empire, avait approuvé ce plan. « Je suis bien aise d’apprendre, écrivait-il au ministre des colonies, lord Bathurst, en 1813, que vous allez renforcer sir George Prevost. J’espère que les troupes arriveront à temps, et que sir George ne se laissera pas entraîner, par l’espoir de légers avantages, à s’écarter d’un bon plan décisif. Il peut être sûr qu’il ne sera pas assez fort d’hommes ni de moyens pour se maintenir dans les conquêtes qu’il pourrait faire. Il ne ferait que s’y affaiblir, et ses pertes augmenteraient l’ardeur et les espérances de l’ennemi, si même elles n’avaient pas de pires conséquences. Par l’autre plan, au contraire, les Américains auront à vaincre toutes les difficultés, à courir tous les risques de l’agression, et il est infiniment probable qu’ils seront défaits » (10 février).

La crise européenne touchait à sa fin. L’Angleterre songeait à envoyer sur les côtes des États-Unis, le long de l’Atlantique, des flottes chargées de troupes pour y débarquer et obliger les ennemis à retirer leurs soldats des frontières canadiennes et à demander la paix. Les escadres anglaises bloquèrent les principaux ports depuis la Nouvelle-Écosse jusqu’au Mexique. Deux corps d’armée, sous les ordres des majors-généraux Ross et Packenham, marchèrent sur les villes de Washington et de La Nouvelle-Orléans, situées l’une au centre, l’autre dans le sud de la République. Ces attaques, par la manière dont elles étaient dirigées, devaient faire beaucoup de mal à l’ennemi.

Le 17 août (1814), Ross débarqua avec cinq mille hommes sur les bords du Patuxent, qui se jette dans la baie de Chesapeake, et s’avança vers Washington. À son approche, le commodore américain Barney brûla sa flottille, et rallia la milice à ses marins pour arrêter les Anglais à Bladensburg, sur le Potomac, à deux lieues de la ville ; mais il y fut culbuté et fait prisonnier (24 août). Le soir même, Ross entra dans Washington, brûla le Capitole et les autres édifices publics, puis regagna ses vaisseaux. Une autre partie de la flotte anglaise, sous le capitaine Gordon, contraignit les habitants d’Alexandria, sur la rivière Potomac, à lui livrer leurs navires et leurs marchandises pour éviter le pillage et l’incendie de leurs demeures (29-31 août).

Ross s’était porté, [avec trois mille deux cent soixante-dix hommes,] à l’entrée de la rivière Patapsco, à quatorze milles de Baltimore. En marchant sur cette ville, il fut tué dans une escarmouche (12 septembre). Le colonel Brooke, qui le remplaça, battit le général américain Striker, et alla bivouaquer en vue de la ville. Le lendemain, jugeant les Américains au nombre de huit mille, trop bien fortifiés dans leurs lignes pour être attaqués avec avantage, il fit rembarquer ses troupes et se retira. Pendant ce temps, des escadres bloquaient les ports de New-York, de New-London et de Boston, et causaient des pertes immenses au commerce américain.

Les Anglais se présentèrent ensuite sur les côtes du Sud. Ils occupèrent les forts espagnols de Pensacola du consentement des autorités, et se préparèrent à conduire une expédition dans la baie de Mobile. Le général américain Andrew Jackson, après des reproches inutiles au gouverneur espagnol, marcha [avec quatre mille hommes] sur Pensacola, prit cette ville d’assaut (7-8 novembre 1814) et força les Anglais d’évacuer la Floride. C’est à son retour que La Nouvelle-Orléans se trouva menacée.

