De la même auteure, à la Bibliothèque





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la Dame à la licorne. C’est probable, car la licorne est là, non passante ou rampante comme une pièce d’armoirie, mais donnant la réplique, presque la patte, à une femme mince, richement et bizarrement vêtue, qu’escorte une toute jeune fillette aussi plate et aussi mince que sa patronne. La licorne est blanche et de la grosseur d’un cheval. Dans un des tableaux, la dame prend des bijoux dans une cassette ; dans un autre, elle joue de l’orgue ; dans un troisième, elle va en guerre, portant un étendard aux plis cassants, tandis que la licorne tient sa lance en faisant la belle sur son train de derrière. Cette dame blonde et ténue est très mystérieuse, et tout d’abord elle a présenté hier à ma petite-fille l’aspect d’une fée. Ses costumes très variés sont d’un goût étrange, et j’ignore s’ils ont été de mode ou s’ils sont le fait du caprice de l’artiste. Je remarque une aigrette élevée qui n’est qu’un bouquet des cheveux rassemblés dans un ruban, comme une queue à pinceau plantée droit sur le front. Si nous étions encore sous l’empire, il faudrait proposer cette nouveauté aux dames de la cour, qui ont cherché avec tant de passion dans ces derniers temps des innovations désespérées. Tout s’épuisait, la fantaisie du costume comme les autres fantaisies. Comment ne s’est-on pas avisé de la queue de cheveux menaçant le ciel ? Il faut venir à Boussac, le plus petit chef-lieu d’arrondissement qui soit en France, pour découvrir ce moyen de plaire. En somme, ce n’est pas plus laid que tant de choses laides qui ont régné sans conteste, et d’ailleurs l’harmonie de ces tons fanés de la tapisserie rend toujours agréable ce qu’elle représente.

Ayant assez regardé la fée, je veux retourner à ma chambre. Le salon a cinq portes bien visibles. Celle que j’ouvre d’abord me présente les rayons d’une armoire. J’en ouvre une autre et me trouve en présence de sa majesté Napoléon III, en culotte blanche, habit de parade, la moustache en croc, les cheveux au vent, le teint frais et l’œil vif : âge éternel, vingt-cinq ans. C’est le portrait officiel de toutes les administrations secondaires. La peinture vaut bien cinquante francs, le cadre un peu plus. Ce portrait ornait le salon. C’est le sous-préfet sortant qui, au lendemain de Sedan, a eu peur d’exciter les passions en laissant voir l’image de son souverain. Sigismond voulait la remettre à son clou, disant qu’il n’y a pas de raison pour détruire un portrait historique ; mais celui-ci est si mauvais et si menteur qu’il ne mérite pas d’être gardé, et je lui ai conseillé de le laisser où l’a mis son prédécesseur, c’est-à-dire dans un passage où personne ne lui dira rien. En attendant, ce portrait n’est pas placé dans la direction de ma chambre, et je referme la porte entre lui et moi. La troisième porte conduit à l’escalier en vis qui remplit la tour pentagonale. La quatrième donne sur la salle à manger ; la cinquième mène à la chambre de mon fils. Me voilà stupéfaite, cherchant une sixième porte dont je ne devine pas l’emplacement et qui doit être la mienne. Le château serait-il enchanté ? Après bien des pas perdus dans cette grande salle, je découvre enfin une porte invraisemblablement placée dans la boiserie sur un des pans de la profonde embrasure d’une fenêtre, et je me réintègre dans mon appartement sans autre aventure.