L’escadre anglaise qui portait l’armée du major-général Packenham, destinée à agir contre cette ville, pénétra, le 10 décembre, dans le lac Borgne, où elle battit et prit une escadrille de cinq chaloupes canonnières (13-14 décembre). Packenham, débarqué sur la rive gauche du Mississipi, livra un combat nocturne d’avant-garde à trois lieues de La Nouvelle-Orléans (23 décembre), et s’avança ensuite vers des retranchements élevés à quatre milles au-dessous de la ville pour la couvrir. Ces retranchements, formés en partie de balles de coton, étaient défendus par le général Jackson et plus de six cents hommes, les meilleurs tireurs du pays. [Il est à remarquer que le général français Humbert, qui avait conduit une expédition en Irlande, en commandait quatre cents]. Le 8 janvier (1815), Packenham dont les troupes s’élevaient à sept mille trois cents combattants, les disposa en colonnes d’assaut. Elles marchèrent avec une parfaite régularité aux batteries américaines. Les soldats se serraient les uns contre les autres à chaque vide que les boulets faisaient dans leurs rangs. Ils arrivèrent ainsi à portée de la mousqueterie. Soudain des milliers de fusils s’abaissèrent et firent feu. En quelques minutes, les colonnes compactes des Anglais furent écrasées. Elles voulurent vainement conserver leur ordre : les tués et les blessés les embarrassaient en tombant. Elles chancelèrent, alors tout fut perdu ; la confusion devint effroyable. Packenham y perdit la vie ; les généraux Gibbs et Keene furent blessés, le premier à mort. Le soldat ne voulut plus écouter la voix des chefs, et toute l’armée prit la fuite, laissant le terrain jonché de cadavres.

Le général Lambert, à qui revenait le commandement, laissa les troupes éperdues s’écouler vers le camp, où elle se remirent peu à peu de leur trouble. [Cette expédition avait coûté aux Anglais trois cent quatre-vingt-cinq tués, quinze cent seize blessés et cinq cent quatre-vingt-onze disparus. La perte de l’ennemi ne fut que de cinquante-cinq tués, cent quatre-vingt-cinq blessés et de quatre-vingt-treize disparus.] Cette disproportion, qui est la condamnation accablante de Packenham, justifie la prudence du gouverneur Prevost en ne risquant point une attaque inutile à Plattsburg.

La victoire de La Nouvelle-Orléans, qui remplit les Américains de joie, et quelques combats sur mer, précédèrent de peu l’entière cessation des hostilités. Les derniers succès des Américains rendirent le cabinet anglais moins exigeant, et permirent aux États-Unis de négocier avec plus de dignité, le parti de la paix pouvant enfin relever la tête sans trop choquer l’amour-propre national.

Ce parti comprenait presque tous les fédéralistes, dont la grande majorité se trouvait dans les États de la Nouvelle-Angleterre, qui avaient commencé la révolution par où l’Union avait conquis son indépendance. Ces anciennes provinces, plus ou moins jalouses des nouvelles, qui oubliaient souvent ce qu’elles leur devaient, n’avaient pas cessé de se plaindre, depuis l’ouverture de la guerre, que le gouvernement fédéral ne les protégeait pas à proportion de leurs sacrifices et de leurs dépenses. L’Angleterre faisait ravager exprès leurs côtes, afin de leur faire désirer plus vivement encore le retour de la paix. Le 15 décembre 1814, des délégués, nommés par les législatures du Massachusetts, du Connecticut, du Rhode-Island et par une portion du Vermont et du New-Hampshire, s’assemblèrent à Hartford, afin de prendre en considération l’état du pays. La convocation de ce Congrès fut dénoncée avec énergie par les amis de l’administration fédérale ; elle fut flétrie comme une trahison commise au préjudice de la confédération entière. Ces querelles agitèrent profondément la République, et influèrent sur les résolutions de son gouvernement.

Dès le 8 août (1814), cinq commissaires des deux nations s’étaient réunis à Gand, en Belgique, pour discuter les conditions de la paix ; et, le 24 décembre (1814), ils conclurent un traité fort honorable pour la Grande-Bretagne ; après avoir été ratifié par le prince régent, le 29 décembre, il reçut la signature du président des États-Unis le 17 février 1815. La restitution réciproque de toutes les conquêtes faites l’une sur l’autre par les deux nations, y fut acceptée ; et la question des frontières du Canada et du Nouveau-Brunswick, laissée à la décision de commissaires qui seraient nommés par les deux gouvernements. Les États-Unis adoptèrent aussi une disposition portant que, comme la traite des noirs est contraire à la justice et à l’humanité, les deux gouvernements feraient tous leurs efforts pour l’abolir sur les mers. Le silence fut gardé sur le droit de visite et sur le principe que, en cas de guerre, les nations neutres peuvent commercer librement avec les puissances belligérantes.