À neuf heures, on déjeune avec Nadaud, que Sigismond a été chercher dès sept heures au débarcadère de La Vaufranche. Je l’avais vu, il y a quelques années, lors d’un voyage qu’il fit en France. Il a vieilli, ses cheveux et sa barbe ont blanchi, mais il est encore robuste. C’est un ancien maçon, élevé comme tous les ouvriers, mais doué d’une remarquable intelligence. Doux, grave et ferme, exempt de toute mauvaise passion, il fut élu en 1848 à la Constituante par ses compatriotes de la Creuse. En Berry, comme partout, ce que l’on dédaigne le plus, c’est le voisin. Aussi a-t-on fort mauvaise opinion chez nous du Marchois. On l’accuse d’être avide et trompeur ; mais on reconnaît que, quand il est bon et sincère, il ne l’est pas à demi. Nadaud est un bon dans toute la force du mot. Exilé en 1852, il passa en Angleterre, où il essaya de reprendre la truelle ; mais les maçons anglais lui firent mauvais accueil et lui surent méchant gré de proscrire de ses habitudes l’ivresse et le pugilat. Ils se méfièrent de cet homme sobre, recueilli dans un silence modeste, dont ils ne comprenaient d’ailleurs pas la langue. Ils comprenaient encore moins le rôle qu’il avait joué en France ; ils lui eussent volontiers cherché querelle. Il se retira dans une petite chambre pour apprendre l’anglais tout seul. Il l’apprit si bien qu’en peu de temps il le parla comme sa propre langue, et ouvrit des cours d’histoire et de littérature française en anglais, s’instruisant, se faisant érudit, critique et philosophe avec une rapidité d’intuition et un acharnement de travail extraordinaires chez un homme déjà mûr. Sa dignité intérieure rayonne doucement dans ses manières, qui sont celles d’un vrai gentleman. Il ne dit pas un mot, il n’a pas une pensée qui soient entachés d’orgueil ou de vanité, de haine ou de ressentiment, d’ambition ou de jalousie. Il est naïf comme les gens sincères, absolu comme les gens convaincus. On peut le prendre pour un enfant quand il interroge, on sent revenir la supériorité de nature quand il répond. Il était arrivé d’Angleterre en habit de professeur : il a repris le paletot de l’ouvrier ; mais ce n’est ni un ouvrier ni un monsieur comme l’entend le préjugé : c’est un homme, et un homme rare qu’on peut aborder sans attention, qu’on ne quitte pas sans respect.

Boussac étant une des stations de sa tournée électorale, c’est pour le mettre en rapport avec les hommes du pays que Sigismond a préparé la grande salle aux gardes. Boussac y entasse ses mille cinquante habitants ; les gens de la campagne affluent sur la place du château, qui domine le ravin ; les enfants grimpent sur les balustrades vertigineuses. Tous les maires des environs sont plus ou moins assis à l’intérieur. Les pompiers sont sous les armes, la garde nationale, organisée tant bien que mal, maintient l’ordre, et Nadaud parle d’une voix douce qui se fait bien entendre. Il est timide au début, il se méfie de lui-même ; il m’avait fait promettre de ne pas l’écouter, de ne pas le voir parler. J’ai tenu parole. Il est venu ensuite causer avec moi dans ma chambre. C’est dans l’intimité qu’on se connaît, et je crois maintenant que je le connais bien. Il est digne de représenter les bonnes aspirations du peuple et du tiers. Nous nous sommes résumés ainsi : n’ayons pas d’illusions qui passent, ayons la foi qui demeure.

À trois heures, on l’a convoqué à une nouvelle séance publique. Tout le monde des environs n’était pas arrivé pour la première, et les gens de l’endroit voulaient encore entendre et comprendre. Il leur parlait une langue ancienne qui leur paraissait nouvelle, bravoure, dévouement et sacrifice ; il n’était plus question de cela depuis vingt ans. On ne parlait que du rendement de l’épi et du prix des bestiaux. « Il faut savoir ce que veut de nous cet homme qui est un pauvre, un rien du tout, comme nous, et qui ne paraît pas se soucier de nos petits intérêts. » Je n’ai pas assisté non plus à la reprise de cet enseignement de famille ; Sigismond me le raconte. La première audition avait été attentive, étonnée, un peu froide. Nadaud parle mal au commencement ; il a un peu perdu l’habitude de la langue française, les mots lui viennent en anglais, et pendant quelques instants il est forcé de se les traduire à lui-même. Cet embarras augmente sa timidité naturelle ; mais peu à peu sa pensée s’élève, l’expression arrive, l’émotion intérieure se révèle et se communique. Il a donc gagné sa cause ici, et l’on s’en va en disant :

– C’est un homme tout à fait bien.