Le traité de Gand trompa les espérances du parti qui avait poussé la République à recourir aux armes, car il n’avait rien obtenu de ce qu’il s’était proposé par la guerre. La grande faute des Américains, c’était d’avoir attendu trop tard pour agir. Depuis longtemps Napoléon les pressait de prendre les armes. Il savait que, depuis la révolution, les Américains convoitaient les provinces anglaises, qui, adossées au Nord, semblent peser sur eux dans toute la largeur du continent. Mais ils mirent tant de lenteur à se décider, qu’ils ne s’ébranlèrent qu’au moment où leur puissant allié commençait à pencher vers sa ruine. Le vrai motif de la guerre était la conquête du Canada ; les prétextes en étaient le droit de visite et le refus des Anglais d’admettre le principe que le pavillon couvre la marchandise.

L’Angleterre commit une faute en laissant persister ces prétextes. D’autre part, la question de la frontière du Maine devait rester en suspens. [À tout prendre, on doit reconnaître avec un historien anglais (Lucas), que ce traité marquait un triomphe pour la diplomatie américaine].

Le traité de Gand fut accueilli avec joie par le Haut-Canada, où la guerre avait été une suite d’invasions cruelles et ruineuses. Il fut bien reçu aussi des États-Unis, surtout des pays qui bordent la mer. [La guerre de 1812-1814 avait coûté à la République neuf mille sept cents hommes, en comptant les prisonniers ; et, en argent, la somme de deux cent millions de dollars]. Elle avait presque anéanti son commerce extérieur, lequel, avant les hostilités, se montait à un chiffre énorme. Ses exportations, qui allaient à vingt-deux millions sterling, et ses importations à vingt-huit, en 1812, étaient déjà tombées, en 1814, celles-là à moins d’un million et demi, celles-ci à moins de trois millions. Elle avait perdu de deux à trois mille bâtiments de commerce et de guerre ; et les Anglais, malgré toutes les pertes qu’ils avaient faites eux-mêmes, étaient alors sûrs d’accabler et de détruire la marine américaine par l’immense supériorité de leurs forces navales. Le trésor de la République, formé en grande partie des droits de douane, s’était tari dans un instant ; le gouvernement avait été obligé de recourir à des impôts directs et à des emprunts, qui s’élevèrent, en 1814, à vingt millions et demi de dollars, somme énorme pour une nation dont le revenu était seulement de vingt-trois millions en temps ordinaire. Les deux tiers des marchands étaient devenus insolvables ; et les États de la Nouvelle-Angleterre prenaient les premières mesures pour se séparer des autres États de l’Union, quand la paix fut signée.

La guerre de 1812 causa aussi des dommages considérables au commerce de la Grande-Bretagne. Les États-Unis tiraient pour douze millions sterling de marchandises des Îles Britanniques ; les manufacturiers anglais durent renvoyer leurs ouvriers, dont la misère devint excessive. Il est vrai que bientôt l’Italie et le nord de l’Europe, affranchis des armées françaises après la campagne de Russie, purent offrir à l’Angleterre une compensation dans les marchés qu’ils lui ouvrirent. Mais la nécessité avait rendu les Américains fabricants à leur tour ; et une fois les manufactures montées chez eux, elles devaient s’y maintenir. Tel fut le premier effet durable de la guerre. Un second effet tout aussi important, c’est que les États du Nord, qui voulaient se détacher de la confédération pour s’unir à la Grande-Bretagne en 1814, sont devenus aujourd’hui les rivaux naturels de cette contrée, parce que les manufactures se sont formées sur leur territoire.