Simple éloge, mais qui dit tout.

Le soir venu, il remonte en voiture avec Sigismond et une escorte improvisée de garde nationale à cheval. Les pompiers et les citoyens font la haie avec des flambeaux. On se serre les mains ; Nadaud prononce encore quelques paroles affectueuses et d’une courtoisie recherchée. La voiture roule, les cavaliers piaffent ; ceux qui restent crient vive l’ouvrier ! La noire façade armoriée du manoir de Jean de Brosse ne s’écroule pas à ce cri nouveau du XIXe siècle. Les chouettes, stupéfiées par la lumière, reprennent silencieusement leur ronde dans la nuit grise.

4 octobre.

En somme, nous avons parlé doctrine et nullement politique. Est-il, ce que les circonstances réclament impérieusement, un homme pratique ? Je ne sais. Je ne serais pas la personne capable de le juger. Les opinions sont si divisées qu’en voulant faire pour le mieux on doit se heurter à tout et peut-être heurter tout le monde.

Le beau temps, qui est aujourd’hui synonyme de temps maudit, continue à tout dessécher. L’eau est encore plus rare ici qu’à Saint-Loup ; on va la chercher à une demi-lieue sur une côte rocheuse où les chevaux ont grand-peine à monter et à descendre les tonneaux. Nous l’économisons, quoiqu’elle ne le mérite guère ; elle est blanche et savonneuse.

Promenade dans les ravins. Je craignais de les trouver moins jolis d’en bas que d’en haut. Ils sont charmants partout et à toute heure : c’est un adorable pays. Après avoir longé la rivière, nous avons remonté au manoir par un escalier étourdissant : une centaine de mètres en zigzag, tantôt sur le roc, tantôt sur des gradins de terre soutenus par des planches, tantôt sur de vieilles dalles avec une sorte de rampe ; ailleurs un fil de fer est tendu d’un arbre à l’autre en cas de vertige. À chaque étage, de belles croupes de rochers ou de petits jardins en pente rapide, des arbres de temps en temps faisant berceau sur l’abîme. Ces gentils travaux sont, je crois, l’ouvrage des gendarmes, qui vivent dans une partie réservée du château et se livrent au jardinage et à l’élevage des lapins. Ce sont peut-être les mêmes gendarmes qui ont autrefois arrêté Maurice. Quoi qu’il en soit, nous vivons aujourd’hui en bons voisins, et ils nous permettent d’admirer leurs légumes. Mes petites-filles grimpent très bien et sans frayeur cette échelle au flanc du précipice. Moi je m’en tire encore bien, mais je suis éprouvée par cet air trop vif. On ne place pas impunément son nid, sans transition, à trois cents mètres plus haut que d’habitude.

Nous avons fait une trouvaille au fond du ravin. Sous un massif d’arbres, il y a à nos pieds une maisonnette rouge que nous ne voyions pas ; c’est un petit établissement de bains, très rustique, mais très propre. Outre l’eau de la Creuse, qui n’est pas tentante en ce moment, la bonne femme qui dirige toute seule son exploitation possède un puits profond et abondant encore ; l’eau est belle et claire. Nous nous faisons une fête de nous y plonger demain ; nous n’espérions pas ce bien-être à Boussac. Ces Marchois nous sont décidément très supérieurs.

5 octobre.