Du reste, il est peu probable que les Américains cherchent jamais à acquérir le Canada malgré ses habitants. À leurs yeux, la dépendance coloniale n’est pas un état naturel et permanent, et les métropoles elles-mêmes ont ce sentiment sur l’avenir. Le sort des colonies préoccupe les politiques et les historiens de l’Angleterre ; mais ni ses historiens, ni ses hommes d’État ne peuvent s’affranchir assez de leurs antiques préjugés pour porter un jugement impartial sur ce qu’il faudrait faire afin de conserver l’intégrité de l’Empire. De quelque manière qu’on envisage cette question, la solution paraît bien difficile. L’Angleterre ne peut permettre à ses colonies d’exercer la même influence sur son gouvernement que les provinces qui la constituent elle-même, ni donner à leurs députés le droit de siéger dans le Parlement impérial en nombre proportionné à la population, car il viendrait un temps où la représentation totale du Canada et de toutes les autres colonies excéderait celle de la métropole. Cette conséquence nécessaire montre la force des obstacles que rencontre le régime colonial à mesure qu’il vieillit et que les populations s’accroissent. La séparation paraît donc inéluctable, malgré le désir que l’on peut encore avoir de part et d’autre de l’éviter.

Après la campagne de 1814, sir George Prevost convoqua la législature pour le 21 janvier (1815). Panet avait été nommé au Conseil législatif. Il fut remplacé à la présidence de l’Assemblée par Louis-Joseph Papineau, l’un des plus jeunes députés, car il avait à peine vingt-neuf ans. Plus ardent que son père, qui s’était distingué dans nos premières luttes parlementaires, il devait porter ses principes beaucoup plus loin que lui.

La Chambre amenda la loi sur la milice pour admettre le remplacement, et établit de nouveaux droits, qu’elle affecta aux besoins de la guerre, si elle continuait. Elle renouvela la déclaration touchant la nomination d’un agent en Angleterre ; mais cette délibération fut encore repoussée par le Conseil législatif. L’Angleterre, toujours opposée à ce système, fit enfin savoir formellement que le gouverneur était la seule voie constitutionnelle de correspondance entre elle et le Canada. Ce qui faisait désirer alors plus que jamais d’avoir un agent à Londres, c’était le bruit qui se répandait que toutes les colonies nord-américaines devaient être réunies sous un seul gouvernement, suivant la suggestion du juge Sewell. L’Assemblée persista dans ses accusations contre ce juge et contre le juge Monk, et elle renomma James Stuart pour aller les soutenir auprès de la métropole.

Le 1er mars (1815), la conclusion de la paix fut officiellement annoncée. Aussitôt la Chambre rendit hommage à l’énergie, à l’habileté et à la sagesse déployées par sir George Prevost dans les circonstances périlleuses où il s’était trouvé, et vota une somme de cinq mille livres sterling pour lui offrir un service d’argent comme témoignage public. Ce vote n’eut pas d’effet, parce que le Conseil législatif refusa d’y concourir, quand il fut soumis à son suffrage, l’année suivante, sous forme de loi, malgré le jugement favorable que le prince régent avait porté sur l’administration et la conduite militaire de ce gouverneur. À la prorogation de la législature, le président de la Chambre, en présentant la loi des subsides, adressa ces paroles à Prevost : « Les événements de la dernière guerre ont resserré les liens qui unissent ensemble la Grande-Bretagne et les Canadas. Ces provinces lui ont été conservées dans des circonstances extrêmement difficiles. Lorsque la guerre a éclaté, le pays était sans troupes, sans argent, et Votre Excellence se voyait à la tête d’un peuple en qui, disait-on, plus d’un demi-siècle de repos avait détruit tout esprit militaire. Vous plaçant au-dessus des préjugés, vous avez su trouver dans le dévouement de ce peuple brave et fidèle, injustement calomnié, assez de ressources pour déjouer les projets de conquête d’un ennemi nombreux et plein de confiance en ses forces. Le sang des enfants du Canada a coulé, mêlé avec celui des braves soldats envoyés à leur secours. Après toutes les preuves que la métropole et la colonie ont données, l’une de l’efficacité de sa protection, et l’autre de sa fidélité inaltérable, les habitants de ce pays peuvent prétendre avec plus de raison que jamais à la conservation et au libre exercice des avantages que leur assurent leur constitution et leurs lois » (Journal de la Chambre d’assemblée, 1815).

Le gouverneur entendit ces paroles avec une grande satisfaction. Il annonça aux Chambres qu’il passait en Angleterre pour répondre à des accusations que sir James Yeo portait contre lui au sujet de l’expédition de Plattsburg. Avant son départ, les citoyens de Québec et de Montréal lui présentèrent les adresses les plus flatteuses. Les Canadiens lui témoignaient d’autant plus d’affection qu’ils savaient que l’espèce de disgrâce où il était tombé avait pour principale cause sa sympathie à leur égard.