Grâce au bain, à la belle vue et surtout aux excellents amis qui nous comblent de soins et d’affection, nous resterions volontiers ici à attendre la fin de l’épidémie, qui ne cesse pas à Nohant : les nouvelles que nous en recevons sont mauvaises ; mais nous avons un homme avec nous, un homme inoccupé qui veut retourner au moins à La Châtre pour n’avoir pas l’air de fuir le danger commun, puisque le danger approche. Il voulait nous mener, mère, femme et enfants, dans le Midi ; nous disions oui, pensant qu’il y viendrait avec nous, et attendrait là qu’on le rappelât au pays en cas de besoin. Par malheur, les événements vont vite, et quiconque s’absente en ce moment a l’air de déserter. Comme à aucun prix nous ne voulons le quitter avant qu’on ne nous y oblige, nous renonçons au Midi, et nous nous occupons, par correspondance, de louer un gîte quelconque à La Châtre.

6 octobre

À force d’être poète à Boussac, on est très menteur ; on vient nous dire ce matin que la peste noire est dans la ville, la variole purpurale, celle qui nous a fait quitter Nohant. On s’informe ; la nouvelle fait des petits. Il y a des cadavres exposés devant toutes les portes ; c’est là, – à deux pas, vous verrez bien ! – Maurice ne voit rien, mais il s’inquiète pour nous et veut partir. Comme nous comptions partir en effet dimanche, je consens, et je reboucle ma malle ; mais Sigismond nous traite de fous, il interroge le maire et le médecin. Personne n’est mort depuis huit jours, et aucun cas de variole ne s’est manifesté. Je défais ma malle, et j’apprends une autre nouvelle tout aussi vraie, mais plus jolie. La nuit dernière, trois revenants, toujours trois, sont venus chanter sur le petit pont de planches qui est juste au-dessous de ma fenêtre, et que je distingue très bien par une éclaircie des arbres ; ils ont même fait entendre, assure-t-on, une très belle musique. Et moi qui n’ai rien vu, rien entendu ! J’ai dormi comme une brute, au lieu de contempler une scène de sabbat par un si beau clair de lune, et dans un site si bien fait pour attirer les ombres !

7 octobre.

Promenade à Chissac, c’est le domaine de Sigismond, dans un pays charmant. Prés, collines et torrents. La face du mont Barlot, opposée à celle que nous voyons de Boussac, ferme l’horizon. Nous suivons les déchirures d’un petit torrent perdu sous les arbres, et nous faisons une bonne pause sous des noyers couverts de mésanges affairées et jaseuses que nous ne dérangeons pas de leurs occupations. Ce serait un jour de bonheur, si l’on pouvait être heureux à présent. Est-ce qu’on le sera encore ? Il me semble qu’on ne le sera plus ; on aura perdu trop d’enfants, trop d’amis ! – Et puis on s’aperçoit qu’on pense à tout le monde comme à soi-même, que tout nous est famille dans cette pauvre France désolée et brisée !

Les nouvelles sont meilleures ce soir. Le Midi s’apaise, et sur le théâtre de la guerre on agit, on se défend. Et puis le temps a changé, les idées sont moins sombres. J’ai vu, à coup sûr, de la pluie pour demain dans les nuages, que j’arrive à très bien connaître dans cette immensité de ciel déployée autour de nous. L’air était souple et doux tantôt ; à présent, un vent furieux s’élève : c’est le vent d’ouest. Il nous détend et nous porte à l’espérance.

8 octobre.

La tempête a été superbe cette nuit. D’énormes nuages effarés couraient sur la lune, et le vent soufflait sur le vieux château comme sur un navire en pleine mer. Depuis Tamaris, où nous avons essuyé des tempêtes comparables à celle-ci, je ne connaissais plus la voix de la bourrasque. À Nohant, dans notre vallon, sous nos grands arbres, nous entendons mugir ; mais ici c’est le rugissement dans toute sa puissance, c’est la rage sans frein. Les grandes salles vides, délabrées et discloses, qui remplissent la majeure partie inhabitée du bâtiment, servent de soufflets aux orgues de la tempête, les tours sont les tuyaux. Tout siffle, hurle, crie ou grince. Les jalousies de ma chambre se défendent un instant ; bientôt elles s’ouvrent et se referment avec le bruit du canon. Je cherche une corde pour les empêcher d’être emportées dans l’espace. Je reconnais que je risque fort de les suivre en m’aventurant sur le balcon. J’y renonce, et comme tout désagrément qu’on ne peut empêcher doit être tenu pour nul, je m’endors profondément au milieu d’un vacarme prodigieusement beau.