Le résultat malheureux de l’expédition de Plattsburg avait servi de prétexte à ses ennemis pour lui marquer leur antipathie. Le frère de l’un des juges accusés, le solliciteur général Samuel Sewell, l’insulta dans un libelle. [En fait le Herald de Montréal avait publié sous le pseudonyme de « Veritas » une série de lettres qu’on attribua à Samuel Sewell. Celui-ci nia qu’elles fussent diffamatoires. (Prevost to Bathurst, April 2, 1815) ]. Sir James Yeo imputait à Prevost la victoire des Américains. Ses ennemis, qui s’étaient ligués ensemble, mettaient aussi sur son compte l’échec de l’entreprise contre Sackett’s Harbour, afin de lui faire perdre le gouvernement du Canada. Le département militaire, en lui communiquant leurs accusations, lui avait donné jusqu’au 12 janvier 1816 pour préparer sa défense. Mais il mourut dans l’intervalle, à Londres (5 janvier 1816). Il succomba aux fatigues qu’il avait endurées en faisant à pied, à travers bois, une partie du chemin de Québec au Nouveau-Brunswick, dans la saison la plus rigoureuse de l’année, pour se rendre à Saint-Jean et de là en Europe. Sa mort mit fin à l’enquête. Après plusieurs démarches de sa veuve et de son frère, le colonel Prevost, auprès du bureau de la guerre, le gouvernement reconnut publiquement les services qu’il avait rendus et ajouta, par manière de rétribution, quelques ornements ou signes à l’écusson des armes de sa famille.

Les hommes compétents avaient déjà approuvé les plans de campagne de Prevost, et jusqu’à la résolution prise à Sackett’s Harbour. Le duc de Wellington écrivit, (22 décembre, 1814), au ministre de la guerre : « J’approuve hautement et j’admire ce qui a été fait en Amérique, sur l’idée générale que je puis m’en former. Je ne puis dire si sir George Prevost a eu tort ou raison, au lac Champlain (devant Plattsburg), de ne point persister davantage mais je suis certain que la défaite de la flotte l’aurait toujours obligé de se retirer. Je suis porté à croire qu’il a eu raison. J’ai dit bien souvent aux ministres que la supériorité navale sur les lacs frontières du Canada est la condition sine qua non du succès, même dans une guerre entièrement défensive. »

Du reste, plusieurs officiers de marine, qui s’étaient fort mal conduits au combat livré dans la baie de Plattsburg, furent condamnés par une cour martiale.

Bibliographie


Pour les sources voir la bibliographie précédente. Aux ouvrages de Lucas, Babcock, Cruiksank, sir Thomas Chapais, (tome III), et Wood, Mahan, joindre : W. James, Military Occurrences of the late War between Great-Britain and the United States, London, 1818. – B. Sulte, La bataille de Châteauguay, Québec, 1899. – P.-G. Roy, La famille de Salaberry, Lévis, 1905. – A. T. Mahan, « The Negotiations at Ghent in 1814 » dans American Historical Review, October 1905. – W. R. Riddell, Results of the War of 1812-1814, Toronto, 1913. – W. C. Ford, « The Treaty of Ghent and After », Proc. Wisconsin Historical Society, Madison, 1914. – F. A. Updyke, The Diplomacy of the War of 1812, Baltimore, 1915. – Sur L.-J. Papineau, consulter, A.-D. De Celles, Papineau (1786-1871), Montréal, 1905. – L.-O David, Biographies et Portraits, Montréal, 1876 ; du même Les deux Papineau, Montréal, 1876. – R. Rumilly, Paris, 1934. – Chanoine L. Groulx, Notre maître le passé, 2e série, Montréal, 1936.

Table des matières


Livre treizième

I – La Constitution de 1791.

II – L’administration de Sir James Craig (1801-1811).

Livre quatorzième

I – La guerre de 1812.

II – Continuation de la guerre de 1812 – Paix de 1815.

Cet ouvrage est le 89e publié

dans la collection Littérature québécoise

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

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