Nous faisons nos paquets, et nous partons demain sans savoir si nous trouverons un gîte à La Châtre. Les lettres mettent trois ou quatre jours pour faire les dix lieues qui nous séparent de notre ville. Ce n’est pas que la France soit déjà désorganisée par les nécessités de la guerre, cela a toujours été ainsi, et on ne saura jamais pourquoi. – Ce soir, je dis adieu de ma fenêtre au ravissant pays de Boussac et à ses bons habitants, qui m’ont paru, ceux que j’ai vus, distingués et sympathiques. J’ai passé trois semaines dans ce pays creusois, trois semaines des plus amères de ma vie, sous le coup d’événements qui me rappellent Waterloo, qui n’ont pas la grandeur de ce drame terrible, et qui paraissent plus effrayants encore. Toute une vie collective remise en question ! – On dit que cela peut durer longtemps encore. L’invasion se répand, rien ne semble préparé pour la recevoir. Nous tombons dans l’inconnu, nous entrons dans la phase des jours sans lendemain ; nous nous faisons l’effet de condamnés à mort qui attendent du hasard le jour de l’exécution, et qui sont pressés d’en finir parce qu’ils ne s’intéressent plus à rien. Je ne sais si je suis plus faible que les autres, si l’inaction et un état maladif m’ont rendue lâche. J’ai fait bon visage tant que j’ai pu ; je me suis abstenue de plaintes et de paroles décourageantes, mais je me suis sentie, pour la première fois depuis bien des années, sans courage intérieur. Quand on n’a affaire qu’à soi-même, il est facile de ne pas s’en soucier, de s’imposer des fatigues, des sacrifices, de subir des contrariétés, de surmonter des émotions. La vie ordinaire est pleine d’incidents puérils dont on apprend avec l’âge à faire peu de cas ; on est trahi ou leurré, on est malade, on échoue dans de bonnes intentions, on a des séries d’ennuis, des heures de dégoût. Que tout cela est aisé à surmonter ! On vous croit stoïque parce que vous êtes patient, vous êtes tout simplement lassé de souffrir des petites choses. On a l’expérience du peu de durée, l’appréciation du peu de valeur de ces choses ; on se détache des biens illusoires, on se réfugie dans une vie expectante, dans un idéal de progrès dont on se désintéresse pour son compte, mais dont on jouit pour les autres dans l’avenir. Oui, oui, tout cela est bien facile et n’a pas de mérite. Ce qu’il faudrait, c’est le courage des grandes crises sociales, c’est la foi sans défaillance, c’est la vision du beau idéal remplaçant à toute heure le sens visuel des tristes choses du présent ; mais comment faire pour ne pas souffrir de ce qui est souffert dans le monde, à un moment donné, avec tant de violence et dans de telles proportions ? Il faudrait ne point aimer, et il ne dépend pas de moi de n’avoir pas le cœur brisé.

En changeant de place et de milieu, vais-je changer de souffrance comme le malade qui se retourne dans son lit ? Je sais que je retrouverai ailleurs d’excellents amis. Je regrette ceux que je quitte avec une tendresse effrayée, presque pusillanime. Il semble à présent, quand on s’éloigne pour quelques semaines, qu’on s’embrasse pour la dernière fois, et comme il est dans la nature de regretter les lieux où l’on a souffert, je regrette le vieux manoir, le dur rocher, le torrent sans eau, le triste horizon des pierres jaumâtres, le vent qui menace de nous ensevelir sous les ruines, les oiseaux de nuit qui pleurent sur nos têtes, et les revenants qui auraient peut-être fini par se montrer.

La Châtre, 9 octobre.

J’ai quitté mes hôtes le cœur gros. Je n’ai jamais aimé comme à présent ; j’avais envie de pleurer. Ils sont si bons, si forts, si tendres, ces deux êtres qui ne voulaient pas nous laisser partir ! Leur courage, leurs beaux moments de gaieté nous soutenaient : – Leur famille et la nôtre ne faisaient qu’une, les enfants étaient comme une richesse en commun. Pauvres chers enfants ! cent fois par jour, on se dit :

– Ah ! s’ils n’étaient pas nés ! si j’étais seul au monde, comme je serais vite consolé par une belle mort de cette mort lente dont nous savourons l’amertume !

Toujours cette idée de mourir pour ne plus souffrir se présente à l’esprit en détresse. Pourquoi cette devise de la sagesse antique : Plutôt souffrir que mourir ? Est-ce une raillerie de la faiblesse humaine qui s’attache à la vie en dépit de tout ? Est-ce un précepte philosophique pour nous prouver que la vie est le premier des biens ? – Moi, j’en reviens toujours à cette idée, qu’il est indifférent et facile de mourir quand on laisse derrière soi la vie possible aux autres, mais que mourir avec sa famille, son pays et sa race, est une épreuve au-dessus du stoïcisme.

Nous revenons dans l’Indre avec la pluie. D’autres bons amis nous donnent l’hospitalité. Mon vieux Charles Duvernet et sa femme nous ouvrent les bras. Ils ne sont point abattus ; ils fondent leur espérance sur le gouvernement. Moi, j’espère peu de la province et de l’action possible de ce gouvernement, qui n’a pas la confiance de la majorité. Il faut bien ouvrir les yeux, le pays n’est pas républicain. Nous sommes une petite fraction partout, même à Paris, où le sentiment bien entendu de la défense fait taire l’opinion personnelle. Si cette admirable abnégation amène la délivrance, c’est le triomphe de la forme républicaine ; on aura fait cette dure et noble expérience de se gouverner soi-même et de se sauver par le concours de tous ; – mais Paris peut-il se sauver seul ? et si la France l’abandonne !... on frémit d’y penser.

La Châtre, 10 octobre 1870.

Abandonner Paris, ce serait s’abandonner soi-même. Je ne crois pas que personne en doute. Je trouve à notre petite ville une bonne physionomie. Elle a pris l’allure militaire qui convient. Ces bourgeois et ces ouvriers avec le fusil sur l’épaule n’ont rien de ridicule. Le cœur y est. Si on les aidait tant soit peu, ils défendraient au besoin leurs foyers ; mais, soit pénurie, soit négligence, soit désordre, loin de nous armer, on nous désarme, on prend les fusils des pompiers pour la garde nationale, et puis ceux de la garde sédentaire pour la mobilisée, en attendant qu’on les prenne pour la troupe, et quels fusils ! Pour toutes choses, il y a gâchis de mesures annoncées et abandonnées, d’ordres et de contre-ordres. Je vois partout de bonnes volontés paralysées par des incertitudes de direction que l’on ne sait à qui imputer. Tout le monde accuse quelqu’un, c’est mauvais signe. Nous trompe-t-on quand on nous dit qu’il y a de quoi armer jusqu’aux dents toute la France ? J’ai bien peur des illusions et des fanfaronnades. Certains journaux le prennent sur un ton qui me fait trembler. En attendant, l’inaction nous dévore : écrire, parler, ce n’est pas là ce qu’il nous faudrait.

Nous allons au Coudray à travers des torrents de pluie. La Vallée noire, que l’on embrasse de ce point élevé, est toujours belle. Ce n’est pas le paysage fantaisiste et compliqué de la Creuse, c’est la grande ligne, l’horizon ondulé et largement ouvert,
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